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Full text of "Revue des cours et conférences"

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l&arbart» Collège I/ibrarg 

FROM THE BEOJ*R3T OF 

MRS. ANNE E. P. SEVER, 
OF BOSTON, 

Widow of Col. James Wakken Sever, 
(OIass ot 1»M\ 



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REVUE HEBDOMADAIRE 

DBS 

COURS ET CONFÉRENCES 



Sixième Année — Première Série 

(Novembre Î897 — Mars i898) 



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REVUE HEBDOMADAIRE 

DBS 

COURS ET CONFÉRENCES 



Sixième Année — Première Série 

(Novembre £897 — Mars Î898) 



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REVUE DES COURS 

ET 

CONF ÉRE NCES 

Paraissant le jeudi de chaque semaine, pendant la durée des Cours et Conférence 

(de Novembre à Juillet). 
En une brochure de 48 pagres de texte in-8* carré, sou» conv. imprimée 

[ France : 20 fr., payables 10 franoi 

ARHNNPMPNT un *n ; comptant et le surplus par 5 francs lei 
ABONNEMENT, un an j î5 f évrier et ±5 ^ ^ 

f Etranger 23 fr 

Lb Numéro : 60 centimes 



Après cinq années d'un succès qui n'a fait que s'affirmer en France et à l'étranger 
nous allons reprendre la publication de notre très estimée Revue des Cours el 
Conférences : — estimée, disons-nous, et cela se comprend aisément. D'abord elle 
est unique en son genre ; il n'existe point, à notre connaissance, de revue en Europe 
donnant un ensemble de cours aussi complet et aussi varié que celui que nous offrons 
chaque année à nos lecteurs. C'est avec le plus grand soin que nous choisissons, poui 
chaque faculté, lettres, philosophie, histoire, géographie, littérature étrangère, 
histoire de Vart et du théâtre, les leçons les plus originales des maîtres éminents de 
nos Universités et les conférences les plus appréciées de nos orateurs parisiens. Nom 
n'hésitons même pas à passer la frontière et à recueillir dans les Universités des payi 
voisins ce qui peut y être dit et enseigné d'intéressant pour le public lettré auquel nous 
nous adressons. 

De plus, la Revue des Cours et Conférences est à bon marché : il suffira, pour 
s'en convaincre, de réfléchir à ce que peuvent coûter, chaque semaine, la sténographie, 
la rédaction et l'impression de quarante-huit pages de texte, composées avec des 
caractères aussi serrés que ceux de la Revue. Sous ce rapport, comme sous tous les 
autres, nous ne craignons aucune concurrence : il est impossible de publier une pareille 
série de cours sérieusement rédigés, à dès prix plus réduits. La plupart des professeurs 
dont nous sténographions la parole, nous ont du reste réservé d'une façon exclusive ce 
privilège ; quelques-uns même, ot non des moins éminents, ont poussé l'obligeance à 
notre égard jusqu'à nous prêter gracieusement leur bienveillant concours ; — toute 
reproduction analogue à la nôtre ne serait donc qu'une vulgaire contrefaçon, désap- 
prouvée d'avance par les maîtres dont on aurait inévitablement travesti la pensée. 

Enfin, la Revue des Cours et Conférences est indispensable : — indispensable à 
tous ceux qui s'occupent de littérature, de philosophie, d'histoire, par goût on par pro- 
fession. Elle est indispensable aux élèves des lycées et collèges, des écoles normales, 
des écoles primaires supérieures et des établissements libres, qui préparent 
un examen quelconque, et qui peuvent ainsi suivre l'enseignement de leurs futurs 
examinateurs. Elle est indispensable aux élèves des Facultés et aux professeurs des 
collèges qui, licenciés ou agrégés de demain, trouvent dans la Revue, avec les 
cours auxquels, trop souvent, ils ne peuvent assister, une série de sujets et de plans 
de devoirs et de leçons orales, les mettant au courant de tout ce qui se faitàla Faculté. 
Elle est indispensable aux professeurs des lycées qui cherchent des documents pour 
leurs thèses de doctorat ou qui désirent seulement rester en relation intellectuelle avec 
leurs anciens maîtres. Elle est indispensable enfin à tous les gens du monde, fonction- 
naires, magistrats, officiers, artistes, qui trouvent, dans la lecture de la Revue des 
Cours et Conférences, un délassement à la fois sérieux et agréable, qui les distrait 
de leurs travaux quotidiens, tout en les initiant au mouvement littéraire de notre temps. 

Comme par le passé, la Revue des Cours et Conférences publiera, cette année, 
les conférences faites au théâtre national de l'Odéon, et dont le programme, qui vient 
de paraître, semble des plus alléchants. Nous donnerons, en outre, les cours professés 
au Collège de France et à la Sorbonne par MM. Gaston Boissier, Emile Boutroux, 
Alfred Croîset, Gustave Larroumet, Emile Faguet, Jules Martha, Paul Guiraud, 
A. Beljame, Charles Seignobos, Gaston Deschamps, Charles Dejob, etc., etc. (ces noms 
suffisent, pensons-nous, pour rassurer nos lecteurs). Enfin, chaque semaine, nous pu- 
blierons des comptes rendus des thèses soutenues en Sorbonne, des ouvrages les plus 
intéressants récemment parus, et une série très complète de sujets de devoirs, de plans 
de dissertations, de leçons orales, pour les candidats aux divers examens. 



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Sixième Année. — Premiers Série. 



Année Scolaire 1897-1898 



REVUE des COURS 

ET 

CONFÉRENCES 

Honorée d'une souscription du Ministère de l'Instruction publique 



La Revue parait tous les Jeudis 



Directeur : N. FILOZ 



La Revue publie cette Année : 

Littérature française. Cours de MM. Emile Faguet, Gustave Lar- 

roumet, Gaston Deschamps ; leçons de 
MM. Dejob, Gustave Allais, Henri Hauser, 
À. Gasté, Maurice Souriau. 

Littérature latine. . . Cours de MM. Gaston Boissier, Jules Martha ; 

leçons de MM Georges Lafaye, G. Michaut. 

Littérature grecque. . Cours de M. Alfred Croiset. 

Littérature étrangère. Cours de M A. Beljame. 

Philosophie Cours de MM. Emile Boutroux, Georges 

Dwelshauvers ; leçons de MM. René Berthe- 
lot, Paulin Malapert. 

Histoire Cours de M. Charles Seignobos ; leçons de 

MM. Paul Guiraud, Desdevizes du Dézert, 
Henri Hauser. 

Conférences de l'Odéon. M»« Jane Dieulafoy; MM. Jules Lemaître, 

Francisque Sarcey, N.-M. Bernardin, Eu- 
gène Lintilhac, lfenri Chantavoine. 

Soutenances de thèses. — Programmes. — Bibliographie. — Sujets de 
devoirs et de compositions. — Plans de dissertations et de leçons. 



PARIS 
SOCIÉTÉ FRANÇAISE D'IMPRIMERIE ET DE LIBRAIRIE 

ANCIENNE LIBRAIRIE LECÈNE, OUDIN ET C'« 
15, RUK DE CLUNY, 15 
1898 

Tout droit de reproduction réservé 



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HARVARD 
|UNIVERSITY| 
LIBRARY 
SEP 9 i3/u 



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Sixièmk Année &ru). 



N° 1 



18 Novkmbrk 1897 T 



s ^ Année Scolaire 1897-1898 



^y.y- r . ^ y 

REVUE des COURS 




Honorée d'une sou8criptioV4B^1^ publique 

La Revue parait tous les Jeudis 

LE NUMÉRO : 60 CENTIMES 



Directeur : N. FILOZ 
SOMMAIRE 

A NOS LECTEURS. 

La Fontaine : Le Conteur Emile Faguet 

Professeur à V Université de Paris, 

L'kle v Afs k dans Varron et dans Virgile . . . Georges Lafaye 

Maître de Conférences à l' Université de Paris. 

Le « Gid y> de Corneille Gustave Larroumet 

Membre de l'Institut. 

« Œdipe a Colone » {Conférence de VOdéon) . . Mme Jane Dieulafoy 

La Composition du « Phèdre » Plan de leçon pour 

l'Agrégation 

Plan de dissertation pour la licence es lettres. 

Sujets dk compositions donnés a la licence ès lettres. (Juillet 1#9~—Paris\ 

OLYitUiKS SIGNALÉS. 



PARIS 
SOCIÉTÉ FRANÇAISE D'IMPRIMERIE ET DE LIBRAIRIE 

LIBRAIRIE LECÈNE ET C !o 

15, RUE DE CL UN Y, 15 

1897 



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SOCIÉTÉ FRANÇAISE D'IMPRIMERIE ET DE LIBRAIRIE 
Librairie LECÈNE & C ie , Éditeurs 

15, rue de Clnny, l'A H 18 

SIXIÈME ANNÉE 



REVUE DES COURS 

ET 

CONFÉRENCES 

PUBLICATION HEBDOMADAIRE 



Poraistant le jeudi de chaque semaine, penda ni la durée des Cours et Conférences 

(de Novembre à Juillet). 
En une brochure de 48 pages de texte in-8* carré» souscouv. imprimée. 

! France : 20 fr., payables IO francs 

ADnwwcuPNT nn an 7 comptant et lesurplus par 5 francs les 
ABONNEMENT , un an \ ( i5 février et i5 mai 1898 

'[ Étranger.. ...... 23 fr. 

Le Numrbo .: 60 centimes 



EN VENTE : 

Les Deuxième, Troisième, Quatrième et. Cinquième Années de la 

Revue, S volumes brochés. . 4 . 50 fr. 

CHAQUE ANNÉE SE VEND SÉPARÉMENT 

La Première Année est épuisée. 



Après cinq années d'un succès qui n'a fait que s'affirmer en France et à l'éi ranger, 
nous allons reprendre la publication de notre très estimée Revue des Cours et 
Conférences : — estimée, disons-nous, et cela se comprend aisément. D'abord elle 
est unique en son genre; il. n'existe point, à notre connaissance, de revue en Europe 
donnant un ensemble de cours aussi complet et aussi varié que celui que nous offrons 
chaque année à nos lecteurs. C'est avec le plus grand soin que nous choisissons, pour 
chaque Faculté, lettre, ihllosophie, histoire, géographie, littérature étrangère, 
histoire de l'art et du théâtre, les leçons les plus originales des maîtres éminents de 
nos Universités et le* conférences les plus appréciées de nos orateurs parisiens. Nous 
n'liétitons même pis à passer la frontière et à recueillir dans les Universités des pays 
voisins ce qui peut y être dit et enseigné d'intéressant pour le public lettiv auquel nous 
nous adressons. 

De plus, la Revue* des Cours et Conférences est à bon marché : il suffira, pour 
s'en convaincre, de réfléchir a ce que peuvent coûter, chaque semaine, la sténographie, 
la rédaction et l'impression de quarante-huit png»s de texte, composées avec des 
caractères aussi serrés que eeux de la Revue. Sous ce rapport, comme sous tous les 
autres, nous ne craignons aucune concurrence : il eRt impossible de publier une pareille 
série de cours sèrieus •ment rédigé*, h d«»s prix plus réduits La plupart des professeur-», 



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nXiKME ANNÉE. 

(I" Série) 



N° 1 



18 Novembhe 1837. 



REVUE HEBDOMADAIRE 



DES 



COURS 




Nous n avons pas fait imprimer, cette année-ci, de prospectus ; nous 
>tod« pensé, en effet, que la Revue des Cours et Conférences était main- 
tenant suffisamment connue du public lettré, en France et à l'Etranger. 
Le nombre, sans cesse croissant, de nos abonnés nous confirme d'ailleurs 
dans cette idée. Est-ce à dire, pour cela, que nous allons nous ralentir 
dans notre zèle à satisfaire nos lecteurs, dans notre ardeur à faire tou- 
jours mieux ? — Le public pourra répondre lui-même lorsqu'il saura 
qu'aux leçons si appréciées de MM. Gaston Boissier, Alfred Groiset, Bro- 
chard, Emile Faguet,GustaveLarroumet, Paulôuiraud, Charles Seignobos, 
Dejob, Georges Lafaye, Gustave Allais, Henri Hausser, etc. etc. tiendront 
se joindre, cette année, les cours, demandés par lui, de MM. Emile 
Boutroux sur la Doctrine de Pascal, Jules Martha sur Pline le Jeune, 
Bel}ame sur Shakespeare, Gaston Deschamps sur Victor Hugo. 11 
ne peut y avoir pour nous de meilleure réclame que cette énumération 
même. Nous aurons complété notre programme, lorsque nous aurons dit 
qœ, chaque semaine, nous publierons des plans de dissertations pour l& 
licence, des plans de leçons pour l'agrégation, des articles bibliographi- 
ques, des sujets de devoirs et de compositions, des programmes d'auteurs. 
De plus, par une faveur toute spéciale, un des poofesseurs les plus distin- 
gués et les plus aimables de / Université de Rennes, dont nos lecteurs 
ont eu déjà l'occasion d'apprécier l'érudition, l'originalité et le talent. 
M. Gustave Allais, consent à nous donner une série de sujets de 
dissertations françaises et à corriger lui-même les copies qui nous 
seront adressées (dans les conditions indiquées sur la couverture de la 
Bévue) sur leselits sujets. Quelle bonne fortune pour tous les candidats à la 
licence et à l'agrégation qui vivent éloignés des Facultés ! Enfin, ainsi 
qœ par le passé, nous publierons régulièrement, et ce sera là comme 
le feuilleton de la Revue, les conférences si intéressantes et si suivies du 
Théâtre de l Odéon. Et maintenant, à l'œuvre ! 

La Direction. 



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REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



La Fontaine : Le Conteur 1 

Leçon de M. EMILE FAGUET 

Professeur à V Université de Paris 

Je voudrais faire voir clairement aujourd'hui ce que La Fontaine' 
a entendu par le conte, comment il en a senti et rajeuni l'esprit, 
enfin comment il l'a disposé, constitué d'une manière toute nou- 
velle, tout originale et parfaitement empreinte de la tournure 
même de son génie. 

La Fontaine , comme conteur, a une assez mauvaise réputa- 
tion, et je ne dissimule pas qu'il la mérite. D'après ce que j'ai 
déjà dit de son caractère et de sa moralité, on sait que je suis 
assez sévère sur ce point; il est trop vrai qu'il a écrit un grand 
nombre de contes licencieux. Il y a cependant une remarque à 
faire; on dit généralement: tous les contesde La Fontaine, à deux 
ou trois exceptions près, sont des contes libertins. Il est certain 
qu'à prendre les trois ou quatre recueils que le poète a intitulés 
bravement Contes de La Fontaine (je dis « bravement s parce qu'à 
cette époque les écrits de ce genre n'étaient pas signés), il est 
certain, dis-je, qu'on y trouvera un grand nombre de pièces licen- 
cieuses ; mais tous les contes ne sont pas dans ces recueils. Il y 
en a beaucoup de parfaitement honnêtes qui ont leur place parmi 
les Fables.. . Et en effet un cinquième à peu près des fables sont véri- 
tablement des contes, si nous définissons le conte — un petit récit 
où figurent des hommes avec leurs passions et leurs travers, sans 
le moindre mélange d'animaux. Qu'est-ce à dire? C'est que ceux 
de ses contes qui avaient un caractère plus ou moins gaillard, il 
les faisait paraître dans des recueils particuliers ; ceux au con- 
traire qui pouvaient être lus par tout le monde, d'abord il les 
faisait d'une autre façon, je veux dire avec plus de soin, et ensuite 
il les publiait dans les recueils successifs de ses fables. C'est donc 
une précaution honnête qu'il a prise envers les deux publics qu'il 
avait ; mais cette précaution s'est en quelque sorte tournée con- 
tre lui, parce que, quand on parle des contes de La Fontaine, on 
n'entend que ceux qu'il a intitulés ainsi, et ceux-là sont tous con- 
damnables. 

Je n'en suis pas moins sévère pour ce genre de littérature en 
général; non pas que la gaillardise me fasse peur ou horreur. Je 
reprocherai seulement à notre poète d'en avoir trop fait. Il en 




LA FONTAINE : LE CONTEUR 



3 



est de cela comme de la conversation. Vous n'êtes nullement éton- 
nés qu'un homme, sérieux et grave ordinairement, au cours d'un 
entretien familier, vous conte une anecdote un peu vive; vous ne 
songez pas à vous en offenser. Lorsque je lis les lettres de Joseph 
de Maistre — et voilà, j'espère, un nom austère, — j'y trouve 
des passages tout à fait dans le goût du xvm* siècle. J'en veux à 
Voltaire d'avoir écrit la Pucelle : d'abord parce qu'il a bien mal 
placé son envie de rire, et surtout parce que l'œuvre est trop 
longue Un volume de contes, de la part de La Fontaine, c'était 
de même déjà trop . 

Cela dit, je puis plaider à Taise les circonstances atténuantes, 
assez sérieuses. D'abord, laissons La Fontaine se défendre lui- 
même. Je regrette un peu qu'il Tait fait, parce que plaider, en 
cette matière, c'est se reconnaitre coupable; j'aurais préféré qu'il 
fût tout à fait candide et bonhomme fen écrivant ses Contes. Cela 
augmente sa culpabilité. Toutefois il plaide bien, et ses raisons 
ont une grande portée. Voici donc ce qu'il sait qu'on lui reproche, 
et comment il cherche à se disculper : 

c.Mais je m'amuse à des choses auxquelles on ne prendra 
peut-être pas garde, tandis que j'ai lieu d'appréhender des objec- 
tions bien plus importantes. On m'en peut faire deux principales : 
l'une, que ce livre est licencieux ; l'autre; qu'il n'épargne pas 
assez le beau sexe. Quant à la première, jeu dis hardiment que la 
nature du conte le voulait ainsi : étant une loi indispensable, selon 
Horace ou plutôt selon la raison, de se conformer aux choses dont 
on écrit. (Cela est très juste. Il est vrai qu'on a toujours la liberté 
de ne pas écrire.)... Or, qu'ilne m'aitété permis d'écrire de celles- 
ci, comme tant d'autres l'ont fait et avec succès, je ne crois pas 
qu'on le mette en doute ; et l'on ne me saurait condamner que l'on 
ne condamne aussi l'Arioste devant moi, et les anciens devant 
TArioste. On me dira que j'eusse mieux fait de supprimer quel- 
ques circonstances, ou tout au moins de les déguiser. Il n'y avait 
rien de plus facile ; mais cela aurait affaibli le conte, et lui aurait 
ôté de sa grâce. Tant de circonspection n'est nécessaire que dans 
les ouvrages qui promettent beaucoup de retenue dès l'abord, ou 
par leur sujet, ou par la manière dont on les traite.. . (Voyez-vous 
avec quel soin il place la barrière entre ses contes honnêtes et les 
autres? Ne semble-t-il pas dire: je ne mets dans mes fables que ce 
qui peut être lu par tout le monde, parce que ce genre d'écrit 
demande plus de retenue?)... Je confesse qu'il faut garder en cela 
des bornes, et que les plus étroites sont les meilleures : aussi 
faut-il m'avouer que trop de scrupule gâterait tout. Qui voudrait 
réduire Boccace à la même pudeur que Virgile ne ferait assurément 




4 



REVUE DES COURS KT CONFÉRENCES 



rien qui vaille, et pécherait contre les lois de la bienséance (delà 
bienséance littéraire) en prenant à tâche de les observer. Car, 
afin que Tonne s'y trompe pas, en matière de vers et de prose, 
l'extrême pudeur et la bienséance sont deux choses bien diffé- 
rentes 

« S'il y a quelque chose dans nos écrits qui puisse faire impres- 
sion sur lésâmes, ce n'est nullement la gaieté de ces contes ; elle 
passe légèrement : je craindrais plutôt une douce mélancolie, où 
les romans les plus chastes et les plus modestes sont très capables 
de nous plonger, et qui est une grande préparation pour l'amour... 

Voilà une raison forte. 11 nous dit : les aventures d'amour traitées 
avec joyeuseté ne sont peut-être pas des choses selon la bien- 
séance, ce n'est pas lecture de jeune fille ni même déjeune femme, 
mais cela n'est pas corrupteur. Ce qui l'est beaucoup plus, c'est la 
douce mélancolie où les romans se flattant d'être les plus chastes 
et les plus modestes peuvent nous plonger. Voilà la vraie défense : 
les contes de La Fontaine sont gais, cela leur ôte une grande 
partie de leur poison)... Quant à la seconde objection (maintenant 
La Fontaine s'amuse), par laquelle on me reproche que ce livre 
fait tort aux femmes, on aurait raison si je parlais sérieusement : 
mais qui ne voit que ceci est jeu, et par conséquent ne peut porter 
coup? Il ne faut pas avoir peur que les mariages en soient à 
l'avenir moins fréquents, et les maris plus forts sur leur garde. On 
me peut encore objecter (ceci est plus sérieux : La Fontaine nous 
fait remarquer que son œuvre est de pure fantaisie, et qu'en lui 
conservant ce caractère, cela lui ôte de sa nocuité) que ces 
contes ne sont pas fondés, ou qu'ils ont partout un fondement 
aisé à détruire ; enfin, qu'il y a des absurdités, et pas la moindre 
teinture de vraisemblance. Je réponds, en peu de mots, que j'ai 
mes garants, et puis, ce n'est ni le vrai ni le vraisemblable qui 
font la beauté et la grâce de ces choses-ci ; c'est seulement la 
manière de les conter. » 

En effet, le conte de La Fontaine est un petit récit gaillard qui 
n'est pas localisé en quelque sorte, qui se passe dans un pajs 
quelconque. Cela vient quelquefois d'Italie, mais d'une Italie ima- 
ginaire, ou bien parfois cela sent le terroir de France, mais cela 
n'en reste pas moins très vague. Et ce qu'il y a d'un peu flottant 
et d'un peu libre en ôte pour une bonne part le venin. 

11 exprime ces mêmes idées dans de très jolis vers qui sont 
comme une autre préface, charmante et exquise, en tête de la 
troisième partie des Contes, c'est-à-dire avant les Oies de frère 
Philippe, dont Mme de Sévigné admirait tant la fin, — j'aurais 
voulu qu'elle louât aussi le commencement, — qui est un plaidoyer 




LA FONTAINE : LE CONTEUR 5 

pro domo des plus aimables et des plus gracieux, non sans quel- 
que profondeur aussi. 

Je dois trop au beau sexe, il me fait trop d'honneur 

De lire ces récits, si tant est qu'il les lise. 

Pourquoi non ? C'est assez qu'il condamne en son cœur 

Celles qui font quelque sottise. 

Me peut-il pas, sans qu'il le dise, 

Rire sous cape de ces tours, 

Quelque aventure qu'il y trouve ? 

S'ils sont faux, ce sont vains discours ; 

S'ils sont vrais, il les désapprouve. 
Irait-il après tout s'alarmer sans raison 

Pour un peu de plaisanterie ? 
Je craiudrais bien plutôt que la cajolerie 

Ne mît le feu dans la maison. 

C'est-à-dire, je craindrais plutôt les romans caressants et qui 
présentent à l'esprit des tableaux indiscrèlement voluptueux. 

Chassez les soupirants, belles, soufîrez mon livre ; 

Je réponds de vous corps pour corps. 
Mais pourquoi les chasser ? Ne saurait-on bien vivre 
m Qu'on ne s'enferme avec les morts ? 

Le monde ne vous connaît guères, 
S'il croit que les faveurs sont chez vous familières : 

Non pas que les heureux amants 

Soient ni phénix, ni corbeaux blancs ; 

Aussi ne sont-ce fourmilières. 
Ce que mon livre en dit doit passer pour chansons. 
J'ai servi des beautés de toutes les façons : 

Qu'ai-je gagné ? Très peu de chose ; 
Rien. Je m'aviserais sur le tard d'être cause 
Que la moindre de vous connût le moindre mal ! 
Contons ; mais contons bien, c'est le point principal, 
C'est tout ; à cela près, censeurs, je vous conseille 
De dormir comme moi sur l'une et l'autre oreille. 

Censurez, tant qu'il vous plaira, 

Méchants vers et phrases méchantes ; 

Mais pour bons tours, laissez-les là, 

Ce sont choses indifférentes ; 
» Je n'y vois rien de périlleux. 

Les* mères, les maris me prendront aux cheveux 

Pour dix ou douze contes bleus ! 

Voyez un peu la belle affaire ! 
Ce que je n'ai pas fait, mon livre irait le faire l 
Beau sexe, vous pouvez le lire en sûreté. 

Pour dix ou douze contes bleus ! Il sent bien où a été le défaut 
de sa cuirasse ; aussi, il en diminue le nombre ; mais malheureu- 
sement il en a fait une centaine. 

Ainsi, par la gaieté, par la fantaisie libre et enjouée de ses 
contes, il a, sinon respecté des pudeurs respectables, du moins 



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REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



évité le grand, le désastreux danger des livres d'amour. On peut 
dire qu'il n'a jamais écrit d'ouvrage corrupteur : il a seulement 
écrit quelques pages contre la bienséance, ce qui évidemment 
mérite déjà condamnation. 

Pour lui, le conte est un récit en vers, dans le ton d'une causerie, 
comprenant généralement un seul fait, toujours gai, et à intentions 
plus ou moins satiriques. La Fontaine n'a jamais écrit une œuvre 
sans y intervenir lui-même et sans causer comme de plain-pied 
avec son lecteur, très différent en cela de tout son siècle qui a 
une grande répugnance à l'égard de la littérature personnelle. 
Tous les écrits de notre poète sont mêlés de sa personnalité. 
Voyons donc le ton de sa causerie. 

Il a à nouR raconter qu'un roi, ayant besoin pour certaine entre- 
prise d'un lieutenant beau, brave et charmant, envoie à la cam- 
pagne chercher Joconde. 



Le gentilhomme part, et va quérir Joconde : 
(C'est le nom que ce frère avait) 
A la campagne il vivait, 
Loin du commerce du monde : 
Marié depuis peu; content, je n'en sais rien. 
Sa femme avait de la jeunesse. 
De la beauté, de la délicatesse ; 
Il ne tenait qu'à lui qu'il ne s'en trouvât bien. 
Son frère arrive, et lui fait l'ambassade ; 
Enfin il le persuade. 
Joconde d'une part regardait l'amitié 

D'un roi puissant, et d'ailleurs fort aimable ; 
Et d'autre part aussi sa charmante moitié 
Triomphait d'être inconsolable, 
Et de lui faire des adieux 
A tirer les larmes des yeux. 

Quoi ! tu me quittes ! disait-elle : 
As-tu bien l'âme assez cruelle 
Pour préférer à ma constante amour 
Les faveurs de la cour? 



Ceci est une espèce de transposition de la fable des Deux Pigeons : 

Tu sais qu'à peine elles durent un jour ; * 
Qu'on les conserve avec inquiétude, 

Pour les perdre avec désespoir. 

Si tu te lasses de me voir, 

Songe au moins qu'en ta solitude 

Le repos règne jour et nuit ; 

Que les ruisseaux n'y font du bruit 
Qu'afin de t'inviter à fetwer la paupière. 



Voilà l'art de La Fontaine à traduire les vers des poètes anciens ; 
celui-ci est de Virgile. 




LA FONTAINE t LE COMTEUH 



Crois-moi, ne quitte point les hôtes de ces bois, 
Ces fertiles vallons, ces ombrages si cois, 
Enfin moi, qui devrais me nommer la première : 
Mais ce n'est plus le temps ; tu ris de mou amour : 
Va, cruel, va montrer ta beauté singulière. 
Je mourrai, je l'espère, avant la fin du jour. 

L'histoire ne dit point ni de quelle manière 
Joconde put partir, ni ce qu'il répondit, 

Ni ce qu'il fit, ni ce qu'il dit. 
Je m'en tais donc aussi, de crainte de pis faire. 
Disons que la douleur l'empêcha de parler ; 
C'est un fort moyen de se tirer d'affaire. 



C'est toujours cet esprit si facile, qui n'a pas Pair d'être 
cherché, qui n'a même pas F air d'être de l'esprit ; mais sitôt qu'on 
y réfléchit, on voit bien l'accent goguenard de l'auteur. Presque 
tous ses contes débutent par quelques réflexions plus ou moins 
piquantes et gracieuses. Ainsi le merveilleux conte de la Cour- 
tisane amoureuse commence, comme pour donner le ton à tout le 
morceau, par des accents à moitié langoureux, à moitié malicieux, 
qui font un ambigu du meilleur goût : 



Le jeune Amour, bien qu'il ait la façon 
D'un dieu qui n'est encor qu'à sa leçon, 
Fut de tout temps grand faiseur de miracles : 
En gens coquets il change les Catons ; 
Par lui les sots deviennent des oracles ; 
Par lui les loups deviennent (Jes moutons : 
Il fait si bien que l'on n'est plus le même. 
Témoin Hercule, et témoin Polyphème, 
Mangeurs de gens : l'un, sur un roc assis, 
Chantait aux vents ses amoureux soucis, 
Et, pour charmer sa nymphe joliette, 
Taillait sa barbe, et se mirait dans l'eau : 
L'autre changea sa massue en fuseau 
Pour le plaisir d'une jeune fillette. 
J'en dirais cent, Boccace en rapporte un, 
Dont j'ai trouvé l'exemple peu commun. 



Il se garde bien que ce soit continuel, ce serait monotone. 
Beaucoup de fables commencent ainsi, comme pour mettre en 
train une conversation un peu languissante. Voyez encore ce 
début du conte intitulé le Calendrier des Vieillards : 



Plus d'une fois je me suis étonné 
Que ce qui fait la paix du mariage 
En est le point le moins considéré, 
Lorsque l'on met une fille en ménage. 
Ses père et mère ont pour objet le bien ; 
Tout le surplus, ils le comptent pour rien. 
Jeunes tendrons à vieillards apparient ; 
Et cependant je vois qu'ils se soucient 




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REVUE DBS COURS ET CONFÉRENCES 



D'avoir chevaux a leur char attelés 

De même taille, et mêmes chiens couplés : 

Ainsi des bœufs, qui de force pareille 

Sont toujours pris ; car ce serait merveille 

Si sans cela la charrue allait bien. 

Comment pourrait celle du mariage 

Ne mai aller, étant un attelage 

Qui bien souvent ne se rapporte en rien ? 

J'en vas conter un exemple notable. 



C'est du Marot, avec plus de distinction et de mesure. On sent 
que le propos un peu gaillard va venir, mais que l'auteur le 
retient encore ; c'est tout à fait exquis dans le genre où nous 
sommes. Tel est le premier caractère du conte de La Fontaine : 
une causerie en vers sous prétexte de récit. Cela, d'ailleurs, est 
imité de TArioste. Plus tard, le procédé a encore paru bon à 
Voltaire, qui a commencé ainsi chacun des chants de sa Pucelle. 
C'est d'ailleurs les seuls passages de ce poème qui vaillent la 
peine d'être lus. 

Je dis de plus que le conte de La Fontaine est en général une 
seule anecdote avec tout le développement qu'elle comporte, avec 
ses péripéties et son détail. Notre poète a le sentiment que les 
narrations entremêlées et prolongées peuvent lasser le lecteur. 
Ceci est à remarquer parce qu'au xviie siècle on aimait encore les 
contes entrelacés. VAstrée % si admiré de La Fontaine, est composé 
comme cela ; Psyché un peu aussi ; mais tous les autres contes de 
notre auteur sont le récit d'une seule anecdote, sauf exception 
pour le Faiseur d'oreilles et la Gageure des trois Commères, qui sont 
composés de deux aventures. 

De plus, les récits de La Fontaine sont toujours gais, et pour 
leur garder ce caractère, il se rend souvent infidèle à des modèles 
qu'il admirait beaucoup, comme Machiavel et Boccace. Voici 
encore une préface où le conteur s'explique sur ce point : 

« Que si l'auteur a changé quelques incidents et même quelques 
catastrophes, ce qui préparait cette catastrophe et la nécessité de 
la rendre heureuse l'y ont contraint. 11 a cru que dans ces sortes 
de contes chacun devait être content à la fin : cela platt toujours 
au lecteur, à moins qu'on ne lui ait rendu les personnes trop 
odieuses. Mais il n'en faut point venir là, si l'on peut ni faire rire 
et pleurer dans une même nouvelle. Cette bigarrure déplaît à 
Horace sur toutes choses; il ne veut pas que nos compositions 
ressemblent aux grotesques (c'est-à-dire à des compositions 
hybrides), et que nous fassions un ouvrage moitié femme, moitié 
poisson. Ce sont les raisons générales que l'auteur a eues. On en 
pourrait encore alléguer de particulières, et défendre chaque 




LA FONTAINE : LE CONTEUR 



9 



endroit ; mais il faut laisser quelque chose à faire à l'habileté et à 
l'indulgence des lecteurs. » La Fontaine nous dit : il importe, pour 
que ces sortes d'ouvrages ne soient pas nuisibles, pour qu'ils 
n aient pas trop de venin, qu'ils soient gais et de pure fantaisie. 
La catastrophe douloureuse donne au conte une autorité de 
sérieux qui peut contribuer à le rendre nuisible. C'est donc une 
précaution non seulement littéraire, mais morale, d'avoir toujours 
maintenu le conte français dans ces limites de gaieté et de libre 
fantaisie qui sont sa justification. 

Enfin le conte de La Fontaine est satirique comme sa fable, 
née, ainsi que je le ferai voir, du conte même. Celui-ci ayant une 
portée satirique, a aussi quelque portée morale qu'il n'avait pas 
chez les prédécesseurs de La Fontaine. C'est toute une catégorie 
de gens à qui il fait une leçon, un peu rude au point de vue des 
faits, mais aimable pour la forme. Ce qu'il attaque, ce sont les 
jaloux, les brutaux, les Bartholo qui sont l'un et l'autre, puis 
les parents cruels qui font des mariages disproportionnés, sans 
considérer les conditions morales d'une bonne union, et surtout 
les vieillards amoureux. On peut dire qu'un personnage central, 
qui est du reste parfaitement grotesque à tous les points de vue, 
se dresse au milieu des contes de La Fontaine, en est le président 
absolument berné, y a tous les honneurs de la bouffonnerie : 
c'est le vieillard amoureux. Les Contes ayant une intention sati- 
rique et en quelque sorte morale, il n'est pas étonnant que beau- 
coup d'entre eux aient une moralité comme les Fables. Et en effet 
celui, par exemple, du Calendrier des Vieillards se termine par 
cette moralité : 

Belle leçon pour gens à cheveux gris ! 

Remarquez la similitude de forme avec cette moralité d'une 
fable: 

Belle leçon pour les gens chiches 1 

Le joli conte de la Clochette* aussi pour moralité, à la manière 
des fables, ce fameux vers : 

0 belles, évitez 
Le fond des bois et leur vaste silence. 

Tels sont les caractères du conte de La Fontaine. Maintenant 
quelle en est la constitution matérielle ? On peut les ranger en 
trois catégories : le conte qui n'est qu'une épigramme, celui qui 
est une anecdote et celui qui est un petit roman. J'entends par 
conte-épigramme, celui qui n'est fait qu'en vue de la pointe finale, 
d'un joli mot plaisant. On sait qu'il y a des épigrammes de diffé- 
rentes sortes ; quelquefois ce n'est qu'un trait malin, une injure 



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REVUE DCS COURS ET CONFÉRENCES 



bien habillée. Mais aussi nous appelons très bien épigramme en 
français un petit récit réduit à sa plus simple expression et fait 
pour amener un trait. Ainsi, par exemple, cette courte pièce de 
Rousseau : 

Certain major devint borgne à la guerre. 
Comme un autre œil il lui fallut chercher, 
Très proprement il en mit un de verre 
Qu'il ne manquait d'ôter à son coucher. 
Dans une auberge, un soir le bon apôtre 
Prit gîte, but, puis se déshabilla, 
Puis à Suzon, après sa pateoôtre, 
Dit : « Mets cet œil en l'étui que voilà. » 
Suzon ne bouge. Et lui : « Qu'attends-tu là ? 

— J'attends, Monsieur, que vous me donniez l'autre, d 

Nous allons trouver ce genre-là chez notre poète. « H y en a 
quelques-uns que j'ai prétendu mettre en épigrammes », dit-il 
lui-même. En voici un, en effet, qui donnera l'idée de cette sorte 
de contes 

Alis malade, et se sentant presser, 
Quelqu'un lui dit : il faut se confesser ; 
Voulez-vous pas mettre en repos votre âme ? 
Oui, je le veux, lui répondit la dame : 
Qu'à Père André on aille de ce pas ; 
Car il entend d'ordinaire mon cas. 
Un messager y court en diligence; 
Sonne au couvent de toute sa puissance. 

— Que venez-vous demander ? lui dit-on. 

— C'est père André, celui qui d'ordinaire 
Entend Alis dans sa confession. 

— Vous demandez, reprit alors le frère, 
Le Père André, le confesseur d'Alis ? 

Il est bien loin : hélas 1 le pauvre père 
Depuis dix ans confesse en paradis. 

D'autres, comme la Clochette, les Oies de frère Philippe, sont 
des épigrammes amenées d'un peu loin, peut-être, mais ne sont 
pas autre chose en somme. 

Voyez encore celui-ci ; c'est peut-être un souvenir de Rabelais, 
qui a une histoire de ce genre sur Bridoie, ou plutôt un souve- 
nir de ces récits de basochiens qui se transmettaient d'âge en 
âge. C'est le conte du Juge de Mesle : 

Deux avocats qui ne s'accordaient point 
Rendaient perplexe un juge de province : 
Si ne put onc découvrir le vrai point, 
Tant lui semblait que fût obscur et mince. 
Deux pailles prend d'inégale grandeur ; 
Du doigt les serre : il avait bonne pince. 
La longue écbet sans faute au défendeur, 
Dont renvoyé s'en va gai comme un prince. 
La cour s'en plaint et le juge repart : 



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LA FONTAINE : LE CONTEUR 



il 



Ne me blâmez, messieurs, pour cet égard : 
De nouveauté dans mon fait il n'est maille, 
Maint d'entre vous souvent juge au hasard, 
Sans que pour ce tire à la courte paille. 

Le plus joli conle-épigramme de ces recueils n'est pas de La 
Fontaine même, il est d'Anacréon ; mais notre poète Ta traité 
d'une si jolie façon, avec une grâce si facile et si preste, qu'il est 
devenu dans ses mains quelque chose de tout a fait original ; c'est 
Y Amour mouillé. Le texte est charmant, quoique un peu sec peut- 
être. La Fontaine s'est bien gardé d'en ôter la concision, mais il 
y a ajouté un peu de ce sens dramatique qu'il apporte partout : 

J'étais couché mollement, 

Et, contre mon ordinaire, 

Je dormais tranquillement, 

Quand un enfant s'en vint faire 

A ma porte quelque bruit. 

Il pleuvait fort cette nuit : 

Le vent, le froid, et l'orage, 

Contre l'enfant faisaient rage. 

Ouvrez, dit-il, je suis nu. 

Moi, charitable et bon homme, 

J'ouvre au pauvre morftfndu, 

Et m'enquiers comme il se nomme. 

Je te le dirai tantôt, 

Repartit-il : car il faut 

Qu'auparavant je m'essuie. 

J'allume aussitôt du feu. 

Il regarde si la pluie 

N'a point gâté quelque peu 

Un arc dont je me méfie. 

Voyez- vous poindre l'intérêt dramatique ? 

Je m'approche toutefois, 
Et de l'enfant prends les doigts, 
Les réchauffe ; et dans moi-même 
Je dis : pourquoi craindre tant ? 
Que peut-il ? C'est un enfant : 
Ma couardise est extrême 
D'avoir eu le moindre effroi ; 
Que serait-ce si chez moi 
J'avais reçu Polyphème ? 
L'enfant, d'un air enjoué, 
Ayant un peu secoué 
Les pièces de son armure 
Et sa blonde chevelure. 
Prend un trait, un trait vainqueur, 
Qu'il me lance au fond du cœur. 
Voilà, dit-il, pour ta peine. 
Souviens-toi bien de Climène, 
Et de l'Amour, c'est mon nom. 
Ah ! je voua connais, lui dis-je, 



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REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



Ingrat et cruel garçon ; 
Faut-il que qui vous oblige 
Soit traité de la façon ! 
Amour flt une gambade ; 
Et le petit scélérat 
Me dit : pauvre camarade, 
Mon arc est en bon état, 
Mais ton cœur est bien malade. 



C'est absolument merveilleux. 

Quant au conte-anecdote, j'en parlerai à propos des fables, parce 
qu'il «si presque toujours rangé dans les recueils de fables. C'est 
un conte où déjà les personnages ont un caractère. Rappelez-vous 
le Berger et le Roi, le Charlatan, la Chatte métamorphosée en 
Femme, Daphnis et Alcimadure, la Fille, l'Ivrogne et sa Femme, 
le Jardinier et son Seigneur, le Mal marié, la Laitière et le Pot au 
Lait, la Souris métamorphosée en Fille t le Meunier, son Fils et 
l'Ane, la jeune Veuve (le plus joli des contes de La Fontaine), 
enfin Philémon et Beaucis, qui entre déjà dans la troisième caté- 
gorie, cVst-à-dire dans celle des contes-romans. 

Le conte-roman, comme le conte-anecdote, nous montre des 
hommes avec un caractère bien marqué; les péripéties y sont 
plus compliquées, et l'on y suit plus ou moins l'évolution des sen- 
timents des personnages. Voyez Y Ivrogne et sa Femme : les carac- 
tères des deux acteurs sont très précis, mais ils n'ont pas, dans 
cette courte anecdote, le temps de changer; au contraire, dans le 
conte de Saint-Julien, traversé par plus de péripéties, nous notons 
un passage de la confiance à la défiance, puis de la défiance au 
désespoir, et du désespoir à la joie. VOraison de saint Julien, 
le Faucon et la Courtisane amoureuse sont les principaux récits 
de ce genre. C'est là que les plus grandes qualités et aussi les 
défauts de La Fontaine se montrent le mieux ; qu'on en juge par la 
première partie de VOraison de saint Julien : 



Beaucoup de gens ont une ferme foi 
Pour les brevets, oraisons et paroles : 
Je me ris d'eux; et je tiens quant à moi, 
Que tous tels sorts sont recettes frivoles, 
frivoles sont; c'est sans difficulté. 
Rien est-il vrai qu'auprès d'une beauté 
Paroles ont des vertus non pareilles : 
Paroles font en amour des merveilles : 
Tout cœur se laisse à ce charme amollir. 
De tels brevets je veux bien me servir ; 
Des autres, non. Voici pourtant un conte 
Où l'oraison de monsieur saint Julien 
A Renaud d'Ast produisit un grand bien. 
Si ne l'eût dite.il eût trouvé mécompte 
A son argent, et mal passé la nuit. 




la fontaine: le conteur 



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Il s'en allait devers Château- Guillaume, 

Quand trois quidams (bonnes gens, et sans bruit, 

Ce lui semblait, tels qu'en tout un royaume 

11 n'aurait cru trois aussi gens de bien) ; 

Quand n'ayant, dis-je, aucun soupçon de rien, 

Ces trois quidams, tout pleins de courtoisie, 

Après l'abord, et l'ayant salué 

Fort humblement : Si notre compagnie, 

Lui dirent-ils, vous pouvait être à gré, 

Et qu'il vous plût achever cette traite 

Avecque nous, ce nous serait honneur. 

En voyageant, plus la troupe est complète, 

Mieux elle vaut : c'est toujours le meilleur. 

Tant de brigands infestent la province, 

Que Ton ne sait à quoi songe le prince 

De le souffrir. Mais quoi ! les mal-vivants 

Seront toujours. Renaud dit à ces gens 

Que volontiers... 



Ils partent donc ensemble, et les trois compères volent le pauvre 
Renaud, loi prenant son cheval, sa bourse et ses habits. Le récit 
est assez dramatique, mais trop long et trop surchargé. Il est cer- 
tain que, lorsque La Fontaine n'écrit pas une fable, il n'a pas sa 
concision habituelle ; il s'abandonne et se laisse aller noncha- 
lamment. 

Il y a, dans ses Contes, des qualités excellentes: la bonne 
humeur, une vivacité de causerie plutôt que de récit, l'instinct et 
le soin curieux des circonstances, quelquefois un peu de pitto- 
resque, et du meilleur. Mais à côté de cela il y a un peu de lon- 
gueur et « d'apprêt », comme dit Montaigne. 11 y a aussi quelques 
négligences de style qu'il nous signale lui-même en en demandant 
pardon, et, qui plus est, des absurdités. Qu'on relise le conte 
intitulé le Tableau : il y a une partie qui est presque inintelligible. 
C'est peut-être volontaire ; mais La Fontaine a certainement été 
plus loin dans ce conte que ne le voulait la loi du genre. 

Somme toute, La Fontaine a renouvelé lé conte français, qui 
nous a toujours été cher pourvu qu'on n'en abusât pas, par sa 
gaieté, par l'intervention de sa personnalité dans le récit, et par 
cette qualité qui nous fait aimer spécialement Boccace et Ma- 
chiavel, le souci de l'intérêt dramatique. La vraie conclusion que 
je voudrais donner sur les Contes de La Fontaine, ce serait le 
jugement d.e cet esprit si délicat, si fin, si français, qui, bien 
qu'il ait été un grand nom du romantisme, a su comprendre si 
parfaitement les classiques. Musset aimait beaucoup Shakespeare 
et Boccace ; il a fait des contes imités du poète italien, Silvia et 
Simone ; il a tiré de son imagination Une bonne Fortune et quel- 
ques autres encore, Idylle et une Soirée perdue, mais c'est le pro- 




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KEVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



logue de Silvia que je veux citer. Il le dédie à Madame ** # ; c'est 
M ma Jaubert, celle qu'il appelait sa marraine. 



Il est donc vrai, vous vous plaignez aussi, 
Vous dont l'œil noir, gai comme un jour de fête, 
Du monde entier pourrait chasser l'ennui. 

Combien donc pesait le souci 

Qui vous a fait baisser la tête ? 
C'est, j'imagine, un aussi lourd fardeau 

Que le roitelet de la fable. 

Ce grand chagrin qui vous accable 

Me fait souvenir du roseau. 

Je suis bien loin d'être le chêne ; 
Mais dites-moi, vous qu'en un autre temps 
(Quand nos aïeux vivaient en bons enfants) 
j'aurais nommée Iris, ou Philis ou Climène, 

Vous qui, daos ce siècle bourgeois, 
Osez encor me permettre parfois 

De vous appeler ma marraine, 
Est-ce bien vous qui m'écrivez ainsi, 
Et songiez-vous qu'il faut qu'on vous réponde ? 



Mais revenons à vous, ma charmante marraine. 

Vous croyez donc vous ennuyer ? 
Et l'hiver qui s'en vient, rallumant le foyer, 

A fait rêver la châtelaine. 
Un roman, dites-vous, pourrait vous égayer; 

Triste chose à vous envoyer ! 
Que ne demandez-vous un conte à La Fontaine ? 
C'est avec celui-là qu'il est bon de veiller ; 
Ouvrez-le sur votre oreiller, 
Vous verrez se lever l'aurore. 
Molière l'a prédit, et j'en suis convaincu, 
Bien des choses auront vécu 
Quand nos enfauts liront encore 
Ce que le bonhomme a conté, 
Fleur de sagesse et de gaieté. 
Mais quoi ! la mode vient et tue un vieil usage. 
On n'en veut plus, du sobre et franc langage 

Dont il enseignait la douceur, 
Le seul Français, et qui vienne du cœur; 
Car, n'en déplaise à l'Italie, 
La Fontaine, sachez-le bien, 
En prenant tout n'imita rien. 
11 est sorti du sol de la patrie, 
Le vert laurier qui couvre son tombeau; 
Comme l'antique, il est nouveau. 
Ma protectrice bien-aimée, 
Quand votre lettre parfumée 
Est arrivée à votre enfant gâté, 
Je venais de causer en toute liberté 

Avec le grand ami Shakespeare. 
Du sujet cependant Boccace était l'auteur ; 




L'ÉLEVAGE DANS VARRON ET DANS "VIRGILE 



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Car il féconde tout, ce charmant inventeur ; 
Môme après l'autre, il fallait le relire. 
J'étais donc seul, ses Nouvelles en main, 
Et de la nuit la lueur azurée, 

Se jouant avec le matin, 
Etincelait sur la tranche dorée 

Du petit livre florentin ; 
Et je songeais quoi qu'on dise et qu'on fasse, 
Combien c'est vrai que les Muses sont sœurs ; 
Qu'il eut raison, ce pinceau plein de grâce, 
Qui nous les montre, au sommet du Parnasse, 

Comme une guirlande de fleurs ! 

La Fontaine a ri dans Boccace, 

Où Shakespeare fondait en pleurs. 
Sera-ce trop que d'enhardir ma muse 
Jusqu'à tenter de traduire à mon tour 
Dans ce livre amoureux une histoire d'amour? 
Mais tout est bon qui vous amuse ; 
Je n'oserais, si ce n'était pour vous ; 
Car c'est beaucoup que d'essayer ce style 
Tant oublié, qui fut jadis si doux, 

Et qu'aujourd'hui l'on croit facile. 

En effet, la facilité du conte de La Fontaine est savante, extrê- 
mement avisée et habile ; et si quelquefois elle dépasse les limites 
du goût telles que nous nous les traçons à nous-mêmes, elle n'en 
reste pas moins un véritable modèle de narration élégante, fine 
et gracieuse. 

C. B. 



L'élevage dans Vairon et dans Virgile 



Leçon de M. GEORGES LAFATE 

Maître de Conférences à VTJniverbité de Paris 

Vairon et Virgile ont tous deux traité la question de rélevage 
des troupeaux, l'un dans le Liber secundus Herum rusticarum, 
l'autre dans le troisième chant des Géorgiques. Varron a publié 
son livre en l'an 37; il était déjà très vieux; il dit lui-même: 
c Annus octogesimus admonet me ut sarcinas colligam : mes 
quatre-vingts ans m'avertissent qu'il est temps de plier bagage. » 
Virgile, au contraire, est dans toute la force de son talent : les 
Géorgiques ont dû être composées de l'an 37 à l'an 30 et publiées 
en Tan 29. Le premier trait commun entre ces deux auteurs, c'est 



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RKVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



qu'ils écrivent pour des lettrés, pour des gens qui ont fait leurs 
classes, qui connaissent la littérature grecque, et pour qui la 
campagne est, en même temps qu'une source de revenus, un 
dérivatif aux occupations de la ville. Varron fait visiblement 
effort pour égayer sa matière ; il cherche à mettre de l'agrément 
dans un sujet qui paraîtrait sans cela trop tec hnique : c'est pour 
quoi il donne à chacun des trois livres dont se compose son traité 
la forme du dialogue. Il suppose une rencontre entre des per- 
sonnages qui ont réellement existé ; cette rencontre est suivie 
d'un entretien dans lequel chacun d'eux traite une partie de la 
matière. Varron se trouve au nombre des interlocuteurs. Plusieurs 
portent un nom en rapport avec le sujet qu'ils traitent. Par 
exemple, Scrofa parle des porcs ; Vaccius, des bœufs et des gé- 
nisses ; cependant il n'en est pas de même pour tous : Luciénus n'a 
aucun rapport avec les chevaux ; Alticus,avec les chiens ; Varron, 
avec les ânes. Varron n'a pas voulu pousser trop loin la plai- 
santerie, si toutefois il y a là une plaisanterie. Le dialogue sup- 
pose aussi une sorte de mise en scène ; ses personnages sont 
interrompus par l'arrivée d'un ami ; quelquefois des anecdotes 
sont mêlées à leurs discours : au début, Varron met à profit ses 
recherches historiques ; dans certains passages on reconnaît le 
linguiste à son goût pour les étymologies. Quoiqu'il écrive en 
prose, Varron se rend compte que le lecteur serait vite rebuté, 
s'il ne faisait que classer méthodiquement les préceptes des au- 
teurs de Georgica ; tout chez lui indique un désir de plaire qui 
était resté tout à lait étranger au vieux Gaton. Nous avons con - 
servé quelques jugements des anciens sur Varron, entre autres 
celui de Quintilien (x, 2, 95) : a Terentius Varro, vir Romanorum 
eruditissimus, plurimos libros et doctissimos composuit, peritis- 
simus linguîe latinœ, — plus tamen scientiae collaturus quam 
eloquentiae. » Quintilien se place au point de vue de Fart oratoire ; 
cependant n'oublions pas qu'au temps de Varron un ouvrage 
aussi sec que celui de Caton n'aurait pas été lu. Il n'était plus 
permis à un auteur, quelque matière qu'il traitât, de ne pas 
sacrifier quelque peu aux Grâces. Son contemporain Tremellius 
Scrofa écrit un ouvrage d'agriculture où il vise à l'éloquence ; 
c'est Columelle qui nous l'apprend : « Il avait écrit, dit-il, scite 
et eleganter et il ajoute : «Rusticationem eloquentem reddidit d, 
ce qui semble indiquer qu'il poussait jusqu'à l'abus la recherche 
de l'agrément. Varron a donc été conduit à égayer son œuvre 
non seulement par son goût personnel, mais encore par l'exem- 
ple de ses prédécesseurs immédiats ; il était obligé de suivre les 
progrès accomplis dans l'art d'écrire. 




Il I i 



L'ÉLEVAGE DANS VARRON ET DANS VIRGILE 



17 



II faut remarquer, de plus, que Varron partage absolument le 
sentiment de Virgile sur l'agriculture. Pour lui comme pour le 
poète, c'est une occupation saine qui développe le « caractère », 
donne de bonnes habitudes d'endurance, fait, en un mot, des 
hommes ; c'est elle qui a produit ces générations mâles et vigou- 
reuses à qui Rome doit sa grandeur. Varron constate avec peine 
qoe de son temps les paysans émigrent en grand nombre à la 
ville, et que Rome doit aller chercher à l'étranger le blé qui la 
nourrit : il y a là un danger pressant (V. le début du livre II). 
Varron veut donc montrer l'influence salutaire de l'agriculture ; 
mais il ne néglige pas pour cela de faire ressortir les profits 
rémunérateurs qu'elle procure. Cette dernière considération 
passe en seconde ligne chez Virgile, qui fait avant tout sentir le 
charme de la campagne et des travaux rustiques. 

Les deux auteurs ont la même compétence. Us sont très bien 
préparés pour traiter le sujet qu'ils ont choisi. Varron est origi- 
naire d'une petite ville delà Sabine; lui aussi, il a eu de bonne 
heure sous les yeux le spectacle de la nature, et il a pris sa part 
des travaux champêtres ; il a élevé des chevaux à. Réate et des 
mulets en Àpulie. Il a eu à sa disposition les mêmes sources que 
Virgile; il a lu un grand nombre d'auteurs grecs, plus de cin- 
quante, dit-il, qui avaient traité de cette matière, les uns en 
prose, comme Xénophon, Diophane de Nicée ; les autres en vers, 
comme Hésiode et Ménécrate d'Ephèse. Il a dépouillé une bonne 
partie de cette littérature technique qui s'offrait à lui, et il en a 
fait passer la substance dans son ouvrage. 

Virgile a-t-il imité Varron ? Il y a entre eux quelques ressem- 
blances ; mais il n'est pas possible d'en tirer une conclusion 
certaine ; elles prouvent simplement qu'ils ont puisé à une source 
commune : ainsi plusieurs auteurs grecs avaient rapporté avant 
eux la légende de l'hippomane ; chez Homère même il y a quel- 
que chose qui y ressemble. Peu de sujets ont fourni la matière 
d'une littérature plus développée que les occupations de la cam- 
pagne, surtout à l'époque alexandrine. Depuis Xénophon jusqu'à 
Varron le sujet avait été repris sous toutes les formes dont il était 
susceptible. 

Cette communauté de sources explique aussi que la même 
di?ision se retrouve chez les deux auteurs. Chez Varron, le second 
litre s'ouvre par une dédicace à Turranius Niger ; l'auteur s'y 
plaint du dépeuplement des campagnes et fait valoir l'intérêt de 
l'élevage des bestiaux. Chez Virgile, il y a de même une dédicace 
à. Mécène (1, 48). Le poète et l'érudit se rencontrent dans la 
division en pecus majus ei pecus minus ; mais Varron commence 



2 





18 



REVUE DES COOBS ET CONFÉRENCES 



par le menu bétail, Virgile par le gros ; il passe en revue les brebis 
et les chèvres dans les vers 284-338, et donne une place à part 
aux bœufs et aux chevaux (49-283) ; comme Varron il offre un 
développement sur les chiens (404-413) et un autre sur les 
bergers (339-383). a Les hommes de tous pays ne sont pas éga- 
lement propres à soigner le bétail », dit Varron : « Non omnis 
apta natio ad pecuariam », et il cite en particulier les bergers 
gaulois et les illyriens dont il dépeint les mœurs. Virgile parle des 
Scythes et des Numides. Les deux auteurs consacrent un déve- 
loppement à la laine, un autre à la préparation du laitage, à 
la TupoTToi-a. Un des chapitres de Varron traite de Arte ; il y est 
question des soins généraux à donner à tous les troupeaux, quels 
qu'ils soient ; Virgile a un passage analogue (49-145) ; il y parle 
des bœufs et des chevaux et des soins à donner aux petits et aux 
mères (209-283). Les deux ouvrages présentent donc de nom- 
breux rapports ; on en trouverait bien d'autres encore si Ton 
voulait entrer plus avant dans l'examen des détails. 

Mais, à côté de ces ressemblances, il faut noter des différences 
qui ne sont pas moins sensibles : 

i«> Varron est un grand propriétaire, un homme riche, qui voit 
les choses de haut ; il a eu de grands troupeaux de moutons en 
Apulie et des haras à Réate : « Ipse pecuarias habui grandes, 
in Apulia oviarias et in Reatino equarias ». Ses interlocuteurs 
possèdent aussi de vastes propriétés ; ce sont des personnages 
haut placés, qui appartiennent à de nobles familles : « pecuarias 
habuerunt in Epiro magnas ». Virgile est fils d'un petit proprié- 
taire de campagne; mais aussi, il a un sentiment plus intime de 
la vie rustique, justement parce qu'il est parti de plus bas et qu'il 
a vécu plus près de la nature. Varron a parcouru en partie le 
cursus honorum : il a été préteur ; il a combattu en Espagne 
contre Sertorius, sur mer contre les pirates ; il s'est trouvé mêlé 
à toute espèce d'affaires ; en un mot, c'est un personnage et, par 
suite, il ne voit pas la campagne des mêmes yeux que Virgile. Il 
n'a pas cette intensité des sensations, cette vivacité du coup 
d'œil qui animent les Géorgiques. Moins chargées de détails et 
moins faites pour les gens de l'art que le livre de Varron, elles 
ont une exactitude supérieure qui grave plus profondément les 
choses dans Pesprit. 

2° Il était permis à Varron, qui écrivait en prose, d'être plus 
technique. De là chez lui une classification plus rigoureuse que 
chez Virgile; mais il faut bien dire qu'il en abuse lorsqu'il 
distingue quatre-vingt-une subdivisions dans son sujet. Il y a trois 
parties principales : 1° « pecus minus » ; 2° « pecus majus » ; 




L'ÉLEVAGE DANS VARRON ET DANS VIRGILE 



19 



3° sujets divers : mulets, chiens et bergers ; les mulets pourraient 
très bien rentrer dans la seconde partie, et Ton ne voit pas pour- 
quoi les bergers sont rangés avec les animaux qu'ils gardent. 
Chacune de ces parties se subdivise ensuite à l'infini. Varron n'a 
pas inventé cette classification ; on y reconnaît la main des Grecs 
et des grammairiens alexandrins qui avaient traité la même ma- 
tière avant lui. Ce qui doit plutôt nous frapper, c'est qu'il sent 
lesdéfauts de cette classification, c'est qu'il n'en est pas dupe. En 
effet, il prêle à Atticus les paroles suivantes : « Vide ne te fallat et 
novenae istrc partes exeant extra peeoris minoris ac majoris no- 
men. — Prenez garde de vous être trompé et de comprendre dans 
ces neuf parties plus que ce qu'on entend d'ordinaire par gros et 
menu bétail. » Et Varron répond : « Numerus non est ut sit ad 
amussim. — Le nombre peut bien n'être pas rigoureux. » Virgile 
n'a pas entièrement rejeté cette classification ; mais il s'en est 
tenu aux grandes lignes. Varron d'ailleurs ne s'astreint pas 
lui-même à la suivre rigoureusement; il en voit les défauts ; mais 
elle lui était en quelque sorte imposée par la tradition ; une fois 
en règle avec celle-ci, il s'est mis à l'aise. Virgile parle du pccus 
ma jus avant de s'occuper du pecus minus et sépare ce qu'il avait 
à dire de ces deux sortes de bétail par un beau développement 
sur les fureurs de l'amour (209-283), qui rompt la monotonie des 
préceptes. 

3o 11 y a chez Virgile une profonde tendresse pour les êtres 
faibles qui nous entourent : c'est un sentiment que l'on cher- 
cherait en vain chez Varron. Il n'a en vue que le côté pratique, 
c'est-à-dire les moyens de gagner de l'argent. Il n'y a cependant 
pas de dureté chez lui comme chez Caton ; mais les questions 
de sentiment restent en dehors de son sujet ; ce n'est pas une 
raison suffisante pour le croire dépourvu de toute sensibilité. 

Venons-en à l'examen du détail et demandons-nous ce que 
Virgile a pris dans la matière et ce qu'il en a rejeté. 11 a d'abord 
supprimé tout rixcopixàv de Varron, c'est-à-dire tout le chapitre 
de origine ac dignitate rei pecuarùe. Dans la première partie de 
ce chapitre, Varron énumère les différentes phases par lesquelle a 
passé la vie humaine, la chasse, la vie pastorale ; dans la seconde 
il montre ce qu'il y a de grand dans ces occupations, par quelles 
considérations elles peuvent être ennoblies ; et il emprunte des 
exemples à la mythologie et à l'histoire. Il n'y a rien de tout 
cela chez Virgile ; cependant, s'il ne dit rien des origines, il fait 
du moins ressortir la dignitas rei pecuariœ par le charme dont il 
revêt son sujet ; et cette dignité, il la fait bien mieux valoir que 
Varron lui-même. En écartant certaines parties du sujel, Virgile 




REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



a voulu éviter une trop grande symétrie dans ses développements. 
Dans le premier chant, où il traite du labour et de la grande 
culture, il aurait pu parler de origine et dignitate rei agrariae. De 
même pour la culture des arbres et l'élevage des abeilles. Mais 
un auteur ne peut varier indéfiniment des développements ana- 
logues. Virgile a placé ailleurs l'éloge de l'Italie, terre de rapport 
et de labour, ailleurs aussi réloge de la vie rustique ; il ne veut pas 
recommencer à propos des pasteurs et des avantages de la pastio. 
Il n'a rien dit non plus du porc, sus immundus (Géorg . 1, 400). Ce- 
pendant il Ta représenté dans un joli vers au chant 11 (520) : 
« Glande sues iœti redeunt ». Homère dans YOdyssée n'a pas craint 
de mêler cet animal à d'admirables peintures. Virgile aurait pu 
trouver des expressions assez poétiques pour faire oublier ce qu'il 
a de répugnant. Dans le passage correspondant de Varron, c'est 
Scrofa qui traite ce sujet. Son surnom est un titre de gloire pour 
les Tremelli ; il rappelle en effet une action d'éclat accomplie par 
son grand-père. Tout agriculteur, dit-il, si modeste qu'il soit, 
doit élever un porc : « Quis enim fundum colit nostrum quin sues 
habeat, et qui non audierit patres nostros dicere ignavum et 
sumpluosum esse qui succidiam in carnario suspenderit potiusab 
carnario quam ex domeslico fundo ? — Quel est le propriétaire 
cultivant ses terres qui n'ait pas de porcs et qui n'ait pas ouï- 
dire à ses pères qu'il y a négligence et perte d'argent considérable 
à faire provision de lard à la boucherie, au lieu d'en tirer de son 
propre fonds ? » Le porc était donc un animal commun. Pour- 
quoi Virgile n'en dit-il rien ? Sans doute parce qu'il a voulu éviter 
de tomber dans des détails trop techniques et dans des répéti- 
tions. Dans Y Enéide, il n'a pas craint cependant de chanter la 
légende d'Enée immolant une truie entourée de ses trente petits; 
cette légende est mentionnée précisément dans le passage où 
Varron traite du porc ; A r irgile n'a pas non plus parlé de l'âne, 
animal cependant très employé en Italie. Encore aujourd'hui, il 
n'y a pas en Sicile de ménage si pauvre qui n'ait au moins un 
âne ; la bête, aux yeux des peuples méridionaux, n'a rien de ridi- 
cule. Le mulet ne paraît pas davantage dans les Gëorgiques. Du 
reste, Varron passe rapidement sur le même sujet : « Brevis oratio 
de mulis, — il y a peu de chose à dire des mulets. » Enfin il va de 
soi que Virgile devait laisser à Varron et aux écrivains tech- 
niques tout ce qui concernait la procédure usitée dans la vente et 
l'achat des animaux de ferme. 

Inversement il y a chez Virgile des parties beaucoup plus 
développées que chez Varron ; il y en a d'autres qui sont entière- 
ment nouvelles. C'est ainsi qu'il accorde une place importante 




LE « CID » DE CORNEILLE 



21, 



aux maladies des animaux qui chez Vairon ne forment qu'une 
partie de YArs. Il ne fuit pas les détails techniques : il parle 
même de la gale; mais il relève tout cela par le^choix des expres- 
sions : il est conduit ainsi à décrire la peste de Norique dans une 
épisode qui lui fournit l'occasion de rivaliser avec Lucrèce. 

En résumé, les parties techniques sont encadrées chez Virgile 
entre des morceaux épisodiques, personnels et originaux ; il y 
en a trois : i° le préambule, où il annonce son intention d'élever 
sur les bords du Mincio, à Mantoue, sa patrie, un monument à 
auguste ; il sera le prêtre du nouveau temple ; il y appellera les 
Muses. Ces trente-neuf vers semblent faire double emploi avec 
une seconde dédicace adressée à Mécène ; la première a proba- 
blement été ajoutée lors d'une seconde édition de l'ouvrage ; 
2* à la suite de préceptes relatifs au pecus majus, vient la 
peinture de l'amour et de ses emportements furieux; le souffle 
qui anime cette digression rappelle tout à fait Lucrèce ; 3° après 
la partie consacrée au pecus minus, Virgile parle des bergers et 
des chiens, et termine par le récit de la peste du Norique (474 — 
fin). On ignore la source de ce récit. 

En résumé, Virgile présente de nombreux rapports avec 
Yarron ; mais il s'en distingue autant par ce qu'il rejette que par 
ce qu'il ajoute à leur matière commune. 



Par l'analyse d'une partie de la Jeunesse du Cid, nous avons 
pu voir que ce poème de Guillen de Castro est essentiellement 
une pièce d'action et de spectacle : d'action, en ce sens que 
l'aateur y a multiplié à plaisir les événements ; de spectacle aussi, 
car les changements de lieu y sont continuels ; et, en admettant 
que le théâtre espagnol de cette époque ne disposât pas de puis- 
sants moyens pour faire illusion, il devait au moins y avoir sur la 
scène nn va-et-vient de personnages et un concours de cou- 
leurs éminemment capables de piquer la curiosité. Nous verrons 



A. 



Le c Cid » de Corneille 



Leçon de M. GUSTAVE LARROUMET 

Membre de V Institut 




12 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



de même des pièces de Corneille très compliquées, et vous savez 
que, lorsque les grands écrivains dramatiques du xvn* siècle trou- 
Taient l'occasion de frapper à la fois l'esprit et les yeux, ils n'y 
manquaient pas, témoin Esther et surtout Athalie. 

Mais, à rinstact où nous sommes de la carrière de Corneille, les 
conditions matérielles favorisaient, par Jeur sécheresse, cette 
direction psychologique qui s'emparait alors de notre théâtre. 
Il semble qu'un sujet comme celui de la Jeunesse du Cid, où la 
part des sentiments est si petite, offre à Corneille des difficultés 
particulières et ait besoin, pour devenir un drame moral, d'une 
transformation complète. Aussi la pièce de notre poète, tout 
en étant son premier chef-d'œuvre, est-elle une œuvre à part, 
sinon unique, dans sa* production. Elle contient une situation 
cornélienne par excellence, ù savoir l'antithèse de la passion et 
du devoir ; mais, somme toute, par le mélange et par un juste 
équilibre de l'action et des sentiments, elle indique une voie qui 
ne sera reprise dans la suite que par Voltaire. Je voudrais en 
déterminer les principaux éléments. 

Et d'abord, Corneille ne peut s'astreindre à ces strictes unités 
auxquelles il se pliera de plus en plus : il use encore des décors 
simultanés. Il abandonne cette multiplicité de lieux qui va de 
fiurgos à Valence, des montagnes de l'Oca jusqu'à l'Estramadure, 
pour concentrer l'action à Séville. Mais il a besoin du palais 
du roi, de la maison de don Diègue, d'une place publique, d'une 
salle neutre où puissent se rencontrer tous les personnages, et, 
dans la demeure du comte de Gormas, de la chambre de Chi- 
mêne. Aussi, lorsqu'il y a une quinzaine d'années la Comédie- 
Française, sous la direction de M. Perrin, voulut conformer la 
représentation du Cid à ce scrupule de couleur locale, elle nous 
donna, et très loyalement, malgré la résistance obstinée des 
vieux habitués du théâtre, plusieurs décors. En cela, elle était 
dans la vérité. Il est bien di fîcile en effet d'admettre, par exem- 
ple, que Rodrigue et Chimène aient leur conversation du troi- 
sième acte à deux pas du cadavre de don Gomez. 

En second lieu, Corneille est obligé, ce dont il se gardera dans 
la suite, de donner une entorse à l'histoire : nous le verrons, à 
propos de ses autres pièces, se préoccuper d'une extrême exacti- 
tude; il aura un luxe de citations qui suppose le dépouillement 
consciencieux d'une véritable bibliothèque historique. Mais, ici, il 
A besoin d'une bataille sur la côte. Or, l'Espagne n'a à ce moment 
d'autre place maritime que Séville, qui est située à une vingtaine 
de lieues de la mer sur le Guadalquivir ; et Séville, au temps du 
Cid, n'appartient pas encore aux chrétiens; ce n'est que deux 




LE « CIO » DE CORNEILLE 



23 



cents ans plus tard qu'elle sera conquise sur les Mores. Notons 
en passant l'analogie de situation, qui devait frapper Corneille, 
entre Séville et Rouen, sa ville natale. 

Notre poète est contraint encore, sans dénaturer le sujet, de 
concentrer les sentiments. Le Rodrigue et la Chimène de Guillen 
de Castro ont l'âme naïve des héros du Moyen-Age. Le premier 
est tout ensemble brutal et sentimental ; il a le mépris de l'être 
faible et de la femme. Chimène a l'amour filial, le respect de son 
père ; mais, si elle aime Rodrigue, c'est qu'il lui faut un protecteur 
pour remplacer celui qu'elle a perdu ; son mariage est une appli- 
cation de cette fameuse loi féodale et germanique des compen- 
sations du crime. De plus, il y a chez elle ce sentiment particulier 
qui fait que l'être faible en présence de l'être fort éprouve -une 
espèce de fascination et continue de l'aimer et de l'admirer sous 
l'insulte même et sous les coups : la femme de Sganarelle, rossée 
par son mari, s'indigne et crie, mais elle ne peut s'empêcher d'être 
pénétrée d'enthousiasme en voyant l'homme vigoureux qui frappe 
avec un tel entrain. Toutes proportions gardées, il y a dans la 
Chimène espagnole quelque chose de cela. Ajoutons encore que 
l'héroïne de Guillen de Castro est subtile : dans ses entretiens 
avec l'Infante, elle tâche de la gagner à sa cause ; elle lui fait 
entendre qu'elle doit insister auprès du roi pour ce mariage. De 
tous ces sentiments, Corneille ne conserve que ceux qui peuvent 
s'ajuster au théâtre français, et avec celte adresse simple et naïve 
qui est son genre d'habileté, il y imprime sa marque personnelle, 
mélange original de finesse normande et d'héroïsme. 

Il conserve la situation initiale : Chimène résistant à sa passion ; 
Rodrigue sacrifiant la sienne à l'honneur. A cette antithèse, il 
donne un vigoureux relief. Habile à peser le pour et le contre, 
les scènes qu'il nous présente sont de vrais plaidoyers ; il place 
devant nous une sorte de balance idéale tenue par le roi don Fer- 
nand : sur l'un des plateaux est la cause de Chimène, sur l'autre 
celle de Rodrigue, et c'est une oscillation continuelle jusqu'à 
ce que le conflit des sentiments amène le fléau à rester immobile. 

Une dualité semblable existe dans le cœur même des deux 
personnages ; chez l'un et chez l'autre, c'est tantôt le sentiment 
du devoir et tantôt l'amour qui l'emporte ; avec une parfaite 
clairvoyance et une naïve sincérité, Rodrigue et Chimène donnent 
l'avantage à celle des deux forces qui leur parait plus grande. Tel 
est le point de vue où s'est placé Corneille. 

Avec des personnages réduits ainsi à l'essentiel, avec des situa- 
tions aussi parfaitement abstraites, comment va-t-il maintenant 
obtenir le miracle de la vie ? En y mettant son âme qui est très 




24 



REVUK DBS COURS KT CONFÉRENCES 



grande et l'âme de son temps qui ne Tétait pas moins. Certes, il 
n'y a pas un des côtés du Cid qui ne représente un de ces sen- 
timents éternels sans lesquels on ne voit pas que la passion puisse 
s'exercer ; mais il est curieux d'y saisir aussi comme un reflet 
de la France d'alors, de cette France, pleine d'énergie et comme 
tourmentée par la chaleur d'une sève vigoureuse, au moment 
solennel qui sépare les guerre* de religion de l'avènement de 
Louis XIV. 

D'abord, don Diègue. Don Diègue et le comte de Gormas sont 
deux seigneurs féodaux qui ont pris part aux guerres civiles et 
combattu sous Henri IV, qui ont eu leur rôle dans cette merveil- 
leuse épopée d'Arcques, d'Ivry et de Coutras, qui dans des jour- 
nées aussi atroces que la Saint-Barthélémy ont vu se former et 
grandir la noblesse française II y a chez don Diègue duGoligny. 
Il y a aussi un peu de l'âme de ces grands seigneurs, dont Victor 
Hugo nous a présenté quelques types dans sa Marion Delorme, 
qui gardaient à la cour et même devant Richelieu, avec les 
gens de leur suite, les marques de leur puissance, et qui, d'ailleurs, 
ne manquaient pas d'adresse, car, dans cette époque troublée, 
ils ont été mêlés à bien des négociations. Toute la conduite de 
don Diègue jusqu'à la consécration de sa vengeance par le par- 
don du roi et par le mariage de son fils, double victoire, est 
extrêmement habile, et l'on peut dire que sa raison domine son 
émotion. Don Gomez représente l'arrogance féodale qui ne veut 
pas plier et qui attend, comme due à ses services et à son nom, 
une faveur du roi. Il a donné à celui-ci son sang, mais en retour 
il veut trouver en lui un bon mattre ; et le jour où il se croit 
victime d'un passe-droit, il se redresse et se révolte. De plus, il 
entend conserver ce qu'il considère comme son privilège de 
gentilhomme, la liberté de se faire justice avec 1 epée en dépit des 
édits, de la hache du bourreau et de la potence, ce supplice égali- 
taire dont la menace est inscrite sous la lanterne du carrefour 
Buci pour l'intérêt des duellistes de tout rang. 

Quant à Rodrigue, il est le représentant de la génération qui 
entre en scène. Il est de ceux qui feront la Fronde et qui, vaincus 
par la force des lois historiques et séduits par l'attrait de la 
domesticité dorée de Versailles, fourniront ses courtisans à 
Louis XIV. Mais, en attendant cet avenir imprévu, quelle fougue 
de jeunesse et d'héroïsme ! Souvenez-vous de ce que nous racon- 
tent les Mémoires de Madame de Motteville, de Retz et de La Roche* 
foucauld. C'était le temps des sièges de la Rochelle et de Mon- 
tauban, du Pas de Suze et de Lens ! C'était le temps de ce fou de 
Gondi, qui, aux intrigues les plus étranges, mêla une incroyable 




LE * GID » DE CORNEILLE 



25 



ardeur, et surtout de ce héros de vingt-deux ans qui débuta sur 
la frontière par le coup de foudre que Ton sait. Vraiment, pour 
caractériser cette fougue qui ne se mesure pas, et qui croit devoir 
ne jamais s'épuiser, c'est à un illustre témoin du siècle, au plus 
grand dt nos orateurs, qu'il faut faire un emprunt : 

t Vous dirai-je en ce lieu ce que c'est qu'un jeune homme de 
vingt-deux ans ? Quelle ardeur, quelle impatience, quelle impé- 
tuosité de désirs l Cette force, cette vigueur, ce sang chaud et 
bouillant, semblable à un vin fumeux, ne lui permet rien de 
rassis ni de modéré. Dans les âges suivants, on commence à 
prendre son pli, les passions s'appliquent à quelques objets, et 
alors celle qui domine ralentit du moins la fureur des autres : 
au lieu que cette verte jeunesse n'ayant rien encore de fixe ni 
d'arrêté, en cela même qu'elle n'a point de passion dominante 
par-dessus les autres, elle est emportée, elle est agitée tour à tour 
de toutes les tempêtes des passions avec une incroyable violence. 
Là, le fol amour, là le luxe, l'ambition et le vain désir de paraître 
exercent leur empire sans résistance. Tout s'y fait par une chaleur 
inconsidérée ; et comment accoutumer à la règle, à la solitude, 
à la discipline, cet âge qui ne se plait que dans le mouvement 
et dans le désordre, qui n'est presque jamais dans une action com- 
posée, et qui n'a honte que de la modération et de la pudeur ? Et 
pudet non esse impudentem. 

« Certes, quand nous nous voyons penchant sur le retour de 
l'âge, que nous comptons déjà une longue suite de nos ans écoulés, 
que nos forces se diminuent et que, le passé occupant la partie 
la plus considérable de notre vie, nous ne tenons plus au 
monde que par un avenir incertain ; ah ! le présent ne nous tou- 
che plus guère. Mais la jeunesse qui ne songe pas que rien lui soit 
encore échappé, qui sent sa vigueur entière et capable, ne songe 
aussi qu'au présent et y attache toutes ses pensées. Dites-moi, 
je vous prie, celui qui croit avoir le présent tellement à soi, quand 
est-ce qu'il s'adonnera aux pensées sérieubes de l'avenir? Quelle 
apparence de quitter le monde, dans un âge où il ne nous pré- 
sente rien que de plaisant ? Nous voyons toutes choses selon la 
disposition où nous sommes : de sorte que la jeunesse, qui semble 
n'être formée que pour la joie et pour le plaisir, ah 1 elle ne trouve 
rien de fâcheux ; tout lui rit, tout lui applaudit. Elle n'a point 
encore d'expérience des maux du monde, ni des traverses qui nous 
arrivent : delà vient qu'elle s'imagine qu'il n'y a point de dégoût, 
de disgrâce pour elle. Comme elle se sent forte et vigoureuse, elle 
bannit la crainte et tend les voiles de toutes parts à l'espérance qui 
Tenfle et qui la conduit. * Et voilà justement l'âme de Rodrigue 




26 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



et l'âme de cette jeunesse qui s'élance, pleine de confiance, sur la 
mer du xvii* siècle, dans le merveilleux épanouissement de la force 
française, avec le sentiment que notre pays devient alors le pre- 
mier en Europe. Bossuet Ta tracée en traits oratoires ; Corneille, 
en traits dramatiques dans le caractère du Gid. 

Chimène, il faut bien l'avouer, profite un peu du prestige de 
Rodrigue. Il est assez curieux de constater dans les mémoires des 
actrices qui ont tenu ce rôle, depuis Adrienne Lecouvreur jusqu'à 
Rachel, sans parler des interprètes présentes qui, j'en suis sûr, 
diraient la même chose, Punanimité à déclarer que Chimène est 
un faux bon rôle, c'est-à-dire un rôle qui excite chez le public une 
grande attente, à laquelle, si géniale que soit la tragédienne, elle 
ne peut pas répondre. Voyez, en effet, comme ce caractère est 
incertain, comme il passe d'un sentiment violent au sentiment 
contraire non moins violent ; c'est bien, comme on l'a dit, une 
série de sauts de carpe, et la grandeur d'âme n'y peut rien. 
Notez aussi que, dans la pièce espagnole, trois ans s'écoulent 
entre le meurtre et le mariage ; mais, dans la tragédie fran- 
çaise, le comte a été tué à midi ; et le lendemain, à midi, il est 
décidé qu'à bref délai Chimène sera la femme du Cid ; elle a donné 
son consentement, cequi est l'essentiel. La concentration est trop 
forte pour un si court espace de temps. Mais cette critique néces- 
saire une fois faite, lorsque tous deux sont en présence, dans ces 
admirables scènes du troisième et du cinquième actes, dont la der- 
nière, remarquez-le, est tout entière de Corneille, nous avom 
devant nous ce qu'il y a de plus beau au monde : l'union de la 
jeunesse, de l'héroïsme et de l'amour. Cela surpasse toutes les com- 
paraisons. Rappelez-vous les grands souvenirs du théâtre classi- 
que ou romantique, demandez-vous quelle est la tragédie qui va 
le plus loin dans 1 attendrissement sur soi-même et dans l'exalta- 
tion de l'âme : Roméo et Juliette, qui représentent pour tous l'apo- 
théose de l'amour juvénile, ne valent pas Rodrigue et Chimène. En 
effet, laissez de côté la poésie de Shakespeare, que reste-t-il ? Une 
situation scabreuse, dans laquelle la jeune fille, possédée d'une 
passion aussi physique que morale, ne fait voir aucune hésitation, 
et le jeune homme n'a aucune pensée de ce qu'il va compromettre ; 
tous deux ont l'élan d'une force de la nature, ils sont voisins de ce 
moyen âge où les passions tenaient d'elles-mêmes leur justification 
et où les coups de couteau se donnaient avec une prodigalité sans 
scrupule. L'amour du devoir, dont Corneille pare ses héros, vaut 
mieux que la poésie de Shakespeare. Il n'est pas un seul d'entre 
nous, homme ou femme, qui, dans la situation de Rodrigue et de 
Chimène, ne souhaiterait d'éprouver leurs sentiments et, les 




LE « CID » DE CORNEILLE 



27 



éprouvant, ne voudrait faire effort de toute la force de son âme 
pour mesurer l'un par l'autre son héroïsme et son amour. Voilà 
ce qui fait de ce couple quelque chose d'exceptionnel et pres- 
que de surhumain, en dépit du défaut d'équilibre et de ce qu'il 
y a de forcé dans le rôle de Chimène. 

Si nous trouvons extraordinaire que ce jeune homme dans l'es- 
pace d'une nuit ait sauvé son pays, n'est-ce pas ce qu'a fait Condé, 
quittant la cour pour aller à son poste, livrant la bataille malgré 
deux vieux généraux et la gagnant, lui, capitaine de vingt-deux 
*ns, en une jotirnée, avec la petite armée de Gassion ? A cette fougue 
militaire est-il invraisemblable qu'il se joigne un profond sentiment 
d'amour ? Ici encore Condé nous fournit la réponse. Il n'y a pas si 
longtemps, on mettait à la scène, dans une pièce où soufflait d'un 
peu loin quelque chose de l'âme cornélienne, le roman du jeune 
duc et de M I,e du Vigean. Bref, on peut dire qu'il n'y a pas un seul 
sentiment de l'âme de Rodrigue qui ne se retrouve chez les hom- 
mes du xvii* siècle ; mais Corneille les élève et les épure, de sorte 
qu'il y a dans son héros la vraisemblance que donne l'histoire et 
cette fleur que le génie seul peut faire éclore et qui est le prestige 
éternel du Cid. 

Le rôle du roi a, lui aussi, son intérêt historique. Certes don 
Fernand n'est un modèle ni de fermeté ni de clairvoyance ; 
lorsqu'il doit prendre une mesure, il a bien soin de ne pas la pren- 
dre, c Faites doubler, dit-il, la garde de la ville, cela suffit pour 
aujourd'hui. » Cela ne suffit pas du tout, comme le prouve l'événe- 
ment. — € Don Sanche, taisez- vous. — - Don Sanche. Mais, Sire... 
— Et que pourrez-vous dire ? » 11 est incapable d'imposer le 
«ilence. D'un bout à l'autre de la pièce, il ne sait quelle justice 
rendre; il craint de désobliger l'un ou l'autre. Aussi a-t-on dit 
que c'était le portrait du roi Louis XIII ; mais cela est loin d'être 
exact. Louis XIII, certainement, n'aurait pas hésité en pareilles 
circonstances à prendre le commandement de ses troupes, comme 
il a fait à Montauban et au Pas de Suze. Mais on peut dire fort 
justement que ce don Fernand est bien le roi tel que se le figuraient 
les contemporains. Il est le descendant de ces princes qui ont eu 
surtout à tâche de maintenir dans la paix le monde féodal et qui 
par suite étaient, avant tout, comme saint Louis, les plus hauts 
représentants de la justice ici-bas. S'il est indécis, c'est que le 
moindre de ses actes est d'une extrême conséquence pour la 
monarchie qu'il gouverne. 

Il n'est pas jusqu'au « pâle Don Sanche », pour parler comme 
Sainte-Beuve, qui n'ait sa vérité. Lorsque Corneille nous le mon- 
tre résolu à obtenir en champ clos la main de Chimène, il fait un 




REVUE DES COURS KT CONFÉRENCES 



emprunt à la chronique galante de son temps. En ce temps-là, si 
une femme delà cour était très courtisée, le choix qu'elle taisait 
d'un de ses soupirants, était de nature à. exalter celui qui en était 
l'objet, et à provoquer les rivalités de tous les autres. Qu'une 
Madame de Montbazon, par exemple, distinguât un gentilhomme, 
ses rivaux mettaient leur point d'honneur à lui disputer cette 
faveur sur le terrain. 

Voilà pour la vérité des personnages du Cid ; quant à la vérité 
générale du poème, cet art robuste et concentré de Corneille, 
s'appliquant à l'histoire de son temps, n'est certainement pas 
celui d'Alexandre Dumas père. Mais prenez une œuvre d'un autre 
de nos contemporains, écrite avec conscience et énergie par un 
talent qui a ce goût de la concentration, si frappant chez Corneille. 
Prenez dans Mérimée la Chronique de Charles IX, et vous verrez, 
appliqués par un moderne, les procédés de peinture historique de 
l'auteur du Cid. — Corneille joint à tout cela cette subtilité nor- 
mande qui est au fond de son caractère. On a dit avec raison que 
le vrai lieu de la pièce était Rouen. Imaginez une expédition an- 
glaise, comme celle qui se termina au xvm a siècle parla bataille de 
Saint-Caast, c'est-à-dire par un acte de vigoureuse expulsion de la 
part des gens du pays, vous aurez la bataille du Cid. Ce flux qui 
en une nuit peut amener l'ennemi, c'est de ces surprises comme 
Rouen en a pu craindre. Il y a chez Corneille des traces d'atavisme 
qui lui donnent quelque chose de ces Northmans aventureux qui 
furent les premiers conquérants de la Normandie et les compa- 
gnons de Robert Guiscard à Naples. Il n'est pas belliqueux; mais 
toutes les fois qu'il touche à des détails militaires, vous savez avec 
quelle précision il le fait. On prétend que Turenne, assistant à la 
représentation de Sertorius, demandait avec étonnement : € Où 
donc a-t-il appris l'art de la guerre? » Il le savait de naissance, il 
l'avait dans Je sang. 

Tels sont les éléments du Cid. Ainsi séparés et catalogués, ils 
nous produisent l'effet d^une plante superbe, dont les pétales, les 
feuilles et la tige auraient été étalés par le botaniste sur le papier. 
Mais l'histoire littéraire ne peut pas procéder autrement. Je vou- 
drais maintenant, en montrant l'influence du Cid sur l'âme fran- 
çaise, corriger un peu cette analyse forcément irrespectueuse. 
Ce Cid est, comme l'on a dit, le Chant du Départ d'une grande 
époque. Désormais la poésie est orientée vers les sentiments hé- 
roïques. Rappelez-vous la subtilité, l'embarras et la complication 
qui régnaient jusque-là dans la peinture des caractères. Dès lors 
le public ne voudra plus voir représenter devant lui que l'état 
d'âme que le Cid a enseigné aux spectateurs. Il voudra retrouver 




LE « CID » DE CORNEILLE 



29 



cet effort des personnages sur eux-mêmes, celte lutte de la volonté 
et ce souille d'héroïsme. Il y a là. un très grand service rendu à la 
littérature et une admirable leçon morale donnée au peuple. Et 
les conséquences, est-il nécessaire de les montrer? S'il y a un 
genre qui ait servi à l'éducation d'une nation, c'est assurément 
la tragédie française. Lorsqu'à Sainte-Hélène, Napoléon disait 
que, si Corneille avait vécu de son temps, il l'aurait fait prince, il 
savait bien ce qu'il disait. Il n'y a pas de fabricant d'héroïsme 
plus puissant que l'a été Corneille. Un peuple tout entier, qui voit 
son âme se réfléchir dans cette admirable peinture du Cid, est prêt 
pour l'admirable épopée des guerres de la Révolution française 
et de l'Empire. Aux derniers restes de cette génération de héros 
qui sont tombés dans les plaines de Waterloo, la plus belle ins- 
cription qu'il conviendrait de consacrer, ce sont quelques vers de 
cet admirable poème. Songez à ce que le talent d'un artiste , 
pourrait tirer de ce sujet : l'apothéose de Corneille; sa statue 
au centre, tous les héros qu'il a enfantés autour de lui. Joignez-y 
Racine, car le tendre et doux Racine n'aurait pas été ce qu'il a été 
sans lui; Racine est son égal, mais comme un grand fils est l'égal 
d'un père très grand. Aux personnages de Corneille, joignez ceux 
de Racine, ils sont à lui par filiation directe. Enfin, si vous vou- 
lez sortir de la fiction et passer dans l'histoire, soyez sûrs que 
tous les Français qui ont fait la grandeur de notre pays de 1636 & 
1815, depuis Condé jusqu'à Maurice de Saxe et surtout jusqu'à 
cette admirable théorie des héros de la Révolution, les Hoche, les 
Marceau, morts pour la liberté, tous ceux-là sont les fils de notre 
poète ; c'est l'âme cornélienne qui lésa inspirés, et Ton peut dire 
qu'entre les créateurs de la gloire et de la nationalité françaises, 
il n'y a pas seulement tous ces hommes de guerre, il y a aussi 
l'auteur du Cid, le grand Corneille. 



C. B. 




30 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



Œdipe à Colone 



Conférence, à 1 Odéon, de Mme JANE DIEULAFOY 



Mesdames et Messieurs, 

On élait au printemps de Tannée 4(M, à la veille des Grandes 
Dionysies. Athènes, qu'avait trahie la fortune des armes et qui 
venait de subir la tyrannie des Trente, était déchue de sa puis- 
sance ; mais elle avait gardé intact le trésor de son génie. Depuis 
trois ans que la paix était signée avec Sparte, depuis dix-huit 
mois qu'un gouvernement sage régnait à l'intérieur, la cité chérie 
de Pallas reconquérait Thégémonie sur le monde pensant. Et, à 
l'approche des fêtes solennisées jadis avec tant d'éclat, elle voyait 
affluer de nouveau dans ses murs les habitants des dèmes de l'At- 
lique. Sur la mer pacifiée s'avançaient des navires qui apportaient 
au Pirée la foule des voyageurs venus de l'Archipel ou de l'Asie 
Mineure. C'était comme une résurrection, c'était un retour aux 
jours heureux qu'avait chantés Pindare : « Toute brillante la fête 
appelle le poète lorsque les saisons au voile de pourpre rouvrent 
leur demeure fermée, lorsque le printemps embaumé ranime la 
fraîcheur divine des plantes. Alors c'est la vie qui renaît ; alors 
sur la terre immortelle, lés fleurs charmantes, violettes et roses, 
se mêlent pour couronner nos fronts. Chantez, en modulant vos 
voix au son des flûtes ; chantez, ô chœurs ! la gracieuse Sémélé. » 

Selon la coutume, les Grandes Dionysies commencèrent par la 
fête des Asclépies. On chanta un péan et l'on offrit un sacrifice à 
Esculape, en le priant de répandre ses bénédictions sur les assis- 
tants. 

Le lendemain eut lieu la présentation des acteurs et des cho- 
reutes désireux de se concilier par avance la bienveillance du 
public. 

Le troisième jour fut consacré à la procession de Dionysos, On 
alla chercher sa statue d'or et d'ivoire — chef-d'œuvre d'Alca- 
mène — au temple de Limnae. Puis, à travers la ville parée, jon- 
chée de fleurs, la longue théorie déroula lentement ses anneaux. 
Après des stations nombreuses, la statue arriva devant l'autel du 
feu. On immola des victimes, Ton chanta des hymnes, et le soir, à 




CEDIPK A GOLONE 



31 



la lumière des torches, les éphèbes transportèrent le dieu au théâ- 
tre, afin qu'il présidât, le lendemain, à la représentation donnée 
en son honneur. 

La nuit s'écoula. Quand vint l'heure si longtemps désirée, les 
Athéniens et leurs hôtes, le front ceint de couronnes, assiégèrent 
les portes du théâtre. On les leur ouvrit et la foule se précipita, 
disposée à l'émotion, impatiente d'écouter Œdipe à Colorie, l'œu- 
?re suprême de Sophocle, mort quatre années auparavant. 

On ignore les motifs qui avaient déterminé ce choix et nous 
sommes réduits aux conjectures. Sans doute la beauté de la tra- 
gédie et le souvenir du poète dont Athènes se glorifiait militaient 
en sa faveur. 

Pour ma part, je considère qu'il existe entre l'état politique du 
pays et les péripéties du drame un accord qui obligeait à différer 
la représentation tant que les hoplites de Lacédémone foulaient 
le sol de l'Attique et que les Trente étaient au pouvoir. En re- 
vanche, ce même accord faisait un devoir de jouer cette œuvre à 
l'heure où se manifestait un effort vers le relèvement et où il im- 
portait de donner au peuple une grande leçon. 

A mon sens, Œdipe à Colorie serait donc, comme les Perses 
d'Eschyle, une pièce de circonstance, pleine d'allusions, débor- 
dante de patriotisme, mais composée dans un autre esprit, répon- 
dant à une situation politique bien différente. Eschyle avait assisté 
à des victoires qui asseyaient la puissance d'Athènes sur des bases 
en apparence inébranlables ; Sophocle, parvenu au terme d'une 
longue carrière, arrivé à l'âge où les illusions s'évanouissent de- 
vant l'approche de la mort, voyait son pays vaincu, déchiré par 
les factions et, en effet, si près de la ruine qu'à sa mort, les en- 
nemis campés sous les murs d'Athènes durent ouvrir leurs rangs 
devant le cortège qui accompagnait le grand tragique au tombeau 
de ses pères. 

Tandis qu'Eschyle avait exalté sa patrie dans le désastre des 
Perses, Sophocle, en reliant après tant d'années son Antigone à 
Œdipe Roi, eut pour dessein de montrer les conséquences des 
fautes dont on n'est même pas responsable, de raffermir la foi 
dans les destinées d'Athènes, et de faire luire à l'horizon chargé 
d'orages l'aurore d'un jour meilleur. Ses intentions ne se dissi- 
mulent pas sous des paroles obscures ; ses enseignements ne tom- 
bent pas du haut d'un trépied fatidique ; ils sont aussi clairs que 
resteront éternels dans leur vérité sublime les préceptes de mo- 
rale qui les appuient ou les traduisent. 

La scène se passe à Colone, un bourg voisin d'Athènes, où So- 
phocle avait vu le jour. D'antiques traditions s'attachent à ce lieu 




32 



RKVUK DKS COURS ET CONFÉRENCES 



qu'ombragent le laurier et l'olivier, où prospèrent la vigne et les 
arbres à fruits, qu'embaument des fleurs, qu'égayent les cbants 
des rossignols à la voix harmonieuse. C'est là que l'homme apprit 
du fils de Kronos, de Poséidon, l'art de dompter le cheval et de 
lancer des barques sur la mer. 

Œdipe, aveugle, majestueux comme Priam, s'avance appuyé 
sur Antigone qui guide ses pas chancelants. Peu d'années se sont 
écoulées, dix f douze ans peut-être, depuis ce jour néfaste où le 
roi de Thèbes s'arracha les yeux en punition de crimes où sa 
volonté n'avait eu aucune part. Mais elles ont été si remplies de 
souffrances, si prodigues de misère que les boucles, qui, sem- 
blables à des grappes de raisins noirs, couronnaient la téte 
d'Œdipe, sont devenues blanches et flottent éparses au souffle du 
vent. Le fils de Laïus n'a pas connu de transition entre la matu- 
rité et la vieillesse, la force et la débilité. De sa pourpre royale, il 
ne reste que des haillons. Banni de Thèbes, il erre à l'aventure, 
mendiant son pain. 

Le vieillard interroge la jeune fille. Où sont-ils ? Au loin elle 
aperçoit les remparts d'une ville : Athènes sans doute. Tandis 
qu'Œdipe se repose assis sur une roche, un passant, puis le 
chœur, s'avancent et lui ordonnent de quitter cette place consacrée 
aux filles de l'Erèbe et de la Nuit. 

Un oracle d'Apollon a prédit à Œdipe qu'il trouverait la fin de 
ses malheurs quand il serait accueilli par les Euménides. Confiant 
dans cette promesse, il se déclare le suppliant des déesses et 
refuse de quitter l'asile où la volonté d'un dieu l'a conduit. Il y 
attendra le terme de ses jours. 

Les Coloniates n'ont point, comme les héros d'Homère, cette com- 
passion discrète qui empêche de s'enquérir trop vite du nom, de 
la patrie et des projets d'un étranger, de crainte qu'un bon accueil 
ne semblele prix de confidences souvent pénibles. D'abord Œdipe 
se tait. Enfin, pressé de questions, encouragé par Antigone, il 
parle, il se fait connaître. 

A cet aveu, le chœur est saisi d'effroi ; il redouble d'instances 
auprèsde l'aveugle et lui ordonne de fuir. En vain, Antigone l'im- 
plore au nom d'un père infortuné ; le chœur ne se laisse point 
attendrir. Alors Œdipe proteste contre la violence qui lui est faite, 
il en appelle au roi d'Athènes. 

Durant cette scène, Antigone aperçoit dans la plaine une femme 
montée sur un coursier de Sicile. Elle reconnaît sa sœur. Déjà 
Ismène est dans les bras d'Œpide. La jeune fille apporte des nou- 
velles graves. A Thèbes, la discorde s'est élevée entre Etéocle 
et Polynice, ces fils dénaturés qui ont permis le bannissement 





ŒDIPE A COLONE 



33 



d'Œdipe. Le plus jeune, Etéocle, a détrôné l'aîné. Polynice s'est 
assuré l'alliance d'Argos et va combattre contre sa patrie . Mais 
l'oracle de Delphes a prédit que la victoire serait fidèle à celui qui 
posséderait ÛEpide mort ou vivant, et Tune et l'autre faction cher- 
cheront à s'emparer de l'exilé. 

Comme Ismène achève ces paroles, parait le roi d'Athènes. Tou- 
ché par tant de maux, Thésée couvrira Œiipe de sa protection 
souveraine. Que le vieillard demeure à Colone ou qu'il vienne ha- 
biter Athènes, il sera préservé de toute insulte. 

Tandis que le chœur,désormais rassuré, chante en des strophes 
admirables Colone chérie de Dionysos et d'Aphrodite, pendant 
qu'il loue la cité glorieuse aimée de Zeus, de Poséidon et de la 
déesse aux yeux glauques, Créon s'avance, chargé par Etéocle 
de ramener Œdipe sur la terre de Cadmus. 

L'indignation, le courroux gonflent le cœur de l'exilé. Aucun 
de ses fils n'aura la protection de son corps ou de sa cendre. 
H la promet au roi d'Athènes en reconnaissance de sa généro- 
sité. 

Créon reste sourd à ces protestations. Il ravira Ismène et 
Antigone, les uniques soutiens d'Œdipe, plutôt que d'abandonner 
à d'autres un gage assuré de victoire. L'intervention des soldats 
de Thésée déjoue heureusement ce projet. 

A l'envoyé d'Etéocle, succède Polynice. Il se présente en 
suppliant. Œdipe demeure inflexible et prononce des impréca- 
tions terribles contre l'enfant qui Ta laissé proscrire et condamné 
à vivre misérable. Aux fils pervers, il oppose les filles qui le con- 
duisent, le nourrissent et partagent ses maux avec un courage 
surhumain. Puisse Polynice périr de la main d'un frère en im- 
molant le frère qui lui a ravi le trône. 

Cette malédiction, la crainte d'un double fratricide, n'arrêtent 
point Polynice. Une peut tromper l'espoir de ses alliés et s'enfuit 
après avoir obtenu de ses sœurs la promesse qu'elles lui donne- 
ront une tombe et lui rendront les honneurs funèbres. 

Mais voici que le destin d'Œdipe va s'accomplir. Il a loué ses 
filles dévouées et maudit ses fils coupables, il a reçu l'hospitalité 
des Euménides. Les prédictions de l'oracle se sont vérifiées : le 
tonnerre gronde, il doit mourir. 

Aprèsk s'être purifié et avoir offert les libations, il s'éloigne 
accompagné de Thésée. Seul le monarque connaîtra le secret 
d'une sépulture qui sera pour Athènes un rempart plus assuré que 
les boucliers et les lances de mille combattants. Et le vieillard 
quitte la vie, sans élever une plainte contre les dieux, sans effroi, 
sans douleur. Le meurtrier de Laïus, le descendant d'un père* 



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RBVUK DES COURS ET CONFÉRENCES 



maudit, purifié par son sacrifice, ses souffrances et sa résignation 
aux décrets du ciel, a fléchi la colère d'Apollon. 

Les dernières scènes de la tragédie sont consacrées à exalter 
encore les vertus d'Antigone. La jeune fille, dont le dévouement 
et la tendresse ne s'emploieraient plusàGolone, obtient de Thé- 
sée la permission de retourner auprès de ses frères ; elle y par- 
viendra peut-être assez tôt pour conjurer le sort qui les menace. 

On a dit, pour caractériser le génie de Sophocle, que la volonté 
humaine était le véritable ressort de ses tragédies, et qu'en cela il 
différait de celui d'Eschyle. A ce point de vue, la distance est-elle 
donc si grande entre Clytemnestre, Prométhée et Ajax ou Electre ? 
11 s'agit plutôt d'une question de mesure. L'exception chez Eschyle 
devient la règle chez Sophocle. Et encore chez ce dernier, si 
l'homme reste libre de choisir son chemin, le but lui est toujours 
désigné. 

Œdipe connaît par un oracle dans quelles circonstances il doit 
périr. Confiant dans la parole d'Apollon, il ne cherche point à se 
dérober à son sort, ce qui serait puéril, et marche sans trembler 
vers une mort libératrice. Quand il la rencontrera, il croira 
revoir la lumière, et, aveugle, il guidera lui-même les pas de ses 
filleset de Thésée. Mais il sait aussi que la possession de sa dé- 
pouille mortelle rendra victorieux et prospère le pays auquel il 
la léguera et, dans ce domaine, ni les dieux ni les hommes n'em- 
piéteront. 

Dans l'ensemble de la trilogie, le développement dramatique 
n'est que la manifestation de cette volonté ferme, sans défaillance, 
inexorable. Et néanmoins, sous ce rapport, il existe une dif- 
férence remarquable entre Œdipe à Colone et les œuvres plus 
anciennes qui l'encadrent. Au monarque inflexible devant le mal- 
heur, ulcéré par l'injustice, au maudit qui expire le cœur gonflé 
de haine et la tête chargée d'opprobre, succède un Œdipe tou- 
jours violent envers les hommes, mais résigné à la volonté mys- 
térieuse des dieux, un vieillard qui s'éteint pardonné. A la vanité 
du sacrifice volontaire d'QEdipe Roi, à la désolation et à l'inutilité 
de la fin d'Antigone consacrant l'usage que les protagonistes 
font de leur libre arbitre, Sophocle oppose la consolante pensée 
que son héros, dans la plénitude de ses droits, fera bénéficier 
Athènes des épreuves qu'il a subies. Pour l'avoir ao<5ueilli dans 
sa détresse, la cité hospitalière sera récompensée. 

Cette modification du caractère d'QEdipe et de sa destinée ne 
saurait être fortuite. Sans de graves raisons, le poète n'aurait pas 
abandonné une version consacrée par Eschyle et adoptée par 
lui-même dans Œdipe Roi et Aniigone ; sans d'impérieux motifs il 




ŒDIPE A C0L0NE 



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n'aurait point altéré ainsi l 1 unité morale de la trilogie. Je n'insis- 
terai pas sur ce point, me réservant d'y revenir plus tard. 

A s'en tenir aux apparences, il semble que la détermination que 
prend Œdipe de priver ses fils du bénéfice inestimable attaché à 
la possession de son corps soit disproportionnée avec ses griefs. 
Êtéocle et Polynice n'ont point été les auteurs de son exil, ils l'ont 
seulement souffert ; et cependant il ne se contente pas de leur 
refuser son aide, il les accable de malédictions et les dévoue à 
s'entre-tuer. 

Je sais bien que l'antiquité accordait au père des droits souve- 
rains sur sa famille et que, pour expliquer cette explosion de haine, 
en a prétexté un soi-disant procès intenté à Sophocle par ses fils. 
Je n'ignore pas que la fureur de cette malédiction est d'un effet 
grandiose et terrible ; mais il n'empêche que si elle s'appliquait 
au fait même du drame, elle diminuerait la valeur morale du per- 
sonnage que le poète place parmi les divins protecteurs d'Athè- 
nes ? 

Et que dire de la préférence accordée à une ville étrangère sur 
la patrie en détresse ? Que penser de cette prédiction faite à 
Thésée : 

f Si Thèbes en ce moment est en paix et bien disposée envers 
toi, le long cours du temps enfante une longue suite de jours et de 
nuits après lesquels ils rompront sous un prétexte vain les traités 
d'alliance, et mon corps endormi et enseveli boira un jour leur 
sang chaud, si Jupiter est encore Jupiter et si le fils de Jupiter, 
Phébus, est véridique. » 

Pourquoi ces imprécations excessives puisque l'exil dont il tire 
grief, Œdipe lui-même l'a réclamé ? Pourquoi ces vœux impies 
dont l'expression contredit une foisencore la légende dont Sopho- 
cle s'est fait l'interprète, puisque, dans la tragédie à'Antigone, 
Thèbes renoue le cours de ses glorieuses destinées dès la mort du 
dernier des Labdacides ? Est-il admissible qu'Œ lipe, à qui l'O- 
lympe, cet Olympe implacable, vient de faire miséricorde, mécon- 
naisse par esprit de rancune et de vengeance les devoirs envers la 
patrie tels que la Grèce les concevait déjà î 

On peut refuser le pardon à des enfants ingrats parce qu'il s'agit 
de liens individuels que chacun resserre ou distend sans dommage 
pour la société ; mais on doit tout accepter de la pairie. Elle est 
la poussière des pères disparus. En elle se manifesteront toujours 
les efforts et les gloires de ceux qui ont été, de ceux qui seront et 
dont elle portera les travaux à travers les âges. Ce ne sont pas des 
osréduits en cendres que ses fils voudraient lui donner, mais leur 
chair, Jeur sang, leur vie qu'ils lui offriraient en holocauste. 




36 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



En vérité, Sophocle place aussi haut que le vieil Eschyle le 
culte de la patrie et il n'entend pas qu'il existe de doute à ce sujet. 
Avec quel enthousiasme, avec quelle tendresse il chante cette 
Athènes dont l'éloge déborde sans cesse le cadre de la tragédie ! 
Il se plait à vanter la plus religieuse des cités, la terre chérie des 
immortels, la ville puissante, le berceau des arts et des premières 
industries. Il trace d'elle et de Colone un tableau merveilleux, et, 
pour les peindre, il compose les plus belles strophes qu'ait pro- 
duites la poésie lyrique. Vous entendrez Antigone, dont il aime à 
faire son interprète, dire à Polynice : 

Et pourquoi céder encore à ta haine!... Que te sert de renverser ta patrie !... 

Puis la jeune fille suppliera Polynice d'abandonner ses projets 
sanguinaires, de ramener l'armée dans Argos et d'épargner 
Thèbes, leur patrie, dût-il lui en coûter le trône qu'Etéocle lui a 
ravi. 

Pour concilier les fureurs d'QEdipe avec les sentiments si connus 
de Sophocle, on a prétendu que, dans l'antiquité, la patrie se per- 
sonnifiait dans les hommes qui la gouvernaient. On ajoute qu'à 
cette époque les écrivains se plaisaient à ces plaidoyers où sont 
exposés et défendus tour à tour les deux faces opposées d'une 
question. H faut chercher d'autres motifs èt la conduite d'QEdipe. 

Si l'ancien roi de Thèbes, rassuré par la certitude d'un pardon 
final, maître de son destin, libre dans sa volonté, se conduit avec 
une rudesse et une violence qui le rendraient presque odieux, 
c'est que Sophocle, en même temps que la chaîne de sa tragédie, 
déroule d'un mouvement égal et parallèle les conseils et les espé- 
rances qu'il veut donner aux Athéniens. La diatribe contre l'exil 
est une allusion directe à cet ostracisme dont Athènes 
faisait un si déplorable usage et dont les tyrans d'un jour 
abusaient pour anémier la république et se débarrasser de leurs 
ennemis, quitte à chasser les meilleurs citoyens. Quant à la ville 
de Thèbes, si elle subit le courroux d'OEdipe, si elle est envelop- 
pée dans la malédiction qui accable Etéocle et Polynice, si elle 
est dévolue aux pires calamités, c'est que durant la guerre du 
Péloponèse elle a trompé l'amitié d'Athènes et accepté l'alliance 
de Lacédémone. 

A cette lumière s'éclairent et s'expliquent les contradictions, 
les invraisemblances et les violences du caracjtère d'QEdipe. Ce 
n'est pas le prince thébain qui parle à Thésée, qui maudit Gréon, 
Polynice, Etéocle et ses anciens sujets ; c'est Sophocle, un Athé- 
nien qui s'adresse à des Athéniens. Il est excessif, injuste, violent. 
Qu'importe, s'il reflète les passions du peuple assemblé, s'il est 




ŒDIPE A COLONE 



37 



l'écho de ses vœux, l'interprète de sa rancune et de sa haine con- 
tre l'étranger ! 

J'ai montré la part faite aux dieux et la part faite aux hommes 
par Sophocle dans Œdipe à Colone. La ligne de démarcation 
s'établit à la mort du protagoniste, en ce sens que le ciel se ré- 
serve d'en déterminer le moment et qu'il attribue à la dépouille 
mortelle d'un infortuné des vertus protectrices, quasi divines. 
Désormais ce corps qui enveloppait une âme souillée, ce corps qui 
appelait sur Thèbes les pires calamités, deviendra le palladium 
de la terre hospitalière où il aura trouvé le dernier asile. 

Ici, le poète s'élève aux plus hautes conceptions de la philoso- 
phie religieuse ; et, dans son essor vers les régions pures, il se 
dégage non plusde l'esprit, mais du fait même de la légende. 

Vole donc, vole, poussée par Ja tourmente sur les flots du 
Cocyte ; vole, la race maudite par Apollon, la race de Laïus ! » 
avait dit Eschyle et répété Sophocle. 

Au contraire, dans Œdipe à Colone, les Euménides, ces divinités 
terribles aux criminels, gardiennes de Tordre, protectrices primor- 
diales du monde moral et du monde physique, suivant l'expression 
d'Hésiode, les Euménides compatissent aux souffrances d'OEdipe, 
se laissent toucher par ses malheurs, fléchir par ses regrets. 
Elles oublient les griefs d'Apollon qui devaient peser sur tous les 
descendants de Laïus. Elles agréent un sacrifice qu'elles n'avaient 
point ordonné. Leur aveugle et inévitable poursuite, d'abord 
tempérée, s'arrête devant le tombeau où le meurtrier de son père, 
l'époux de sa mère, le père de ses sœurs, pénètre enfin purifié, 
sanctifié, sanctifiant. 

C'est la justification par la soumission à la volonté des dieux, 
c'est le rachat de la faute par les mérites de l'expiation . 

Et voici le point essentiel où Sophocle diffère d'Eschyle. Dans 
aucune œuvre précédente on ne trouverait aussi nettement ex- 
primée cette théorie consolante à laquelle Platon se ralliera plus 
tard. 

Or ce développement, si supérieur au plaidoyer divin en faveur 
d'Oreste, fournit encore une preuve des sentiments que la dé- 
chéance de sa patrie inspirait au poète. Dans les années prospères 
qui avaient suivi les guerres médiques et qui s'étaient prolongées 
sous le gouvernement de Périclès, les Athéniens, enorgueillis, 
avaient oublié leurs dieux et négligé les autels. Par degré, ils 
avaient abandonné les traditions qui les avaient élevés si haut et 
avaient accepté l'Oligarchie. 

(A suivre.) Jane Dieulàfoy. 




38 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

La composition du c Phèdre * 



Plan de leçon pour l' AGRÉGATION 



La pensée de Platon étant très fuyante, les critiques qui ont 
voulu analyser le Phèdre d'après des idées préconçues et en définir 
la composition à l'aide d'une formule sont tombés dans Terreur. 
La diversité même des sous-titres qu'on a proposés pour expli- 
quer le sens de L 'œuvre montre le peu de valeur de ces interpréta- 
tions. On a voulu appeler le Phèdre nspl epwuoç, ou ilspl tyyyf é s t ou 
Dspi p^OiootxfjÇ rapl d^aGou. A voir tout ce que renferme ce dialo- 
gue, on se demande s'il y a bien une idée maîtresse qui en a or- 
donné le plan ; on y trouve en effet trois discours, une théorie de 
la composition, une autre théorie psychologique, puis des mor- 
ceaux épisodiques, comme les passages sur Périclès, sur Socrate, 
sur récriture, etc. Toutes ces parties, se demande-t-Gn, sont-elles 
liées ensemble ? Une autre question se pose, distincte et pourtant 
voisine de celle-ci : le sujet de l'amour tient-il aux théories expo- 
sées dans le reste du/VièdreîCar, enfin,leplan que Platon donne à 
r amour dans sa rhétorique surprend au premier abord. Et beau- 
coup de commentateurs,pour n'avoir pas pénétré assez profondé- 
ment dans la pensée platonicienne, pensée très originale, qui 
éclaire toute l'œuvre du philosophe, se sont mépris sur le Phèdre. 

Gardons-nous d'accuser Platon de manquer de logique. Nous 
sommes en présence d'une œuvre grecque, dont la composition, 
pour n'être pas aussi serrée que l'exigerait notre goût latin, peut 
être réelle. L'imagination, comme celle d'Homère, s'ébat parfois, 
mais sans s'écarter de sa route. Et pouvons-nous penser qu'elle 
estinorganiquej'œuvre où Platon lui-même dit que tout écrit doit 
être un corps vivant, à^sp atôjxa, Çyov -et (264 C), où il note le 
sourire qui aurait paru sur les lèvres de Sophocle et d'Euripide, si 
on leur avait dit qu'il est possible de faire une tragédie sans en 
relier étroitement les parties (268 C) ? Du reste, la preuve que le 
dialogue est composé, c'est que Platon nous en avertit lui-même. 
Socrate remarque quelque part que la discussion a marché et que 
tous les éléments du problème à résoudre ont été posés (277 A). 
Il est donc permis de rechercher quel circuit a parcouru la pensée 
de Platon dans le Phèdre. En regardant les choses d'un peu haut, 
il est possible de ramener la complexité apparente du dialogue à 




LA COMPOSITION DU « PHÈDRE » 



39 



l'unité. Examinons quel a été l'objet de Platon, et ensuite com- 
ment, au point de vue logique et dramatique, les choses se sont 
organisées pour répondre à cet objet. 

Si les œuvres de Platon sont éternelles par un certain côté, ce 
sont aussi des œuvres de circonstance ; seulement, il n'est pas 
toujours facile de les localiser. Cependant, nous savons que le 
Phèdre est un de ses premiers dialogues, qu'il a été écrit vers 388, 
après le voyage de Platon en Sicile et en Egypte. A ce moment, 
Platon a 40 ans : il rêve un enseignement méthodique, philoso- 
phique dans sa source, logique dans ses procédés, moral dans 
se3 résultats. De plus, Platon voulait que son enseignement pé- 
nétrât dans la foule ; or l'enseignement populaire était aux mains 
des sophistes. Le philosophe trouva dans leurs procédés une oppo- 
sition féconde quiJe força à constituer sa doctrine. La rhétorique 
des sophistes était en faveur depuis 30 ans ; elle se vantait de per- 
suader sur n'importe quel sujet. Platon a vite fait de constater que 
pour enseigner il faut une méthode ; or la sophistique en manque , 
ce n'est pas une TâyvT). De plus, cette doctrine est inférieure au 
point de vue psychologique ; les sophistes ne connaissent pas 
l'àme humaine. Alors s'élabore dans l'esprit de Platon une nou- 
velle rhétorique, car à ce moment il y a une rhétorique platoni- 
cienne, et les conclusions du Phèdre sont fort éloignées de celles du 
Gorgias, où il nie l'utilité de la rhétorique. 

Quelle sera la ûaéthode de la rhétorique de Platon ? Ce sera la 
dialectique, c'est-à-dire une combinaison d'efforts psychologiques 
et d'efforts logiques. C'est de ce dessein qu'est né le Phèdre. Sans 
essayer d'en emprisonner le sens dans une formule, on peut dire 
que l'objet du dialogue est de montrer la supériorité de la rhétori- 
que platonicienne sur la rhétorique en faveur à Athènes aux en- 
virons de 388, de montrer,comme dit Platon (261 A), que quicon- 
que n'est pas philosophe ne saurait parler sur quelque sujet que 
Ce soit : sàv {ir, l%2vb>£ ptXoaoo/J Tr h oùol Ixavo; -noie kiyzn sVcat irsp! 

Maintenant, comment sont nés, dans l'esprit de Platon, les élé- 
ments de la preuve qu'il veut faire ?Le Phèdre étant une critique, 
il lui fallait une matière, car la critique ne peut s'exercer à vide. 
D'où le discours deLysias introduit dans le dialogue. Ce discours 
était-il de Lysias ou n'est-ce qu'un pastiche ? Peu importe, il est 
organisé de façon à servir de théorie à la critique de Platon. Or, 
il est admirablement choisi pour le dessein qu'il se propose ; la 
manière et la matière du discours vont lui permettre de montrer 
l'infériorité psychologique de l'école en faveur,et son impuissance 
à résoudre certains problèmes ardus, les conclusions auxquelles 



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40 



RKVUB DES COURS ET CONFÉRENCES 



cet enseignement aboutit ne correspondant pas à la réalité. Le 
discours deLysias est donc comme la matière sur laquelle Platon 
va s'exercer. 

Quelle critique en fait-il ? Il trouve que le discours manque 
d'unité organique, que la logique et le pathétique y font défaut. 
Lysias n'a pas défini l'amour avant d'en parler; ses idées sont pré- 
sentées dans un ordre épars, sans qu'elles dépendent les unes des 
autres et de l'ensemble, si bien que le discours ressemble à cette 
inscription du tombeau de Midas qui pouvait se lire à l'envers 
(264 D).ll est donc mauvais.Mais ici la critique de Platon s'élargit: 
le discours est mauvais, comme toute la rhétorique des sophistes. 
Ce désir d'élargir sa critique peut servir d'excuse à certains juge- 
ments un peu durs qu'il formule sur le discours de Lysias; s'il est 
si sévère, c'est qu'il prend le discours comme type,qu'il lui fait por- 
ter tous les défauts de l'école. Il fait paraître ensuite Prodicus,Hip- 
pias, Théodore, et blâme leurs procédés officiels, qui « montrent 
la trame ». Toute cette critique sert de préliminaires à l'exposé 
de la méthode de Platon. Quelle est donc cette méthode ? 

Pour la situer dans le temps, il rappelle Périclés, instruit 
à l'école d'Ana^xagore, qui était « physicus », comme dit Cicéron, 
c'est-à-dire qui connaissait la nature des choses -, il se sert là 
d'un exemple vivant ; puis il énonce sa méthode. La rhétorique 
étant une ^j/i-^ia^ la première condition pour bien parler, 
c'estde bien connaître les âmes (271 D); il faut connaître les dif- 
férentes espèces d'âmes, pour pouvoir discerner le genre d'argu- 
ments propres à produire de l'effet sur ces âmes ; il faut donc que 
l'orateur reçoive une instruction psychologique préalable ; il faut 
en outre qu'il possède des procédés dialectiques. Ces procédés 
sont au nombre de deux : la définition et la division. La définition 
consiste à rassembler les idées éparses de façon à pouvoir les em- 
brasser d'un seul coupd'œil. La division est l'art de couper le 
discours suivant la nature, à l'endroit où les articulations sont 
naturelles, en se gardant de trancher à côté. On le voit, Platon 
use de l'analyse et de la synthèse. C'est ce double effort psycholo- 
gique et logique qui découvre la vérité à la raison amoureuse des 
idées. Il y a pour Platon un troisième élément de la vraie rhétori- 
que : c'est une sorte de folie d'inspiration, qui parfois met l'âme 
directement en présence de l'idée. Ces trois éléments sont nés 
peu à peu dans son esprit, et s'échelonnent logiquement. Il a 
maintenant exposé sa méthode après avoir critiqué celle de ses 
adversaires. Que lui reste-t-il à faire, sinon à montrer que sa mé- 
thode est supérieure à celle des sophistes ? C'est pour cette raison 
que Socrate prononce deux Xfyot IpumxoÉ. 




LA COMPOSITION DU « PHÈDRE » 



41 



Le premier de ces discours est déconcertant. Pourquoi Socrate 
refait-il le discours de Lysias à peu près sans y rien changer ? Il 
soutient la même thèse, d'un air moitié souriant, moitié sérieux, 
avec une pointe d'ironie. A quoi sert ce discours ? Il sert à montrer 
que, même en admettant les conclusions de Lysias et sans exami- 
ner dans sa valeur absolue le discours de ce dernier, la méthode 
platonicienne donne des résultats plus féconds que la méthode des 
sophistes. La preuve en est que Socrate, après avoir défini l'amour 
un de'sir, s^Oo^te tu>v f^ov&v, énumère les avantages ou les désa- 
gréments que l'amant peut apporter à l'objet de son amour. Ainsi 
la méthode platonicienne, même quand on remploie à soutenir une 
opinion, une ooja, donne au discours une unité organique et une 
unité pathétique. Socrate, en effet, dit qu'il a été inspiré par un 
dieu. Mais ce n'est pas là une preuve complète de l'excellence de 
la méthode. Ainsi Socrate, sous la forme d'une palinodie à Eros, 
va refaire le discours une deuxième fois. Dans le deuxième ^*fo<;, 
il veut arriver, par le triple effort de la logique, de la psychologie 
et de l'inspiration, à découvrir la vérité ; il veut montrer qu'il vaut 
mieux écouter le désir de l'amant passionné; l'amour divin est un 
ressouvenir de la beauté contemplée autrefois ; aussi la théorie 
snr la nature de l'âme et la réminiscence n'est-elle pas un hors- 
d'œuvre dans ce discours. C'est la réminiscence qui explique ce 
trouble, ce frisson que fait éprouver l'amour, et qu'ont ressenti 
Sapho ou Médée. Ce deuxième Xoyoc Ipw:ix6; marque le triomphe 
de la méthode de Platon. Il est maintenant acquis qu'elle est 
supérieure à la rhétorique en faveur. Pour vivifier sa théorie, il 
fait une citation d'Isocrate, d'Isocrate qu'il sacrifie dans YEuthy- 
dème. Nous avons maintenant parcouru tout le chemin qu'a suivi 
la pensée de Platon dans le Phèdre. Il s'est donné une matière, 
le discours de Lysias, il Fa critiqué, puis il a exposé sa méthode 
à lui ; il en a montré l'excellence par les deux discours de Socrate 
et l'exemple d'Isocrate. Il semble que ces diverses parties suffisent 
à constituer un tout organique. Mais Platon n'est pas seulement 
on logicien; c'est un dramaturge et un poète. Son génie a aperçu 
la preuve qu'il comptait donner sous une forme dramatique. 
Aussi, en téte de son dialogue, place- t-il le discours de Lysias, 
puis une double démonstration pratique de sa théorie, à savoir 
les deux X<5f ot de Socrate. On voit l'intérêt de cette disposition : 
le lecteur est attiré successivement par la thèse de Lysias, la thèse 
de Socrate, puis l'antithèse que présente encore Socrate. Ainsi 
s'établit un parallèle latent dans l'esprit du lecteur entre les deux 
méthodes mises en présence ; et quand les préceptes de Platon 
arriveront, ils paraîtront tout naturels. La citation d'Isocrate sert 




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REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



à illustrer cette conception dramatique. Quant à l'œuvre du poète 
dans le dialogue, elle est sensible dans le charme du décor et 
dans les épisodes. Le décor du début est comme le vestibule du 
Phèdre ; puis Platon introduit les prières, les récits égyptiens, tous 
éléments qui font du dialogue comme un grand bas-relief dont le 
fond serait un paysage plein de lumière et de chaleur : au pre- 
mier plan se trouvent cinq ou six grands morceaux comme le 
discours de Lysias, les deux discours de Socrate, la citation d'Iso- 
crate ; entre ces figures, pour former la transition de l'une à l'au- 
tre, les mythes, les prières, et autres morceaux brillants. En 
définitive, il faut en revenir à la comparaison de Platon ; le Phèdre 
est quelque chose de vivant et d'organisé: on y trouve une char- 
pente nette, un souffle animé, un revêtement coloré. La pensée de 
Platon y parait fuyante parfois. Mais, en regardant l'œuvre de 
haut, on voit que les lignes en sont harmonieuses, malgré leur 
apparente complexité. Ainsi les différentes parties du Phèdre sont 
heureusement disposées : il reste à expliquer le lien intime qui 
les rattache, à voir pourquoi Platon a choisi pour sujet l'amour. 

En allant des faits aux principes, en examinant d'abord le 
discours de Lysias, puis les deux discours de Socrate, Platon est 
arrivé à deux conclusions : l' il faut connaître les choses dont on 
parle et les expliquer d'une certaine façon ; 2* il faut connaître les 
âmes auxquelles on s'adresse. 

C'est à ce deuxième principe que se rattache le choix même du 
sujet préféré par Platon. Pourquoi a-t-il choisi l'amour ? Comme 
il le dit dans son langage mythique et mystique, c'est l'amour 
des idées, sous sa forme la plus haute, qui rend une âme capa- 
ble de science. Si une âme n'a point d'amour pour ce qui est éter- 
nel, il faut la renvoyer à Prodicus ; il pourra lui apprendre des 
connaissances pratiques utiles, mais elle est incapable d'arriver 
à la sagesse. Ainsi la tyuya^lz indispensable à Poraleur ou au 
philosophe n'est solide que si elle implique cette connaissance 
de la théorie de l'amour, qui est le fond de la psychologie pour 
Socrate. Nous savons qu'il interrogeait ses auditeurs pour savoir 
si leur âme était grosse, et si elle lui paraissait stérile, il les ren- 
voyait à Prodicus. Dès lors tout s'explique dans le Phèdre. Platon 
compose un discours sur l'amour ; car l'amour, cet élan de l'âme 
vers la connaissance des idées, est la marque d'une âme vraiment 
philosophique. Il n'y a pas de philosophie possible si cet élan 
n'existe pas. Il choisit donc pour sujet l'amour et il le traite de 
trois façons: à la façon de Lysias dont le discours est mauvais 
dansie fond et la forme ; à la façon de Socrate, dans sa première 
manière : le discours cette fois est bon dans la forme, mais cette 



\ 




LA COMPOSITION DU « PHÈDRE » 



4Î 



rhétorique est insuffisante ; enfin la deuxième manière de Socrate 
est la dialectique ou est en corrélation avec la dialectique, car 
dans ce troisième discours, il n'y a ni demandes ni réponses, c'etft 
une œuvre de rhétorique, un développement suivi. Voilà la conces- 
sion que Platon fait à la rhétorique. C'est intéressant et original, 
puisque- dans ses autres dialogues il tend à ne rien admettre à 
côté de la dialectique. Même dans le Phèdre, au fond, c'est bien 
son idée ; cependant c'est sur un discours suivi de Socrate qu'il 
émet sa théorie de la vraie rhétorique. 11 a même un mot aima- 
ble pour Isocrate qai n'est qu'un rhéteur. C'est que la vérité, aux 
yeux de Platon, peut se découvrir de deux façons : d'abord au 
moyen de la dialectique et puis au moyen d'une intuition, d'une 
inspiration élevée qui montre d'emblée ce vers quoi la dialectiqu e 
nous achemine progressivement. Aussi Socrate dit-il que ce sont 
les nymphes qui l'ont inspiré (vufiooXTjTrio;, 238 D). Cet aveu répond 
a la pensée profonde de Platon ; il s'excuse de n'avoir pas employé 
les procédés delà dialectique, et cependant il reconnaît bien être 
arrivé à la vérité, puisque c'est sur ce discours de Socrate qu'il 
va édifier sa doctrine. De là naît sa théorie. Comment a procédé 
Socrate ? Il a distingué différentes parties dans son sujet, il a 
employé les procédés de la dialectique ; et il a la connaissance 
des âmes, comme le montre la théorie sur la nature de l'âme, 
que contient le mythe du troisième discours. Vient alors la con- 
clusion de Platon sur la dialectique comparée à la rhétorique et la 
concession à Isocrate. En résumé, le lien qui existe entre le sujet 
choisi par Platon pour son troisième discours et l'idée d'ensemble 
du Phèdre, c'est que la vraie rhétorique est très voisine de la 
dialectique, et cette conclusion ressort de l'analyse d'un certain 
nombre de discours en désaccord ou en accord avec les préceptes 
de la rhétorique platonicienne. 




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REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



Plan de dissertation 



LICENCE ÊS LETTRES. 



Discuter cette pensée de Vauvenargues : a // est aisé de criti- 
quer un auteur ^ mais il est difficile de l'apprécier. » 

Remarques préliminaires. — Il est indispensable de définir tout 
d'abord les mots critiquer et apprécier. Il y a une différence con- 
sidérable entre critiquer et ce qu'on appelle la critique. La criti- 
que est un genre littéraire ; critiquer, une simple opération de 
l'esprit. Critiquer, c'est relever les défauts d'un ouvrage avec une 
certaine cérémonie qui sent l'hostilité contre l'auteur, son livre 
et sa personne; bien de6 critiques ne font qu'exercer leur humeur, 
leur envie, leurs passions personnelles. La critique doit être déga- 
gée de toute préoccupation personnelle et mesquine. Il y a donc 
de grandes différences entre critique et critiquer. 

Apprécier, c'est sentir, goûter, entrer dans la pensée de l'au- 
teur, l'expliquer dans une intention bienveillante ; c'est compren- 
dre pour expliquer à autrui. Sainte-Beuve dit d'un professeur : 
« C'est un homme qui sait lire et qui apprend à lire aux autres. » 



I. — Différence essentielle entre critiquer et critique. La criti- 
que est l'art de juger. Critiquer, c'est surtout relever les défauts 
d'une œuvre. Apprécier, c'est aussi l'art déjuger, mais c'est surtout 
la faculté de sentir avec reconnaissance et sympathie pour l'écri- 
vain ; c'est l'art de comprendre et d'expliquer. 

II. — Pour critiquer, il faut de la finesse et de la pénétration ; 
il faut surtout de la malignité, chose assez commune. Pour appré- 
cier, la malignité paralyse le jugement ; il y faut de la bienveil- 
lance, une chaleur d'âme dont le critique peut se passer. 

III. — Exemples. — La critique des défauts est la plus générale- 
ment pratiquée, et cela prouve sa facilité relative. — Dans l'œu- 
vre de la critique, les appréciations complètes des œuvres et des 
hommes sont très rares, et cela prouve leur difficulté. 

IV. — Beaucoup de critiques se sont faits une réputation rapide 
parleur malignité, qui trouvait comme complice la malignité du 
public. — Il faut une longue pratique pour acquérir autorité et 
réputation par l'appréciation large et tolérante des œuvres. 



Plan. 




SUJBTS DE COMPOSITIONS 



45 



V. — En revanche, ceux qui se font un nom durable dans la cri- 
tique et dont l'influence survit à la vie, ce ne sont pas les juges 
mordants et sévères, mais les critiques impartiaux et bienveillants. 

Exemples individuels. — Boileau, de qui date la critique en 
France, parle avec chaleur et aflection de Corneille, de Racine, de 
Molière, de tous les écrivains de vrai mérite. Mais la véritable cri- 
tique commence au xvm e siècle par la critique de comptes rendus 
et d'extraits sans théories préconçues fabbé Desfontaines). La cri- 
tique dramatique existe en germe chez Donneau de Visé ; mais 
c est au xviii e siècle qu'elle prend conscience d'elle-même. Fréron 
est, en ce genre, un critique agressif et désagréable et par suite 
oublié à demi . Il en est de même pour La Harpe, qui fait également 
delà critique agressive. Voltaire au contraire représente la cri- 
tique large et bienveillante. La petitesse du goût se montre chez le 
premier surtout lorsqu'il s'attaque aux œuvres antiques ou étran- 
gères. Voltaire, que la moindre contradiction met hors de lui, a la 
< ritique la plus compréhensive qu'on puisse imaginer tant que son 
intérêt n'est pas en jeu : il est juste envers Shakespeare tant qu'on 
ne se sert pas de Shakespeare pour le dénigrer. Entre 1820 et 1870, 
la critique a un merveilleux épanouissement. Au début le type de 
critique, c'est le bienveillant Villemain, à qui s'oppose Gustave 
Planche, critique dénigrant et par suite justement oublié. J. Ja- 
nin éprouve le même sort. Le critique par excellence, le critique 
idéal, s'il n'avait pas parfois cédé à l'envie, c'est Sainte-Beuve. Il 
est extrêmement sévère pour ses amis plus illustres que lui ; mais 
il fait preuve d'une intelligence souple, insinuante etlarge, surtout 
quand il parle des écrivains secondaires: aussi son œuvre lui 
a-t-elle survécu. 



Sujets de compositions 



LICENCE ÈS LETTRES. 

Sorbonne. — Session de Juillet 1897. 



Dissertations françaises. 

1. — Expliquer et apprécier cette pensée de La Bruyère : « L'es- 
prit s'use comme toute chose ; les sciences sont des aliments ; 
elles le nourrissent et le consument ». (Chapitre De Vhomme.) 



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REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



II. — Quelles causes ont fait que le poème des Tragiques, publié 
par d'Aubigné en 1616, passa presque inaperçu ? 

III. — Quels états de civilisation sont les plus favorables à la 
poésie lyrique ? 



I. — De hoc Horatii versu disseretis : 

Ridiculum acri 
Fortius acmelius magnas plerumque secat res. 

Quo modo in Sermonibus ridiculum Horatius adhibuerit osten- 
detis. 

II. — Plauti Aululariam cum nostrate Avaro conferetis. 

III. — Exorto civili bello, quae fuerit inter publicas discordias 
Ciceronis ratio monstraturus, ea verba explicabis quae in oratione 
pro Ligario leguntur : • Suscepto bello, Caesar, gesto etiam ex 
magna parte nulla vi coaetus, judicio ac voluntate, ad ea arma 
profectus sum quae erant sumpta contra te ». 



On s'est trompé quand on a cru qu'il n'y avait que les violentes 
passions, comme l'ambition et l'amour, qui pussent triompher 
des autres. La paresse, toute languissante qu'elle est, ne laisse 
pas d'en être souvent la maîtresse ; elle usurpe sur tous les des- 
seins et sur toutes les actions de la vie ; elle y détruit et y 
consume insensiblement toutes les passions et toutes les vertus. 

De toutes les passions, celle qui est la plus inconnue à nous- 
mêmes, c'est la paresse ; elle est la plus ardente et la plus ma^ 
ligne de toutes, quoique sa violence soit insensible, et que les ' 
dommages qu'elle cause soient très cachés. Si nous considérons 
attentivement son pouvoir, nous verrons qu'elle se rend en toutes 
rencontres maîtresse de nos sentiments, de nos intérêts et de nos 
plaisirs. C'est le remous qui a la force d'arrêter les plus grands 
vaisseaux ; c'est une bonace plus dangereuse aux plus impor- 
tantes affaires que les écueils et que les plus grandes tempêtes. 
Le repos delà paresse est un charme secret de l'âme, qui suspend 
soudainement les plus ardentes poursuites et les plus opiniâtres 
résolutions. Pour donner enfin la véritable idée de cette passion, 
il faut dire que la paresse est comme une béatitude de l'âme qui 
la console de toutes ses pertes, et qui lui tient lieu de tous les 
biens. 



Dissertations latines. 



Thème grec. 



(La Rochefoucauld.) 




SOJBTS DE COMPOSITIONS 



47 



Philosophie. 

I. — Le jeu et l'art. 

II. — Nature et formation des idées générales. 

III. — La science considérée comme science positive de la 
nature donne-t-elle en surplus une mcrale ? 

Histoire ancienne. 

I. — Politique de Sparte depuis la fin des guerres médiques 
jusqu'à la fin de la guerre du Péloponèse. 

II. — Sylla. 

III. — La Gaule romaine pendant les trois premiers siècles de 
l'Empire. 

Histoire du moyen âge. 

I. — L'Empire byzantin au moyen âge. 

II. — Les Normands en Europe. 

III. — Lutte de Boniface VIII et de Philippe le Bel. 

Histoire moderne. 

I. — Les tentatives de réforme sous Louis XVI. 

II. — Les causes de la révolution de 1830. 

III. — Formation de l'unité italienne. 

Allemand. 

I. — Das Naturgeftihl der deutschen Literatur. 

II. — Was verdankt die deutsche Literatur der franzosischen 
in den verschiedenen Stadien der Entwickelung? 

III. — Goethe als Historikerin seinen verschiedenen prosaischen 
und poetischen Werken. 

Anglais. 

I. — How for may Marlowe be said to have « created the en- 
glish tragic drama » ? 

II. — Keats's Eve of Ste Agnès. 

III. — Criticize Matthew Arnold's opinion ou the means of 
discovering what poetry belongs to the class of truly excellent 
and can, therefore do us most good. 



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48 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



Littératures grecque, latine, française. 

(Matière à option). 



I. — Qu'était-ce que la Consolatio dans la littérature ancienne 
avant Sénèque ? Montrer en quoi consiste, par rapport aux ou- 
vrages du même genre qui ont pu lui servir de modèles, l'origi- 
nalité de la Consolatio ad Helviam. 

II. — Définir les caractères essentiels de l'art de Lysiae en 
prenant surtout comme exemple le Contre Eratosthène^ mais en 
indiquant aussi les traits particuliers par lesquels ce discours se 
distingue des autres plaidoyers du même orateur. 

III. — Chateaubriand juge de Voltaire. 



Morceaux choisis de Victor Hugo : Prose ; 1 vol. in-16 ; librai- 
rie Ch. Delagrave, Paris, 1897. 

Ghrestomathie du moyen âge, par L. Suire, professeur au col- 
lège Stanislas; librairie Ch. Delagrave, Paris, 1897. 

Bajazet, édition de N-M. Bernardin, professeur au lycée Charlemagne ; 
librairie Ch. Delagrave, Paris, 1897. 

Œuvres en prose de Boileau, édition de G. Pelissier, professeur 
au lycée Janson ; librairie Ch. Delagrave, Paris, 1897. 

La question homérique, par Georges Bertrin, professeur à l'Ins- 
titut catholique de Paris ; librairie Ch. Poussielgue, Paris. 1897. 

Le romantisme français, par M. Gustave Allais, professeur à 
V Université de Rennes; Société française d'imprimerie et de librairie, 
15, rue de Cluny, Paris, 1897. —Sous ce titre, M. Allais publie quelques- 
uues de ses leçons à la Faculté des Lettres de Rennes, dans lesquelles il 
traite certains points précis de la vaste question du Romantisme français. 
Après avoir dégagé les éléments du Romantisme au xvup siècle, M. Allais 
étudie le pessimisme des Romantiques sous ses trois formes principales: 
pessimisme passionnel, pessimisme byronien, pessimisme philosophique. 
Dans une dernière leçon intitulée : « Le Romantisme et l'idée de progrès 
en littérature », il établit le bilan poétique et dramatique des xvn» et 
xvme siècles, et montre â quels besoins devait répondre le Romantisme, 
particulièrement au théâtre. 



OUVRAGES SIGNALÉS 



Le gérant : E. Fromantin. 



POITIERS. — SOC. FRANÇ. D'iMPB. ET DE LIBR. (OUDIN ET C to ). 




dont nous sténographions la parole, nous ont du reste réservé d'une façon exclusive co 
privilège ; quelques uns môme, et non des moins eminents, ont poussé l'obligeance à 
notre é^ard jusqu'à nous prêter gracieusement leur bienveillant concours; — toute 
reproduction analogue à la nôtre ne serait donc qu'une vulgaire contrefaçon, désap- 
prouvée d'avance par les maîtres dont on aurait inévitablement travesti la pensée. 

Enfin, la Revue des Cours et Conférences est indispensable : — indispensable 
h tous ceux qui s'occupent de littérature, de philosophie, d'histoire, par goût ou par 
profession, El le est indispensable aux élèves des*lycées et collèges, des écoles nor- 
males, des écoles primaires supérieures et des établissements libres, qui préparent 
un examen quelconque, et qui. peuvent ainsi suivre renseignement de leurs futurs 
examinateurs F.lle est indispensable aux élèves des Facultés et aux professeurs des 
collèges qui, licenciés ou agrégés de demain, trouvent dans la Revue, avec les 
eours auxquels, trop souvent, ils ne peuvent assister, une série de sujets de devoirs et 
de leçons orales, les mettant au courant de tout ce qui se fait à la Faculté. Elle est in- 
dispensable aux professeurs des lycées qui cherchent lies documents pour leurs thèses 
de doctorat ou qui désirent seulement rester en relation intellectuelle avec leurs 
anciens maîtres. Elle est indispensable enfin à tous les gens du monde, fonctionnaires, 
magistrats, officiers, artistes, qui trouvent, dans la iecture de la Revue des Cours 
et Conférences, un délassement à la fois sérieux et agréable, qui les distrait de 
leurs travaux quotidiens, tout en les initiant au mouvement littéraire de notre temps. 

Comme par le passé, la Revue des Cours et Conférences publiera, cette année, 
les conférences faites au théâtre national de l'Odéon, et dont le programme, qui vient 
de paraître, semble des plus attrayants. Nous donnerons, de plus, les cours professés 
au Collège d - Franc* et à la Surbonne par MM. G-iston Boissier, Emile Boutroux, Alfred 
Croiset, Jules Martha, Brochard, Emile Faguet, Gustave Larroumet, Paul Guiraud, 
Charles Seignobos, Charles Dyob, George Lafaye, Gaston Deschamps, etc., etc. (ces noms 
suffisent, pensons-nous, pour rassurer nos lecteurs;. Enfin, chaque semaine, nous publie- 
rons des sujets de devoirs et de compositions, des plans de dissertations et de leçons 
pour les candidats aux divers examens, des articles bibliographiques, des programmes 
« auteurs, etc., etc. 



CORRESPONDANCE 



M. L. V...à P.- — Oui, M. Gustave Allais s'engage à corriger les dissertations fran- 
çaises qui nous seront adressées, mais seulement celles qui traiteront les sujets indiqués 
par lui dans la Revue. Si le nombre des copies qui lui parviendront est suffisant, il 
poussera même l'obligeance jusqu'à donner, dans un des numéros suivants, une sorte 
de corrigé. 

M. J. It... à il. — L'année dernière, M. Boutroux s'est occupé de la personnalité de 
Paseal; celte annéc-ci il exposera sa doctrine, et nous aurons la bonne fortune de 
pouvoir publier son cours. 



TARIF DES CORRECTIONS DE COPIES 



Agrégation. — Dissertation latine ou française, thème et version ci. semble, 
ou deu-x thèmes, on deux versions 5 fr. 

Licence et certificats d'aptitude. — Dissertation lnlinc ou française, thème 
et version ensemble, ou deux thèmes, ou deux versions 3 IV. 

Chaque copie, adressée à la Rédaction, doit être acrompvjnée d'un man lal-posle 
et d'une bande de la Revue, car le* abonnés seul* ont dioit aux coirrct uns de 
devoirs. 



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SOCIÉTÉ FRANÇAISE D'IMPRIMERIE ET DE LIBRAIRIE 
Ancienne librairie LECÉNE & C ,e , Éditeurs 

15, rue de Cluny. — PARIS 

EN VENTE 

DANS LA NOUVBLL fa BIBLIOTH ÈQUE LITTÉRAIRE 

Les Contemporains, Etudet et portraits littéraires, par Juleb 

Lemaitbe, de «l'Académie française. Six volumes in-18 jésus ; 

chaque volume, broché. 3 50 

Ouvrage couronné par l'Académie française. 
Chaque Yolume se vend séparément. 
Impressions de Théâtre, par le mêmb. Neuf vol. in-18 jésus ; 

chaque volume, broché. 3 50 

Chaque volume se vend séparément. 
Myrrha, par lb même. Un vol. in-18, broché. 3 50 

Seizième Siècle : Etudes littéraires, par Emile Fagubt. Un fort 

vol. in-18 jésus, 5" édition, broché. 3 50 

Dix-Septième 81ècle : Etudes littéraires et dramatiques, par LB 

mêmb. Un fort volume in-18 jésus, 12* édition, broché. 3 50 

Dix-Huitième Siècle : Etudes littéraires, par LB même. Un fort 

volume in-18 jésus, 12* édition, broché. 3 50 

Dix-Neuvième Siècle : Etudes littéraires, par LB même. Un fort 

rolume in-18 jésus, 12« édition, broché. 8 50 

Ouvrage couronné par V Académie française. 
Politiques et moralistes du XIX* Siècle, l" série, par lb mêmb. 

Un fort volume in-18 jésns, 5* édition, broché. 3 50 

Victor Hugo : V homme et le poète, par Ebnbbt Duput. Un volnme 

in-18 jésus ; 2* édition, broché. 3 50 

Bernard Pallssy, par le mêmb. Un vol. in-18 jésus, broché. 3 60 
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par lb mêmb. Un volume in-18 jésus, 2« édition, broché. 3 50 

Shakespeare et les Tragiques grecs, par P. STAPFBR. Un vol. 

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Bossuet, par G. Lanbon. Un volume in-18 jésus, broché. 3 50 

Hommes et Livres, études morales et littéraires, par LB MÊMB. 

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La Littérature française sous la Révolution, l'Empire et la 

Restauration, 1769 1830, par Maurice Albbbt. Un vol. 

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Aristophane et l'ancienne Comédie attlque, par A. COUAT. Un 

volume in-18 jésus, 2« édition, broché. 3 50 

Henrlk Ibsen et le Théâtre contemporain, par Auguste 

Eubsabd. Un vol. in-18 jésus, broché. 3 50 

La Comédie au XVII* siècle, par Viotob Foubnel. I?n volume 

in-18 jésus, broché. 3 50 

Dante, son temps, son œuvre, son génie, par J.- A. Symonds, 

traduit de l'anglaiB par Mlle C. Augis. Un volume in-18 jésus, br. 3 50 
Le Théâtre d'hier, études dramatiques, littéraires et sociales, par 

H. Pabioot. Un volume in-18 jésus, broché. * 3 50 

Ouvrage couronné par l'Académie française. 
Essais de Littérature contemporaine, pal G. Pellibsibb. 

Un vol. in-18 jésus, 2* édition, broché. 3 50 

Nouveaux Essais de littérature contemporaine, par LE même. 

Un volume in-18 jésus {Vient de paraître), broché. 3 50 

Les Africains, étude sur la littérature latine d'Afrique, par PAUL 

Monceaux. Un vol. in-18 jésus, broché. 3 50 

La Religion des Contemporains, par l'abbé Ol. Dblvoub. Un 

vol. in-18 jésus, broché {Nouveauté). 8 50 



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Sixième Année 



N" 2 



25 Novembre 1897, 



Année Soolaire 1897-1898 

REVUE 




CONFER 

Honorée d'une souscription du Ministère de l'Instruction publique 



La Revue parait tous les Jeudis 

LE NUMÉRO : 60 CENTIMES 



Directeur : N. FILOZ 



SOMMAIRE 



U Fontaine : Le Conteur (suite) Emile Faguet 

Professeur a l'Université de Paru. 

I e Réalisme naïf et le Réalisme critique. . . Georges Dwelshauvers 

Professeur à l'Université de Bruxelles. 

L.\ Tragédie romaine (conclusions) : Pacuvius G Michaut 

Professeur a t Université de Frt bourg. 

. Œdipe à Colone » {Conférence de VOdéon). . . Mme Jane Dieulafoy. 

Programme des Auteurs (1898) Licence ès lettres. 

Pl\n de dissertation : Licence ès lettres. 



PARIS 
SOCIÉTÉ FRANÇAISE D'IMPRIMERIE ET DE LIBRAIRIE 



1£, RUE DE CLUNY, 15 

1897 



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SOCIÉTÉ FRANÇAISE D'IMPRIMERIE ET DE LIBRAIRIE 
Librairie LECÉNE & O, Éditeurs 

15, rue de Cluny, PARIS 



SIXIÈME ANNÉE 



REVUE DES COURS 

ET 

CONFÉRENCES 

PUBLICATION HEBDOMADAIRE 



Paraissant le jeudi de chaque semaine, pendant la durée des Cours et Conférences 

(de Novembre à Juillet). 
En une broohure de 48 pages de texte in-8* carré, sons couv, imprimée. 

France : 20 fr., payables ÎO francs 
comptant et lesurplus par 5 francs les 
15 février et 15 mai 1898. 

, Étranger 23 fr. 

Le Numéro : 60 centimes 

EN VENTE : 

Les Deuxième, Troisième, Quatrième et Cinquième Années de la 

Revue, 8 volumes brochés. 50 fr. 

CHAQUE ANNÉE SE VEND SÉPARÉMENT 

La Première Année est épuisée. 

Après cinq années d'un succès qui n'a fait que s'affirmer en France et à l'étranger, 
nous allons reprendre la publication de notre très estimée Revue des Goure et 
Conférences : — estimée, disons-nous, et cela se comprend aisément. D'abord elle 
est unique en son genre; il n'existe point, à notre connaissance, de revue en Europe 
donnant un ensemble de cours aussi* complet et aussi varié que celui que nous offrons 
chaque année à nos lecteurs. C'est avec le plus grand soin que nous choisissons, pour 
chaque Faculté, lettres, philosophie, histoire, géographie, littérature étrangère, 
histoire de l'art et du théâtre, les leçons les plus originales des maîtres éminents de 
nos Universités et les conférences les plus appréciées de nos orateurs parisiens. Nous 
n'hésitons même pas à passer la frontière et à recueillir dans les Universités des pays 
voisins ce qui peut y être dit et enseigné d'intéressant pour le public lettré auquel nous 
nous adressons. 

De plus, la Revue des Cours et Conférences est à bon marché : il suffira, pour 
s'en convaincre, de réfléchir a ce que peuvent coûter, chaque semaine, la sténographie, 
la rédaction et l'impression de quarante-huit pages de texte, composées avec des 
caractères aussi serrés que ceux de la Bévue. Sous ce rapport, comme sous tous les 
autres, nous ne craignons aucune concurrence : il est impossible de publier une pareille 
série de cours sérieusement rédigés, à des prix plus réduits. La plupart des professeurs, 



ABONNEMENT, un an 



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SIXIÈME ANNÉE. 
(!'• Série) 



N» 2 



25 Novembke 1897. 



REVUE HEBDOMADAIRE 



DES 



COURS ET CONFERENCES 



Directeur : N. FILOZ 



La Fontaine : le Conteur ( su ue) 



Cours de M. EMILE FAGUET, 

Professeur à l'Université de Paris. 

Je parlerai aujourd'hui des contes que La Fontaine a placés 
dans ses recueils de fables. Ils ont un caractère particulier : 
parfois, le discours ressemble un peu au conte tel que nous l'avons 
vu; d'autres fois, c'est une petite histoire familière, mettant en 
scène de petits bourgeois ou des hobereaux. Ces sortes de récits 
n'ont, en somme, qu'un point commun : c'est qu'ils ne sont pas 
licencieux. Si La Fontaine avait fait un seul recueil de tous ses 
contes, il aurait pu l'intituler : « Contes moraux et autres», comme 
Bëranger a intitulé ses chansons : Chansons morales et autres. 

11 faut cependant reconnaître que les Contes semblent avoir été 
conçus et écrits comme devant être insérés dans un recueil de 
fables. La Fontaine n'a donc pas, après avoir écrit des récits 
comme le Savetier et le Financier^ décidé qu'il les mettrait dans 
un recueil de fables; il avait cette intention avant même de les 
écrire, car ils sont concis, condensés, comme .toutes les fables 
du poète. Donc, si par le fond ce sont des contes, par la forme 
ils se rapprochent de l'apologue, au moins de l'apologue tel que 
La Fontaine l'a traité. 

Dans ces contes, il nous a peint des hommes et des femmes avec 
ces traits de morale populaire que j'ai notés. 11 ne précise pas 
beaucoup les détails des caractères ; ce n'est pas proprement un 

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REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



psychologue, ni non plus un moraliste dans le Sens un peu 
délicat et quintessencié qu'on donnait à ce mot au xvn« siècle ; 
mais c'est un peintre merveilleux, dont les peintures vont parfois 
jusqu'à une grande profondeur. 

Il nous représente l'homme comme faible d'esprit. Selon lui, 
ce n'est pas un être très intelligent, il a peu de portée dans la 
prévision, dans l'abstraction, dans la considération des choses ; 
il est, par exemple, en proie à une vaine curiosité : voyez la fable 
de V Astrologue, celles de V Horoscope, des Devineresses. L'homme 
est un être un peu faible de caractère et d'esprit, qui voudrait bien 
connaître sa destinée, et qui à cause de cela se laisse aller aux 
plus singulières chimères, qui, sur la foi d'un horoscope évidem- 
ment bien arbitraire, se livre à des craintes qui amènent sa perte : 
ce qui le porte à croire plus encore à la véracité de la pré- 
diction . 

De cette double faiblesse résulte cette terreur extraordinaire 
et véritablement enfantine que l'homme a de la mort. Voyez les 
fables : la Mort et le Malheureux, la Mort et le Bûcheron, la Mort et 
le Mourant. Il y a en nous une forte attache à la vie dont La Fon- 
taine, à mon sens, ne saisit pas les raisons philosophiques. 11 
l'explique par une faiblesse un peu ridicule qui nous fait à la fois 
repousser la mort et la réclamer ; il n'y voit pas la force de l'ins- 
tinct de conservation. 

A côté de cela, et par suite de cela même, l'homme est un être 
très imprudent et en [même temps très plein de lui-même, ne 
voyant guère les conséquences de ses actes et très confiant 
pourtant. Ce sont les deux compagnons qui se vantent si fort 
d'apporter la peau de Tours avant même de l'avoir tué ; ils ont une 
sorte de bonne humeur pleine de vantardise qui fait la joie de 
l'ours d'abord, du marchandât surtout de La Fontaine lui-même. 
— Voici une autre fable à laquelle se joint une dissertation. 
Les hommes sont, après les grands malheurs et les grandes infor- 
tunes qui ébranlent l'imagination, des êtres comparables à des 
lapins dont l'un a reçu un coup de fusil. 

... Ne reconnaît-on pas en cela les humains ? 
Dispersés par quelque orage, 
A peine ils touchent le port 
Qu'ils vont hasarder encor 
Même vent, même naufrage : 
Vrais lapins, on les revoit 
Sous les mains de la Fortune. 

Telle est l'idée générale que La Fontaine se forme du caractère 
de l'homme. C'est bien, toutes les fois qu'il le présente, un mé- 



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LA FONTÀlNK l LE CONTEUR 



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lange d'imprudence, de curiosité et de confiance en soi ou dans 
des choses qui n'en méritent pas, avec une sorte de légèreté et 
d'inconstance. Notre poète ne songe pas à dire que c'est peut-être 
là ce qu'il y a de meilleur dans l'humanité et que, sans cette 
insouciance, elle aurait probablement disparu depuis longtemps 
de la surface de la terre. L'homme est un sot : voilà pour lui le 
grand point. Outre cela, c'est un ambitieux. Les passions sont 
parfaitement légitimes en leur essence, mais par suite de l'habi- 
tude, dont rinfluence sur lui est incalculable, elles deviennent 
des manies. C'est ainsi que l'ambitieux accumule alors que les 
richesses ne peuvent lui servir à rien, et môme ne lui sont qu'un 
embarras. Voyez la fable du Loup et du Chasseur : 

Fureur d'accumuler, monstre de qui les yeux 

Regardent comme un point tous les bienfaits des dieux, 

Te combattrai- je en vain sans cesse en cet ouvrage ? 

Quel temps demandes-tu pour suivre mes leçons ? 

L'homme sourd à ma voix, comme à celle du sage, 

Ne dira-t-il jamais : C'est assez, jouissons ? 

Hâte -toi, mon ami, tu n'as pas tant à vivre. 

Je te rebats ce mot ; car il vaut tout un livre : 

Jouis. — Je le ferai. — Mais quand donc 1 — Dès demain. 

— Eh ! mon ami, la mort te peut prendre en chemin : 

Jouis dès aujourd'hui ; redoute un sort semblable 

A celui du chasseur et du loup de ma fable. 

Comparez le Trésor et les deux Hommes, la Poule aux Œufs d'Or, 
PEnfouisseur et son Compère, le Berger et le Roi, où Ton voit un 
sage lui-même, un très grand sage, modeste dans ses desseins et 
dans ses désirs, qui à un moment donné ne peut s'empêcher d'ac- 
cepter la situation de ministre qu'on lui offre. A la fin il dit au 
roi: 

Je m'y suis trop complu ; mais qui n'a dans la tête 
Un petit grain d'ambition ? 

Quel serait le remède à ces faiblesses et à ces passions ? Il n'y 
en a pas, et si La Fontaine en donnait un, ce serait par acquit de 
conscience, car on ne change pas son naturel. Voyez V Ivrogne et 

Femme, la Chatte métamorphosée en Femme, c'est le développe- 
ment du vers d'Horace : 

Naturam excurras furca, tamen usque recurret. 

Chassez le naturel avec une fourche, il reviendra toujours en 
tous. 

Chacun a son défaut où toujours il revient : 
Honte ni peur n'y remédie. 



Sur ce propos d'un conte il me souvient : 

Je ne dis rien que je n'appuie 
De quelque exemple. Un suppôt de Bacchus 




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REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



Altérait sa santé, son esprit, et sa bourse : 

Telles gens n'ont pas fait la moitié de leur cours* 

Qu'ils sont au bout de leurs écus. 
Un jour que celui-ci, plein du jus de la treille, 
Avait laissé ses sens au fond d'une bouteille, 
Sa femme l'enfenna dans un certain tombeau. 

Là, les vapeurs du vin nouveau 
Cuvèrent à loisir. A son réveil il trouve 
L'attirail de la mort à lentour de son corps, 

Un luminaire, un drap des morts. 
Oh ! dit-il, qu'est ceci? Ma femme est-elle veuve ? 

Voilà bien le ton fantaisiste et souvent fort pittoresque de l'ivro- 
gne. 

Là-dessus, son épouse, en habit d'Alecton, 

Masquée, et de sa voix contrefaisant le ton, 

Vient au prétendu mort, approche de sa bière, * 

Lui présente un chaudeau propre pour Lucifer. 

L'époux alors ne doute en aucune manière 

Qu'il ne soit citoyen d'enfer. 
Quelle personne es-tu ? dit-il à ce fantôme. 

La cellerière du royaume 
De Satan, reprit-elle ; et je porte à manger 

A ceux qu'enclôt la tombe noire. 

Le mari repart sans songer : 

Tu ne leur portes pas à boire ? 

De même, si vous avez pour compagne une femme qui ait été au- 
trefois une chatte, ne craignez rien, elle reviendra à son naturel et 
courra après les souris. C'est ce qu'on voit dans la Chatte méta- 
morphosée en Femme. 

Ce que notre poète a remarqué d'abord chez les femmes, c'est le 
désir de dominer : voyez Y Homme entre deux Ages, et ses deux 
Maîtresses. L'une le voulait vieux, étant un peu âgée elle-même ; 
l'autre, au contraire, le désirait jeune et prétendait le fabriquer à 
sa façon. Dans le Mal Marié, nous retrouvons le même trait de ca- 
ractère, à tel point que la fable en est un peu désobligeante. La 
passion de dominer y est poussée jusqu'à ce point de récrimina- 
tion et de criaillerie qui constitue la mégère. Celle-ci n'a jamais 
pu être apprivoisée, et il a fallu la renvoyer à la campagne. 

Les femmes sont encore Fort contredisantes. Une femme, assure- 
t-on, qui tombe à la rivière remontera le courant par suite de son 
esprit naturel. Elles sont aussi très inconstantes et incapables 
d'afFections durables qui aillent plus loin que la tombe : l'affectioa 
posthume, quoi qu'en croie llacine lorsqu'il écrit Andromaque, 
paraît à nos conteurs une chimère, et sur leur foi, La Fontaine 
écrit la fable suivante qui est le plus charmant de ses contes : 
La perte d'un époux ne va point sans soupirs : 
On fait beaucoup de bruit, et puis on se console. 



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— il i i i 



LA FONTAINE : LE CONTEUR 



53 



Sur les ailes du temps la tristesse s'envole : 

Le temps ramène les plaisirs. 

Entre la veuve d'une année 

Et la veuve d'une journée 
La différence est grande : on ne croirait jamais 

Que ce fût la môme personne ; 
L'une fait fuir les gens, et l'autre a mille attraits ; 
Aux soupirs vrais ou faux celle-là s'abandonne ; 
C'est toujours môme note et pareil entretien. 

On dit qu'on est inconsolable : 

On le dit, mais il n'en est rien, 

Comme on verra par cette fable, 

Ou plutôt par la vérité. 

L'époux d'une jeune beauté 
Partait pour l'autre monde. A ses côtés sa femme 
Lui criait : Attends-moi, je te suis ; et mon âme, 
Aussi bien que la tieone est prête à s'envoler. 

Ceci est tout à fait dans le même ton que le fragment deJoconde 
que j'ai cité. 

Le mari fait seul le voyage . 
La belle avait un père... 

Le portrait du père est délicieux ; il n'est qu'au second plan, mais 
on le devine sournois et discrètement épigrammatique. 

... homme prudent et sage. 

Il laissa le torrent couler. 

A la fin, pour la consoler : 
Ma fille, lui dit-il, c'est trop verser de larmes ; 
Qu'a besoin le défunt que vous noyiez vos charmes ? 
Puisqu'il est des vivants, ne songez plus aux morts. 

Je ne dis pas que tout à l'heure 

Une condition meilleure 

Change en des noces ces transports ; 
Mais après certains temps souffrez qu'on vous propose 
Un époux beau, bien fait, jeune, et tout autre chose 

Que le défunt. — Ah ! dit-elle aussitôt, 

Un cloître est l'époux qu il me faut. 
Le père lui laissa digérer sa disgrâce. 

Un mois de la sorte se passe ; 
L'autre mois on l'emploie à changer tous les jours 
Quelque chose à l'habit, au linge, à la coiffure : 

Le deuil enfin sert de parure, 

En attendant d'autres atours. 

Toute la bande des Amours 
Revient au colombier ; les jeux, les ris, la danse, 

Ont aussi leur tour à la fin. 

On se plonge soir et matin 

Dans la fontaine de Jouvence. 
Le père ne craint plus ce défunt tant chéri ; 
Mais comme il ne parlait de rien à notre belle : 

Où donc est le jeune mari 

Que vous m'avez promis ? dit-elle. 



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RKVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



La femme est encore très accessible aux chimères. La laitière 
n'est pas ambitieuse précisément : le réve qu'elle fait est trop 
rapide pour que ce soit un programme d'ambition qu'elle se trace ; 
elle est bien plus romanesque. Faire de la vie qu'on espère une 
sorte de roman dont on caresse son imagination et chatouille son 
cœur, voilà un trait tout à fait féminin, et La Fontaine Ta bien 
noté. 

Enfin tous les conteurs ont insisté sur l'impossibilité pour la 
femme de garder un secret et sur l'intempérance de sa langue. 
Voyez les Femmes et le Secret. Seulement La Fontaine a beau- 
coup voulu ménager un sexe qu'il adorait ; il fait remarquer que 
la plupart de ces défauts sont, si Ton veut, particuliers aux 
femme?, mais qu'ils sont bien partagés aussi par les hommes. 
Dans la Laitière et le Pot au Lait, il nous déclare que Picrochole, 
Pyrrhus et lui-même ont part au défaut de la laitière : 



Qui ne fait châteaux en Espagne ? 
Picrochole, Pyrrhus, la laitière, enfin tous, 

Autant les sages que les fous. 
Chacun songe en veillant ; il n'est rien de plus doux 
Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes ; 

Tout le bien du monde est à nous, 

Tous les honneurs, toutes les femmes. 
Quand je suis seul, je fais au plus brave un défi ; 
Je m'écarte, je vais détrôner le sophi ; 

On m'élit roi, mon peuple m'aime ; 
Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant 
Quelque accident fait-il queje rentre en moi-même 

Je suis gros-Jean comme devant. 



Dans les Femmes et le Secret, il nous dit que s'il est difficile 
aux femmes de garder un secret, cela n'est pas non plus com- 
mode aux hommes. 



Je crois bien que pour tous les défauts il aurait pu en dire 
autant : nous nous valons, et nous n'avons pas grand'chose à 
nous reprocher les uns aux autres. 

Maintenant, nous donne-t-il des portraits humains avec des 
traits caractéristiques ? J'ai dit que ce qu'il n'a pas aimé, c'est 
peindre les individus, à la façon de La Bruyère : cela est vrai. 
Cependant il a quelques caractères individuels et contemporains. 
Mais voyez jusqu'où peut aller l'esprit de tendance chez un cri- 
tique. C'est avec ces seuls portraits si peu nombreux et si excep- 
tionnels que Taine a fait tout son livre de La Fontaine et ses 



Rien ne pèse tant qu'un secret. 



Le porter loin est difficile aux dames ; 
Et je sais même sur ce fait, 
Bon nombre d'hommes qui sont femmes. 




LA FONTAINE LE COîSTKUK 



55 



Fables. Son erreur, vient de l'habitude qu'il avait de chercher 
surtout dans un auteur, quel qu'il fût, des documents sur son 
époque et sur 3es contemporains. Dans La Fontaine, il a donc vu 
principalement les personnages qui appartiennent à la société du 
vm* siècle. Selon moi, ceux-là sont rares et ne se rencontrent que 
par accident ; encore faut-il en tenir compte. Notre poète a peint 
fort joliment certains hommes de son temps. Pour commencer par 
les nobles, il nous a fait une peinture de la cour qui vaut toutes 
celles de La Bruyère. 



Je définis là cour un pays où les gens, 

Tristes, gais, prêts à tout, à tout indifférents, 

Sont ce qu'il plaît au prince, ou s'ils ne peuvent l'être, 

Tâchent au moins de le paraître. 
Peuple caméléon, peuple singe du maître ; 
On dirait qu'un esprit anime mille corps : 
C'est bien là que les gens sont de simples ressorts. 



Voilà la servilité des seigneurs, c'est-à-dire leur souplesse parti- 
culière à se plier aux désirs du prince : c'est ce qui les distingue 
essentiellement. 

D'autre part, ils sont absolument impertinents avec les petits. La 
bonhomie familière et un peu lourde du noble de village, son sans- 
façon auprès du maître dulogis et de sa fille, tout cela est tracé 
aussi finement et d'une manière aussi précise dans le Jardinier et I e 
Seigneur que dans tout Saint-Simon : il n'y manque que la violence 
peu regrettable de ce dernier. Dans le Charlatan, il y a encore 
la peinture de l'homme de cour lourdement impertinent en face 
du pauvre diable qui est menacé d'être pendu. Le charlatan 
vient de promettre au roi qu'en dix ans il aurait fait d'un sot un 
docteur en Sorbonne. On le gouaille et on le daube : 



Quelqu'un des courtisans lui dit qu'à la potence 
11 voulait l'aller voir, et que, pour un pendu, 
il aurait bonne grâce et beaucoup de prestance : 
Surtout qu'il se souvînt de faire à l'assistance 
Un discours où son art fût au long étendu ; 
Un discours pathétique, et dont le formulaire 

Servît à certains Cicérons 

Vulgairement nommés larrons. 



Je ne cite pas la réponse du charlatan. On voit le peu d'esprit 
dont fait preuve le seigneur en gouaillant si sottement un mal- 
heureux engagé dans une mauvaise passe. 

Dans la fable du Meunier, son Fils et VAne, nous voyons trois 
gros marchands, demi-manants, demi-bourgeois qui vont à la 
foire, ou en reviennent, ayant ce propos sentencieux et important 
que le bourgeois qui se sent à Taise tient à l'égard du paysan : 




66 



KEVUK DES C0UKS KT CONFÉRENCES 



Oh là ! oh ! descendez, que l'on ne vous le dise. 
Jeune homme, qui menez laquais à barbe grise, 
C'était à vous de suivre, au vieillard de monter. 

Remarquons, dans la fable V Avantage de la Science, la suffisance 
que donne la fortune à l'homme sans mérite en face du savant 
pauvre. C'est une première esquisse de Turcaret : 

Entre deux bourgeois d'une ville 

S'émut jadis uu différend 

L'un était pauvre, mais habile; 

L'autre riche, mais ignorant. 

Celui-ci sur son concurrent 

Voulait emporter l'avantage ; 

Prétendait que tout houime sage 

Etait tenu de l'honorer. 
C'était tout homme sot : car pourquoi révérer 

Des biens dépourvus de mérite ? 
• La raison m'en semble petite. 

Mon ami, disait il souvent 
Au savant, 

Vous vous croyez considérable ; 

Mais, dites-moi, tenez-vous table ? 
Que sert à vos pareils de lire incessamment ? 
Ils sont toujours logés à la troisième chambre, 
Vêtus au mois de juin comme au mois de décembre, 
Ayant pour tout laquais leur ombre seulement. 

La République a bien affaire 

De gens qui ne dépensent rien 1 

Je ne sais d'homme nécessaire... 

Il a toute cette philosophie de ploutocratie qui sera tant étu- 
diée au xvuie siècle. 

... Que celui dont le luxe épand beaucoup de bien. 
Nous en usons, Dieu sait ! notre plaisir occupe 
L artisan, le vendeur, celui qui fait la jupe 
Et celle qui la porte,... 

Voyez-vous le petit coin de goguenardise' grivoise qui est bien 
réel aussi ? 

... Et vous qui dédiez 
A messieurs les gens de finance 
De méchants livres bien payés. 

C'est la première fois que le caractère du bourgeois apparaît 
dans la littérature française. 

Nous aurons aussi l'artisan, admirablement représenté dans la 
fable Le Savetier el le Financier. L'homme du peuple est éton- 
namment vrai ; mais, à mon avis, il est à regretter que le financier 
soit un peu effacé. Tout au plus peut-on voir que c'est un homme 
rusé, connaissant très bien le cœur humain et qui joue un mau- 



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LA FONTAINE : LE CONTE UK 



57 



vais tour au savetier de propos délibéré. Quant à l'artisan, on 
croit l'entendre, avec ce mélange de vulgarité et d'esprit, de 
grivoiserie et de lourdeur dans un naturel parfait qui est si 
savoureux. 11 nous est montré d'abord à l'établi, puis en pré- 
sence d'un homme riche, conservant toujours la liberté de ses 
propos, puis subitement changé par la possession d'un peu d'or 
jusqu'à ce que, son solide bon sens reprenant le dessus, il revienne 
à sa première condition. 

Un savetier chantait du matin jusqu'au soir : 

C'était merveilles de le voir, 1 
Merveilles de l'ouïr ; il faisait des passages, 
Plus content qu'aucun des Sept Sages. 
Son voisin, au contraire, étant tout cousu d'or, 
Chantait peu, dormait moins encor : 

C'était un homme de finance. 
Si sur le point du jour parfois il sommeillait, 
Le savetier alors en chantant l'éveillait ; 

Et le financier se plaignait 

Que les soins 1 de la Providence 
M'eussent pas au marché fait vendre le dormir, 

Comme le manger et le boire. 

En son hôtel il fit venir 
Le chanteur et lui dit : Or çà, sire Grégoire, 
Que gagnez-vous par an ? — Par an I ma foi, monsieur, 

Dit avec un ton de rieur 
Le gaillard savetier, ce n'est pas ma manière 
De compter de la sorte ; et je n'entasse guère 
tin jour sur l'autre : il suffit qu'à la fin 

J'attrape le bout de l'année ; 

Chaque jour amène son pain. 

Voilà bien l'insouciance populaire, et lagouaillerie de l'homme 
qui se dit : la drôle de question à faire à un homme comme 
moi ! Notons aussi le proverbe final, façon de s'exprimer assez 
en usage, comme l'on sait, parmi le peuple. 

— Eh bien ! que gagnez-vous, dites-moi, par journée ? 

— Tantôt plus, tantôt moins ; le mal est que toujours 
(Et sans cela nos gains seraient assez honnêtes), 

Ici, encore le propos populaire avec ses parenthèses qui s'en- 
chevêtrent si naturellement les unes dans les autres. 

Le mal est que dans l'an s'entremêlent des jours 
Qu'il faut chômer ; on nous ruine en fêtes. 
L'une fait tort à l'autre ; 

Le coup de patte au clergé ne pouvait faire défaut. 

... et monsieur le curé 
De quelque nouveau saint charge toujours son prône. 
Le financier riant de sa naïveté, 





58 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



(c'est-à-dire de son parfait naturel) 

Lui dit : Je veux vous mettre aujourd'hui sur le trône. 
Prenez ces cent écus, gardez-les avec soin, 

Pour tous en servir au besoin . 
Le savetier crut voir tout l'argent que la terre 

Avait depuis plus de cent ans 

Produit pour l'usage des gens. 
Il retourne chez lui : dans sa cave il enserre 

L'argent, et sa joie à la fois. 

Plus de chant : il perdit la voix 
Du moment qu'il gagna ce qui cause nos peines. 

(La périphrase est à compter parmi les bonnes). 

Le sommeil quitta son logis : 

Il eut pour hôtes les soucis, 

Les soupçons, les alarmes vaines. 
Tout le jour il avait l'œil au guet ; et la nuit, 

Si quelque chat faisait du bruit, 
Le chat prenait l'argent. A la fin le pauvre homme 
S'en courut chez celui qu'il ne réveillait plus : 

Le voilà de nouveau heureusement avec son esprit très naïf et 
très vrai. 

Rendez-moi, lui dit-il, mes chansons et mon somme, 
Et reprenez vos cent écus. 

Le paysan est admirablement décrit dans ce chef-d'œuvre 
qui s^ppelle le Meunier, son Fils et l'Ane. (Test le grand conte 
de La Fontaine avec tous ses éléments, c'est-à-dire que c'est le 
conte vif où se succèdent plusieurs personnages, chacun ayant une 
individualité très forte, et de plus c'est un récit dramatique avec 
toutes ses péripéties. 

J'ai lu dans quelque endroit qu'un meunier et son fils, 

L'un vieillard, l'autre enfant, non pas des plus petits, 

Mais garçon de quinze ans, si j'ai bonne mémoire, 

Allaient vendre leur âne, un certain jour de foire. 

Afin qu il fût plus frais et de meilleur débit, 

On lui lia les pieds, on vous le suspendit ; 

Puis cet homme et son fils le portent comme un lustre. 

Voyez comme cela était difficile à dire, surtout en peu de 
mots ; ce qu'il a trouvé, c'est la comparaison — dont il use si 
peu — et cette comparaison Fa sauvé ; nous avons tous vu porter 
un lustre. 

Pauvres gens ! idiots ! couple ignorant et rustre 
Le premier qui les vit de rire s'éclata : 
Quelle farce, dit-il, vont jouer ces gens-là 1 
Le plus âne des trois n'est pas celui qu'on pense. 

Premier quidam ;~La Fontaine, qui ménage ses effets, ne lui a 




LA FONTAINE.* LK CONIEUK 



59 



donné aucun caractère ; l'étrangeté de l'attitude du meunier et 
de son fils suffit pour frapper n'importe qui : 

Le meunier, à ces mots, connaît son ignorance : 
Il met sur pied sa bête et la fait détaler. 
L'àne, qui goûtait fort l'autre façon d'aller, 

(J en doute un peu.) 

Se plaint en son patois. Le meunier n'en a cure, 
Il fait monter son fils, il suit ; et, d'aventure, 
Passent trois bons marchands. Cet objet leur déplut. 
Le plus vieux au garçon s'écria tant qu'il put : 
Oh là ! oh ! descendez, que l'on ne vous le dise, 
Jeune homme qui menez laquais à barbe grise, 
C'était à vous de suivre, au vieillard de monter. 
Messieurs, dit le meunier, il vous faut contenter. 
L'enfant met pied à terre, et puis le vieillard monte ; 
Quand trois filles passant, 

On va voir le babil impétueux, plein de gouaillerie et de mots 
inutiles : en trois vers, cela est exquis : 

L'une dit : C'est grand'honte 
Qu'il faille voir ainsi clocher ce jeune fils, 
Tandis que ce nigaud, comme un évêque assis, 
Fait le veau sur son àne, et pense être bien sage. 
Il n'est, dit le meunier, plus de veaux à mon âge, 
Passez votre chemin, la fille, et m'en croyez. 

Le meunier se dessine : c'est un brave homme assez borné, et 
surtout habitué par des siècles, d'oppression à respecter les avis des 
geos qui lui semblent supérieurs à sa condition. Il a obéi à un 
premier avis, puis à celui de deux gros marchands ; mais quand 
vient le tour de ces jeunes filles de campagne, il commence à sen- 
tir la colère lui monter ; cependant, il cédera encore. 

Après maints quolibets coup sur coup renvoyés, 

L'homme crut avoir tort, et mit son fils en croupe. 

Au bout de trente pas, une troisième troupe 

Trouve encore à gloser. 

Celte fois, c'est une troupe un peu composite, mêlée sans doute 
de paysans, de marchands et de bourgeois. 

L'un dit : Ces gens sont fous ! 
Le baudet n'en peut plus ; il mourra sous leurs coups. 
Eh quoi ! charger ainsi cette pauvre bourrique ! 
N'ont-ils point de pitié de leur vieux domestique ? 
Sans doute qu'à la foire ils vont vendre sa peau. 

Ceci encore est merveilleux, parce que par des différences de 
style, par des arrêts, ce sont plusieurs voix que font entendre di 
vers personnages. Le paysan ne peut pas croire que tant de gens 



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REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



aient tort contre lui. Il cède une quatrième fois, mais il com- 
mence à raisonner. 

Parbleu ! dit le meunier, est bien fou du cerveau, 

Qui prétend contenter tout le inonde et son père. 

Essayons toutefois si par quelque manière 

Nous en viendrons à bout. Ils descendent tous deux. 

L'âne se prélassant marche seul devant eux. 

Un quidam les rencontre, 

Le poète a mis quidam ;mais il le caractérise par les mots qu'il 
lui fait^dire. Cela doit être, à mon avis, un des pires ennemis de 
La Fontaine, un maitre d'école ou un professeur, car il est banal 
et pédant. Le paysan, qui a été docile jusque-là, n'y tient plus à ce 
coup : 

Et dit: Est-ce la mode, 
Que baudet aille à Taise, et meunier s'incommode ? 
Qui de l'âne ou du maître est fait pour se lasser ? 
Je conseille à ces gens de le faire enchâsser. 

C'est bien là de l'esprit d'un pédant ; ce doit être un magister, 
décidément. 

Ils usent leurs souliers, et conservent leur âne ! 

Il n'a pas seulement de l'esprit, il a aussi de l'érudition ; il con- 
naît les chansons populaires. 

Nicolas, au rebours : car, quand il va voir Jeanne, 
11 monte sur sa bête, et la chanson le dit. 

lisait aiguiser l'épigramme. 

Beau trio de baudets ! 

Aussi, c'est celui qui réussit le moins ; il est vrai qn'il vient le 
dernier. 

Le meunier repartit : 
Je suis âne, il est vrai, j'en conviens, je l'avoue ; 
Mais que dorénavant on me blâme, on me loue, 
Qu'on dise quelque chose ou qu'on ne dise rien, 
J'en veux faire à ma tête. 

Voilà le paysan, poussé à bout, qui devient têtu. Le portrait 
est absolument exquis. 

Telle est donc la conception générale de rhomme qu'a eue La 
Fontaine dans les contes faisant partie des recueils de fables. Elle 
n'est pas très flatteuse ; mais notre poète est pessimiste à la façon 
de tous les moralistes qui se respectent, comme l'a dit M. Jules 
Lemaitre dans une très jolie conférence. La Fontaine l'est donc, 
avec une certaine réserve ; seulement il rend souvent hommage à 
la bonté ou au bon sens au moins d'une partie de l'humanité. 



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I I h !!! 



LE RÉALISME NAÏF ET LE RÉALISME CRITIQUE 



D'ailleurs, il est à remarquer que les moralistes du xvn e siècle 
n'ont pas une très haute idée de la bonté de l'homme ; quant à 
La Fontaine, s'il a dit que l'homme est généralement sot, il n'a 
jamais dit qu'il fût méchant. On a beaucoup accusé La Roche- 
foucauld d'être pessimiste parce qu'il adit que l'homme est égoïste. 
Je dirai : plaise à Dieu que l'homme ne soit que cela ! Mais si La 
Rochefoucauld nie la bonté, il nie aussi la méchanceté ; il n'a 
jamais dit ; l'homme fait le mal par amour du mal, il ne le fait 
que par amour de son propre bien. C'est, pour La Fontaine et La 
Rochefoucauld, un être faible, très attaché à la vie et à son in- 
térêt et qui y songe toujours. Ils se rencontrent donc tous deux 
dans une idée, en somme, qui n'est pas trop désobligeante pour 
Thumanité et qui me parait bien être fort -voisine de la vérité. 



Le Réalisme naïf et le Réalisme critique (l) 



J'ai donné comme titre à cet article le titre même de l'article de 
Wundt dont je compte parler ici (2). Wundt a choisi comme thème 
de son étude l'examen des idées de la philosophie de l'immanence 
au sujet du problème de notre connaissance du monde extérieur , 
reprenant, à propos de critique, le développement de ses propres 
idées, et précisant la thèse qu'il avait, précédemment déjà (3), 
méthodiquement exposée. Il s'agit ici d'une question primordiale, 
d'un des problèmes les plus importants de la philosophie. Psycho- 
logie, logique, métaphysique sont intéressées àsa solution. Les élé- 
ments de la question, nous les trouverons chez Kant, nettement 
caractérisés. Schopenhauer nous indiquera la solution logique à 
laquelle, en partant de Kant, la réflexion devait fatalement abou- 
tir. Nous analyserons ensuite les propositiôns de la philosophie 

(1) Voir la Revue de V Université de Bruxelles, 1896-97. 

(2) Ueber naiven und kritischen Realismus, premier article, Philos, stud xii. 
3. Leipzig, Engelmann, 1896. 

(3) Principalement dans son System der Philosophie (p. 91-182). Leipzig* 
Engelmann, 1889. 



C. B. 



PAR 



GEORGES DWELSHAUVERS 

Professeur à l'Université de Bruxelles. 




62 



REVUE DRS COURS ET CONFÉRENCES 



de l'immanence qui sont en cause et les idées que Wundt a déga- 
gées des conceptions de la science exacte. Nous ne perdrons pas 
de vue ces deux postulats de toute philosophie : tenir compte des 
méthodes et des acquisitions des sciences ; répondre au besoin de 
synthèse de la pensée humaine (1). 



Les éléments du problème sont donnés dans la Critique de la 
Raison pure et dans les Prolégomènes (î). Du monde extérieur, aussi 
bien que de ce que nous sommes en nous-même, nous ne percevons 
que des phénomènes, lesquels sont donnés dans l'intuition sen- 
sible. Nous ne savons rien de la chose en soi. Les choses se déro- 
bent à nos sens et, partant, à notre connaissance, puisqu'il n'y a 
de connaissance que par intuition sensible. Mais il reste bien évi- 
dent que le phénomène prouve l'existence de quelque chose en 
dehors de nous. Seulement il ne nous apprend rien de plus. Si dans 
les phénomènes nous constatons quelque ordre, cet ordre ne nous est 
pas dicté par les choses qu'en soi nous ne connaisons pas. Il doit 
donc se ramener aux jugements et aux catégories de notre enten- 
dement, Ainsi, il y a à considérer dans notre faculté de percevoir en 
général le phénomène, les formes de l'intuition, et le fonctionne- 
ment de l'entendement. Néanmoins, les phénomènes indiquent 
l'existence d'un monde extérieur, sans rien nous apprendre de la 
chose en soi. Les jugements scientifiques que nous portons sur eux 
relèvent de notre entendement. Les jugements moraux même ne 
nous ouvrent aucun horizon sur la chose en soi. Ils traduisent les 
postulats de la raison pratique, et peuvent au plus faire saisir le 
rapport entre l'ordre universel et la conscience. Le phénomène 
psychique ne nous apprend rien de plus sur l'essence de l'âme 
en soi que le phénomène physique sur celui de la matière. La 
conscience ne nous révèle rien de ce que peut être l'âme en soi. 
Nous ne percevons que des phénomènes, ici comme ailleurs, et 
notre entendement les ordonne elles dispose d'après ses catégories. 

Le plus grand des continuateurs de l'œuvre de Kant, Schopen- 
hauer, dontle Monde comme Volontéet Représentation eut, plus que 

(1) 11 reste acquis que la philosophie est au delà des sciences particulière?. 
Elle « commence là où les sciences finissent. » (Schopenhai'er, Welt als Wille 
und Vorstellung, I, p. 129. (Édit. Grisebach.) 

(2) Nous avons expliqué ailleurs pourquoi nous avions cru devoir nous 
rallier à l'interprétation que nous donnons ici. Conf. Revue de l Université de 
Bruxelles, t. !•% février-mars, p. 223 et suiv., 2TJ et suiv., ainsi que notre 
Leçon d'ouverture à la philosophie de KanL 




LK RÉALISME WAÏF Kl LE RÉALISME CRITIQUE 



63 



toutes lesphilosophies de ce siècle, une influence dans les domaines 
les plus dWers de la pensée et de Faction, dans l'art musical le plus 
raffiné aussi bien que dans les préceptes de la morale quotidienne, 
par decertaioes propositionsqu'ilabstraitderœuvredu philosophe 
de Konigsberg ; mais il n'a pas la circonspection de Kant, et sa pensée 
hardie pousse jusqu'aux dernières limites le raisonnement com- 
mencé. Pour lui, « le monde est notre représentation • et l'entende- 
ment humain est le législateur des phénomènes (i). La chose en soi 
qui pour Kant existait objectivement, en dehors de nous, sans que 
jamais nous puissions en pénétrer l'essence, Schopenhauer la re- 
trouve eu nous-même et dans le monde entier, en toutes choses, 
comme en nous (2) ; elle est la volonté qui anime toute la nature. 
Elle existe dans tous les êtres (tendance pan théiste,unUé d'essence}. 
Mais en nous, elle arrive au stade extrême de son développe- 
ment, elle s'éclaire par la conscience, se perçoit, se comprend ; 
or, dès qu'elle se comprend (ce qui n'a lieu complètement que chez 
les hautes personnalités morales), elle doit se nier elle-même. Le 
moi individuel se détache alors de ses passions et de ses désirs, de 
tous ces tourments inévitablement attachés à la volonté, il s'élève 
àla contemplation pure, àla pitié, à la parfaite bonté, à l'ascé- 
tisme ; il s'anéantit comme moi volontaire pour se réunir aux idées. 

Le dernier livre du Monde comme Volonté et Représentation, 
le livre du renoncement, est d'une poésie intense, d'une noblesse 

(1) Il est évident que la formulatioa des lois que nous découvrons dans la 
constance des divers ordres de phénomènes dépend du point de vue auquel 
nous nous plaçons, et que la constitution en science exacte de l'observation 
de tel ou tel ordre de phénomènes appartient à 1 histoire de ïesprit humain. 
Pour obtenir nos lois dites naturelles, nous devons choisir dans l'ensemble de 
l'expérience, faire abstraction de toute une partie des phénomènes, n'en garder 
en observation qu'une seule série, dégagée des autres par abstraction. C'est 
ainsi que la cinématique fait abstraction de la composition des corps, et 
même de ces corps eux-mêmes, pour n'étudier que le mouvement, et tout 
mouvement se construit pour nous d'une manière abstraite, a priori, au 
moyen des méthodes mathématiques. C'est la pensée qui, dans ses formules 
et ses lois, cherche toutes les hypothèses possibles, et épuise la question, 
d'abord théoriquement, avant que les phénomènes se soient rangés dans les 
lois toutes préparées. Voy. mes Principes de Vldéalistne scientifique, 3« partie, 
le chapitre sur les Lois. Leipzig, Wild, éditeur, 1892. 

(2) Pour Schopenhauer, nous avons perception de nous-même de deux 
manières : une fois directement, dans notre propre activité, comme être vou- 
lant, sentant, etc ; une seconde fois en tant que corps, c'est-à-dire objec- 

tivation de la volonté. Conf. également Pallsen, Einleitung in die Philosophie, 
* édiL Berlin, Hertz, 1893, p. 379 et suiv. Cette correspondance entre les 
mouvements du corps et ceux de l'être psychique (quel qu'il puisse être; est 
confirmée parla psychologie physiologique. Voy. la Psychologie de V Attention 
de Ri bot (Paris, Alcan), et mon livre sur le môme sujet. 




64 



Ht) VUK DES COUHS KT COWFÊKENCES 



métaphysique qui rappelle les plus divins penseurs de l'ancienne 
Grèce. 

, Des systèmes philosophiques qui tendent à établir l'idéalité du 
phénomène, celui-là n'est pas le seul. La philosophie de V imma- 
nence, sans s'élever, comme Schopenhauer, au kalos kindunos 
dont parlait Platon dans le Phédon, s'efforce de démontrer, au 
moyen d'arguments empruntés apparemment à l'expérience, l'im- 
manence du monde extérieur, en réduisant celui-ci à n'être qu'une 
suite d'états de conscience, solution que ni Kant ni Schopenhauer 
n'auraient admise, puisque pour Kant le phénomène est donné dans 
l'intuition, sans compter que de plus il existe une chose en soi, et 
que pourSchopenhauer il y a, outre le phénomène, la chose en soi 
qui se manifeste comme volonté dans la nature entière, aussi bien 
dans la pierre qui tombe que dans l'homme qui agit : chaque objet 
étant la réalisation d'une phase de la volonté, d'une idée. La philo- 
sophie de l'immanence s'est donc placée, pour résorber le monde 
extérieur dans la conscience, à un point de vue qui n'est pas celui 
de Kant ni celui de Schopenhauer. 

C'est à la réfutation de la solution donnée par cette philosophie 
au problème de notre connaissance du monde extérieur que s'at- 
tache Wundt dans son étude sur le Réalisme naïf et le Réalisme 
critique. La philosophie de l'immanence, représentée en Allema- 
gne par von Schubert-Soldern, Schuppe et Rehmke, proclame la 
thèse suivante : le monde extérieur consiste pour nous en une 
suite d'élatStde conscience qui se distinguent des phénomènes 
spécialement psychiques, en ce que les états de conscience qui 
représentent pour nous le monde extérieur sont les mêmes pour 
la majorité des individus (1), tandis que les phénomènes spécia- 
lement psychiques varient pour chacun. Le seul point d'appui 
du monde extérieur ainsi conçu est dans l'accord de la majorité 
des individus. 

Si pour Kant le monde extérieur était donné comme suite de 
phénomènes sous les formes intuitives temps-espace, pour la phi- 
losophie de l'immanence il est l'objet d'un genre de perception 
collectif et régulier qui nous est révélé par l'accord de la ma- 
jorité des hommes. 

Wundt admet, en se basant sur la logique et sur l'histoire des 
sciences, que, dans l'expérience quotidienne (j'emploie ce mot 
pour désigner tout ce que nous acquérons chaque jour en agis- 
sant, en éprouvant, en pensant), les objets du monde extérieur 

(1) Le mot majorité n'a évidemment pas en philosophie le sens delà moitié 
plus un. 




LE REALISME NAÏF ET LE RÉALISME CRITIQUE 



65 



se présentent à nous sans que nous songions au rapport entre 
ootre conscience et eux; nous agissons généralement comme s'ils 
étaient tels qu'ils nous paraissent être. L'objet et la représentation 
ne font qu'un seul et même acte de portée objective. Ensuite, 
l'homme qui réfléchit, mû par le désir d'étudier la réalité, applique 
à l'expérience quotidienne les méthodes d'analyse qui lui permet- 
tent d'en discerner les éléments. Il sépare alors ce qui relève du 
sujet de ce qui appartient à l'objet : au sujet reviennent les for- 
mes de la perception et le fonctionnement de la pensée ; quant 
à l'objet extérieur, l'analyse prouve que nous ne l'avons perçu 
qu'à travers notre sensation, ou encore que l'excitation exté- 
rieure et notre sensation ne font qu'un dans l'expérience quoti- 
dienne. Ainsi, nous disons généralement que telle surface est 
grise, le ciel bleu, etc., attribuant ainsi aux objels de l'expérience 
les tonalités de nos sensations, ce qui prouve que, dans l'expé- 
rience quotidienne, l'objet et notre représentation se confondent. 
Par après coup, l'analyse scientifique nous montre que ce qui 
pour nous est sensation est, pour la réalité extérieure, tout autre 
chose, autant de vibrations par seconde, par exemple. Que 
fait alors le savant ou le philosophe? Il examine comment il 
pourra faire entrer le phénomène qu'il vient d'analyser dans le 
système scientifique du monde tel qu'il le conçoit ; il passe de la 
connaissance par perception à la connaissance par entendement ; 
le monde extérieur, que le réalisme naïf de l'expérience quotidienne 
a accepté tel quel, le réalisme critique de la science et de la 
philosophie le construit en concepts, à l'aide d'éléments empruntés 
à l'expérience, il est vrai, mais complètement transformés. Les 
objets extérieurs, donnés dans l'expérience et acceptés comme ils 
se présentent, à la phase naïve, ne sont plus ici que des symboles, 
qui aident à construire une conception scientifique du monde 
extérieur. Le réalisme critique de Wundt admet donc comme seule 
immédiate la partie psychique de notre expérience des choses ; 
quant à la partie objective, elle est médiate, indirecte, obtenuepar 
concepts et par hypothèses, bien qûe, dans l'acte naïf de l'expé- 
rience, elle forme, avec les éléments psychiques, un tout immédiat 
de portée objective. Les hypothèses fournies par la métaphysique 
soutiennent les théories scientifiques en comblant les vides laissés 
par les lacunes, nombreuses et inévitables, en beaucoup d'endroits, 
de notre observation possible. Et ce qui préside à cette construc- 
tion, c'est le fonctionnement logique de notre pensée. 

Si nous résumons notre analyse, nous obtenons les quelques pro- 
positions suivantes: l'expérience, conditionnée par notre manière 
de percevoir et par le fonctionnement de notre esprit, nous donne, 



5 




66 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



après analyse critique (1), deux éléments: l'un immédiat, c'est le 
fait de conscience ; l'autre,- médiat, c'est le fait externe, le signe 
extérieur qui a provoqué en nousl'acle de perception et qui nous 
donne les indications pour notre construction du mon ie. L'acte de 
perception relève directement de notre fonctionnement psychique. 
Le phénomène extérieur, tel qu'il nous apparaît avant l'analyse, 
dans l'expérience naïve, est mêlé de nombreux éléments subjec- 
tifs, qui nous empêchent de savoir ce qui revient en propre au 
monde extérieur. Après l'analyse, nous n'eu savons rien de plus, 
car, celle fois, nous construisons le monde extérieur par 
concepts. Les sciences psychologiques embrassent la réalité immé- 
diate. Les sciences naturelles procèdent par concepts et par 
hypothèses. 

Quelle est la réflexion qui nous vient tout naturellement en pen- 
sant à cesconclusionsduréalismecritique ? « Vivorum memini, nec 
tamen Kantii licet oblivisci... » Kant ne disait-il pas, du reste, en 
toutes lettres, dans les Paralogismes de la Raison pure, qu'il n'y a 
pas de contradiction entre le réalisme empirique et l'idéalisme 
transcendental (2)? N'est-ce pas une suite de propositions idéalis- 
tes qui se dégagent des pages de Wundt, et en même temps ne 
rendent-elles pas parfaitement compte de la réalité ? C'est à l'Idéa- 
lisme (3) qu'aboutit inévitablemeut toute philosophie qui fait droit 
aux deux postulats cités au début : l'accord avec les sciences et 
l'unité des conceptions (4). 



(1) C'est le seul point de vue philosophique auquel nous nous puissions 
placer. 

(2) Je désire spécialement citer encore cette phrase des Prolégomènes (édit. 
Hachette, traduction nouvelle, 1891, p. 170) : « Lorsque la représentation 
d'objets extérieurs concorde avec ces lois (il s'agit des lois universelles de 
l'expérience dont Kant vient de parler ; ne pas oublier le sens précis et spécial 
qu'il attache, dans sa terminologie, à chacun de ces mots), nous ne pouvons 
pas douter que ces objets ne doivent constituer une expérience vraie. » 

(3) A propos de l'Idéalisme, Wundt, dans son discours d'ouverture aux 
cours de philosophie qu'il fit à Zurich en 1874, écrit (p. 14) : « Toute expé- 
rience est d'abord interne. Si donc le but de la science est une conception 
moniste, elle devra nécessairement reconnaître sans arrière-pensée la prio- 
rité de l'expérience interne ; elle sera donc l'Idéalisme. » 

(4) Chez Kaut, le logicien et le méthodologiste dominent ; chez Wundt, c'est 
le psychologue et le savant. — Je ne dirai qu'un mot, ici, en passant, des 
idées de Wundt sur le temps et l'espace. Sa conception diffère de celle de 
Kant en ce que Wundt n'admet pas le temps et l'espace comme existant dans 
le sujet, abstraction faite de l'expérience, mais comme des éléments de Pex- 
périence même, des rapports entre les phénomènes. Il se rapproche de Kant 
en les définissant comme éléments formels. 




LE RÉALISME NAÏF ET LE RÉALISME CRITIQUE 



67 



II 



L'examen auquel Wundt soumet la philosophie de Pimmanence 
lui permet, avons-nous dit, de préciser ses idées et de faire pour 
son système de la philosophie, ici, ce que Kant a fait pour sa 
première critique en publiant les Prolégomènes . L'article dont 
nous parlons comprend donc, mêlée à la critique, une intention 
constructive dont nous venons de donner un aperçu général. 
Nous allons reprendre la question dans ses parties essentielles. 

Le grand défaut des philosophes de l'immanence est, d'après 
Wundt, de se placer, dès le début' au point de vue de la réflexion 
la plus subtile et de se baser sur une proposition de pure logique, 
comme celle-ci : objet et sujet ne peuvent être pensés l'on sans 
l'autre. Wundt, au contraire, part du fait psychologique. Il sait que 
les sciences intellectuelles doivent se baser sur la psychologie. Le 
plus souvent, dans nos rapports avec le monde extérieur, nous ne 
prêtons nulle attention à notre conscience de l'objet, nous agis- 
sons sans examiner notre représentation, nous en sommes au 
point de vue du réalisme le plus naïf. Et si nous voulons analyser 
le contenu de l'expérience, l'acte de perception, nous remarquons 
que nos sentiments et nos pensées ne font qu'un au début avec 
l'impression que nous recevons de l'objet : en d'autres termes, il 
n'y a pas deux sens qui fonctionnent, un sens externe et un sens 
interne ou intime, mais notre activité subjective n'est ressentie 
qu'en tant qu'elle se manifeste dans ce contenu sensible indivis 
qui forme la plus grande partie de l'expérience quotidienne. 
Disons en passant que le terme sens intime n'a, dans la psychologie 
actuelle, aucune signification possible ; ce sens n'ayant pas 
d'organes spéciaux devrait s'exercer par un sortilège incompré- 
hensible sur le contenu de notre vie psychique. Les métaphysi- 
ciens ont longtemps donné à ce terme la signification spéciale de 
vue en quelque sorte par divination sur l'ensemble de l'univers. 
Si l'on adopte cette interprétation, le terme veut alors dire autant 
que génie personnel, puissance de conception, mais rien d'autre. 
En tout cas, la psychologie constate que tout ce qui appartient à 
l'individu pensant et agissant est donné comme phénomène dans 
le complexe en perpétuel mouvement de l'expérience quotidienne : 
en cela, nous pouvons dire encore que Kant, sans soupçonner 
la possibilité d'une psychologie exacte, avait, au point de vue 
logique, vu juste. L'analyse, après coup, dégage du contenu 
de l'expérience ce qui revient au sujet et à l'objet : le réa- 
lisme naïf se purifie, se corrige par la mesure ; les sciences natu- 




68 



RfcVUlS DES COURS ET CONFÉRENCES 



relies dégagent de l'acte total de perception leurs éléments pour la 
construction par concepts du monde extérieur. La psychologie 
étudie son double objet : les représentations ( dans le sens étendu 
de l'allemand Vorstellung, tout ce qui forme le contenu de la vie 
consciente), et les lois de la pensée qui mettent de Tordre dans ce 
contenu (1). 

§ 1 er . — Définition du réalisme en philosophie (2) . 

Le point de vue auquel il se place, en opposition à la philosophie 
de l'immanence, Wundt le désigne par ce terme : philosophie 
réaliste. Il ne s'agit pas ici du réalisme scolastique, opposé au 
nominalisme, ni du réalisme tel que le concevait Herbart. Le sens 
que Wundt donne au mot réalisme en philosophie se définit : «La 
connaissance de la réalité concrète reconnue dans l'expérience; 
cette connaissance ne doit être ni faussée, ni obscurcie par des 
préjugés ou des constructions philosophiques arbitraires (312). » 
Le mot réalisme perd donc chez Wundt son sens historique pour 
prendre un sens étymologique élémentaire: il désigne toute phi- 
losophie qui s'efforce de saisir la réalité. Nous avons vu en quoi 
la conception du monde extérieurchtz Wundt relève du réalisme, 
et à quel point de vue sa philosophie se raltache à l'Idéalisme. Voici 
quelques définitions précises de Kant (3) : le matérialiste veut 
considérer comme chose en soi la matière ; pour le spirilualiste, 
c'est l'être pensant; pour le dualiste, ce sont les deux. Pour ï idéa- 
lisme transcendental, la chose en soi n'est pas connue ; elle est le 
fondement inconnu des phénomènes. Ceux-ci sont donnés dans le 
temps et l'espace. Avec Schopenhauer, l'idéalisme a évolué dans 
le sens que nous avons reconnu. Chez Wundt enfin s'est formé, 
par l'influence des études psychologiques, cet idéalisme scienti- 

(1) Il n'y a donc pas de perception purement subjective (pas même dans les 
rêves) ni de perception purement objective. Dans toute perception, les deux 
éléments se trouvent mêlés à un degré plus ou moins grand chacun. C'est 
ainsi que les sensations de couleur, de son, d'effort musculaire, etc., sont 
accompagnées de sentiments élémentaires de plaisir et de déplaisir, et que 
réciproquement les réflexions même les plus abstraites ont toujours comme 
concomitant un élément physique, ue fût-ce que la reproduction mentale de 
l image visueUe ou auditive d'un ?wo/, avec les imperceptibles mouvements 
musculaires qui l'accompagnent comme éléments actuels. Il m'aura suffi, pour 
ceux qui sont quelque peu au courant des progrès des sciences psychologi- 
ques, d'avoir rappelé ces constatations aujourd'hui universellement reconnues. 

(2) Les chiffres cités entre parenthèses désignent les pages de l'article de 
Wundt. La division en paragraphes diffère des subdivisions de cet article. 

(3) Kritik d.r. Vern. 4« Paralogisme. Ed. Kehrbach, p. 321. 




LE RÉALISME NAÏF ET LE RÉALISME CRITIQUE 



69 



fique défini par lui dans le discours d'ouverture à Zurich dont nous 
avons cité les termes. Cet idéalisme se complète par le réalisme 
qu'il nous explique aujourd'hui (1). 

Nous avons distingué ses deux phases. Dans la plus grande 
partie de nos actes, nous nous trouvons à la première, celle du 
réalisme naïf. L'action prédomine, non la réflexion. Nous vivons 
alors « dans la réalité », selon l'expression vulgaire, ion « dans 
l'abstraction ». Or, nos actes, à cette phase, il noua est impossible 
de les analyser. Dès qu'intervient l'analyse, l'aspect change. Au 
moment même où nous voulons saisir intérieurement un état de 
conscience, nous supprimons, ipso facto, l'état de conscience que 
nous espérions surpendre, et nous lui substituons un état nouveau, 
tout différent (315) : tel est le néant de l'observation interne. 
Wundt reconnaît que le moyen d'étudier le réalisme naïf n'est pas 
là. Il croit le trouver dans r histoire des sciences (316), qui nous a 
gardé les idées qui avaient cours alors que l'analyse de la réalité 
n'avait pas atteint la période du criticisme à laquelle elle est ar- 
rivée aujourdhui. 

Partiellement, les sciences nous renseigneront , mais partielle- 
ment seulement. Certes, les progrès du réalisme critique suivent 
exactement ceux des sciences particulières. Il se fait un constant 
échange de vues entre les sciencesetlaphilosophie : celles-là four- 
nissent la matière pour la synthèse, celle-ci établit cette synthèse 
et prépare la voie, par ses suppositions et ses théories, aux re- 
cherches expérimentales de demain. Cependant, même dans les 
faits les plus anciens de l'histoire des sciences, trouverons-nous 
le réalisme naïf ? Je ne le crois pas. Les renseignements que nous 
obtiendrons seront marqués d'une certaine réflexion, d'un criti- 
cisme moins avancé que le nôtre, mais déjà caractérisé pourtant. 
Dès qu'il y a science, il y a interprétation des phénomènes ; les 
jugements de pure perception du réalisme naïf ont déjà fait place 

(1)11 serait faux de compter Wundt parmi les adeptes de l'idéalisme trans- 
cendental tel que Kant le définit. Wundt n'admet ni la chose en soi, ni 
l'idéalité du temps et de l'espace ! Nous avons vu cependant qu'en plusieurs 
questions, il y avait beaucoup d'analogie entre les solutions d'autres idéalistes 
et les siennes. Heureusement, l'idéalisme vit, il est en perpétuelle transforma- 
tion, il s'élargit chaque jour. Et depuis le renouveau philosophique qui a suiv 
le retour à Kant des années vers 1860, se constitue ce que j'ai appelé Yldéalisme 
scientifique. Wundt est un des maîtres de cette belle et large philosophie, 
est cependant bon de dire que pour bien des problèmes, c'est à Kant qu'est 
due la possibilité d'exister et de subsister pour les écoles idéalistes Si Kant 
admet l'idéalité des formes de la connaissance, il considère la matière de la 
connaissance comme donnée, et l'interprète d'une manière réaliste ^existence 
objective du monde extérieur, thèse défendue par Wundt). Conf. 0. Kûlpb, 
Einleitung in die Philosophie (Leipzig, Ilirzel, 1895), p. 212. 




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REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



aux jugements de l'entendement. Je crois que c'est la psychologie 
des peuples qui pourra le mieux nous renseigner, jointe à l'obser- 
vation actuelle des mœurs: du reste, la psychologie des peuples 
comprend ces trois branches : psychologie des mœurs, de la reli- 
gion et du langage. 

Entre le réalisme naïf et le réalisme critique, n'y a-t-il aucune 
transition ? L'action peut-elle être pure, ne contenir aucune 
réflexion ? Pas plus qu'il n'y a de pensée pure. Aussi Wundt a-t-il 
pu, plus aisément qu'il ne l'a fait pour le réalisme naïf, définir le 
passage de l'état de réflexion naïve à celui de réflexion critique. Il 
écrit : « Les choses me *ont données d'abord comme objets qui se 
trouvent en face de moi et sont indépendantes de moi; leur existence 
ne dépend ni de moi ni d'aucun autre être pensant. J'admets donc 
que cette conception, qui m'est toute naturelle elimmédiate, est 
juste, aussi longtemps qu'elle n'a pas été réfutée et démontrée 
insoutenablepar des motifs positifs qui s'élèveraient contre elle de 
l'ensemble de l'expérience même (326). » 

Nousadmettonsquesila conception que nous avons de tel ou tel 
objet ne reçoit aucune rectification scientifique, elle peut perdurer 
et prendre place dans l'ensemble de l'expérience. Seulement, cela 
n'a jamais lieu, et ici Wundt est en contradiction avec lui-même. 
Eneflel, ce serait renouveler l'hypothèse de la statue de Condillac 
ou comparer, avec la physiologie matérialiste, notre esprit à une 
plaque photographique. Mêm* dans le réalisme le plus naïf, ma 
perception la plus simple est toujours conditionnée d'abord par 
les formes mêmes de l'intuition, ensuite parles lois générales de 
l'esprit, lois qui régissent la perception également ; je perçois à 
travers mes fonctions perceptives et les formes de mon intuition. 
Ensuite l'objet n'est jamais donné seul, mais notre représentation, 
aussi extérieure, aussi objective qu'elle nous apparaisse, est tou- 
jours niêiéed'élémenls subjectifs. Wundt reconnaît, du reste, que 
les sensations élémentaires s'accompagnent de sentiments élémen- 
taires, etsans doute, chez l'être naïf, de mouvements volontaires qui 
tiennent lieu à la phase naïve, de la réflexion obtenue à une phase 
plus avancée par le renforcement du pouvoir d'inhibition de l'at- 
tention. Laphilosophie de l'immanence a donc raison en objectant 
qu'admettre la réalité extérieure de Vobjet, c'est en admettre le 
dédoublement : il y aurait ainsi deux objets, l'un au dehors de moi, 
l'autre dans la pensée. Wundt répond que l'objet n'est pas pour 
la science le double de sa représentation, mais « le concept qu'on 
obtient après avoir enlevé tous les éléments qui, par les corrections 
dues aux recherchesscientifiques, sont reconnus comme subjectifs 
(328) ». Parfait 1 Dès lors, est-il logique d'admettre que les choses 




LE RÉALISME NAÏF ET LE RÉALISME CRITIQUE 



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nous soient données comme objets en dehors de nous et de passer, 
par unsaut périlleux, à l'affirmation de leur persistanceen dehors 
de notre représentation ? Que nos représentations soient éveillées 
par les excitations extérieures à elles-mêmes, c'est évident. Mais 
l'objet n'est pas donné. Ce qui est donné dans l'expérience, c'est 
une perception d'ensemble que nous objectivons dès l'origine, dès 
la phase naïve (et c'est pourquoi j'ai dit plus haut c à portée objec- 
tive »), et cette perception comprend le phénomène donné dans 
l'intuition temps-espace, plus la réaction subjective et tout ce 
qui s'y rattache : c'est aussi ce qu'admet la psychologie de Vaper- 
ception. Ce qui revient au sujet est étudié, ce qui revient au 
monde extérieur est séparé du reste, analysé, mesuré également, 
et l'objet est construit en tant qu'objet : Wundt Ta, du reste, 
compris ainsi (329) . 



La science positive n'apas de critérium absolu de vérité. Elle n'a 
que des postulats, des exigences issues de la nécessité d'arriver à 
une vue d'ensemble des phénomènes, exempte de contradictions 
pour notre pensée. Ces postulats peuvent se formuler comme suit: 

a. Aucune donnée de l'expérience ne peut être écartée sans motif. 

b. Tous les contenus réels de l'expérience objective doivent être 
disposés en un ensemble sans contradiction, coordonné d'après des 
lois de valeur générale. 

Corollaire : Les motifs de nier la réalité objective des données 
d'expérience ne doivent jamais être déduits que des exigences 
d'un ensemble sans contradictions (332). 

Il est faux de prétendre avec la philosophie de l'immanence que 
les sciences positives, au lieu d'obtenir un ensemble unitaire, 
tombent dans le dualisme et admettent d'une part l'objet, de l'autre 
son double, la représentation. Non! Dans l'expérience quotidienne, 
objet-et représentation ne font qu'un. Comme nous l'avonsdit, nous 
n'isolons pas notre attention de son objet. C'est le réalisme naïf. 
Après analyse, le réalisme critique attribue au sujet ce qui lui 
revient, mesure les éléments objectifs, construit son objet au moyen 
de concepts. Essayons d'appliquer ces principes donnés par Wundt 
à un exemple : je prends une sensation de couleur. Le réaliste naïf 
(la plupart des hommes peuvent se dénommer ainsi) croit que la 
couleur est objectivement telle qu'il la perçoit. Le réalisme critique 
isole de la sensation de couleur les éléments individuels et 
recherche ce que peut être pour la science de la nature la couleur. 
Ici l'histoire des sciences est instructive. 11 n'y a pas longtemps 



2. — Critérium de véri té. 




72 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



que Goethe combattait les idées de Newton et que Schopenhauer 
le suivait dans cette voie. Ce n'est qu'après de longues recherches 
que l'on détermine avec précision la longueur et le nombre de& 
ondes lumineuses pour les couleurs fondamentales du spectre. On 
essaye d'expliquer ensuite la propagation de la lumière par l'hypo- 
thèse de l'éther répandu dans les espaces interstellaires ; on tente 
de rattacher ainsi chaque ordre de phénomènes à une conception 
synthétique des choses. Mais les hypothèses se transforment, et 
Ton cherche, avec Hirn, une hypothèse plus plausible que celle 
de l'éther. On voit clairement en ceci que l'application objective 
de la lumière n'est nullement le double de notre sensation lumi- 
neuse ; les philosophes de l'immanence, faute d'avoir compris la 
marche suivie par les sciences et de s'être perfectionnés dans 
l'emploi de leurs méthodes, se placent à un point de vue de pure 
logique, et, par crainte d'un prétendu dualisme de l'objet, ils se 
refusent à reconnaître la valeur du phénomène naturel. Au fond, 
Wundt l'a bien vu, la philosophie de l'immanence a retourné une 
thèse platonicienne en plaçant dans notre conscience les idées des 
choses, et en présentant l'expérience comme l'obscurcissement de 
ces idées, Dès lors, le monde extérieur n'existe plus, objet et sujet 
sont les moments d'un même contenu de conscience, et seules les 
sensations sont données. 

Nous avons vu quel est, d'aprèsWundt, le développement du 
réalisme, C'est à la physique de Galilée que Wundt fait remonter 
l'abandon de l'hypothèse de l'identité entre qualités de l'objet et 
qualités du sujet, et la démonstration du fait que les qualités 
sensibles se rapportent à des propriétés et à des processus exté- 
rieurs différents de ces qualités elles-mêmes. Ce qui pour nous est 
goût ou couleur est occasionné en nous par un processus tout 
différent de ce que sont ces qualités dans la nature. 

Le critérium du vrai n'a donc rien d'absolu pour les sciences et 
le réalisme critique ; il réside dans l'analyse 6cientifiquedu contenu 
de l'expérience, et dans l'accord que la pensée comparative du 
savant et du philosophe s'efforce d'établir entre les divers 
éléments de la conception du monde et les différentes parties de 
la science. 

Qu'oppose à ce critérium la philosophie de l'immanence? Quelle 
base donne-t-elleà notre connaissance du monde extérieur? Est- 
ce Taccord harmonique de nos conceptions ? Non. C'est un accord 
d'opinion entre la majorité des hommes. 

Wundt répond avec infiniment de sens que l'avis d'un seul 
observateur, capable par son génie personnel d'étudier métho- 
diquement les phénomènes, a une valeur contre laquelle l'accord 




LE RÉALISME NAÏF ET LE RÉALISME CRITIQUE 7£ 

d'an nombre d'hommes moins capables de cette étude que lui, 
aussi grand que soit ce nombre, ne peut prévaloir. Ainsi, d'après 
1 opinion que professerait encore aujourd'hui l'immense majorité 
des hommes, si on ne les avait instruits de leur erreur, c'est, 
quant au problème de notre système solaire, le système de Ptolé- 
méequi régnerait encore ; interrogez un ignorant; aussi grand que 
puisse être son bon sens personnel, il vous répondra, d'après les 
apparences,que le soleil tourne autour de la terre. II lui faudra une 
géniale et victorieuse démonstration pour le vaincre. Le seul 
Copernic, le seul Kepler ne valait-il pas plus en cela, grâce à sa 
méthode et à son génie, que l'unanimité d'esprits qui raisonne- 
raient selon l'opinion du grand nombre? 

Ou encore, c'est un phénomène d'ordre psychologique, une 
illusion d'optique bien connue, que le carré paraît plus haut que 
large. L'unanimité des hommes se prononce affirmativement sur 
cette question. Un jour, on applique la mesure au phénomène, et 
Terreur éclate ; la vérité objective est rétablie. Ce n'est donc pas 
sur le sens commun ni sur l'opinion des foules que s'échafaude la 
connaissance exacte des phénomènes ; elle exige une analyse 
méthodique, une mesure précise, et une construction unitaire 
par concepts, faisant droit aux deux postulats de toute philoso- 
phie viable: accord avec les sciences; synthèse de la pensée 
humaine. 

Mais, demandera-t-on, comment, dans la philosophie imma- 
nente, peut-on attribuer aux individus, sujets à tant d'erreurs, à 
de si profondes illusions, une valeur philosophique telle que 
l'accord entre eux au sujet d'un certain ordre de sensations pût 
suffire à fonder le monde extérieur? La seule solution est de con- 
sidérer le moi individuel comme participant à un moi général, et 
n'étant qu'un mode de l'idée générique du moi, c'est-à-dire 
comme le fait remarquer Wundt, se rattacher à Vinteliectus 
infinitus de Berkeley. Pour la philosophie de l'immanence, la 
conscience est un moi sans temps ni espace, qui s'est incarnée 
dans les individus, et subsiste en chacun d'eux comme idée 
générale, permettant de cette manière l'accord de tous au sujet 
du monde extérieur. Ainsi, au lieu de reconnaître la réalité, les 
philosophes qui se rattachent à ce système construisent des 
êtres de pure logique, qu'ils transforment en êtres prétenduement 
vivants. 

D'après cette conception du monde extérieur, la pensée, pour 
la philosophie de l'immanence, est identique à son contenu : 
t être cunscient d'une chose » et a penser » sont alors la même 
fonction. Or, nous le savons, il faut au contraire distinguer le 



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REVUE DES COUPS ET CONFÉRENCES 



contenu de l'expérience, qui est donné, et les fonctions de la 
pensée : nous l'avons compris en examinant la critique de Kant 
et la psychologie de Wundt. Une analyse impartiale des faits le 
démontre. 

Wundt reproche à la philosophie de l'immanence d'introduire 
une seconde identité qui découle de la première du reste, l'identité 
du contenu de la conscience et de la réalité. En effet, réalité et 
contenu de la conscience se ramènent dans le système de l'imma- 
nence à la pensée ; et nous rentrons par là dans un individua- 
lisme absolu qui parait emprunté à Fichte. Au lieu donc d'une 
étude approfondie de la réalité, la philosophie de l'immanence 
nous renvoie exclusivement à la tradition :, c'est le sort inévitable 
de toutes les philosophie» qui s'isolent de l'ensemble des con- 
naissances humaines ; elles sont condamnées à reprendre des 
idées tant de fois émises déjà, qu'elles en ont perdu toute force ; 
elles restent sans action, parce qu'elles ne vont pas à la réalité. 
Leur seul point d'appui se trouve dans les opérations logiques. 
Ainsi pour la philosophie de l'immanence. Il restait donc à son 
critique de se porter sur le même terrain qu'elle. 



Les principes auxquels les lois de la pensée sont ramenées par 
la philosophie de l'immanence sont le principe d'identité pour la 
logique et les sciences démonstratives, le principe de causalité 
pour l'étude des faits empiriques. Elle considère le premier comme 
étant d'une application beaucoup plus étendue que le second ; à 
celui-ci elle refuse l'évidence, rappelant ainsi la critique de 
Hume. 

Wundt, au nom de la logique issue des méthodes scientifiques, 
affirme le contraire et prouve que le principe de causalité est le 
plus fréquent, puisqu'il entre dans la formation du concept de 
fonction, et que celui-ci trouve son emploi dans toutes les sciences. 
Chaque équation repose sur des substitutions et des transforma- 
tions, dans lesquelles le principe de causalité est d'usage constant. 
Hormis dans de très rares cas, l'identité simple y = A est le 
résultat de relations complexes entre plusieurs grandeurs ; en 
général, y = (a, 6, c...), c'est-à-dire y = f (x, z...) (p. 391). 

Toute équation mathématique, lorsqu'elle n'est pas l'expression 
immédiate d'une mensuration simple qui n'a rien de commun avec 
un problème, estàramenerà une équation de fonctions, qui exprime 



III 



. — Principes logiques. 




LE RÉALISME NAÏF ET LE RÉALISME CRITIQUE 



75 



une dépendance par rapport à des grandeurs variables; et ici c'est 
le principe de causalité que nous retrouvons. Donc, loin d'être de 
moindre importance et d'ordre secondaire, le principe de causalité 
est primordial en mathématiques. IU'est dans toutes les sciences (1). 

Il Test enfin en logique: quand de A = B et de B= C, je tire 
l'identité A = C, cette identité repose sur un acte de pensée qui est 
plus qu'une simple comparaison.il yalà un jugement nouveau, qui 
relève, non de la pensée comparative, mai s de la pensée causati ve, si 
je puis traduire par ce mot (393). En d'autres termes, la base du 
principe de raison suffisante comme tel est psychologique (2). Le 
travail de la pensée ne consiste donc pas, comme le voudrait la 
philosophie de l'immanence, en une création de toutespièces, d'après 
le principe d'identité, mais il produit, pour tout ce qui concerne 
le monde extérieur, une suite de jugements basés sur le principe 
de causalité. 

§ 2. — Faits extérieurs et faits de conscience. 

La philosophie de l'immanence identifie la différence entre 
sciences naturelles et psychologie, avec la différence entre percep- 
tion sensible et représentation reproduite et accompagnée de sen- 
timents. La perception sensible serait la base des sciences de la 
nature ; la psychologie ne s'occuperait que des représentations 
dans le sens restreint du mot. La loi n'existerait que pour la per- 
ception sensible, pour la perception du monde extérieur par con- 
séquent; celle-ci reposerait, avons-nous vu, sur des faits de 
conscience communs à tous, au moi universel, faits qui seuls possé- 
deraient une norme, une loi. 

Première erreur qui apparaît dans cette conception : la diffé- 
rence arbitraire établie entre les sciences naturelles et la psycho- 
logie par rapport au concept de loi. En réalité, les lois psychologiques 
présentent autant de régularité que les lois de n'importe quel autre 
ordre de phénomènes. La psychologie est une science aussi exacte 
que les sciences de la nature ; elle a recours aux mêmes méthodes 
absolument que les autres sciences. 11 serait assez vain de le nier 

il) Lotze, dans sa Logik Leipzig, Hirzel), 2« édit., p. 87 et suiv., a mis en 
eviiience l'importance du principe de causalité. Il a, en une langue nette et 
to^e, admirablement déûni sa portée et celle du principe d'identité. C'est à 
Herbart qu'il rend hommage pour avoir rendu au principe de causalité son 
Me en logique. On sait que Leiumz n'en avait pas reconnu la portée 
réelle. 

tèjVoy. Sigwart, Logik, I, § 32. On sait que les plus grands progrès de la 
^gique sont dus, en ces derniers temps, à Sigwart et à Wundt. 





76 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



aujourd'hui : ce serait avouer sa propre ignorance de l'histoire des 
sciences. 

Seconde erreur : c'est de croire qu'il soit possible de séparer la 
perception sensible immédiate et la représentation reproduite 
comme s'il s'agissait de deux ordres de faits essentiellement diffé- 
rents. Il y a reproduction dans toute sensation nouvelle (401) : à 
propos de chaque sensation s'éveillent des réminiscences, grâce 
auxquelles il est possible à l'entendement de situer cette sensation 
dans l'ensemble de la vie psychique. L'esprit n'est pas une chose 
vide ni une entité abstraite, mais un complexe en continuel mou- 
vement : toute sensation nouvelle en entrant dans ce complexe 
se modifie elle-même autant qu'elle modifie le contenu de la pensée. 
Ne pas reconnaître ces faits équivaudrait à exclure de la psycho- 
logie la sensation (405). Mais, pour la philosophie de l'immanence* 
la psychologie est moins une analyse des faits qu'une classification 
de concepts empruntés à la logique. Or, commencer par la logique 
pour en déduire une science particulière, c'est tenter l'opposé de 
la marche qui a toujours été suivie par la pensée humaine ; car 
l'histoire des sciences nous apprend que la logique ne précède pas 
l'emploi des méthodes fécondes en résultats, mais que les méthodes 
appliquées à l'étude de l'expérience sont, après coup, considérées 
comme logiques, lorsque et parce qu'elles ont donné des résul- 
tats valables. 

Un dernier mot : par méthodes scientifiques, il faut entendre, 
aussi bien que les méthodes des sciences naturelles, celles des 
sciences intellectuelles, telles que la psychologie, la philologie, le 
droit, la morale, les sciences sociales. Ces méthodes sont, du reste, 
basées sur les mêmes principes absolument. L'esprit humain n'est 
pas double. Notre siècle a vu se produire un mouvement considé- 
rable dans les sciences ; les sciences naturelles ont été plus loin que 
les sciences intellectuelles, jusqu'àprésent du moins, parce qu'elles 
pouvaient avoir plus souvent recours à l'abstraction et n'envisager 
que certaines séries isoléesde phénomènes, ce qui permettait de les 
mesurer plus exactement.Les sciences intellectuelles cependant ont 
leur belle époque devant elles. Les méthodes appliquées parla pen- 
sée humaine sont les mêmes dans tous les domaines; seul le point 
de vue diffère. Ces méthodes ont reçu tant de perfection dans les 
sciencesde la nature, que l'analyse de phénomènes plus complexes 
en deviendra chaque jour plus facile. Nous avons vu pour la pre- 
mière fois la psychologie se constituer en science exacte; nous as- 
sistons aux progrès étonnants de la philologie, de laphilosophie.du 
droit, de l'analyse des faits sociaux. L'histoire a acquis unepréci- 
sion de méthodes insoupçonnée avant notre siècle. Il n'est pas jus- 




LA TKAGÉU1K HUMAliXl'i : PACUVIUS 



77 



qu'à la critique littéraire (i) qui ne se fasse scientifique. La philoso- 
phie aussi s'élève à de nouveaux essais de synthèse; la raison pra- 
tique, enfin, encore hésitante et confuse, s'éclairera et précisera 
sa marche chaque fois qu'un nouvel ensemble de faits moraux 
et sociaux aura irouvé dans l'entendement humain sa formule et 
sa loi. 



La tragédie romaine (conclusions) : Pacuvius* 2 



Messieurs, 

Il n'y a guère entre Ennius et Pacuvius qu'un Irait de ressem- 
blance : comme son prédécesseur, Pacuvius est seulement un 
Romain d'adoption. Il était né à Brindes, vers l'an 534 de Rome 
!220av.J.-C.) et était fils de la sœur d'Ennius: il se trouvait donc, 
ainsi que son oncle, helléno-osque d'origine. Comme lui encore, il 
a été de bonne heure latinisé : sa patrie était colonie romaine dès 
avant sa naissance(244); il n'était point très âgé quand son illustre 
parent l'attira à Rome et le fit vivre dès lors dans l'intimité des 
grands, ses protecteurs et ses amis, des Lœlius et des Scipion ; 
enfin, il est resté dans la ville pendant la plus grande partie de 
sa vie, et, s'il s'est retiré à Tarente, ce n'a été que pour s'y 
reposer et y mourir, vers l'âge de 80 ans, et sa carrière drama- 
tique achevée. Malgré cela, chez lui cemmechez son oncle — plus 
peut-être que chez son oncle — de cette origine étrangère il est 
resté des traces. Ainsi, sa langue n'est point très pure : Cicéron 
toi-même l'avoue (« maie locutus », Brutus 74,258), et Lucilius 
test plu à relever dans ses tragédies les provincialismes, les 
archaïsmes et les héllénismes qui les déparent (Satire, 26, 30). Ce 
ne sera donc point lui encore le tragique vraiment romain que 
nous attendons, que nous espérons depuis le début de ces 
études. 

En revanche, des traits assez originaux le distinguent non 
seulement d'Ennius, mais encore de tous ses prédécesseurs. 

(1) Voy. le livre si intéressant d'Èm. Hennequin sur la Critique scientifique -, 
4n même auteur : Quelques écrivains français; Écrivains francisés. 

(2) Voir la Revue des Cours et Conférences du 8 juillet 1897. 



Georges Dwelshauvers. 



Cours de M. G. MICHAUT, 

Professeur à V Université de Fribourg. 



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■H 



78 KEVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

D'abord, il est Je premier poète latin qui se soit consacré exclusi- 
vement à la tragédie. Tous les autres, Livius Andronicus, Naevius, 
Ennius, ont écrit à la fois des épopées, des tragédies, des comé- 
dies ; Livius a même tenté la poésie lyrique, Ennius la poésie 
didactique, la poésie philosophique, la satire, etc. Il est vrai qu'on 
cite des satires de Pacuvius : Diomède nous dit : « Salira... car- 
men... quale scripserunt Pacuvius et Ennius » (III, p. 485). Mais 
ce témoignage est unique, et Ton peut se demander si le rensei- 
gnement qu'il nous donne est exact ; en admettant même qu'il 
soit véridique, le silence général des auteurs et des giammairiens 
nous ferait du moins croire que ces ouvrages ont eu bien peu 
d'importance. Pacuvius s'est donc « spécialisé ». Est-ce une 
preuve que le genre tragique a désormais pris conscience de 
lui-même, qu'il s'est plus nettement séparé de la comédie, que 
le public, formé par les écrivains antérieurs, sent mieux la 
différence des deux genres, et qu'il voit mieux dès lors quelle 
espèce particulière de plaisir il doit demander aux diverses 
espèces d'ouvrages dramatiques? Si l'on remarque que la comédie 
depuis Plaute a déjà ses auteurs à elle et son existence à part, on 
peut, je crois, admettre cette différenciation des genres, et noter 
ici une étape importanle dans l'histoire de la tragédie latine. 

Ce qui nous frappe ensuite, c'est le petit nombre de ses tra- 
gédies. Il en a écrit quatorze, une prétexta : Paulus, et treize 
palliatœ : Antiopa, Atalanta, Armorum judicium, Chryses y 
Dulorestes, Hermiona, Iliona, Medus, Niptra, Pentheus, Peribœa, 
Protesilaus et Teucer. C'est là un bagage littéraire bien inférieur 
— comme quantité — à celui de ses prédécesseurs. Livius 
Andronicus est ici hors de comparaison : il a été un initiateur, il 
a dû créer les genres, se former une langue littéraire, inventer 
presque une versification ; dn ne saurait s'étonner qu'il ait peu 
produit, et encore, s'il n'a que neuf tragédies, il a ses comédies 
et sou épopée; mais Ntevius, outre son poème épique, a donné 
plus de quarante pièces tragiques ou comiques; mais Ennius, 
qui a écrit tant de choses, a laissé vingt-quatre tragédies, près 
du double ; mais Accius en produira à peu près cinquante, plus 
de trois fois autant. Cette espèce de stérilité doit évidemment 
tenir au tempérament propre du poète : ce n'était pas sans doute 
un écrivain d'inspiration et de verve, mais bien de travail lent et 
réfléchi. Ajoutons-y qu'il n'a pas été comme les autres un pur 
homme de lettres : il avait d'autres occupations, il peignait, et 
Pline l'Ancien a vu, au forum Boarium, dans le temple d'Hercule, 
un de ses tableaux qui y était conservé : une partie de son temps 
était donc enlevée aux lettres. Mais il reste une dernière raison 




LA i RAGEDiK ROMAINE I PACUVIUS 



79 



plus intéressante pour nous : Pacuvius semble avoir cherché à 
se distinguer de ses prédécesseurs, en ne traitant point les mêmes 
sujets, en ne traitant point ses sujets de la même façon, en com- 
binant l'imitation de plusieurs modèles, etc. Par suite de cette 
tendance, il était astreint à une plus longue réflexion, à un tra- 
vail plus attentif que tous ses devanciers, et Ton comprend alors 
qu'il ait moins écrit qu'eux tous. 

Au simple examen des titres de ses pièces, on voit tout de suite 
combien rarement notre poète s'est rencontré avec ses prédéces- 
seurs. Une seule de ses tragédies parait traiter sous le même 
titre et à peu près de la même façon un sujet déjà représenté sur 
la scène romaine : c'est Hermiona qui reproduit Y Hermiona de 
Livius. Partout ailleurs, quand la matière est identique, du moins 
la ressemblance est évitée et dans le développement de l'intrigue 
et dans la peinture des caractères et jusque dans le titre. 
Armorum judicium rappelle évidemment les Ajax de Livius et 
d'Ennius ; cependant, ce n'est point le même drame : ceux-ci 
mettent exclusivement en scène la folie d'Ajax, et leur pièce, 
comme celle de Sophocle, commence seulement après le prononcé 
delà sentence ; ici, au contraire, les plaidoyers, les débats, le 
jugement sont le centre et forment le vrai sujet de la tragédie. 
Teucer, c'est le Telamon d'Ennius ; mais, comme l'indique le 
titre, le héros est changé, les personnages du premier plan 
passent au second et inversement, en sorte que l'axe de la tra- 
gédie se trouve déplacé et l'intérêt transposé. Quant au Dulo- 
mtes, si le poète y traite le même sujet que Livius dans son 
Egisthe — ce qui est possible — à coup sur cependant la légende 
choisie et l'intrigue sont autres. Visiblement, tandis qu'Ennius 
n'hésitait nullement à reprendre une matière déjà traitée par un 
devancier, ^andis que Nœvius affectait de le faire, Pacuvius, 
plus timide ou plus novateur, l'évite le plus qu'il peut. 

On s'explique ainsi qu'il ait absolument négligé et la partie 
centrale de la légende troyenne tant de fois utilisée par Livius, 
NVvius et Ennius, et la partie antérieure, tant exploitée par 
Ennius. Il semble qu'il ait jugé ces légendes épuisées, et que, 
pour éviter toute concurrence, il se soit attaché plutôt aux évé- 
nements ultérieurs. Ses sujets, il les emprunte à la Petite Iliade, 
aux Nostoï, à la poésie cyclique. Ce sont les aventures des vain- 
cus: Iliona est l'histoire du dernier des Priamides ; plus sou- 
vent les épreuves des vainqueurs; Armorum judicium^ Teucer 
illustrent chacun un épisode de l'histoire des fils de Télamon, 
Dulorestes, Chryses, Hermiona, de l'histoire des Atrides, Niptra, 
de l'histoire d'Ulysse. Si Protesilaus se rattache à la légende 




80 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



troyenne, elle n'en fait point partie intégrante. Et les autres 
sujets sont pris à des cycles divers: Antiopa au cycle thébain, 
Perihœa au cycle étolien, Atalanta au cycle arcadien, Penlheus 
au cycle bachique, et Medus au cycle des Argonautes. 

A parties quatre pièces que je citais plus haut (Hermiona, Ar- 
morum judicium, Teucer, Dulorestes), Pacuvius a donc introduit 
sur la scène romaine des sujets entièrement nouveaux. Voyons 
maintenant si c'est là sa seule originalité, s'il prend ou non les 
mêmes modèles, et s'il les imite de la même façon que ses pré- 
décesseurs. 

Cette question des modèles n'est guère plus facile à résoudre 
pour Pacuvius que pour les autres ; et, pour lui comme pour eux, 
il nous faut poser quelques points d'interrogation. Amiorum ju- 
dicium est évidemment le Jugement des armes d'Eschyle ; mais 
Atalanta est-elle YAtalante d'Eschyle, ou celle d'Aristias, ou en- 
core la Parthenopée soit d'Astydamas, soit de Dionysios?Il est à 
peu près certain que Niptra est la tragédie de Sophocle, Niptra 
ou Odysseus acanthoplex,et Teucer le Teucros du même ; mais est-il 
-sûr que Chryses et Hermiona soient imitées des pièces de So- 
phocle qui portent le même nom ? Le témoignage de Cicéron 
(Deoptim. gêner. 6, 18) nous apprend qu Antiopa est VAntiope 
d'Euripide, Peribœa parait bien être son Oineus, et Pentheus res- 
semble fort à ses Bacchantes ; mais Protesilaus est-elle son Pro- 
tesiias ? Quant au Dulorestes, nous avons l'embarras du choix 
entre les Coéphores d'Eschyle et les deux Electre de Sophocle et 
d'Euripide, sans que rien nous permette de nous décider ; enfin, 
pour Iliona et Medus, nous ignorons absolument quel en peut être 
le modèle. 

Vous le voyez, autant que nous en pourrons juger, Pacuvius 
aurait à peu près également imité Sophocle et Euripide. Or, jus- 
qu'ici (nous l'avons remarqué au passage), Sophocle, comme 
Eschyle du reste, avait été un peu sacrifié par les tragiques ro- 
mains: c'était plutôt à Euripide ou même à ses successeurs qu'ils 
aimaient à s'adresser. Pacuvius a rompu cette tradition. Y a-t-il 
à cela une raison vraiment littéraire ? Celui qu'Horace appelle le 
« docte » Pacuvius, très versé dans la littérature grecque clas- 
sique, aurait-il mieux qu'un autre senti les mérites propres de 
Sophocle? Est-ce bien par un choix réfléchi, est-ce par une vé- 
ritable préférence qu'il a pris pour modèle l'auteur <TŒdipe roi ? 
A parler franc, j'en doute un peu : d'abord Pacuvius n'abandonne 
point Euripide ; il le met encore sur le même rang que Sophocle 
et semble donc être assez indifférent entre eux ; mais, surtout, il 
n'emprunte à Sophocle que ses sujets, et point ses qualités ni ses 




LA TKAGÉDIK K0MA1NK ! PACUVIUS 



81 



tendances ; il lui demande les matières dont il a besoin, mais c'est 
pour les traiter dans le goût d'Euripide, plutôt que dans le goût 
de Sophocle lui-même. C'est donc qu'il ne le juge point supérieur. 
Alors, s'il s'est adressé à lui, ce serait par amour de la nouveauté, 
ce serait précisément parce que ses devanciers l'avaient négligé, 
et pour cette seule raison. 

Les modèles une fois choisis, reste à savoir comment Pacuvius 
les imite. Ici encore, et pour une des pièces au moins, Gicéron 
semble dénier à son compatriote toute originalité, a Quis enim 
tam inimicus paene nominis Romani est, qui Ennii Medeam aut 
Ântiopam Pacuvii spernat aut rejiciat ? Qui se iisdem Euripidis fa- 
bulis delectari dicat, latinas litteras oderit? » (De fin. I, 2.) Mais, 
nous F avons vu, il faut, en cette matière, se défier du témoignage 
de Cicéron ; et nous avons au contraire des preuves certaines 
que Pacuvius n'a pas si littéralement traduit. 

Il ne s'interdit pas les suppressions. Dans le Teucer de Sophocle, 
alors que Teucer se désole d° la mort de son fils, Oïlée cherche 
à le consoler : il lui adresse les exhortations banales, il le rap- 
pelle au courage et à la résignation. Mais, à ce moment, il apprend 
lui-même la mort de son propre fils, et la philosophie qu'il avait 
à supporter les maux d'autrui l'abandonne subitement : lui aussi, 
il gémit et se désespère. Teucer alors relève en quelques vers l'i- 
nanité de ces vains raisonnements, au lieu de citer la traduction 
d'un tragique national, comme il ne manque pas de le faire toutes 
les fois quMl le peut. Cicéron traduit lui-même ce passage en vers 
latins : il y a donc ici un développement moral que Pacuvius a 
négligé. 

Il se permet des additions. Dans Chryses, il laisse échapper un 
lapsus singulier. Un philosophe, qui semble exposer la doctrine 
d'Anaxagore, dit, en parlant du ciel : 

« In quod nostri « cœlura » memoraot, Graii perhibent • œthera ». 

Or, comme le remarque Cicéron (De Nal. Deor. II, 36;, c'est un 
Grec qui s'exprime ainsi, et, dans sa bouche, ce vers est absurde. 
Pacuvius a eu là un moment de distraction ; mais nous sommes 
sûrs du moins que ces paroles n'étaient point dans le texte grec. 

D'autres changements sont plus importants, qui prouvent que 
Pacuvius ne conserve point toujours les faits de son modèle. Dans 
Niptra, lors de la reconnaissance d'Ulysse par sa servante, le 
héros commence un long récit de toutes ses aventures ; mais, 
selon la légende ordinaire, Ulysse était déjà revenu une première 
fois, et c'est alors qu'il avait dû faire ce récit. Pacuvius a donc 
suivi une version altérée de la légende d'Ulysse, ou altéré lui- 




82 



HKVUK DES COIUS Kl 



même cette légende. — Dans Penthée, selon Euripide, c'est le 
dieu lui-même, c'est Dionysios en personne que le tyran jette 
dans les fers ; selon Pacuvius, c'est Acoétès, un des compagnons 
du dieu : le rôle de ce dernier doit donc être entièrement modifié. 

Ou bien ce sont les sentiments, les caractères des personnages 
qui sont à leur tour changés. Dans Teucer, Télamon apprend la 
mort d'Ajax : il suppose que Teucer Ta tué pour hériter à sa 
place, et refuse de croire au suicide. Selon Sophocle, cette nou- 
velle et ce soupçon l'atterrent : il se désole doublement et de la 
mort d'un de ses fils et du fratricide dont il croit l'autre coupable, 
et le désespoir étouffe chez lui tout autre sentiment. Au contraire, 
chez Pacuvius, c'est l'indignation qui l'emporte ; le vieillard 
éclate en menaces et en imprécations contre le criminel : c'est un 
justicier irrité autant et plus qu'un père affligé. — Dans la Niptra 
de Sophocle, Ulysse blessé est apporté sur la scène par ses compa- 
gnons. Le poète n'hésite pas à dépeindre ses tourments : comme 
Philoctète, Ulysse gémit, pleure et crie, sans affecter une insen- 
sibilité qu'il n'a point. Pacuviusau contraire (et Cicéroni'en loue : 
7 use. II, 20) lui prête un stoïcisme tout romain : d'abord Ulysse 
laisse bien échapper quelques plaintes, mais ses compagnons l'en 
réprimandent (fr. IX), et bientôt le héros se ressaisit et parle en 
homme : 

« Conqueri fortunam adver*am, non lamentari decet 

ld viri est offîcium, fletus muliebris ingenio additus. s> (X.) 

Enfin peut-être Pacuvius a-t-il eu recours quelquefois à la con- 
tamination. Du moins, Dulorestes pourrait bien être une sorte de 
fusion des Coéphores et des deux Electre qu'il rappelle. 

De tout cela, il résulte donc clairement que Pacuvius n'est point 
un simple traducteur, qu'il est au contraire un adaptateur assez 
hardi. Reste maintenant à examiner les tendances auxquelles il 
obéit, les raisons des changements qu'il fait subir à ses modèles. 

Avant tout, Pacuvius est évidemment obligé de se mettre à la 
portée de son public, et de flatter ses instincts et ses goûts. Ainsi 
s'expliquent, par exemple, les deux modifications des caractères 
de Télamon et d'Ulysse, que je viens de signaler. — Un père 
apprend la mort de son fils ; il croit en même temps que son autre 
fils est le meurtrier. Que l'idée de fratricide l'abatte plus encore 
que son deuil ; qu'il soit comme brisé, privé de forces et de vo- 
lonté, par cette chute morale, voilà qui est un peu raffiné, voilà 
ce que des Grecs sentent mieux que des Latins ; au contraire, 
qu'il s'indigne, qu'il menace, qu'il punisse, point n'est besoin de 
tant de psychologie pour comprendre cette attitude, et d'ailleurs 




LA THÀGÉDlË ROMAINE I PACUVIUS 



83 



un père maître et juge, c'est la conception du pater-familias ro- 
main, c'est an rôle tout naturellement accommodé à des specta- 
teurs romains. — Un héros qui gémit et qui pleure sans cesser 
d'être un héros, cela n'est point si facile à se représenter et à 
comprendre qu'un sloïque tout d'une pièce qui ne fléchit jamais : 
la contradiction apparente des actions du personnage avec son 
caractère réel frappe et choque des esprits frustes ; Les peuples 
jeunes ou novices, comme les enfants, simplifient volontiers : il 
leur faut des bons, très bons et toujours bons, et des méchants, 
très méchants et toujours méchants. Ulysse est un guerrier : donc, 
pour des spectateurs de ce genre, il doit demeurer toujours un 
guerrier, impassible et inflexible. 

Quand la psychologie reste ainsi pauvre et superficielle, quand 
le poète est réduit à la peinture des sentiments les plus simples, 
les plus facilement intelligibles, il faut bien qu'il se rabatte sur 
autre chose et cherche ailleurs des sources d'intérêt. Cela conduit 
tout droit au mélodrame, avec ses intrigues touffues, ses incidents 
romanesques, sa mise en scène, et tous les ingrédients qui cons- 
tituent le genre. 

En effet, Pacuvius aime et recherche les « actions implexes 
comme dit Corneille : il lui faut beaucoup d'événements pour 
remplir sa pièce, et il y entasse les faits, en augmentant naturelle- 
ment dans la même mesure le nombre des personnages. Sophocle, 
Livius Andronicus, Ennius avaient trouvé dans le désespoir et 
la folie d'Âjax assez de matière pour une tragédie. Cela ne suffit 
point à Pacuvius et, afin d'étoffer son Armorum judicium, il reprend 
les faits bien plus haut, tout en les conduisant aussi loin. — 
Chrysès, c'est VIphigénie en Tauride avec la lutte généreuse de 
Pylade et d'Oreste; mais l'intrigue est ici compliquée par l'inter- 
vention deChryséis, l'ancienne captive, et de Ghrysès, le fils natu- 
rel d'Agamemnon — Dulorestes traite le sujet des Coéphores et des 
deux Elective grecques; mais, comme Oéax, le fils du traître Nau- 
piius, prend part à ces événements, des luttes politiques et 
nationales se mêlent ici à la lutte domestique du fils et de l'amant 
de Clytemnestre. — Hermiona met en scène le meurtre de Néopto- 
lème par son rival Oreste ; mais il s'y ajoute une vengeance de 
prêtres offensés et d'obscures querelles religieuses, etc. Partout 
donc nous retrouvons ce même caractère ; partout nous voyons 
Pacuvius entrelacer à la légende traditionnelle une légende ou 
tout au moins des épisodes nouveaux ; et nous comprenons alors 
que Lucilius raille les prologues entortillés (contortum Pacuvia- 
num exordium) y où le tragique débrouille péniblement les fils 
enchevêtrés de son intrigue. 




84 



KttVUK DIS» CUUKS KT COWFÊhKnCtfcS 



Ces actions compliquées sont de plus volontiers romanesques. 
On y retrouve toute la série des ressorts de mélodrame introduits 
dans la tragédie grecque par Euripide et ses successeurs. Dans 
Periœba, ce sont des exilés réduits à la misère et à la mendicité 
qui étalent leurs haillons ; dans Dulorestes, des vengeurs inconnus 
et déguisés; dans Iliona, des substitutions de personnes qui sem- 
blent avoir servi de modèle à 17/ erac/iw* de Corneille; dans Atalanta, 
Antiopa, Medus y Aiptra, des méprises, ou des reconnaissances, 
ou des méprises et des reconnaissances, des mères qui découvrent, 
comme Mérope, leur fils dans l'inconnu qu'elles veulent tuer, etc. ; 
en vérité, il n'y manque — et pour cause — que « la croix de ma 
mère » / 

Ajoutons-y la mise ^en scène et les descriptions pittoresques. 
Pacuvius s'entend à présenter des tableaux pleins d'intérêt ou de 
pathétique. Au début à'Iliona, l'héroïne dort, et tout d'un coup lui 
apparaît le fantôme de son fils assassiné qui lui raconte le crime 
dont il a été victime et l'appelle à grands cris: « Mater, te appello. » 
Dans Dulorestes, comme chez le vieil Eschyle, les Furies se mon- 
trent en personne guettant Oreste, leur proie. Au dénouement de 
Médus, Médie sur son char attelé de dragons ailés vient arracher 
son fils aux ennemis qui le menacent. Dans Teucer, enfin, c'est la 
longue et fameuse description de la tempête qui assaille les vain- 
queurs de Troie. On dirait que Pacuvius s'est souvenu de son 
autre métier : il est peintre en vers, comme il Tétait le pinceau à 
la main. 

Enfin, le poêle ne néglige ni la rhétorique, ni la philosophie. 
Tantôt, dans Niptra par exemple, il reproduit les longs récits de 
l'épopée homérique. Tantôt, à l'exemple d'Euripide, il fait dé- 
battre par ses personnages des questions philosophiques : l'un 
expose la thèse, l'autre soutient l'antithèse, et Faction de la pièce 
s'arrête un instant : telle est, dans Anliopa, la célèbre discussion 
d'Amphrion et de Zéthus sur la vie active et la vie contemplative. 

C'est par ces procédés variés que Pacuvius s'efforce d'augmen- 
ter l'attraitdeses tragédies. Vous voyez maintenant, Messieurs, com- 
ment et en quoi il est novateur. Il a bien compris que Ja tragédie 
devait se distinguer de plus en plus nettement de la comédie ; et, 
en ne traitant que le genre sérieux, il a par là même achevé de le 
constituer. Il a senti que son public exigeait du mouvement, de 
l'action, du spectacle extérieur ; et, en le lui donnant, il lui a fait 
aimer davantage encore la tragédie. Mais cela s'est fait peut-être 
au détriment de la valeur psychologique de son œuvre. S'il a 
volontiers emprunté des sujets à Sophocle, il a développé surtout 
les procédés de la jeune.école tragique issue d'Euripide ; il a ainsi 




ŒDIPE A COLONE 



ouvert à ses successeurs une voie nouvelle, celle qui mène au 
mélodrame. En somme, son théâtre est de l'Euripide, mais de 
l'Euripide latinisé et exagéré. De là vient son succès ; et l'on com- 
prend que séduits par cette formule nouvelle habilement calculée 
pour leur plaire, les Romains aient salué en lui le rival d'Ennius, 
on des maîtres de leur théâtre. 



Conférence, à l'Odéon, de M»» JANE DIEULAFOT 



Comme Apollon dont Laïus a méconnu les ordres, Zeuset sa 
fille divine ne veulent pas qu'on les brave. Mais qu'Athènes re- 
garde vers l'Olympe, qu'elle retourne à la démocratie modérée 
qu'avait établie Soion, qu'elle cesse de persécuter ses grands 
hommes, qu'elle les honore, les prenne pour guide, et les immor- 
tels, pleins de miséricorde, lui rendront leurs faveurs, et les effets 
du palladium se feront sentir de nouveau. 

Athènes subit une crise. Qu'elle expie ses fautes avec le cou- 
rage d'OEdipe, et elle verra la fin de ses maux et l'humiliation de 
ses ennemis. 

Il eût été dangereux d'insister davantage, j'en ai dit la raison. 
Ni l'âge, ni la renommée, ni le talent ne désarmaient les factions 
au pouvoir. 

Maintenant, nous comprenons les contradictions signalées entre 
les diverses parties de la trilogie et nous louerons Sophocle d'avoir 
fait plier la légende d'OEdipe Roi et d'Antigone devant les inté- 
rêts sacrés de la patrie. 

A côté d'OEdipe vieilli, accablé, Sophocle a placé Antigone, ce 
modèle accompli de la piété filiale, de la tendresse fraternelle, du 
courage simple, de la perfection qui s'ignore. On connaissait les 
ancêtres des héros empruntés aux légendes des Pélopides et des 
Labdacides ; Antigone est née de l'âme du poète comme la sa- 
gesse de la tête d'un dieu. Pour l'apprécier à sa grandeur, traver- 
sons à la hâte Je milieu où se meuvent les personnages de l'épopée 
ou du drame, et voyons quel était l'état moral de la femme dans 

(1) Voir la Revue des Cours et Conférences du 18 novembre 1897. " * 



G. MlCHAUT. 



Œdipe à Colone (i) 



(Suite et fin.) 




86 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



la société grecque. Ainsi, je ne m'écarterai pas de mon sujet ; le 
contraste entre la réalité et l'idéal rêvé par Sophocle appuiera d'ar- 
guments nouveaux l'idée que je me fais à'Œdipe à Colone. 

Dans Y Iliade et YOdyssée, si Ton en excepte les déesses, les por- 
traits de femme sont rares. 

Àndromaque apparaît comme une épouse passionnée et une 
mère tendre ; mais, n'écoutant que ses alarmes, elle méconnaît 
son devoir quand elle supplie Hector d'abandonner les défenseurs 
de Troie et de se dérober au péril. 

Hécube, femme de Priam, mère de tant de princes belliqueux, 
ne montre pas une âme plus haute que sa belle-fille. Elle aussi 
conjure Hector de combattre du haut des remparts et de fuir les 
coups d'Achille. 

S'agit-il d'Hélène dont la beauté alluma la guerre de Troie ? Il 
faut le génie d'Homère pour transformer l'épouse de Ménélas en 
un personnage épique. Je sais bien que, touchée de repentir, 
elle gémit sur les maux qu'elle a causés. Plus tard, réconciliée 
avec un mari débonnaire, elle reprend sa place au foyer domes- 
tique et l'occupe avec tant de charme que Ménélas se déclare 
satisfait de son sort et rejette sur les dieux les fautes de sa femme. 
On pourrait sans mauvaise grâce se montrer moins royaliste que- 
le roi. D'autant qu'Hélène a longtemps bercé ses remords en son- 
geant que la ruine de Troie lui assurerait l'immortalité parmi les 
hommes. 

A Nausicaa, la charmante fille du roi des Phéaciens, les Musea 
ont donné une voix harmonieuse ; ses mains délicates savent gui- 
der un char sur la route poudreuse et modérer l'ardeur des cour- 
siers rapides. Nulle ne blanchit mieux à la fontaine les beaux vê- 
tements que son père et ses frères porteront aux grandes as- 
semblées. Elle est la grâce naïve, la simplicité ingénue, et pour- 
tant, quand elle aperçoit Ulysse sortant des flots, elle l'attend- 
calme, en fille de roi, tandis que ses compagnes fuient épouvan- 
tées. Mais n 'est-elle pas un peu dissimulée avec son père, un peu 
pressée d'épouser l'étranger s'il consent à devenir le gendre d'Al- 
cinoûs, un peu étourdie comme il convient à son âge ? Les années 
y remédieront. 

Tout autre, en effet, apparaît sa mère, Areté, la femme honorée 
de son mari, respectée de ses enfants, de ses serviteurs, de son 
peuple, celle qu'on salue à haute voix quand elle sort dans la ville, 
celle à qui le chef de la famille reconnaît le droit d'accorder ou de 
refuser l'hospitalité : 

« Dès que tu auras franchi le seuil du vestibule, dit Nausicaa, 
s'adressant à Ulysse, traverse d'un pas rapide la grande salle et 




ŒDIPE A COLONS 



87 



va trouver ma mère assise auprès de l'âtre, à l'ardeur du feu ; 
elle tourne le fuseau de laine pourprée d'un aspect merveilleux ; 
elle s'appuie sur une colonne, ses femmes l'entourent et à ses 
côtés s'asseoit mon père pour boire du vin comme un immortel. 
Sans t'arrêter devant lui, étends les bras et embrasse les genoux 
de ma mère, afin que tu goûtes promptcment et plein d'allégresse 
l'instant désiré du retour. Si loin que tu doives aller, si ma mère 
en son âme t'est favorable, tu peux espérer revoir les tiens, ta 
superbe demeure et les champs de ta patrie. » 

Enfin voici Pénélope, l'épouse prudente, fidèle, réfléchie. Pen- 
dant vingt ans elle espère Ulysse, elle pleure son absence. Elle est 
vraiment grande lorsqu'elle défend Télémaque contre les préten- 
dants. Avec quelle fermeté elle leur dispute l'héritage de l'orphe- 
lin ! Mais pourquoi grossir le trésor de la famille avec les présents 
sollicités de chacun d'eux? Ulysse a fait une trop bonne élève. 

Une princesse craintive, une souveraine accablée par le malheur, 
une épouse coupable, une vierge belle comme Diane, une mère de 
famille modèle, une femme fidèle mais indélicate et rusée, telles 
sont les mortelles peintes par Homère. Si, à leurs côtés, on place 
les héroïnes tragiques : Clytemnestre, Atossa, Cassandre, si Ton 
ouvre même les portes mal closes des gynécées divins, on ren- 
contre le même mélange de vertus passives et de qualités sans 
relief, mêlées à des défauts et même à des vices. Et pourtant, 
toutes ces femmes sont choisies dans un monde d'exception, dans 
le monde des princes et des dieux modelés à l'image des princes. 
Toutes occupent dans la famille une situation considérable, s'as- 
soient à la table du maître, assistent aux assemblées, prennent 
part aux délibérations. 

Combien était différente la condition des femmes, à l'époque 
homérique, dans les classes inférieures ! Que pèsent les captives 
aux mains des chefs de guerre, fussent-elles de race souveraine 
ou sacerdotale? Ballottées entre Achille et Agamemnon, elles leur 
sont moins précieuses que le butin amoncelé au fond des navires. 

En effet, plus on se rapproche de la barbarie, plus on constate 
que la femme de condition moyenne souffre de son infériorité 
physique. Les seules exceptions se produisent au cours des pé- 
riodes critiques, quand la tribu, la famille ou la nation en danger 
font appel à toutes les forces, ne négligent aucun moyen de salut. 
Alors apparaissent quelques météores. Vienne une période plus 
calme, plus policée, et il se produit un état d'équilibre. Les faibles, 
quelle que soit leur condition, sont protégés par les lois, mais 
l'organisme social, complet, réglé, repousse les rouages d'excep- 
tion. Sapho oublie ses chants, Corinne distend les cordes de sa 




88 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



lyre. Myrtis et Praxilla délaissent les Muses, Télésilla elle-même 
dédaigne les travaux d'Arès. Artémise, reine de Carie, est la der- 
nière héroïne dont fassent mention les annales de la Grèce. Dés- 
ormais tout s'efface dans l'ombre du gynécée propice au repos. 
Il ne s'en évade que des courtisanes à la triste renommée, auprès 
de laquelle l'oubli est une gloire et un bienfait. 

Le gynécée, cette prison déguisée où les Athéniennes trouvaient 
le bien -être et l'aisance de la vie, transforma bientôt leur état 
moral comme se modifie, sous l'influence de l'obscurité, l'état 
physique des plantes nées au soleil. La faiblesse de la femme 
s'accrut, se généralisa. La recluse perdit ses qualités natives 
son intelligence se borna comme son horizon. Il n'y eut plus entre 
elle et son époux un échange d'idées ; l'homme déserta son foyer 
pour la maison de la courtisane. Alors, sentant décliner ses forces, 
jalouse de sa rivale, l'Athénienne — c'est toujours d'elle que je 
parle — lui emprunta ses armes de combat, tour à tour louées 
ou détestées : le désir exagéré de plaire, l'habitude de ruser, 
l'art de farder la vérité, l'étalage d'une certaine lâcheté. Je n'in- 
sisterai pas davantage, craignant de dévoiler les tableaux laissés 
par les contemporains. A ce régime, la famille grecque périt et, 
la famille morte, l'État ne dura guère. Faut-il faire un crime à 
l'Athénienne de cette ruine ? Ce serait une injustice. Faible, elle 
avait subi la loi des forts. 

« Les dieux, a dit Homère, enlèvent à la créature la moitié de 
sa vertu le jour où ils la font esclave . • 

Puis, il s'agit d'une transformation qui se produit également 
chez l'homme, avec le désœuvrement, l'inactivité, le goût exces- 
sif delà parure, l'habitude du luxe et des moyens plus factices 
encore. 

Rappelez-vous cette conversation rapportée par Hérodote, où 
Cyrus, s'adressantàCrésus devenu son ami, se plaint des difficul- 
tés qu'il éprouve à dompter les Lydiens toujours en révolte. 

« Donne-leur de l'or, des bijoux, de longues robes, et de ces 
hommes tu auras bientôt fait des femmes », répond Crésus. 

« Le conseil fut suivi, ajoute l'historien, et désormais les Lydiens 
ne furent plus renommés que pour leurmollesse et leur poltronne- 
rie. » 

Préférez-vous un exemple moins ancien ? Je l'emprunterai à 
Plutarque. Si on l'en croit, les acteurs qui jouaient dans la tra- 
gédie les rôles de femmes, à ne songer qu'à leur coiffure et à 
leurs bijoux,àne8'occuper que de leurs toilettes, devenaient aussi 
futiles et aussi vains que leurs modèles et faisaient par leurs 
caprices le désespoir de l'auteur et du chorège. 




ŒDIPE A COLONE 



89 



Cet abaissement moral de la femme grecque eut pour contre- 
partie le mépris parfois bienveillant, parfois brutal, des hommes, 
que Ton constate, à cette époque, dans la Hellade entière, sauf 
à Sparte pourtant où régnaient d'autres mœurs. 

Déjà en 693, Simonide d'Amorgos avait choisi ses contempo- 
raines comme objets de ses satires, et les avait classées en dix 
espèces différentes représentées par autant d'animaux. Pour une 
femme qui tient de l'abeille, il en est neuf qui procèdent de bêtes 
ignobles ou nuisibles, dit-il. 

Eschyle, le grand Eschyle, — j'ai beaucoup de peine à en con- 
venir, — enchérit encore sur Simonide. Non content de dénigrer 
les Thébaines par la bouche d'Ëtéocle et de les déclarer des 
êtres néfastes, il prétend prouver que la femme nuit à la propa- 
gation de l'espèce humaine, et que, si elle ne s'en mêlait point, 
les choses n'en iraient que mieux. 

« Voyez plutôt cette fille de l'Olympien Zeus, s'écrie-t-il triom- 
phant ; elle n'a pas été portée dans le sein ténébreux d'une mère... 
Néanmoins, quelle déesse eût pu donner un pareil enfant ! » 

Euripide, dont les œuvres sont antérieures à Œdipe à Colone, 
est encore plus insultant. 

Enfin, qu'on lise dans YÉconomique la description de cette 
jeune épouse qu'un mari modèle se contente d'élever au rôle de 
ménagère, sans songer que la femme a un esprit capable de cul- 
ture et curieux de plaisirs délicats, et l'on aura la juste idée 
que les hommes les mieux intentionnés se faisaient de leur com- 
pagne. 

Au milieu de ce concert de malédictions, quelques plaintes 
s'élevaient pourtant, bientôt étouffées ou perdues. 
Quelle tristesse dans cet aveu de Térée : 

« Souvent, quand j'ai pensé à notre destinée, à nous, femmes, 
j'ai senti le peu que nous sommes. Dans notre enfance nous 
vivons, il est vrai, une vie douce ; n'est-ce pas un charme que 
d'ignorer ?... Mais quand une nuit a serré le lien de notre vie, 
il faut louer notre sort et dire qu'il est bon. » 

« Je sais trop bien que la vie de la femme n'est que douleur 
et infortune. Je sais que je dois souffrir.,. », ajoute Déjanire au 
début d'une longue lamentation. 

Cette plainte dénote un esprit bien nouveau chez l'auteur des 
Trachiniennes . 

Assez de héros ont été célébrés par la muse épique ou la lyre 
de Pindare et d'Eschyle. Sophocle à qui tout sourit dans la vie, 
Sophocle qui est beau, riche, honoré, aimé des hommes, protégé 
des dieux, dont chacun loue la douceur et l'aménité, Sophocle 




90 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



s'élève au-dessus des préjugés de son temps et prend la défense 
des faibles, de la femme dont la condition détonne au milieu de la 
Grèce artistique et littéraire. 
Ainsi du reste le comprit l'antiquité. 

Une épigramme de Dioscoride place sur le tombeau de Sopho- 
cle une statue de Dionysios tenant un masque de femme à la 
main. 

— Quelle est cette femme ? demande un passant. 

— Électre ou Antigone, tu peux choisir, répond le dieu. Toutes 
deux sont les chefs-d'œuvre de leur auteur. 

Cette tendance générale à réhabiliter les faibles se manifeste 
dans la tragédie Antigone. Elle s'accuse dans Philoctète com- 
posé en 409, la date est à retenir, c'est-à-dire peu d'années avant 
Œdipe à Colone et sous l'impression que faisaient éprouver à 
une âme noble la désastreuse campagne de Sicile et l'occupation 
du territoire par les troupes lacédémoniennes. 

Auprès d'Ulysse fourbe, astucieux, mandataire des chels de 
guerre assemblés sous les murs de Troie, Sophocle place Néop- 
tolème, encore dans la verte saison, mais loyal et courageux 
comme il convient au fils d'Achille. En vain le roi d'Ithaque essaye 
de représenter à son jeune compagnon qu'il est beau de réussir, 
qu^nsuite on redevient juste ; en vain il essaye de Tintimider 
faute de le convaincre. L'enfant, éclairé par sa conscience, brave 
le représentant de la Grèce et, en dépit de sa faiblesse physi- 
que, sans autre appui que sa droiture, déjoue une entreprise 
odieuse. 

« Quand il s'agit de la justice, le faible l'emporte sur le fort. » 
Celte maxime qui est la raison et la morale de Philoctète, Sopho- 
cle la proclame dans Œdipe à Colone , par la bouche des prota- 
gonistes. 

Mais je me ferai mieux comprendre si je montre tour à tour 
Antigone dans le drame qui a pris son nom, ensuite dans Œdipe 
à Colone, et si j'indique les traits communs et les caractères diffé- 
rents qu'offre cette admirable figure, suivant qu'on la considère 
sous l'un ou l'autre aspect. 

La première et la plus ancienne de ces tragédies nous présente 
la fille d'QEdipe destinée aux joies de ce monde, à la gloire de 
régner sur Thèbes auprès d'un époux chéri, et préférant braver 
les ordres de Créon et risquer sa vie qu'abandonner aux vautours 
et aux chiens le corps de Polynice. Par deux fois, elle lui rend 
ces honneurs funèbres qui assurent le repos de l'âme. En face de 
Créon, elle ne craint pas de revendiquer la responsabilité de son 
acte et de proclamer hautement que les lois non écrites, mais 




OEDIPtt A COLONE 



9t 



imprescriptibles, émanées des dieux, ne doivent pas fle'chir devant 
les volontés d'un mortel. L'héroïne a parlé ; la femme apparaît. 
Au moment d'entrer dans la tombe où Ton va l'enfermer vivante, 
elle tremble, elle implore la pitié à défaut de la justice. Elle aussi 
doute des dieux. Quel secours attendre du ciel lorsque sa piété 
lui vaut le châtiment des impies? Celte défaillance prouve l'im- 
mensité de l'effort accompli par un être faible et jeune. Cette 
concession faite à la nature, Antigone s'en remet au maître de 
sa destinée et marche sans hésiter vers la tombe béante. 

L'Antigone d' Œdipe à Colone a partagé l'exil de son père. 
Depuis que l'âge a fortifié son corps, elle a erré tristement avec 
lui, n'a cessé de le conduire, marchant pieds nus à travers la 
lande sauvage, exposée aux intempéries, demandant peu, obtenant 
moins qu'elle ne demande, toujours vaillante, toujours charitable 
au vieillard. Malgré ses souffrances, elle préfère à la vie paisible 
qu'elle trouverait dans le palais de Thèbes, le soin de veiller sur 
son père. Elle le guide, l'assiste, le défend contre les Coloniates 
qui prétendent le chasser, contre lui-même si elle prévoit une 
explosion de sa colère. Comme elle sait joindre les raisonnements 
aux prières quand elle veut le décider à recevoir Polynice ! 

« Ne lui rends pas le mal pour le mal, dit-elle : ce serait te 
frapper toi-même. » 

Admirable précepte qu'Athènes déchirée par les factions ne 
pratiquait guère ! 

L'héroïque sœur de Polynice, la vierge au cœur viril, à l'âme 
inflexible et hautaine, s'est adoucie sans perdre aucune de ses 
vertus et apparaît maternelle à l'égard de ce père que l'infir- 
mité a rendu son enfant. Ainsi s'explique l'infinie tendresse du 
vieillard pour cette fille devenue Pobjet de ses prédilections ; ainsi 
se préparent les justes louanges qui contràstent avec les malé- 
dictions dont il accable ses fils ingrats. 

Et maintenant que nous avons atteint la cime où Sophocle 
place la radieuse figure d'Antigone, mesurez l'espace immense 
qui sépare l'Athénienne que je vous ai dépeinte de cette fille 
d'OEdipe qui égale les héros par le courage et les surpasse par le 
dévouement ! Mais, en gravissant le sommet où nous conduit le 
poète, gardons-nous du vertige. Ne croyez pas qu'en opposant 
sans cesse les vertus des filles aux crimes des fils, il ait voulu 
élever la femme au-dessus de l'homme. 

Certes, son cœur le porte à compatir à toutes les souffrances, 
il déteste l'injustice, il maudit l'oppression. Mais y eut-il jamais 
objet plus digne de sa pitié que la patrie gémissante, meurtrie 1 
Alors il offre aux méditations des Athéniens l'exemple d'OEdipe 



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REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



pardonné et dWntigone en qui s'incarnent la sagesse et la charité. 
Sous le voile transparent de la fiction tragique il convie les Athé- 
niens à l'oubli de leurs torts réciproques, il leur montre le salut 
dans l'expiation de leurs fautes, et leur promet en échange l'aide 
des dieux protecteurs. Puis, il exalte Antigone, — une femme, — 
auprès d'Étéocle et de Polynice ; Œdipe, — un vieillard, — en 
face de Créon, comme il a exalté Néoptolème, — un enfant — 
devant Ulysse. Parce que la glorification de ces faibles, c'est la 
glorification de la patrie affaiblie, blessée dans son orgueil, meur- 
trie dans sa chair en face de l'ennemi hautain et triomphant, 
enivré de son succès. Elle est une consolation après les enseigne- 
ments et les promesses, elle est le cantique des faibles, elle consa- 
cre la supériorité de l'âme sur la force brutale. 

Ce dessein s'accentue encore à propos du rapt d' Antigone e 
d'Ismène et d'une poursuite qui ne devrait donner lieu à aucune 
crainte. Le chœur, interprète fidèle du sentiment du poète, exa- 
gère l'anxiété que lui cause la lutte engagée entre la garde nom- 
breuse de Thésée et la petite escorte de faréon. Il la prévoit terri- 
ble ; il redoute une issue fatale. Alors il élève ses regards vers les 
dieux et leur recommande les faibles et les opprimés. 

Dans cet appel désespéré à la justice du ciel, dans ces prière 
suprêmes en faveur d'Antigone et d'Ismène, entendez toujours 
laprière en faveur d'Athènes vaincue. Le cri de la mère au che- 
vet de son fils en péril de mort n'est pas plus déchirant. 

Pour ses intentions, pour les pensées de miséricorde et les 
préceptes de morale contenus dans la dernière œuvre de Sopho- 
cle, j'aime à placer Œdipe à Colone parmi ces manifestations de 
l'esprit humain qui permettent de croire que l'ange déchu se 
souvient d'une autre patrie. 

Athènes rendit un culte à Sophocle, lui éleva un sanctuaire 
où elle lui offrait des sacrifices annuels comme aux plus grands 
des héros. Athènes savait qu'ils viennent de haut les cœurs fidèles 
à l'heure de l'orage, les cœurs ouverts à la pitié et débordants 
d'espérance quand la tourmente est déchaînée. 



Jane Dieulafoy. 




PROGRAMME DbS AUTEUKS 



93 



Programme des Auteurs 



LICENCE ÈS LETTRES 



UNIVERSITÉ DE PARIS 



lo Textes d'explication pour une période de deux années à partir du 
1" juillet 1898. 



Homère: Odyssée, chant XXIII. 
Euripide : Bacchantes, 1-775. 
Aristophane : Chevaliers, 1-610. 
Hérondas : Mimes, III (AiodtaxaXo;). 
Hérodote : VIII, 49-99. 
Thucydide : L'ivre I, 66-87. 
Platon : République, livre I, chap. i-xv. 
Démosthène : Contre Midias, §§ 1-127. 



Piaute : Aululaire . 

Lucrèce: De Natura rerum, liv. VI, du vers 96 « Principio tonitru... » 
jusqu'à 702, et du vers 906 « Quod super est ... » jusqu'à la fin. 
Virgile ; Bucoliques ; — Enéide, chant X. 
Stace : Silves, livre I, 1-5. 

César: De Bello Gallico, livre VII, chap. lxih jusqu'à la fin. 
Salluste : Jugurtha. 

Gicéron : 5 e Philippique ; — De Finibus, liv. I. 
Tacite : Germanie. 



Du Bellay : Défense et illustration de la langue française . 
Ronsard : Hymnes (pages 296-309, édit. Becq de Fouquières) ; — 
Poésies (pages 310-332, ibid.) ; — Discours (pages 352-380, ibid.). 
Corneille : Sertorius ; — Discours. 
Molière : Le Bourgeois gentilhomme ; — Amphitryon. 
La Fontaine: Fables, livre VI . 
Boileau : Satire IX ; — Epître à Racine. 
Bossuet : Sermon sur V ambition. 
La Bruyère : De l'Homme. 
Voltaire : Tancrède. 

Pascal : Pensées, art. VII- VIII (édit. Havet). 
J.-J. Rousseau : Lettre à d'Alembert. 

Chateaubriand : Mémoires d'Outre-Tombe, l* r vol., p. 1-285, jusqu'à 
l'année 1789 (réédition Garnier). 



Auteurs grecs. 



Autenrs latins. 



Auteurs français. 





94 



KEVUE DES COUUS ET CONFÉRENCES 



Auteurs allemands. 

Lessing : Natlian der Weise. 

Gœthe : Faust, erster Theil : Prolog im Himmel (erste, zweite, dritte, 
vierte Scène) ; — Wahrheit und Dichtung, liv. 12-15. 
Schiller : Wallenstein*s Lager. 
Heine : Die romantische Schule, zweites Buch. 
Heinrich von Kleist : Michael Kohlhaas. 

Choix de poésies lyriques allemandes du xviiie et du xixe siècles, de 
la page 117 à la page 231 (Recueil de Eude). 

Le xix- siècle en Allemagne : Extraits des philosophes, historiens, etc., 
du xix e siècle (Recueil de L. Weill). 

Auteurs anglais. 

Shakspeare : The Merry Wives of Windsor, actes II, III, IV. 

Beaumont et Fletcher : Philaster. 

Milton : Paradise Lost, book V. 

Dryden : Absalom and Achitophel Ut part ; — Mac Flecknoe ; — 
Alexander's Feast. 

Burke : The Two Speeches on America. • 

Gray : Choix de poésies (édit. E. Legouis). 

Thackeray : Henry Esmond,.book II, book III. 

Matthew Arnold: Essays on Criticism (Second Séries): TheStudy of 
Poetry, Wordsworth, Byron. 

2o Matières à option 

Licence avec mention : Lettres. 
Examen écrit. 

Grammaire grecque. 
Grammaire latine. 
Métrique ancienne. 

Grammaire française du moyen âge et moderne. 
Littératures grecque, latine" française, sujet tiré d'un des auteurs ins- 
crits au programme. 
Grammaire comparée du grec et du latin. 
Grammaire historique du grec. 
Grammaire historique du latin. 
Vers latins. 

Examen oral. 
Les mêmes matières que ci-dessus et, en outre : 
Histoire de la littérature grecque. 
Histoire de la littérature latine. 
Histoire de la littérature française. 
Institutions grecques. 
Institutions romaines. 
Archéologie. 



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PrtOGKAMMK DES AUTEURS 



95 



Epigraphie grecque. 

Epigraphie romaine. . 
Paléographie classique. 

Une des langues et littératures romanes (oïl, oc, italien, espagnol). 
Une des langues et littératures germaniques (allemand, anglais). 
Une des langues et littératures indo-européennes ou sémitiques. 
Grammaire comparée. 
Art du moyen âge et moderne. 

Licence avec mention : Philosophie. 
Examen oral. 

Une interrogation au choix : 
Pédagogie. 

Une partie spéciale de la philosophie. 

Une des sciences qui se rattachent à la philosophie. 

Une période déterminée de l'histoire de la philosophie. 

Licence avec mention : Histoire. 
Examen oral. 

Archéologie. 

Histoire de la géographie et géographie ancienne. 

Art du moyen âge et moderne. 

Epigraphie. 

Paléographie. 

Bibliographie générale. 

Une des langues et littératures romanes. 

Une des langues et littératures germaniques. 

Une des langues et littératures orientales. 

Histoire du droit privé. 

Géographie physique. 

Géographie coloniale. 

Une des sciences naturelles se rattachant à la géographie. 

Licence avec mention ; Langues vivantes^ 

Histoire de la littérature allemande ou anglaise. 

Histoire de la langue allemande ou anglaise. 

Philosophie allemande ou anglaise. 

Histoire de la civilisation allemande ou anglaise. 

Espagnol. 

Italien. 

Ancien français. 
Grammaire comparée. 

(A suivre) 



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96 



KEVUE DES COURS KT CONFÉHENCES 



Plan de dissertation 



LICENCE ÈS-LETTRES. 



Discuter ce jugement de Sainte-Beuve (Cours du Lundi, vu, 
p. 519) : Notre véritable Homère, V Homère des Français, qui le 
croirait? c'est La Fontaine. 

Remarques préliminaires. — Le jugement de Sainte-Beuve a 
une tournure paradoxale. Il l'émet dans une étude où, à propos de 
La Fontaine, il parle de l'esprit français et cherche à le définir. Ce 
travail est repris d'une façon plus dogmatique par Taine dans la 
première partie de La Fontaine et ses Fables. 

La race française habite un pays moyen, bien équilibré où les 
extrêmes se rencontrent et se concilient. Ce qui donne son carac- 
tère au pays, ce sont les grandes vallées de ses fleuves qui rendent 
les communications faciles. La race est sociable, railleuse ; elle 
aime par-dessus tout la mesure, la finesse, la proportion. La Fon- 
taine a été le plus fidèle représentant de l'esprit de cette race, 
comme Homère Ta été de l'esprit grec. 



I. — Homère, c'est la poésie universelle, la source de toute 
poésie, mais c'est aussi et surtout la poésie du Grec. 

II. — Brève analyse des sentiments et des idées qui se rencon- 
trent dans Homère, sur la société, sur les sentiments humains en 
général et sur les sentiments des Grecs en particulier : instinct 
de bravoure pratique ; sentiment de raison jusque dans les pas- 
sions les plus vives du cœur humain. Exemple : dans l'amour : 
Achille à qui l'on ravit Briséis ne fait pas la guerre à Agamem- 
non, il se retire simplement sous sa tente ; dans le courage : les 
héros n'hésitent pas à fuir quand il y a avantage à le faire, quand 
la résistance est impossible. 

III. — Il y a un poème où Homère a peint à merveille la race 
grecque, c'est VOdyssée où Ulysse représente non seulement le 
Grec des temps héroïques, mais celui de tous les temps, tel qu'on 
le retrouve dans l'histoire. 

IV. — Chez La Fontaine on retrouve la même variété, la même 
unité que chez le poète grec. Race, gouvernement, roi, peuple 
sont dépeints chez lui par des traits définitifs et permanents. 

V. — L'esprit national, c'est la raillerie, la finesse, le bon sens, 
les sentiments moyens; et tout cela se manifeste chez La Fontaine. 

Conclusion. — La race grecque et la race française, malgré 
leurs différences, ont trouvé chacune un poète qui a su rendre 
leur génie dans toute sa complexité : Homère pour les Grecs, La 
Fontaine pour les Français. 



Plan. 



Le gérant : E. Fromantin. 



POITIERS. — SOC. FRANÇ. D'iMPH. ET DE LIBR. (OUDIN ET C le ). 




dont nous sténographions la parole, nous ont du reste réservé d'une façon exclusive ce 
privilège ; quelques-uns même, et non des moins éminents, ont poussé l'obligeance à 
notre égard jusqu'à nous prêter gracieusement leur bienveillant concours ; — toute 
reproduction analogue à la nôtre ne serait donc qu'une vulgaire contrefaçon, désap- 
prouvée d'avance par les maîtres dont on aurait inévitablemeut travesti la pensée. 

Enfin, la Revue des Coure et Conférences est inditpentable ; — indispensable 
à tous ceux qui s'occupent de littérature, de philosophie, d'histoire, par goût ou par 
profession. Elle est indispensable aux élèves des lycées et collèges, des écoles nor- 
males, des écoles primaires supérieures et des établissements libres, qui préparent 
un examen quelconque, et qui peuvent ainsi suivre l'enseignement de leurs futurs 
examinateurs. Elle est indispensable aux élèves des Facultés et aux professeurs des 
collèges qui, licenciés ou agrégés de demain, trouvent dans la Revue, avec les 
cours auxquels, trop souvent, ils ne peuvent assister, une série de sujets de devoirs et 
de leçons orales, les mettant au courant de tout ce qui se fait à la Facolté. Elle est in- 
dispensable aux professeurs des lycées qui cherchent des documents pour leurs thèses 
de doctorat ou qui désirent seulement rester en relation intellectuelle avec leurs 
anciens maîtres. Elle est indispensable enfin à tous les gens du monde, fonctionnaires, 
magistrats, officiers, artistes, qui trouvent, dans la lecture de la Revue des Cours 
et Conférences, un délassement à la fois sérieux et agréable, qui les distrait de 
leurs travaux quotidiens, tout en les initiant au mouvement littéraire de notre temps. 

Comme par le passé, la Revue des Cours et Conférences publiera, cette année, 
les conférences faites au théâtre national de l'Odéon, et dont le programme, qui vient 
de paraître, semble des plus attrayants. Nous donnerons, de plus, les cours professés 
au Collège d- France et à la Sorbonne par MU. Gaston Boissier, Emile Boutroux. Alfred 
Croiset, Jules Martha, Brochard, Emile Faguet, Gustave Larroumet, Paul Guiraud, 
Charles Seignobos, Charles Dyob, George Lafaye, Gaston Deschamps, etc., etc. (ces noms 
suffisent, pensons-nous, pour rassurer nos lecteurs). Enfin, chaque semaine, nous publie- 
rons des sujets de devoirs et de compositions, des plans de dissertations et de leçons 
pour les candidats aux divers examens, des artioles bibliographiques, des programmes 
d'auteurs, etc., etc. 



M. J. H... à R. — Pendant toute l'année scolaire nous publierons des sujets et des 
plans de dissertations latines et françaises pour la licence et l'agrégation. 



TARIF DES CORRECTIONS DE COPIES 



Agrégation.— Dissertation latine ou française, thème et version ensemble, 
ou deux thèmes, ou deux versions 5 fr. 

Licence et certificats d'aptitude. — Dissertation latine ou française, thème 
et version ensemble, ou deux thèmes, ou deux versions 3 fr. 

Chaque copie, adrestée à la Rédaction, doit être accompagnée d'un mandat poste 
et d une bande de la Revue, car les abonnés seuls ont droit aux corrections de 
devoirs. 



CORRESPONDANCE 




SOCIÉTÉ FRANÇAISE D'IMPRIMERIE ET DE LIBRAIRIE 

/5, rue de Cluny. — PARIS 
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même. Un fort volume in-18 jésus, 12* édition, broché. 3 50 

Dix-Huitième Siècle : Etudes littéraires, par LE même. Un fort 

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Henrlk Ibsen et le Théâtre contemporain, par AUOU8TB 

Ehrhard. Un vol. in-18 jésus, broché. 3 50 

La Comédie au XVII* siècle, par Victor Fournel. Un volume 

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La Religion des Contemporains, par l'abbé Ol. Dblfoub. Un 

vol. in-18 jésus, broché {Nouveauté). S 50 



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Sixième Année (< n a***). 



N° 3 



2 Décembre 1897. 



Année Scolaire 1897-1898 



REVUE ms COURS 




-3 

CONFÉRENCES 

Honorée d'une souscription du Ministère de l'Instruction publique 

La Revue parait tous les Jeudis 

LE NUMÉRO : 60 CENTIMES 



Directeur : N. FILOZ 



SOMMAIRE 



La Fontaine fabuliste Emile Faguet 

Professeur à V Université de Paris. 

La religion des Germains, d'après Tacite Georges Lafaye 

Maître de conférences à l'I nivcrsUé de Paris. 

« l'Ecole des Femmes » et « l'Ecole des Maris ». Charles Dejob 

Maître de conférences à l'Université de Paris. 

Polybe Notice bibliographique 

{Agrégation.) 

Plan de dissertation française Licence ès lettres. 

Sujets de devoirs Agrégation et Licence 

Universités de Paris et de Clermont-Fcrrand. 

Sujets de compositions Licence ès lettres. 

Université de Itpnm's. 

Programmes d'acteurs Agrégations et Certificat 



PARIS 
SOCIÉTÉ FRANÇAISE D'IMPRIMERIE ET DE LIBRAIRIE 

13, RUE DE CLUNY, 13 
1897 



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SOCIÉTÉ FRANÇAISE D'IMPRIMERIE ET DE LIBRAIRIE 
Librairie LECÊNE & O, Éditeurs 

/5, r«e de Cluny, PARIS 

SIXIEME ANNÉE 



REVUE DES COURS 

ET 

CONFÉRENCES 

PUBLICATION HEBDOMADAIRE 



Paraissant le jeudi de chaque semaine, pendant li durée des Cours et Conférences 

( de Novembre a Ju Met ) . 
En une brochure de 48 pages de texte in-8* carré, souscouv. imprimée. 

/ France : 20 fr., payables IO francs 

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Le Numéro : 60 centimes 



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CHAQUE ANNÉE SE VEND SÉPARÉMENT 

La Première Année est épuisée. 



Après cinq années d'un succès qui n'a fait que s'affirmer en France et à l'étranger, 
nous allons reprendre la publication de notre très estimée Revue des Cours et 
Conférences : — estimée, disons-nous, et cela se comprend aisément. D'abord elle 
est unique en son genre; il n'existe point, i notre connaissance, de revue en Europe 
donnant un ensemble de cours aussi complet et aussi varié que celui que nous offrons 
chaque année à nos lecteurs, C'est avec le plus grand soin que nous choisissons, pour 
chaque Faculté, lettre?, philosophie, histoire, géographie, littérature étrangère, 
histoire de fart et du théâtre, les leçons les plus originales des maîtres éminents de 
nos Universités et les conférences les plus appréciées de nos orateurs parisiens. Nous 
n'hésitons même pas à passer la frontière et à recueillir dans les Universités des pays 
voisins ce qui peut y être dit et enseigné d'intéressant pour le public lettré auquel nous 
nous adressons. 

Da plus, la Revue des Cours et Conférences est à bon marché : il suffira, pour 
s'en convaincre, de réfléchir k ce que peuvent coûter, chaque semaine, la sténographie, 
la rédaction et l'impression de quarante-huit pages de texte, composées avec des 
caractères aussi serrés que ceux de la Revue. Sous ce rapport, comme sous tous les 
autres, nous ne craignons aucune concurrence : il est impossible de publier une pareille 
série de cours sérieusement rédigés, à des prix plut réduits. La plupart des professeurs, 



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SIXIÈME ANNÉE. (»'• SirU) 



N* 3 



2 DÉCEMBRE 1897. 



REVUE HEBDOMADAIRE 



COURS ET CONJÉREN CES 

DmE^m : N. FILOZ ^ / 



La Fontaine fabuliste 

Cours de M. EMILE FAGUET 

Professeur à l'Université de Paris 



II ne me reste plus qu'à étudier La Fontaine comme fabuliste. 

II est trè3 naturel que, se sentant doué pour la poésie, La Fon- 
taine ait essayé d'écrire au xvu e siècle des pièces de théâtre : 
c'était la mode du temps. Il est très naturel aussi qu'il ait fait 
quelques élégies ; car l'élégie, encore quelle ait ses époques, ne 
cesse jamais d'être goûtée, parce qu'elle permet aux geus amou- 
reux d'exprimer leurs sentiments, en vers ou en prose. De même 
il est encore assez naturel qu'il ait écrit des contes, car le fait de 
raconter des histoires plus ou moins amusantes ou licencieuses 
a toujours été assez en usage. Pour la fable, c'est autre chose. 
Depuis La Fontaine, malheureusement, il n'y a pas eu une période 
de vingt années qui n'ait produit son fabuliste ; mais, avant lui, 
rien n'était plus rare. Qu'est-ce donc qui Ta amené à écrire des 
fables ?... Au fond, je n'en sais rien. 

Ce que Ton peut affirmer toutefois, c'est que la fable n'était pas 
un genre à, la mode au moment où La Fontaine s'est avisé de 
mettre en vers ses rêveries ou ses pensées. Voilà probablement le 
premier mobile très léger qui pousse le poète dans une certaine 
voie; puis d'autres motifs se rencontrent pour l'y engager davan- 
tage. Je crois cela non pas seulement, comme dit un personnage 
de Molière, parce que je le crois, mais parce que La Fontaine 
nous dit lui-même : « La fable a bien été suivie par quelques 
modernes, mais (voyez ce qu'il ajoute) lorsque nos gens y ont 

7 



98 



REVUE DBS COURS ET CONFÉRENCES 



travaillé (« nos gens » veut dire les Français), la langue était si 
différente de ce qu'elle est, qu'on ne les doit considérer que 
comme étrangers. Cela ne m'a point détourné de mon entre- 
prise; au contraire, je me suis flatté de l'espérance que, si je ne 
courais dans cette carrière avec succès, on me donnerait au moins 
la gloire de l'avoir ouverte. » Il a donc le sentiment qu'il ouvre 
une voie et qu'il est en face d'une place à prendre, puisque, depuis 
le xvi« siècle, on ne s'est guère occupé de ce genre. Ce qu'il y a 
de curieux, c'est qu'il se trompe ; on a écrit beaucoup de fables 
au commencement du xvip siècle jusque vers 1630, sans succès, il 
est vrai, et sans talent. La génération suivante oublia complète- 
ment et très justement ces auteurs. Nous sommes malheureuse- 
ment revenus de cette salutaire ignorance ; nous connaissons dans 
la littérature française avec les grands noms, les secondaires, les 
ternaires et même les quaternaires, La Fontaine les ignorait ; il 
ne songeait qu'aux poètes du moyen âge et croyait la place libre 
dans son siècle. 

Il a été confirmé dans la voie où il était par toutes les raisons 
suivantes : d'abord, il a vite senti que dans la fable il serait plus 
à l'aise qu'ailleurs, étant donné son caractère de causeur ; elle 
offrait cet avantage de n'avoir pas de règles fixes. Phèdre et Esope 
ont fait des apologues ; quelques modernes les ont suivis ; mais 
il ne s'est pas trouvé de législateur comme Malherbe pour leur 
prescrire des lois immuables, ainsi qu'aux auteurs de tragédies ou 
de comédies. Sans doute, il s'est bien rencontré de doctes cri- 
tiques qui ont cherché à leur en imposer ; mais ils n'avaient pas 
une autorité suffisamment établie. 

Ensuite, notre poètea pu s'apercevoir assez facilement que, dans 
cette forme un peu flottante, il pouvait donner libre jeu à ses ins- 
tincts de satirique, lesquels ne sont, il est vrai, ni très violents, 
ni très nombreux ; mais au moins pouvait-il railler, d'un ton 
léger, tous les travers de son siècle et même les travers de l'hu- 
manité. La possibilité d'une satire indulgente et non compromet- 
tante, telle qu'il aimait à la faire, voilà une nouvelle raison pour 
lui d'avoir choisi ce genre. 

Il a vu aussi qu'il pouvait y mettre son grand sentiment de la 
nature plus qu'ailleurs. A la vérité, la fable, telle qu'on l'avait 
comprise jusqu'à lui, n'offrait aucune place au sentiment et à la 
peinture de la nature. On n'avait pas pris l'habitude de mettre 
les animaux qu'on faisait parler et agir dans un certain milieu, 
dans une sorte d'atmosphère, qui leur fût propre, dans un paysage 
qui leur convînt. Lui, il a bien vu que la fable admettait et même 
comportait une sorte d'arrière-plan de décor, et que c'était à 




LA FONTAINE FABULISTE 



tort qu'on n'y avait pas pris garde jusque-là. Tout ce qu'on a 
appelé le naturalisme de La Fontaine, et particulièrement son 
goût pour le pittoresque, pouvait très bien avoir sa place dans 



Enfin, — c'est encore un point de vuequi n'est pas complètement 
arbitraire, — lui qui aime le simple jusqu'à une certaine popula- 
rité, qui ne recule pas devant l'expression propre, technique ou 
plébéienne, nepouvaitque là se servir de la langue à la fois la plus 
élevée, la plus brillante et la plus poétique quand il lui en pren- 
drait envie, et de la plus populaire aussi quand viendrait l'occa- 
sion. Il pouvait nous parler de la « bique allant remplir sa traî- 
nante mamelle » ou fermant sa porte « au loquet », d'une « vieille 
an jupon crasseux et détestable », du cheval lançant une « péta- 
rade ». Ceci Ta, sinon poussé du côté delà fable, du moins retenu 
à elle, quand il s'y fut adonné. 

En tout cas, ce genre lui a rendu un service émiuent. La Fon- 
taine n'avait qu'un défaut, assez gros : il était bavard. Partout 
ailleurs que dans ses fables il /mérite ce reproche. On a pu voir, 
parce que j'ai lu de ses contes et de tous ses autres poèmes, qu'il 
ne se presse pas ; il est flâneur, il aime à prendre le plus long 
partout. Encore que la fable n'eût pas de règles très rigoureuse- 
ment tracées, cependant elle en avait au moins une assez im- 
périeuse : c'était d'être brève. Pourquoi ? Parce que les exemples 
des anciens étaient là ; parce qu'Esope, Phèdre, Aviénus, Babrias 
sont brefs. C'est si vrai que cela inquiète beaucoup le bon La 
Fontaine. Ici, nous sommes sur un terrain sûr; le plus grand 
souci de notre poète, on le voit par les premiers mots de sa pre- 
mière préface, c'est la brièveté : 

« L'indulgence que Ton a eue pour quelques-unes de mes fables 
me donne lieu d'espérer la même grâce pour ce recueil. Ce n'est 
pas qu'un des maîtres de notre éloquence n'ait désapprouvé le 
dessein de les mettre en vers : il a cru que leur principal orne- 
ment est de n'en avoir aucun ; que d'ailleurs la contrainte de la 
poésie, jointe à la sévérité de notre langue, m'embarrasserait en 
beaucoup d'endroits, et banniraient de la plupart de ces récits la 
brièveté, qu'on peut fort bien appeler l'âme du conte, puisque sans 
elle il faut nécessairement qu'il languisse. » 

Un peu plus loin il dit encore : 

t 11 arrivera possible que mon travail fera naître à d'autres 
personnes l'envie de porter la chose plus loin. Tant s'en faut que 
cette matière soit épuisée, qu'il reste encore plus de fables à 
mettre en vers que je n'en ai mis. J'ai choisi véritablement les 
meilleures, c'est-à-dire celles qui m'ont semblé telles ; mais, 



la fable. 




100 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

outre que je puis m'être Irompé dans mon choix, il ne sera pas bien 
difficile de donner un autre tour à celles-là même que j'ai choisies; 
et si ce tour est moins long, il sera sans doute plus approuvé. » 

Evidemment cette idée le poursuit ; il sait que la fable doit être 
courte et il a peur de la faire trop longue. A mesure qu'il y réus- 
sit, il ne prend plus tant de précautions, et on peut remarquer que 
les fables courtes sont en plus grand nombre dans le premier 
recueil. Il en use dans la suite en véritable maître ; cependant le 
souci d'être bref lui est toujours resté, et il a été par là guéri de 
son défaut naturel, radicalement. Dans tous ses autres poèmes, 
le style est souvent charmant , il y a de la grâce, et le sens du 
pittoresque s'y trouve uni à ses autres qualités, mais jamais la 
brièveté : c'est ce qui fait le contraste si étonnant avec ses fables. 
Je crois donc que la fable a changé La Fontaine et l a changé en 
bien. 

Maintenant, qu'est-ce qu'une fable pour La Fontaine? Il a 
d'abord tâtonné, on le voit et à cette différence que j'indiquais 
des premières fables avec les autres, et aux hésitations évidentes 
de sa théorie. Cela est très intéressant à suivre. Il a exprimé suc- 
cessivement plusieurs idées générales relatives à la fable : une 
dans sa piéface,' 4 une autre dans son prologue, d'autres dans cer- 
taines fables qui commencent les livres I, III, V, IX. Voici d'abord 
la définition qu'il nous donne dans sa préface : 

« ... Et quant à l'exécution, le public en sera juge. On ne trou- 
vera pas ici l'élégance ni l'extrême brièveté qui rendent Phèdre 
recommandable : ce sont qualités au-dessus de ma portée. Gomme 
il m'était impossible de l'imiter en cela, j'ai cru qu'il fallait en 
récompense égayer l'ouvrage plus qu'il n'a fait. Non que je le 
blâme d'en être demeuré dans ces termes : la langue latine n'en 
demandait pas davantage ; et, si Ton y veut prendre garde, on 
reconnaîtra dans cet auteur le vrai caractère et le vrai génie de 
Térence. La simplicité est magnifique chez ces grands hommes : 
moi, qui n'ai pas les perfections du langage comme ils les ont eues 
(il était d'une modestie extraordinaire ; comme l'a dit Toppfer, 
il était assez naïf pour croire que Phèdre était son maître), je 
ne la puis élever à un si haut point. Il a donc fallu se récompenser 
d'ailleurs : c'est ce que j'ai fait avec d'autant plus de hardiesse, 
que Quintilien dit qu'on ne saurait trop égayer les narrations. » 
En résumé, dit-il, ce que je fais, c'est la fable ancienne avec des 
ornements en plus, consistant dans des réflexions et des remarques 
incidentes. 

Dans le prologue, ou Dédicace à Monseigneur le Dauphin, voici 
une autre définition : 



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LA FONTAINE FABULISTE 



101 



Je chante les héros dont Esope est le père, 

Troupe de qui l'histoire, encor que mensongère, 

Contient des vérités qui servent de leçons. 

Tout parle en mon ouvrage, et même les poissons. 

Ce qu'ils disent s'adresse à tous tant que nous sommes ; 

Je me sers d'animaux pour instruire les hommes. 



C'est-à-dire : je fais parler les bêtes, et j'espère, avec ces contes 
ainsi constitués, servir à l'instruction des hommes. 

Il y a encore, si Ton veut, une petite définition dans Ja première 
fable du livre second. 



Mais je ne me crois pas si chéri du Parnasse 
Que de savoir orner toutes ces fictions. 
On peut donner du lustre à leurs inventions. 
On le peut, je l'essaie ; un plus savant le fasse. 
Cependant jusqu'ici d'un langage nouveau 
J'ai fait parler le loup et répondre l'agneau ; 
J'ai passé plus avant : les arbres et les plantes 
Sont deveuus chez moi créatures parlantes. 
Qui ne prendrait ceci pour un enchantement ? 



Il s'aperçoit, non pas qu'il a précisément élargi le cadre du genre, 
mais du moins qu'il commence, après avoir écrit une vingtaine de 
fables, à l'avoir rempli. 

Dans la fable i du livre III, nous avons quelque chose de plus 
important et de plus précis. On y voit que La Fontaine se préoccupe 
de l'étendue du domaine de la fable, en mesure l'horizon et 
cherche à, en apercevoir les limites. 



L'invention des arts étant un droit d'atnesse, 
Nous devons l'apologue à l'ancienne Grèce : 
Mais ce champ ne se peut tellement moissonner 
Que les derniers venus n'y trouvent à glaner. 
La feinte est un pays plein de terres désertes ; 
Tous les jours nos auteurs y font des découvertes. 



La définition s'élargit : la fable peut atteindre les limites mêmes 
de la feinte, c'est-à-dire de l'œuvre d'imagination. 

Dans la fable i du livre V, il arrive à donner une définition 
complète et absolue du genre tel qu'il Ta compris : 



Enfin, si dans ces vers je ne plais et n'instruis, 

Il ne tient pas à moi ; c'est toujours quelque chose. 

Comme la force est un point 

Dont je ne me pique point, 
Je tâche d'y tourner le vice en ridicule. 
Ne pouvant l'attaquer avec des bras d'Hercule. 
C'est là tout mon talent ; je ne sais s'il suffit. 

Tantôt je peins en un récit 
La sotte vanité jointe avecque l'envie... 
J'oppose quelquefois, par une double image, 




102 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



Le vice à la vertu, la sottise au bon sens, 
Les agneaux aux loups ravissants, 

La mouche à la fourmi ; faisant de cet ouvrage 

Une ample comédie à cent actes divers, 
Et dont la scène est l'univers. 

Hommes, dieux, animaux, tout y fait quelque rôle ; 

Jupiter comaate un autre. 

Voilà donc l'apologue dans toute son étendue. Voilà son but : 
instruire et plaire ; tracer une peinture aussi complète que pos- 
sible de l'humanité sous les traits des animaux, et de tout cela 
faire une véritable comédie ; introduire là-dedans un intérêt dra- 
matique ; enfin, tourner le vice en ridicule et tâcher de le ruiner. 
Ajoutons à cela le passage assez curieux de la première fable du 
livre IX, dans lequel notre poète fait rénumération de tous les 
vices qu'il fustige. On se rappelle ce passage. 

L'idée que La Fontaine s'est formée de Ja fable a donc pro- 
gressé de moment en moment, de livre en livre. Il finit par s'aper- 
cevoir que ce qu'il fait est une sorte de peinture générale. Il ne 
faut pas dire comme Sainte-Beuve : La Fontaine est notre Ho- 
mère ; il n'a rien d'épique ; c'est là un mot joli, qui n'est pas abso- 
lument faux, mais qui n'est pas assez vrai. Je dirais plutôt que 
La Fontaine est un Horace mélangé d'un Sterne, c'est-à-dire un 
causeur, mélangé d'autre part d'un Térence, parce qu'il a l'instinct 
comique. En réunissant ces trois noms, on peut se faire une idée 
complète du genre de notre poète. 

En effet, je ne compte pas moins — (cette classification n'est 
que pour arriver à plus de précision dans ce qui suivra) — de huit 
genres de fables très différents dans ce petit volume de La Fon- 
taine. Je vois d'abord des contes ; j'en ai parlé. Je vois aussi de 
petits poèmes lyriques, ou au moins des chansons ; ensuite, des 
idylles dont les personnages sont des hommes ou, sous des traits 
d'animaux, des êtres presque humains. Je vois encore des 
discours, c'est-à-dire des dissertations sur un point ou un autre. 
Je vois des fables où il n'y a ni animaux, ni hommes : le Chêne et 
le Roseau, la Montagne qui accouche d'une Souris, Phébus et Borée, 
la Forêt et le Bûcheron, le Pot de terre et le Pot de fer. Ensuite, 
nous avons les fables où apparaissent les animaux ; mais cette 
classe, je la subdiviserai en trois , car, — ceci est très important, 
— il y a la fable où les hommes sont mêlés aux animaux, d'un 
caractère très particulier ; celle où il n'y a que des animaux, et 
enfin, il y a, — et c'est la très grande et très sérieuse distinction 
que je voudrais que Ton retint, — il y a la fable où les animaux 
sont des hommes. On a beaucoup trop confondu les fables où les 
auimaux représentent des hommes, comme, par exemple, les 



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LA FONTAINE KABULlbTiS 



103 



Obsèques de la Lionne, avec celles où les animaux sont de vraies 
bêtes. Voilà les trois variétés de ce que j'appellerai les fables 
zoologiques. 

Les fables chansons sont peu nombreuses. Le type même de ce 
genre, c'est le Chat et la Souris du XII e livre, adressée à Mgr le 
duc de Bourgogne. C'est bien une chanson, puisqu'il y a un 
refrain. A ce genre peut se rapporter le Satyre et le Passant, qui 
est en strophes régulières et a un rythme très marqué et très 
chantant : 



Au fond d'un antre sauvage 
Un satyre et ses enfants 
Allaient manger leur potage, 
Et prendre l'écuelle aux dents, 
On les eût vus sur la mousse, 
Lui, sa femme et maint petit : 
Ils n'avaient tapis ni housse, 
Mais tous fort bon appétit 



Il en est de même pour le Rat de Ville et le Rat des Champs. Ces 
fables-là n'ont pas grand mérite, et il est à remarquer que le poète 
n'a employé le rythme lyrique que pour les fables de second 
ordre. Je crois qu'il méprise profondément la cadence régulière, 
puisqu'il l'adapte aux plus faibles de ses traductions, à celles 
dans lesquelles il n'a pas voulu rivaliser avec les poètes anciens. 

Parmi les idylles, il y en a de très intéressantes. En voici une 
qui est d'un genre mixte, à la fois conte et idylle, et qui a un bien 
grand charme : c'est Tircis et Amarante. On peut y voir une pseu- 
do-idylle, si Ton veut, une idylle qui se parodie elle-même par une 
épigramme finale. Figurez -vous Hyîas, racontant une idylle aux 
dames de TAstrée. Il la dirait dans le joli style de d'Urfé ; puis il y 
aurait, comme ici, une pirouette à la fin. 



Tircis disait un jour à la jeune Amarante : 

Ah I si vous connaissiez comme moi certain mal, 

Qui nous platt et qui nous enchante, 
Il n'est bien sous le ciel qui vous parût égal ! 

Souffrez qu'on vous le communique ; 

Croyez-moi, n'ayez point de peur : 
Voudrais-je vous tromper, vous pour qui je me pique 
Des plus doux sentiments que puisse avoir un cœur ? 

Amarante aussitôt réplique : 
Comment l'appelez-vous ce mal ? Quel est son nom ? — 
L'amour. — Ce mot est beau ! dites-moi quelques marques 
A quoi je le pourrai connaître : que sent-on? — 
Des peines près de qui le plaisir des monarques 
Est ennuyeux et fade : on s'oublie, on se plait 

Toute seule en une forêt. 

Se mirc-t-on près d'un rivage, 
Ce n'est pas soi qu'on voit ; on ne voit qu'une image 




104 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



Qui sans cesse revient, et qui suit en tous lieux : 

Pour tout le reste on est sans yeux. 

11 est un berger du village 
Dont l'abord, dont la voix, dont le nom fait rougir : 

On soupire à son souvenir ; 
0» ne sait pas pourquoi ; cependant on soupire. 
On a peur de le voir, encor qu'on le désire. 

Amarante dit à l'iustant : 
Oh ! oh ! c'est là le mal que vous me prêchez tant ! 
Il ne m'est pas nouveau : je pense le connaître. 

Tircis à son but croyait être, 
Quand la belle ajouta : Voilà tout justement 

Ce que je sens pour Clidamant. 
L'autre pensa mourir de dépit et de honte. 



Une autre fable qui peut être rangée parmi les fables zoolo- 
giques, est aussi une idylle merveilleuse dont les animaux ont 
revêtu Thabit de l'homme entre les mains de La Fontaine. C'est 
les Deux Pigeons. Rien n'est comparable à cela ni dans Théocrite, 
ni même dans les pièces de Virgile supérieures à celles de 
Théocrite, comme l'idylle à Gallus : 



Deux pigeons s'aimaient d'amour tendre ; 
L'un d'eux, s'ennuyantau logis, 

fut assez fou pour entreprendre 

Un voyage en lointain pays. 

L'autre lui dit : qu'allez-vous faire ! 

Voulez-vous quitter votre frère ? 

L'absence est le plus grand des maux : 
Non pas pour vous, cruel ! Au moins que les travaux, 

Les dangers, les soins du voyage 

Changent un peu votre courage. 
Encor, si la saison s'avançait davantage ! 
Attendez les zéphirs : qui vous presse ? Un corbeau 
Tout à l'heure annonçait malheur à quelque oiseau : 
Je ne songerai plus que rencontre funeste, 
Que faucons, que réseaux. Hélas ! dirai-je, il pleut : 

Mon frère a-t-il tout ce qu'il veut, 

Bon souper, bon gîte, et le reste ! 

Ce discours ébranla le cœur 

De notre imprudent voyageur : 
Mais le désir de voir et l'humeur inquiète 
L'emportèrent enfin. Il dit : Ne pleurez point ; 
Trois jours au plus rendront mon âme satisfaite : 
Je reviendrai dans peu conter de point en point 

Mes aventures à mon frère ; 
Je le désennuierai. Quiconque ne voit guère 
N'a guère à dire aussi. Mon voyage dépeint 

Vous sera d'un plaisir extrême. 
Je dirai : J'étais là; telle chose m'avint. 

Vous y croirez être vous-même. 
A ces mots, en pleurant, ils se dirent adieu. 




» 



LA FONTAINE FABULISTE 



105 



Voilà la première scène. La fable comprend ce début, une causerie 
de La Fontaine qui aura une vingtaine de vers, et, entre les deux. 
Je récit proprement dit. Tout ce que je viens de lire n'est pas 
évidemment le fait de deux pigeons qui partent ensemble, mais 
l'histoire plutôt de deux amis, de deux frères, ou de deux amants*, 
comme La Fontaine, par une singulière inadvertance, finira par 
nous le dire. On va voir combien la narration sera rapide : il ne 
faut pas qu'on songe trop aux pigeons et qu'on oublie l'impres- 
sion première : 



Rien de plus, deux ou trois vers. C'est son habitude de se borner 
toujours à quelques traits, mais ici le procédé est beaucoup plus 
accusé : pourquoi ? Pour conserver le caractère de l'idylle. 



L'air devenu serein, il part tout morfondu, 

Sèche du mieux qu'il peut son corps chargé de pluie ; 

Dans un champ à l'écart voit du blé répandu, 

Voit un pigeon auprès ; cela lui donue envie ; 

Il y vole, il est pris : ce blé couvrait d'un las 

Les menteurs et traîtres appas. 
Le las était usé ; si bien que, de son aile, 
De ses pieds, de son bec, l'oiseau le rompt enûn : 
Quelque plume y périt ; et le pis du destin 
Fut qu'un certain vautour, à la serre cruelle, 
Vit notre malheureux, qui traînant la ficelle 
Et les morceaux du las qui l'avait attrapé, 

Semblait un forçat échappé. 

Le vautour s'en allait le lier, quand des nues 
Fond à son tour un aigle aux ailes étendues. 
Le pigeon profita du conflit des voleurs, 
S'envola, s'abatit auprès d'une masure, 

Crut pour ce coup que ses malheurs 

Finiraient par cette aventure ; 
Mais un fripon d'enfant (cet âge est sans pitié) 
Prit sa fronde, et du coup tua plus d'à moitié 

La volatile malheureuse, 



Voyez comme ces narrations chevauchent Tune sur l'autre, c'est 
d'une rapidité extrême, en même temps que d'un art infini. 



Qui, maudissant sa curiosité, 
Traînant l'aile et tirant le pied, 
Demi-morte et demi-boiteuse, 
Droit au logis s'en retourna. 
Que bien, que mal, elle arriva 
Sans autre aventure fâcheuse. 



A la fin, voici le pigeon redevenant homme, chemineau usé 



Le voyageur s'éloigne : et voilà qu'un nuage 
L'oblige de chercher retraite en quelque lieu. 
Un seul arbre s'offrit, tel encor que l'orage 
Maltraita le pigeon en dépit du feuillage. 





106 



RliVUE DES COUKS ET CONFÉRENCES 



par la route et rentrant au logis. Plus de pigeons, nos héros sont 
des hommes. 

Voilà nos gens rejoints ; et je laisse à juger 

De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines. 

Gomme ces deux vers sont amoureux et charmants ! Dès lors, 
La Fontaine oublie qu'il a parlé de frères et il s'adresse aux 
amants avec des mots qui sont ce qu'il y a de plus heau dans 
notre langue. On remarquera que ce fragment est composé de 
trois strophes libres, avec une progression, chacune étant plus 
large, plus ample que la pre'cédente. 



Amants, heureux amants, voulez-vous voyager? 

Que ce soit aux rives prochaines. 
Soyez-vous l'un à l'autre un monde toujours beau, 

Toujours divers, toujours nouveau ; 
Tenez- vous lieu de tout, comptez pour rien le reste. 
J'ai quelquefois aimé : je n'aurais pas alors, 

Contre le Louvre et ses trésors, 
Contre le firmament et sa voûte céleste, 

Changé les bois, changé les lieux 
Honorés par les pas, éclairés par les yeux 

De l'aimable et jeune bergère 

Pour qui, sous le fils de Cythère, 
Je servis engagé par mes premiers serments. 



C'est traînant et en même temps harmonieux ; on sent la 
pensée qui s'attarde, qui s'alanguit volontairement sur des sou- 
venirs adorés. J'aime beaucoup aussi la dernière strophe, malgré 
un peu d'obscurité : 



Hélas ! quand reviendront de semblables moments ! 
Faut-il que tant d'objets si doux et si charmants 
Me laissent vivre au gré de mon âme inquiète ! 
Ah 1 si mon cœur osait encor se renllammer! 
Ne sentirai-jo plus de charme qui m'arrête ? 
Âi-je passé le temps d'aimer ? 



Cela, naturellement, décourage le commentaire. 

Pour ce qui est des discours philosophiques et moraux, je 
n'aurai pas à en parler très longtemps, puisque j'ai eu déjà l'oc- 
casion de citer le Discours à Madame de la Sablière, le Paysan 
du Danube, V Homme et la Couleuvre, Y Astrologue qui se laisse 
tomber dans un Puits, en étudiant les idées générales de La Fon- 
taine et sa philosophie. Je me contenterai donc de dire d'abord 
que ces morceaux composent une partie très importante du 
recueil. Le Discours à Madame de la Sablière est tout un poème, 
le Paysan du Danube est un fragment épique, V Homme et la Cou- 
leuvre un discours philosophique. C'est absolument nouveau dans 
la fable. Je ferai remarquer aussi, pour finir, que le discours phi- 




LA K0ISJA1NK FABULISTE 



107 



losophique prend deux ou trois fois, dansla Fontaine, le caractère 
d'une dissertation allégorique. Qu'esl-ce que l'Amour et la Folie ? 
Ce que La Fontaine veut nous dire, ce que nous dirait Boileau en 
vers solides, puissants, compacts, c'est que la raison n'est pas 
ce qui guide l'amour. La Fontaine n'est pas un homme procédant 
par maximes et par discours logiques ; cette idée de l'amour 
guidé par la folie, lui inspire tout une allégorie ; il voit l'Amour 
lui-même, comme un dieu, et la Folie, comme une déesse, qui se 
dressent devant ses yeux et qu'il va faire parler et agir. La 
fable, sans être un chef-d'œuvre, est d'une grâce exquise, et 
accompagnée de ce geste nonchalant et noble qu'a toujours La 
Fontaine lorsqu'il donne des conseils aux hommes. 



Tout est mystère dans l'Amour, 
Ses flèches, son carquois, son flambeau, son enfance ; 

Ce n'est pas 1 ouvrage d'un jour 

Que d'épuiser cette science. 
Je ne prétends donc point tout expliquer ici : 
Mon but est seulement de dire, à ma manière, 

Comment l'aveugle que voici 
(C'est un dieu), comment, dis-je, il perdit la lumière ; 
Quelle suite eut ce mal, qui peut-être est un bien, 
J'en fais juge un amant, et ne décide rien. 



11 est difficile d'avoir Tépigramme aussi jolie, aussi fine et aussi 
enveloppée que La Fontaine. 



La Folie et l'Amour jouaient un jour ensemble : 
Celui-ci n'était pas encor privé des yeux. 
Une dispute vint : l'Amour veut qu'on assemble 

Là-dessus le conseil des dieux ; 

L'autre n'eut pas la patience ; 
Elle lui donne un coup si furieux, 

Qu'il en perd la clarté des cieux. 

Vénus en demande vengeance. 
Femme et mère, il suffit pour juger de ses cris : 

Les dieux en furent étourdis, 

Et Jupiter, et Némésis, 
Et les juges d'Enfer, eufin toute la bande. 
Elle représenta l'énormité du cas ; 
Son fils, sans un bâton, ne pouvait faire un pas : 
Nulle peine n'était pour ce crime assez grande. 
Le dommage devait être aussi réparé. 

Quand on eut bien considéré 
L'intérêt du public, celui de la partie, 
Le résultat enfin de la suprême cour 

Fut de condamner la Folie 

A servir de guidi à l'Amour. 



Et il en est 



ainsi depuis ce temps-là. 



C.B. 




108 



REVUK DES COURS ET CONFÉRENCES 



La Religion (les Germains 

d'après Tacite 



Ce serait un sujet intéressant que de tracer un tableau complet 
de la religion germaine en nous aidant de toutes les ressources que 
nous offrent la linguistique, l'ethnographie et toutes les sciences 
nouvelles qui étudient l'humanité primitive ; mais cela nous en- 
traînerait beaucoup trop loin ; il est plus modeste et plus simple 
de nous demander quelle idée Tacite s'est faite de la religion des 
Germains, ce qu'il en dit et ce que peut valoir son témoignage, 
quels sont à ses yeux les rapports et les différences de cette reli- 
gion avec la religion romaine. 

Nous voyons d'abord un certain nombre de dieux germains 
identifiés avec des dieux romains. Si nous réunissons les rensei- 
gnements que nous fournit Tacite, nous constatons qu'il n'est pas 
d'accord avec César. Ce dernier écrit, au sixième livre de ses Com- 
mentaires sur la guerre des Gaules : « (Germani) deorum numéro 
eossolos.ducunt, quos cernunt... Solem et Vulcanum et Lunam ; 
reliquos ne fama quidem acceperunt. Les Germains ne mettent au 
rang des dieux que ceux qu'ils voient, le Soleil, Vulcain, la Lune ; 
quant aux autres, ils n'en ont même pas entendu parler. » Aucun 
des dieux cités par César ne se retrouve dans la liste dressée par 
Tacite. Il nomme Mercure (Wodan chez les Germains, Odin chez 
les Scandinaves), Hercule (Thor), Mars (Tiu) ; on peut ajouter 
Nerthus, identifiée avec Cybèle (Niordhr chez les Scandinaves). Il 
est aussi question incidemment d'une Isis ; mais Tacite ne l'ap- 
pelle ainsi que faute d'un nom précis ; tout le passage qu'il lui 
consacre est présenté avec beaucoup de circonspection. Cette 
Isis n'est pas commune à tous les Germains : « Pars Suebo- 
rum et ïsidi sacrificat » ; c'est donc une tribu, quelques tribus 
tout au plus, qui sacrifient à cette divinité; elle est toute locale, et 
il faut se garder de forcer la pensée de l'auteur. Pour les autres, 
il ne dit pas qu'elles sont empruntées aux Romains ; en les dési- 
gnant sous des noms latins, il indique simplement qu'il y a des 
rapports entre les divinités des deux peuples. Seule Isis est en 
Germanie une déesse étrangère ; il le dit formellement : son culte 
est un culte importé, advecta religio. 



Leçon de M. GEORGES LAFATE. 

Maître de Conférences à l'Université de Paris. 




Tl III I I ~~ 



LA RELIGION DES GERMAINS D'aPHÈS TACITE 



109 



L'opinion de Tacite n'est pas soutenable ; il ne sait pas d'où vient 
ce culte, il sait seulement qu'il vient de l'étranger. Or cela même 
est très contestable. Mais pour les dieux communs à tous les 
Germains, il ne dit rien de pareil. 

Quand il les appelle Mercure, Mars, Hercule, il veut indiquer 
qu'ils offrent, par leur caractère, leur rôle et leurs attributs, des 
rapports évidents avec les dieux romains qui portent ces noms. 
Ces identifications ne sont pas l'œuvre de Tacite lui-même ; elles 
n'ont pas été faites à la légère, c'est le résumé d'observations 
commencées longtemps avant lui par César, par les soldats et les 
marchands. Où a- t-il pris ces renseignements? Sans doute dans 
les nombreux historiens qui l'ont précédé. Il lui arrive de dire : 
* Parum comperi ». Mais, en général, les renseignements ne lui 
manquaient pas. Ces identifications étaient à la fois une nécessité 
et un bienfait : une nécessité, parce que l'on ne conçoit pas que 
pendant plus de cent ans les soldats et les marchands eussent été 
assez indifférents pour ne pas questionner les Germains et pour ne 
pas communiquer à leurs compatriotes ce qu'ils avaient appris ; 
un bienfait, parce que les peuples ont été ainsi amenés à se com- 
prendre, et à se fondre dans une même patrie. Les Romains, 
essentiellement assimilateurs, ont eu pour premier soin de cher- 
cher à comprendre les peuples pour se les attacher. Les identi- 
fications de Tacite, sauf en ce qui concerne Isis, sont parfaitement 
certaines, et la science contemporaine les a ratifiées. Plus on 
pénètre dans l'élude des langues, des traditions, des croyances, 
plus on constate que Tacite a raison. Les Germains sont une 
branche de la famille aryenne ; il est donc naturel que leur reli- 
gion ressemble à celle des Romains. L'un et l'autre peuple ont un 
fond de croyances identique. Les rapports qui ont frappé Tacite 
sont réels, puisqu'ils tiennent à des causes profondes et anciennes. 
Cette parenté se marque dans l'usage des sacrifices, dans la cou- 
tume de la divination ; en Germanie comme à Rome, on croit que 
la volonté divine peut être interprétée d'après certains signes qui 
se montrent aux yeux de l'homme dans la nature. 

Mais, à côté des analogies, il y a des différences qui n'ont pas 
moins vivement frappé Tacite . 

Ainsi les Germains n'ont qu'un petitnombre de divinités. Somme 
toute, trois seulement semblent communes à toute la race; Isis et 
Cybèle sont des divinités locales, adorées la première par les 
Suèves, la seconde par les Lombards. La liste est donc très res- 
treinte. Cependant il faut remarquer que Tacite ne les nomme 
peut-être pas toutes ; ses connaissances sur la Germanie sont sur 
certains points assez superficielles ; il ne s'est pas piqué d'appro- 




110 



REVUS DBS COURS BT CONFÉRENCES 



fondir toutes les questions auxquelles il touchait. Les Germains 
ont peut-être adoré un plus grand nombre de dieux. Les Scan- 
dinaves en ont eu que Tacite ne cite pas, Freya, par exemple. 

Tacite remarque que les Germains n'enferment point la divi- 
nité dans des édifices construits de main d'homme ; mais ils 
pouvaient avoir pour temples des abris naturels, tels que les grot- 
tes. Leurs dieux ne sont pas représentés par des statues de formes 
humaines : c'est là en effet une différence considérable avec les 
dieux romains ; mais tout ce passage (ch. ix) prête beaucoup à la 
discussion : comment se concilie-t-il avec ce qu'on lit dans le 
chapitre xl ? Ce que Tacite rapporte au chapitre ix est formel ; 
mais lorsqu'il parle ensuite de la déesse Nerthus qu'on baigne dans 
un lac, il faut bien qu'il y ait eu une image de cette divinité ; il 
parie aussi de ses vêtements ; elle avait donc la forme humaine. 
Lorsque les Germains vont à la guerre, dit-il encore, ils tirent des 
forêts effigies et signa qusedam ; il est vrai que c'étaient peut-être 
des fétiches ou des objets auxquels on attachait un sens symbo- 
lique. Ce qui est remarquable, suivant lui, c'est le sentiment qui 
empêche les Germains de donner à leurs dieux la forme humaine ; 
ils la regardent comme indigne de la majesté divine : « Nec cohibere 
parietibus deos neque in ullam humani oris speciem assimilare 
ex magnitudine caelestium arbitrantur. » Mais n'est-ce pas là une 
interprétation un peu libre de certains faits réels ? Tacite prête 
peut-être aux Germains des sentiments qu'ils n'ont jamais eus. Il 
dit dans les Histoires (V, 5,17) que les Juifs ne conçoivent la divi- 
nité que sous une forme abstraite ; est-il légitime de rapprocher 
ces deux peuples ? Non; car les Juifs sont un peuple monothéiste, 
dont la religion a pour fondement un système philosophique ; les 
Germains sont des païens ; le paganisme conduit facilement à 
l'anthropomorphisme. Notre doute augmente si Ton songe que 
les Germains ont eu de véritables fétiches : chez les Scandinaves, 
le serpent et le loup représentent Wodan; l'ours et le bouc repré- 
sentent Tunar. Les Germains ont donc été fétichistes ;à un certain 
moment de son histoire, ce peuple, qui ne répugnait pas à se 
représenter la divinité sous une forme animale, aurait donc répu- 
gné à se la représenter sous une forme humaine. C'est une étrange 
inconséquence. Il est difficile de ne pas croire que dans ce pas- 
sage Tacite nous donne une interprétation toute personnelle; mais, 
à supposer que ce fait soit admis, Tacite approuve-t-il ridée des 
Germains ? Y voit-il une supériorité à l'égard des Romains ? Il fau- 
drait, pour le croire, supposer qu'il se fait de la divinité une tout 
autre idée que la plupart de ses contemporains. Il avait ici une 
belle occasion de s'expliquer sur ce su jet. Beaucoup de Roma : ns se 




LA RELIGION DES GERMAINS D'APRÈS TACITE 



111 



convertissent alors au judaïsme ou au christianisme ; il aurait pu 
nous dire que dans le monothéisme seul était l'avenir de la reli- 
gion de l'Occident ; au contraire, il s'exprime en termes froids et 
dédaigneux: « (Germani) deoruni nominibus appellant secretum 
illud, quod sola reverentia vident » ; leur idée de la divinité n'est 
qu'une pure chimère ; elle est trop vague dans leur esprit pour 
qu'ils lui donnent une forme précise. S'ils n'ont ni temples ni 
statues, c'est aussi qu'ils n'ont point d'art, ni architectes, ni sta- 
tuaires. Si l'art n'est pas assez avancé pour donner aux dieux 
une forme digne d'admiration, il vaut mieux s'abstenir de les 
représenter. Les Germains, ne se sentant pas en état de tailler des 
images assez belles, ont préféré n'en point tailler du tout. 

Dans l'ensemble, la religion germaine fait à Tacite L'effet d'une 
religion de barbares. Voyez ce qu'il dit des sacrifices humains et 
dans la Germanie et au premier livre des Annales (61-63) : « Cœso 
publice homine célébrant barbari ritus horrenda primordia » ; il 
parle du culte des forêts inspiré par la terreur religieuse que 
produisent ces sombres solitudes ; il rappelle la superstition qui 
force ceux qui ont fait une chute dans ces forêts à se rouler à 
terre pour en sortir: « Eo omnis superstitio respicit, tanquam in- 
de initia gentis... » Plus loin (ch. xlv), il parle des amulettes : 
« Insigne superstitionis formas aprorum geslant » ; lorsqu'il 
mentionne le respect religieux dont les Germains entourent 
certaines femmes, comme Velléda (ch. vin), sa pensée est plus 
difficile à saisir; il profite de l'occasion pour lancer un trait contre 
l'apothéose décernée à des femmes par les Romains, coutume née 
d'une honteuse adulation. Le sentiment des Germains est plus pur 
assurément ; mais il vaudrait bien mieux, dans la pensée de 
Tacite, ne pas rendre à des femmes des honneurs de ce genre ; 
qu'on les, respecte comme mères de famille, mais qu'on ne leur 
donne pas un rôle public. Signalant (ch. xlv) chez un peuple 
germain le droit qu'ont les femmes d'exercer le pouvoir, il dit que 
c'est là pour leurs sujets une condition pire que l'esclavage : 
t In tantum non modo a libertate, sed etiam a servitule dégéné- 
rant. » Il faut encore noter le passage où Tacite parle du pouvoir 
extraordinaire confié aux prêtres (ch. vu) ; seuls ils ont le droit de 
punir, et de rendre la justice. Approuve-t-ii ce système ? En 
aucune façon ; voyez ce qu'il dit au chapitre vu : « Les Germains 
s'imaginent que les prêtres ne font qu'exécuter les ordres d'un 
dieu qui assiste aux combats : « Ne verberare quidem nisi sacerdo- 
tibus permissum, non quasi in pœnam nec ducis jussu, sed velut 
deo imperante, quem adesse bellantibus credunt». 

Tacite n'a, en résumé, aucune admiration pour ces pratiques. 



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112 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



Les différences qu'il constate ne sont pas, à ses yeux, une preuve 
de la supériorité de la religion germaiile. Ceci concorde avec ce 
que nous savons par lui des religions étrangères. Il déplore l'en- 
vahissement du monde romain par les divinités des peuples 
vaincus ; tout ce qui s'écarte des institutions religieuses des an- 
cêtres est pour lui une superfétation coupable, superstitio ; il faut 
l'abandonner à des esclaves, a quibus sacra aut externa aut nulla 
sunt. » 

Il y aurait quelques corrections à apporter aux jugements de 
Tacite, si nous voulions rester dans la stricte vérité. Il envisage 
la religion romaine telle qu'elle est de son temps ; s'il était 
remonté à ses origines, il aurait été moins frappé de ces différen- 
ces, par exemple de l'absence de temples et d'images sacrées chez 
les Germains. Saint-Augustin citant Varron (Cité del)ieu y iv. 31) dit 
que les Romains restèrent plus de 170 ans sans avoir de temples. 
Les Germains tirent des présages des chevaux ; la même coutume se 
retrouve chez les Perses. Les sacrifices humains se sont prolongés 
assez tard chez les Romains, comme on le voit par la lecture 
de Tite Live. Quant au cuite des arbres et des forêts, toutes les 
religions ont commencé par là ; les bois sacrés sont un reste de 
cet usage. De même on rencontre partout des prophétesses ; c'est 
eu Grèce la prétresse de Delphes ; en Italie, la Sibylle de Cumes. 
Tacite compare donc deux religions parties de la même source, 
mais arrivées à des points différents de leur dévelopement ; d'une 
part une religion primitive, de l'autre une religion qui se décom- 
pose; le paganisme germain est resté dans l'enfance, le paganisme 
gréco-romain est à sa dernière période. La paganisme germain 
est celui d'un peuple dont l'imagination est naturellement froide ; 
il a ses légendes , mais ses inventions sont plus sobres, moins 
gracieuses, moins riantes; elles se modifient moins aisément; elles 
se sont fixées plutôt sous une forme plus arrêtée. L'imagination 
grecque toujours en travail invente sans cesse des légendes nou- 
velles. Voilà ce qu'un auteur moderne ajouterait au tableau de 
Tacite; mais il n'avait pas à faire une étude complète de la religion 
germaine ; il n'y touchait qu'en passant. Enfin il n'a pas prétendu 
écrire une apologie de la religion des Germains, pas plus que de 
leurs institutions et de leurs mœurs. Le peu qu'il en dit n'en 
donne pas une très haute idée, et il est impossible de croire qu'il la 
propose comme un idéal à ses concitoyens. 



F. A. 




l'école des femmes et l'écolk des maris 



113 



L'Ecole des Femmes et 

l'Ecole des Maris 



À propos de ces deux pièces, un critique a fait observer que 
Sganarelle et Arnolphe, qui sont si mal récompensés de leur 
amour pour Isabelle et Agnès, ne sont pas, comme on pourrait se 
Timaginer tout d'abord, des vieillards. Arnolphe a quarante-deux 
ans ; quant à Sganarelle, il est, nous dit .Molière, de vingt ans 
moins âgé qu'Ariste, qui a soixante ans. Ce sont deux hommes 
dans la force de l'âge. La remarque est juste ; mais il n'aurait 
pas fallu ajouter que, si Molière ne donne pas un âge plus avancé 
à ces deux personnages rebutés, c'est qu'à ses yeux ils entrent 
dans la vieillesse et par suite ont déjà perdu le droit d'aimer. Au 
xvu e siècle, l'opinion acceptait parfaitement les mariages entre per- 
sonnes d'un âge disproportionné, d'autant que les hommes du 
xvii e siècle, plus vigoureux que nous, se conservaient davantage. 
Et pour ce qui regarde Molière, ce n'est pas leur âge qu'il reproche 
à Arnolphe et à Sganarelle; il n'y a pas un vers de la pièce où il 
témoigne qu'il les juge trop vieux pourle mariage. Isabelle, Agnès 
ne les dédaignent pas sous prétexte qu'ils sont des vieillards ; 
elles ont contre eux d'autres sujets de plainte. Elles ne parlent pas 
d'eux dans les termes où Molière parle d'un autre Sganarelle,celui 
du Mariage forcé qui, lui, n'est plus d'âge à prétendre s'établir. 

Ce que Molière leur reproche, c'est la surveillance gênante et 
injurieuse qu'ils exercent sur les jeunes filles qui leur sont confiées. 
La femme jeune, aux yeux de Molière, a droit à certains plaisirs, 
à certaines libertés ; et son honneur a le droit d'être menacé ; il 
peut souffrir à se voir toujours traiter comme un innocent à qui 
son innocence pèse. La preuve que c'est bien là le grief de Molière 
contre Arnolphe et Sganarelle. c'est qu'un homme âgé, s'il n'apas les 
mêmes torts que nos deux personnages, peut soupirer, de l'aveu 
de l'auteur, après l'amour. Voyez Ariste et Léonor dans YEcole 
des Maris. Ariste permet à une jeune femme d'être jeune, et il est 
récompensé de son indulgence par une déclaration. Il a eu la 
charge de l'élever ; mais il n'a jamais prétendu lui imposer ses 
volontés ; il la laisse libre de se choisir elle-même un mari : si 
c'est sur lui qu'elle porte son choix, voici comment, aux yeux de 



Leçon de M. CHARLES DEJOB. 

Maître de Conférences à i Université de Paris. 



8 




114 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

Molière, Ariste avait mérité cette préférence. Sganarelle vient de 
dire : 

Quoi ! si vous répousez,elle pourra prétendre 
Les mêmes libertés que fille on lui voit prendre ? 
Akistb répond : 

Pourquoi non ? 

Sganarelle. 
Vos désirs lui seront complaisants 
Jusques à lui laisser et mouches et rubaus ? 

Ariste. 

Sans doute. 

Sganarelle. 
A lui souffrir, en cervelle troublée, 
De courir tous les bals et les lieux d'assemblée ? 

Ariste. 

Oui, vraiment. 

Sganarelle. 
Et chez vous iront les damoiseaux ? 

Ariste. 

Et quoi donc ? 

Sganarelle. 
Qui joueront et donneront cadeaux ? 

Ariste. 

D'accord. 

Sganarelle. 
Et votre femme entendra les fleurettes ? 
Ariste. 

Fort bien. 

Sganarelle. 
Et vous verrez ces visites muguettes 
D'un oûl à témoigner de n'en être point soù ? 
Ariste. 

Cela s'entend. 

Sganarelle. 
Allez, vous êtes un vieux fou. 

Au retour d'un bal où elle s'est rendue avec le consentement d'A- 
riste et sans lui, Léonor, accusée par Sganarelle, essuie quelques 
reproches ; elle n'a pas de peine à s'excuser, et elle se marie avec 
Ariste. Ainsi, pour Molière, Tunique défaut de Sganarelle et d'Ar- 
nolphe, c'est d'être des tuteurs trop sévères. Ici, Ton peut deman- 
der à Molière si son Ariste, qui est d'un tout autre caractère, est 
bien mieux inspiré. Est-il raisonnable de laisser tant de liberté 
à une femme avant et môme après le mariage? Ces procédés nous 
surprennent un peu ; mais les sages,dans Molière, sont résignés à 
tout. Ils ont une philosophie qui les rassure. « Tant pis pour qui 
nous trompe, disent-ils : après tout, les fautes sont personnelles. » 
Voyez quels sont les goûts de Ghrysalde : 



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l'école des fkmmks et l'école des maris 



115 



Pensez-vous qu'à choisir de deux choses prescrites 
Je n'aimasse pas mieux être ce que vous dites, 
Que de me voir mari de ces femmes de bieu 
Dont la mauvaise humeur fait un procès sur rien, 
Ces dragons de vertu, ces honnêtes diablesses, 
Se retranchant toujours sur leurs sages prouesses, 
Qui, pour un petit tort qu'elles ne nous fout pas, 
Prennent droit de toiser les gens de haut en bas, 
Et veulent, sur le pied de nous êtref fidèles, 
Que nous soyons tenus à tout enduoer d'elles ? 

Mercure dans A mphitryon et Molière en son propre nom dans 
Xlmpromptu de Versailles tiennent un langage analogue. 

Voilà la philosophie que Molière oppose,èt la rigueur exagérée 
des jaloux ; c'est cette rigueur qu'il attaque, et non leurs préten- 
tions au mariage. 

Cette question préliminaire résolue, entrons dans l'examen des 
deux pièces et voyons leurs rapports et leurs différences. 

Une première ressemblance se trouve dans l'âge des deux 
amoureux éconduits et dans leur situation : tous les deux sont de 
vieux garçons. C'est ce qui explique leur humeur despotique. Le 
célibat, en effet, quand il n'est pas tempéré par la vie ecclésiasti- 
que ou la charité, engendre l'égoïsme. Les gens mariés au con- 
traire, si intolérants, si despotes qu'ils soient l'un ou l'autre, sont 
bien obligés, pour avoir la paix, à des concessions réciproques ; 
l'obéissance ne s'obtient qu'au prix de fréquentes complaisances. 
Viennent les enfants, et c'est bien autre chose : vingt fois la pensée 
dupére de famille se détourne de sa propre personne pour se 
reporter sur ceux qu'il aime et pour qui il travaille. Ainsi, le 
mariage est un apprentissage de dévouement : le célibat dispose 
au contraire à l'égoïsme, et voilà pourquoi Sganarelle et Arnolphe 
sont des tuteurs si durs et si intransigeants. 

C'est encore leur qualité de vieux garçons qui explique leur 
humeur narquoise et leur terreur des mésaventures conjugales. 
Fiers de leur liberté, ils ont raillé ceux qui se mariaient ; ils ont 
appris avec un malin plaisir les désagréments que les autres ont 
soufferts ; ils en ont la mémoire pleine, ils les colportent, et ainsi 
l'humeur narquoise se développe de plus en plus chez eux. Mais, à 
force de railler les ennuis du mariage, ils se sont persuadés qu'il 
n'était pas de mariage sans ennuis : ils ont l'imagination remplie 
de cette idée; elle les obsède au moment où ils veulent prendre 
femme ; aussi seront-ils à la fois gênants et malheureux. H y a 
une vengeance naturelle dans les choses, et ils sont punis par où 
ils ont péché. 

Les deux pièces ont encore un autre point commun : l'igno- 
rance des deux femmes qui nous sont présentées. Le xvn° siècle 




116 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



est une époque de discipline, où les mœurs sont simples, où les 
femmes ont peu d'instruction. Sans doute (à la cour et ailleurs) on 
rencontrait des femmes d'esprit capables d'une conversation raf- 
finée et sachant même tenir une plume ; la femme savante, la 
femme pédante ont existé alors aussi bien que de nos jours. Mais 
en général l'esprit des femmes n'est pas cultivé. Celle de Racine 
ignorait jusqu'au nom des pièces de son mari. Fénelon constate 
qu'elles ne savent rien, et, dans son Traité de i Education des Filles 
il essaie de réagir contre cet état de choses ; encore le programme 
qu'il propose n'est-il pas très chargé. Conséquence de ce défaut 
de culture : Sganarelle et Arnolphe peuvent prétendre à faire de 
leur femme la première de leurs domestiques et rien de plus ; ils 
l'emploieront à coudre, à raccommoder, en attendantla venue de 
leur seigneur et maître. Comparez à Agnès et à Isabelle la Rosine 
du Barbier de Séville, et vous verrez à quel point les idées ont 
changé au bout d'un siècle. Bartholo, le tuteur, est un vieillard. 
Rosine ne raccommode pas ses chausses : elle brode. Bartholo est 
bien jaloux ; pourtant il a donné à Rosine un maître à chanter ; 
il lui permet les chansons d'amour. On voit déjà quelle révolution 
s'est faite dans les mœurs. 

On pourrait en citer bien d'autres. Dans Molière les deux femmes 
ne rentrent pas en lutte ouverte avec leurs maris. Dans le Barbier 
de Séville, la femme, par moments, résiste en face. C'est que nous 
sommes en 1775 et que la Révolution approche. Voyez avec quelle 
violence elle relève Bartholo qui est pris de soupçons à l'endroit 
de Figaro : 

Rosine. — Quoi ! vous n'aceordez pas même qu'on ait des prin- 
cipes contre la séduction de M. Figaro ? 

Baktuolo. — Qui diable entend quelque chose à la bizarrerie des 
femmes? Et combien j'en ai vu, de ces vertus à principes... 

Rosine, en colère. — Mais, Monsieur, s'il suffit d'être homme 
pour nous plaire, pourquoi donc me déplaisez-vous si fort ? 

Bàrtuolo, stupéfait. — Pourquoi ?... Pourquoi ?... Vous ne ré- 
pondez pas à ma question sur ce barbier ? 

Rosine, outrée. — Eh bien î oui, cet homme est entré chez moi, 
je l'ai vu, je lui ai parlé. Je ne vous cache pas même que je 
l'ai trouvé fort aimable, et puissiez-vous en mourir de dépit ! 

Ce ton-là, nous ne le trouvons ni chez Isabelle ni chez Agnès. 
V&cole des Maris et V Ecole des Femmes difFèrent du Barbier 
de Séville en ce que Mulière berne davantage encore le jaloux. 
Sans doute, Sganarelle et Arnolphe mettent le sceau à leur mal- 
heur et contraignent leur rival à épouser celle qu'il aimait, de 
même que Bartholo retire l'échelle qui a servi à l'escalade du. 




l'école des femmes et l'école des maris 



117 



galant et permet aux deux amoureux d'attendre le notaire ; mais, 
jusque-là, Bartholo a remporté nombre d'avantages momenta- 
nés. Sganarelle et Arnolphe ne font que profiter des bonnes chan- 
ces qu'on leur fournira : ainsi, dans V Ecole des Femmes, Agnès 
est amenée à Arnolphe par Horace qui le prie de la lui garder. Au 
contraire, c'est Bartholo qui évente les ruses de Rosine. Il lui 
fait part de ses soupçons ; elle rougit, s'embarrasse, et finalement 
c'est elle, à ce moment, qui est battue. Quand le comte s'introduit 
chez lui sous le déguisement d'un officier et lui présente un billet 
de logement, le barbon va à son secrétaire et en tire une dispense 
de loger les militaires. De même quand le comte, se présentant 
comme émissaire de Basile, veut échanger avec Rosine des paro- 
les secrètes. Bartholo le surprend et le reconnaît sous son dégui- 
sement, Emancipation plus complète de la femme, surveillance 
large, mais plus avisée, du tuteur : voilà deux points sur lesquels 
les pièces de Molière diffèrent de celles de Beaumarchais. 

Revenons à notre comparaison de Y École des Femmes et de l'E- 
cole des Maris, et signalons entre les deux œuvres une dernière 
ressemblance : les deux femmes y sont également imprudentes. 
Elles demandent bien à leurs poursuivants :« M'épouserez-vous ? » 
Mais quelle garantie ont-elles de la promesse qu'ils leur font? Heu- 
reusement, les deux jeunes gens sont sincères; ils ont bien l'inten- 
tion de les épouser, et ne songent pas à faire d'elles leur jouet d'un 
moment. Il n'en est pas moins vrai qu'elles se sont remises entière- 
ment à leur discrétion. Faut-il blâmer leur imprudence? Dans la 
pensée de Molière, elles n'ont pas tout à fait tort ; c'est le jaloux 
qui est le seul coupable ; l'auteur espère que l'imprudence des 
deux jeunes femmes, nous la mettrons au compte d'Arnolphe et de 
Sganarelle, et que nous les détesterons tous deux non seulement 
pour avoir imposé à leurs pupilles une existence intolérable, mais 
aussi pour les avoir exposées à la séduction. 

Les deux pièces ont donc des rapports nombreux ; pourtant elles 
diffèrent à bien des égards. 

D'abord, la situation des jeunes filles n'est pas la même ; leur 
caractère non plus. Isabelle est placée dans de meilleures condi- 
tions qu'Agnès. Sans doute, un testament lui enjoint d'épouser 
Sganarelle ; mais elle sait que sa naissance égale celle de Sgana- 
relle. De plus, elle a une sœur, Léonor, qui, vis à-vis d'Ariste, est 
dans la même situation qu'elle vis-à-vis de Sganarelle. Elle voit de 
temps en temps sa sœur et le tuteur de sa sœur. Sganarelle peut 
s'impatienter de ces entrevues, mais il les a tolérées. Or, Léo- 
nor est traitée d'une tout autre façon qu'Isabelle ; celle-ci a 
entendu Léonor, Ariste, Lisette même blâmer la conduite deSga- 



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REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



narelle. Elle sait ce qu'est le monde, de quels plaisirs on y peut 
jouir. Aussi y a-t-41 plus de ressources, plus de fécondité d'i- 
magination chez elle que chez Agnès . Au cours de la p ; èce, 
elle s'avise de faire de son jaloux son messager auprès de 
son amoureux. Ainsi elle viendra dire à Sganarelie : « Je suis 
persécutée par les obsessions d'un jeune homme : il vient de 
m'envoyer une boîte d'or qui renferme une lettre. Rapportez-lui 
son cadeau et dites-lui que je ne veux plus entendre parler de lui- 
— Voyons ce qu'il vous écrit, dit Sganarelie. — Non, répond Isa- 
belle, ne décachetez pas sa lettre. 11 sera bien plus mortifié de voir 
que je n'ai même pas eu la tentation de l'ouvrir. — Vous avez rai- 
son », dit le jaloux ; et il se met ea demeure d'aller trouver le 
galant. « Cependant, reprend la jeune fille, si vous tenezà savoir ce 
qu'il me dît, vous pouvez regarder dans la boîte. — Non , non ; il vaut 
mieux la lui rapporter intacte. » Or, c'est une lettre d'Isabelle à 
Valère que renferme la boite. Un peu pluBloin, Sganarelie la met 
en présence de Valère, et elle tient un langage à double entente qui 
permet à chacun des deux hommes de croire que c'est lui qui est 
aimé d'elle. A la fin de la pièce, elle est surprise par Sganarelie au 
moment où elle se rendait chez Valère. Elle se trouble juste le 
temps de prononcer le mot : • Ciel ! » puis elle improvise une his- 
toire fort ingénieuse. « Ce jeune homme, dit-elle, s'est fait aimer 
de Léonor qui "veut le recevoir sous mon nom. J'ai prêté ma 
chambre à ma sœur pour cette affaire, bien qu'à contre-cœur. — 
Gela n'est pas convenable, dit Sganarelie, qui dans le fond est ravi 
de la mésaventure arrivée à son frère, mais qui ne veut pas y prêter 
les mains. Il faut faire sortir votre sœur. — J'y vais, répond Isa- 
belle ; cachez-vous ; vous allez la voir partir. » Elle feint de parler 
à sa sœur, et elle sort elle-même comme si elle était Léonor. Isa- 
belle a donc l'imagination fertile en ruses : il n'en est pas demême 
d'Agnès. Arnolphe a voulu faire d'elle une idiote, et il îa réussi. 
Agnès, qui est aussi une jeune fille de bonne naissance, se croit la 
fille d'un pauvre paysan qui, lorsqu'elle avait quatre ans, l'a cédée 
à Arnolphe. Celui-ci Tamise dans un couvent écarté, en recom- 
mandant qu'on ne lui apprit rien : il regrette même qu'elle sache 
écrire. Aussi, Agnès, tout en étant aussi décidée qu'Isabelle à s'af- 
franchir de la tutelle qui lui pèse, a-t-elie l'esprit moins astucieux. 
C'est à peine si elle possède une conscience ; elle en est à igno- 
rer que nous avons en nous la force de lutter contre un penchant. 
La seule circonstance où elle fasse preuve de malice, c'est quand 
elle joint une lettre à la pierre qui doit frapper Horace. Les deux 
jeunes femmes ne diffèrent pas seulement par l'intelligence. Il y 
a plus de colère contenue chez Isabelle que chez Agnès. Isabelle 




l'école dks F km m es et l'égolb des maris 119 

sait de longue main de quoi on l'a privée. 11 n'en est pas de même 
d'Agnès ; elle se rappelle ses premières années et compare ses sou- 
venirs avec la réalité présente : elle est aujourd'hui mieux nourrie, 
mieux logée que pendant son enfance ; en un sens son mariage 
avec Arnolphe serait pour elle une chance inespérée. Aussi, jus- 
qu'au jour où elle a vu Horace, est-elle restée indifférente aux 
charmes de la liberté. Quand elle l'a connu, Arnolpheétant absent, 
elle a eu tant de facilité à le revoir, à l'entendre, qu'elle n'a pas 
trouvé le temps de s'irriter contre son geôlier. Aussi ne cède-t-elle 
qu'une fois à un mouvement de vivacité dans le cours de la pièce ; 
et alors, elle répond à Arnolpha comme quelqu'un dont les 
yeux viennent de s'ouvrir. Rosine, Isabelle se disent, au moment 
où elles cherchent à tromper la surveillance de leur tuteur : c La 
démarche que je risque est un peu imprudente; mais c'est la 
faute à mon jaloux ». Agnès ne parle pas ainsi ; elle n'a pas de 
désir de vengeance. Cette ingénuité dont elle nous donne tant de 
preuves n'empêche pas qu'Arnolphe ne soit durement puni de ses 
calculs; il en est puni par la confession désolante que lui fait Agnès; 
elle lui raconte sans malice toutes les complaisances qu'elle a eues 
pour Horace. Un jour qu'elle était à la f enêtre, elle a vu un jeune 
homme qui lui a fait une révérence : elle lui a rendu son salut. 
Horace a lait une deuxième révérence ; elle aussi ; puis une troi- 
sième, qu'elle lui a encore rendue pour^ne pas demeurer en reste de 
politesse. Puis elle a reçu une vieille femme qui Ta suppliée de 
recevoir Horace. Elle a consenti à sa venue; ne devait-elle pas le 
guérir du mal que ses yeux lui avaient fait ? Si Sganarelle est 
puni par la malice d'Isabelle, Arnolphe reçoit un châtiment plus 
cruel encore en entendant les aveux d'Agnès. Et quand il essaie 
de l'apitoyer sur son amour, elle lui répond avec la cruauté incons- 
ciente d'une personne qui n'a pas été élevée : 

Tenez, tous vos discours ne me touchent point l'àme : 
Horace avec deux mots en ferait plus que vous. 

Elle ne témoigne pas de colère contre le jaloux ; mais, comme 
elle ne vit que par l'instinct, le sentiment de l'homme, qui ne lui 
inspire pas de tendresse, ne lui inspire nul égard, elle marche sur 
lui tranquillement. 

De plus, Sganarelle et Arnolphe ne se ressemblent pas. Sans 
doute, leur tactique est la même. Mais ils diffèrent pour tout le 
reste. Dans Y Ecole des Maris, le jaloux est plus épais, plus complè- 
tement ridicule. Il ne veut faire aucun sacrifice à la mode. Arnol- 
phe, lui, n'est ridicule que sur le chapitre de sa conduite à l'égard 
de sa femme ; autrement, c'est un homme sensé, bienveillant, 
affectueux. 11 fait au jeune Horace un accueil charmant, il lui 



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REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



demande des nouvelles d'Oronte, « son bon et cher ami ». Il 
parcourt la lettre que le jeune homme lui présente, et dit en la 
lui remettant : « C'est trop de civilités ; il ne faut point faire tant 
de façons entre amis. Mon bien est à votre disposition. — Juste- 
ment, dit le jeune homme, j'ai besoin de cent pistoles. — Voici de 
l'argent, répond-il, et gardez la bourse. » A ce moment, il est 
repris par ses idées narquoises. « Et vos fredaines ? demande-t-il 
à Horace. Avez-voas fait de nombreuses victimes depuis votre 
arrivée? » On voit ici le travers d'Arnolphe, mais il ne détruit pas 
ses qualités. Et cette afFection qu'il témoigne au jeune homme, 
il l'a aussi pour Agnès, son martyr, cette pauvre fille qu'il a rendue 
si malheureuse. Il épouserait volontiers une jolie «011e ; il est 
capable d'un amour plus profond que celui d'Horace, et celle qu'il 
aime ferait de lui ce qu'elle voudrait. Il est bien sûr que des deux 
le mari le plus soumis serait celui qui s'est montré le plus entêté. 
11 finit par dire à Agnès : 



Ecoute seulement ce soupir amoureux. 

Vois ce regard mourant, contemple ma personne , 

Et quitte ce morveux et l'amour qu'il te donne. 

C'est quelque sort qu'il faut qu'il ait jeté sur toi, 

Et tu seras cent fois plus heureuse avec moi. 

Ta forte passion est d'être brave et leste, 

Tu le seras toujours, va, je te le proteste ; 

Sans cesse, nuit et jour, je te caresserai, 

Je te bouchonnerai, baiserai, mangerai, 

Tout comme tu voudras tu pourras te conduire : 

Je ne m'explique point, et cela c'est tout dire. 

{Bas, à part*) 
Jusqu'où la passion peut-elle faire aller ? 
{Haut.) 

Enfin, à mon amour rien ne peut s'égaler : 
Quelle preuve veux-tu que je t'en donne, ingrate? 
Me veux-tu voir pleurer ? Veux-tu que je me batte ? 
Veux-tu que je m'arrache un côté de cheveux ? 
Veux-tu que je me tue ? Oui, dis si tu le veux, 
Je suis tout prêt, cruelle, à te prouver ma flamme. 



Molière a voulu que cette passion fût ridicule ; mais jamais 
Alceste ni aucun personnage de théâtre n'en a exprimé une plus 
forte. En nous montrant Arnolphe à la fois odieux et digne de 
pitié, le poète semble nous dire: a Voyez les contradictions de 
la nature humaine. Cet homme, si dur tout à l'heure, qui l'aurait 
cru bon, et capable de tendresse ? De lui et d'Horace, celui dont 
une femme avec un peu d'adresse ferait le plus obéissant des 
maris, ce n'est pas Horace. Voilà en quoi Arnolphe diffère de 
Sganarelle, qui n'est qu'un égoïste. Ainsi, à un an de distance, 
Molière, reprenant Je même thème, a su le transformer. V Ecole 




l'école des femmes kt l'école dks maris 121 

des Maris est de 1661, Y Ecole des Femmes de 1662; douze mois 
se sont écoulés entre la composition des deux pièces, et dans cet 
intervalle, le génie de Molière a progressé. 

En effet, si la donnée des deux œuvres est identique, elles diffè- 
rent par le fond, et la seconde est de beaucoup supérieure à la 
première ; elle renferme plus de profondeur, plus d'originalité. 
Àrnolphe et Agnès sont des types autrement curieux qu'Isabelle 
et Sganarelle. Ensuite, dans YEcole des Femmes, c'est toute 
l'histoire de deux âmes qui nous est présentée ; Molière a su 
remonter dans le passé de ses personnages. Il nous donne ainsi 
une explication plus approfondie de leurs actions ; leur caractère 
est étudié de plus près. 

Pour ce qui est de la composition, elle est ingénieuse dans les 
deux pièces. L'invention d'Isabelle qui fait de son mari le porteur 
de ses billets galants, est originale. Mais YEcole des Femmes 
garde encore la supériorité. Comme Ta expliqué Lessing, Molière 
n'y a violé qu'en apparence la règle essentielle de l'art. La pièce, 
seinble-t-il, manque d'action : tout s'y passe en récits ; mais c'était 
la meilleure façon de nous faire entrer dans le sujet. Le sujet, 
c'est l'effet que les ruses des deux amants produisent sur le jaloux, 
et l'action véritable se passe non pas dans la chambre d'Agnès, 
ni dans le jardin, mais dans le coeur d'Arnolphe. Etait-il un meil- 
leur moyen de nous faire suivre cette action que de nous faire 
entendre les confessions alternatives d'Horace et d'Agnès à Arnol- 
phe? Le visage, les paroles d'Arnolphe nous peindront les sen- 
timents qu'il éprouve en apprenant les heureux succès d'Horace. 
Ainsi, cette composition, qui semble un défi aux lois du genre 
dramatique, est, en dernière analyse, extrêmement heureuse. 

Cependant on ne peut dire que YEcole des Femmes même soit 
au nombre des grandes pièces de Molière. On ne peut la com- 
parer au Tartuffe , au Misanthrope ou à Y Avare. D'abord en effet 
la pièce est relativement peu remplie. Il y a moins d'aperçus que 
dans les chefs-d'œuvre de Molière ; les questions soulevées y sont 
moins variées, et on y trouve moins de personnages intéressants. 
Dans le Misanthrope, Alcesle, Célimène, Eliante, Arsinoé, Oronte, 
Philinte méritent tous de retenir notre attention ; dans les deux 
pièces que nous étudions, seuls les personnages du jaloux et de 
la jeune tille excitent l'intérêt. Donc, en 1662, Molière n'était pas 
en pleine possession de son génie. 

VEcole des Femmes est encore inférieure à d'autres pièces de 
Molière parce que c'est une œuvre scabreuse. On sait bien qu'Isa- 
belle et Agnès sont comme en état de légitime défense, qu'elles 
ne sont pas obligées d'épouser leurs tuteurs, et que c'est une 



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REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



indignité de vouloir s'imposer au choix d une femme. Il est vrai. 
Si les deux jeunes filles résistaient franchement et ouvertement 
à leurs jaloux, nous ne leur ferions pas un crime de leur défense. 
Mais refret que produisent leurs stratagèmes est fâcheux, car 
les moyens dont elles se servent sont justement les mêmes 
qu'emploierait une femme désireuse de manquer au serment 
conjugal. Cette critique, on ne saurait l'adresser au Tartuffe, où, 
du moins dans la plupart des scènes, la lutte est franche. La 
duplicité d'Agnès et d'Isabelle est inquiétante et contagieuse. 

Ici une question se pose. Comment se fait-il que la morale de 
Y Ecole des Maris et de Y Ecole des Femmes n'ait trouvé de cen- 
seurs, à l'origine, que parmi les adversaires du théâtre en général, 
comme Bossuet ? Nous voyons Gaston d'Orléans accepter la 
dédicace de Y Ecole des Maris ; et Henriette d'Angleterre, à 18 ans, 
et un an seulement après son mariage, accepter celle de Y Ecole des 
Femmes. Sans doute, si le xvn e siècle fut religieux en effet, la 
haute société garda des mœurs très libres ; les traditions de 
François I er ne s'étaient pas perdues, et on ne se faisait guère de 
scrupule de l'adultère à la cour. Mais la cour n'est pas tout, au 
xvii e siècle. Ce n'est pas le grand monde en général qui écrit. 
Comment Boileau, si foncièrement honnête, n'a-l-il pas fait ses 
réserves sur la pièce de Molière ? Pourquoi la bourgeoisie jansé- 
niste n'a-t-elle pas éprouvé de scrupules à la représentation ? C'est 
qu'alors on était très indulgent pour les genres qui cherchent à 
divertir. On se montrait sévère pour les genres sérieux ; on voulait 
une morale irréprochable, et on l'obtenait, témoin la pureté de 
notre tragédie, qui est comme une condition du genre, et se 
maintiendra pendant tout le siècle suivant, au milieu de la déca- 
dence des mœurs publiques. Au xvni 6 siècle, les esprits les plus 
légers, ceux qui se permettent des licences dans des Contes ou 
des Satires, changent de plume dès qu'ils se mettent à écrire une 
tragédie, et, à très peu de réserves près, ils paraissent aussi scru- 
puleux que leurs prédécesseurs. Mais la comédie, même au 
xvii» siècle, jouissait d'assez grands privilèges. La profondeur 
qu'on trouvait chez Molière lui faisait pardonner bien des libertés 
en faveur de ses intentions. Et, en effet, le suprême effort d'un siècle 
n'est pas de ne jamais produire d'œuvre répréhensible : ce serait 
trop exiger. Si le xvn* siècle est si grand, si pur, bien qu'il ait 
aimé les Contes de La Fontaine et certaines pièces de Molière, 
„ c'est qu'il a produit d'autres œuvres, d'une moralité irrépro- 
chable, et qu'il les a sincèrement admirées. 



A. S. 




NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE 



123 



Notice bibliographique (1) 



AGRÉGATION DES LETTRES. 



Polybe. — Les manuscrits. — Place de Polybe dans l'histoire. — Sa 
vie. — Sa conception de l'histoire . — Sa méthode. — Son style. 

Manuscrits. — Sur 40 livres, nous en possédons 5 à peu près 
entiers. Pour le reste, nous n'avons que des fragments, dont 
quelques-uns d'une certaine étendue. 

Pour le livre VI, la source manuscrite n'est pas la même que 
pour les premiers. Les premiers sont contenus dans le Vaticanus 
124, désigné par la lettre A ; le livre VI, dans le Urbinas 102, 
désigné par la lettre F. Ce livre est composé d'extraits, ce qui 
explique comment nous avons tant de fragments de Polybe. A une 
époque ancienne, on a tiré de Polybe des morceaux choisis. 
Dans le manuscrit que nous avons, l'opération a porté sur les 
premiers livres jusqu'au XVIII e . Les morceaux étant disposés dans 
l'ordre du texte original, on sait par là quel était Tordre de 
l'ouvrage entier. 

Les autres fragments de Polybe dérivent surtout d'une compi- 
lation faite à Constantinopie, au x e siècle, par l'ordre de Constan- 
tin Porphyrogénète. Elle comprenait 53 sections de titres diffé- 
rents où étaient classés des morceaux empruntés aux divers 
historiens. Il en reste deux sections entières et des fragments. 
Dans les deux sections qui restent, sur les ambassades et sur la 
vertu et le vice, ont été conservés quelques morceaux étendus 
empruntés à Polybe. 

En dehors de ces sources, les manuscrits sont assez nombreux. 

Editions. — Casaubon, Paris, 1609 ; commentaire intéressant. 

ScawEiGiiAEUSER, Leipsick, 1789-1795, en 8 volumes avec notes, 
édition Fondée sur l'examen de manuscrits plus nombreux. 

Bekker Berlin, 1844, 2 volumes. 

DUbm-r, chez Didot, 4839, réimprimé en 1865, 1 volume. 

Les deux éditions importantes ont été publiées chez Teubner. 

Dindorf, en 1866-68, adonné une première édition, reprise en 
1882 par BîIttner qui a profité de l'édition de Hultsch, chez 
Weidmann, en 4 volumes, publiée en 1867-1871. 

(1) Ce sont là desimpies notes, qui n'ont aucune prétention, littéraire mais 
que nous croyons cependant devoir être utiles aux candidats à l'agrégation. 
(.V. de la R.) 




124 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



L'édition Biïttner est excellente, elle peut dispenser de celle de 
Hultscii. Celle-ci néanmoins possède un apparat critique de 
grande valeur. 

Place de Polybe dans l'histoire. — Polybe occupe parmi les 
historiens une place considérable. Où en est l'histoire au moment 
où il parait? Avant lui, nous trouvons cinq ou six noms. Au début, 
il y a eu la période des logographes, qui ont écrit une histoire 
poétique, mythique, dont le terme est l'œuvre d'Hérodote. Après 
vient Thucydide, qui est un historien critique, méthodique, mili- 
taire et politique. Presque aussitôt après lui, l'histoire perd son 
caractère. Xénophon, dans ses Helléniques, continue le récit de la 
guerre du Péloponèse, mais avec une méthode moins solide que 
ce]Ie de Thucydide. Sans doute, il n'introduit pas de mythes 
dans son histoire; mais il montre du parti pris, de la partialité, et, 
dans les derniers livres, il se laisse aller à des prédications intem- 
pestives. Après Xénophon, l'histoire subit une nouvelle altération 
crtre les mains d'Isocrate. Son influence fut très grande ; il a en- 
chante la Grèce;du iv e siècle ; mais, s'il a rendu des services à la 
langue, il a beaucoup nui à l'histoire en y introduisant la rhé- 
torique. Il n'est pas surprenant que deux de ses élèves, Ephore 
et Théopompe, voient dans l'histoire une matière à beaux exer- 
cices de style, l'un avec l'idée de charmer par la grâce et l'abon- 
dance du récit, l'autre avec celle de blâmer ou de louer, d'exal- 
ter ou d'amoindrir les choses et les personnes. Avec l'âge 
alexandrin, au commencement du ni 6 siècle, la rhétorique 
continue à faire des siennes; mais l'érudition apparaît : la science 
des écrivains s'annonce comme livresque. Timée deTauromenium, 
qui vécut au milieu et pendant la 2° moitié du iu° siècle, avait écrit 
une grande histoire de la Sicile en 38 livres ; il y prenait les évé- 
nements à l'origine et continuait son récit jusqu'à son temps, 
jusqu'en 264, époque de la 2 e guerre punique. Pour écrire cet 
ouvrage, il avait accumulé les lectures ; mais, d'après les critiques 
que lui adresse Polybe et d'après les fragments que nous con- 
naissons de lui, Timée n'était ni un historien politique ni un his- 
torien militaire ; vivant au milieu de ses livres, il n'avait fait que 
rassembler des histoires et des anecdotes. C'est à ce moment que 
paraît Polybe. Son œuvre est une réaction déclarée et violente 
contre la façon dont les écrivains ont entendu l'histoire depuis 
Thucydide. Il reprend la tradition de Thucydide, enrichie de tous 
les progrès qu'elle a pu faire avec Aristote, par exemple, et il 
montre une hardiesse de vues qui lui assigne une place consi- 
dérable dans l'histoire. Cela s'explique par la nature même de 
son génie et par les circonstances au milieu desquelles il a écrit. 




NOTICE BIBLIOGKAPDIQUB 



123 



Sa vie. — Ses œuvres sont la principale source pour sa bio- 
graphie. Nous avons sur lui quelques lignes de Suidas; mais elle- 
sont sèches et souvent inexactes. Heureusement Poîybe, avec son 
goût pour les digressions, a toujours parlé de lui-même; et, avec 
les renseignements qu'il nous fournit, on peut reconstituer sa 
vie. Il est né à Mégalopolis vers 205 ; car, en 181, il n'a pas 30 
ans. Mégalopolis était une ville d'Arcadie qu'avait fondée Epa- 
mînondas, quand il voulait battre Lacédémone. Polybe n'est 
donc ni un Athénien, ni un Alexandrin: c'est un Grec de pro- 
vince. Il est fils de Lycortas, bien connu comme ami de Phi- 
lopœmen, le chef du parti modéré dans la ligue achéenne. En 183, 
Polybe porta les cendres de Philopœmen à ses funérailles. Plutar- 
que, dans la Vie de Philopœmen, (ch. 21), dit qu'il resta fidèle 
à la mémoire du grand homme ; en 146, il s'entremit pour pré- 
server les statues de Philopœmen. En 181, Polybe est attaché à 
l'ambassade envoyée en Egypte prè3 de Ptolémée Epiphane. 
En 189, il est hipparque, au début de la guerre entre Persée et les 
Romains, guerre qui se termine, comme on sait, en 188, par la 
bataille de Pydna, où Paul Emile fut vainqueur. Il y eut 1000 
otages réclamés par les Romains après quelques révoltes des 
Grecs. En 166 Polybe va à Rome en qualité d'otage. Il y passera 
seize ans. A ce moment, il a près de 40 ans ; c'est un politique, un 
soldat, mais doué d'un esprit pondéré ; ennemi de Rome, il est 
trop éclairé pour ne pas s'instruire chez les Romains. 

.Or, qu'est Rome en 165 ? Cette date est celle de l'âge d'or de la 
république. La solidité de l'empire romain n'est pas entamée ; 
Rome est dans sa période d'expansion. Carthage est abattue, et 
Rome maintenant s'adoucit, se civilise ; les relations qu'elle 
entretient avec la grande Grèce ont créé une éducation des esprits. 
Polybe, à Rome, doit se trouver dans son milieu, et il y voit des 
qualités, des forces que la Grèce n'a plus. L'empire romain 
possède alors une très forte unité ; l'Italie et une partie du monde 
oriental sont gouvernées par un grand corps politique, le Sénat, 
qui est dirigé par des traditions aristocratiques très puissantes, 
par une unité de vues exceptionnelle. Partout règne le sentiment 
de la hiérarchie et le respect de la loi. Devant ce spectacle, nous 
savons quelle a été l'impression de Polybe : il a ressenti une 
admiration profonde. Arrivé à Rome, en ennemi, il a tôt fait de 
s'apercevoir que la conquête romaine n'est pas l'effet du hasard, 
et il dit son sentiment avec franchise : « Les Grecs ne sont que 
des enfants incorrigibles devant les Romains ». C'est que les 
Grecs n'ont pas la ténacité qui fait la supériorité de leurs adver- 
saires. 




126 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



De plus, Polybe ala chance de pénétrer dans une des premières 
familles de la république. Il raconte comment naquit son amitié 
avec Scipion Emilien (éd. Hultsch, livre 32, p. 1267) à propos d'un 
emprunt de livres et d'une conversation à ce sujet. Les deux fils 
de son ami étaient Fabius et l'autre Scipion, le fils de Paul Emile, 
qu 'Emilien avait adoptés. Fabius, l'aîné, était le plus brillant : 
aussi Scipion était-il un peu jaloux de son frère. Polybe avait 
séduit Fabius ; l'autre se fâcha de voir que son frère accaparait 
l'étranger. Il déclara à Polybe qu'il était froid et lent d'esprit, et le 
pria de l'aider. « Polybe eut delà joie et de l'embarras à cette 
demande ; puis une affection de père à fils s'établit entre Emilien 
et lui. » Le voilà donc vénéré de ces jeunes gens, leur maître ès 
choses grecques et trouvant chez eux les qualités romaines. Il voit 
tout, il entend tout, et il obtient, grâce à ses protecteurs, de ne 
pas être envoyé comme les autres otages dans un municipe. En 
150, après seize ans de séjour à Rome, il rentre en Grèce. Mais il 
fait de nombreux voyages. Par exemple, au moment de la 
troisième guerre punique, il se rend à Cartilage avec Scipion \ 
pendant la prise de Carthage et de Numance, il est sur les lieux. 
A partir de ce moment, il joue le rôle d'intermédiaire entre les 
Grecs et les Romains. Il trouve en Grèce beaucoup d'illusions, 
d'entraînements chimériques ; on ne se résignait pas à la défaite; 
et Polybe, qui a vu de près la puissance de Rome, s'efforce de 
montrer à ses compatriotes que toute résistance est inutile. Il 
joue là un rôle très ingrat et très dilïicile, et réussit cependant à 
être bien vu des uns et des autres. Ainsi, en 346, il s'oppose à une 
révolte qui aboutit à la prise de Corinthe et a la réduction de la 
Grèce en province romaine. Bien qu'on ne l'ait pas écouté, il 
multiplie ses démarches en faveur des cités et des personnes, et on 
lui élève des statues dans les villes grecques. Il meurt à 82 ans, 
vers 123, d'une chute de cheval. (Lucien, Mxxsoofoi, ch. 22.) 

Ses œuvres, — car il a beaucoup écrit, — comprennent : 

i° Les Histoires, en 40 livres ; il nous reste 5 livres à peu 
près entiers et un 6 e livre composé d'extraits. 

2° Un ouvrage sur la tactique, Dtptaèç ~i;t'.; &iropvi$pa'cat, II le 
cite au livre 9, ch. 20.) 

3o Une oraison funèbre sur Philopœmen (X, ch. 21). 

4° Un ouvrage de géographie, qui e6t peut-être une partie de 
son grand ouvrage. 

Ce qu'il a voulu écrire, c'est l'histoire de son temps depuis 221 
jusqu'en 146, de la deuxième guerre punique àla prise de Carthage. 
Il raconte « comment, en cinquante années environ, Rome a mis 
sous son pouvoir presque le monde entier ». II a fait une intro- 




NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE 



127 



duction dans les deux premiers livres qui vont de 264 à 221, date 
du commencement de la deuxième guerre punique. 

Sa conception de l'histoire. — L'histoire de Polybe est très ori- 
ginale. II le sait et il le dit souvent ; d'abord il insiste sur ce point: 
qu'il veut faire une histoire universelle, xaOôXou !r:opîa. De son 
temps, ce qui est intéressant, ce n'est pas l'histoire dételle cité, 
car la vie politique dépasse la cité ; elle s'exerce dans l'ensemble 
des relations établies entre les cités. Le moteur central delà poli- 
tique du monde, c'est Rome. Aussi, aux yeux de Polybe, ce serait 
se tromper que d'écrire des histoires particulières. Il rappelle les 
tentatives du pouvoir militaire antérieures, les ouvaaxstat de la 
Perse, de Lacédémone, de la Macédoine ; il montre quelles diffé- 
rences séparent ces empires éphémères de la puissance de Rome) 
dont l'action dure encore. Voilà une vue d'historien très profonde ; 
or, elle est à la première ligne de son histoire. Il ajoute qu'une 
série d'histoires particulières ne constituerait pas l'histoire uni- 
verselle telle qu'il l'entend. 

Une autre idée nouvelle et originale de Polybe est celle-ci : l'his- 
toire doit être « pragmatique ». Elle doit être un traité, 7rp«7îx*Tt£a, 
se rapportant à l'enseignement de la politique ou de la guerre, 
une leçon pour l'homme d'Etat (I, 1,2). Il faut que dans tout le 
détail chaque récit soit présenté au point de vue de l'application 
qu'on en peut faire. Il convient de noter la nouveauté de cette 
conception. Polybe l'oppose à deux autres conceptions en usage 
de son temps : 

1° La rhétorique, telle qu'il la trouve chez Ephore, chez Théo- 
pompe, les grands historiens de la fin du ive siècle, les élèves 
disocra te. Leurs ouvrages sont pleins d'une rhétorique d'apparat ; 
ils ont toujours en tête la préoccupation de louer ou de blâmer, 
car depuis Gorgias le fond de la rhétorique d'apparat, c'est le 
blâme ou l'éloge. Chez Théopompe, il y avait des morceaux vio- 
lents, dont nous avons quelques fragments, contre les démocrates 
athéniens, contre Philippe de Macédoine (Polybe, XII, 7). 

2 0 L'histoire poétique, faitede mythes, de vieux récits. En effet, 
l'histoire faite avec les traditions orales est très en faveur aussi ; 
nous sommes en pleine période alexandrine et les savants d'alors 

c ni dugoûpour les mythes anciens, bizarres et obscurs. 

Ces deux conceptions, Polybe les exclut. Il réagit contre les 
habitudes de ses prédécesseurs, à peu près comme Thucydide 
dans sa préface réagit contre leslogographes, au nombre desquels 
il range Hérodote. 

Pour Polybe, ce qui importe, c'est d'instruire les politiques et 
les hommes d'Etat (Préface du livre IX.) Il faut leur apprendre 




128 



REVUE DES COURS ET COPiFÉRENCES 



les causes des événements de façon à leur permettre de prévoir 
l'action nécessaire de ces mêmes causes. Pour mieux mettre en 
lumière ses idées sur ce point, il avait écrit une préface en tête de 
chaque livre et ses idées générales reviennent encore très souvent 
dans le cours des livres. (Voyez III, 32, 6, et surtout les livres I 
et IX.) 

Que sont donc pour Polybe les causes en général ou en ma- 
tière d'histoire ? Il s'est expliqué longuement là-dessus. Cette 
préoccupation des causes est nouvelle et porte sa date. Elle 
nous fait bien songer un peu à Thucydide, qui dit : il faut savoir 
le passé pour prévoir l'avenir, x**:à to àvOpwîtivov, suivant la 
nature de l'homme. Mais, chez Thucydide, la théorie est plutôt 
à Tétat latent. Ici, ces mots précis annoncent une chose nou- 
velle. C'est que dans l'intervalle il y a eu Aristote ; son influence 
en métaphysique était limitée, car les manuscrits d'Aristote n'é- 
taient pas publiés au temps de Polybe, mais ses dialogues exis- 
taient, et il avait formé des disciples, comme Straton de Lamp- 
saque. Polybe dit (111. 6) : il ne faut pas confondre la vraie 
cause avec l'occasion ou le prétexte (ah(a ou ^ooa^iç) ou le com- 
mencement (*?yJ t U car alors on commet le sophisme : post hoc.ergo 
propterhoc. Il distingue tout cela et se plaint que les historiens 
ne le fassent pas. Thucydide aussi, dans son 1 er livre, racontant 
le début de la guerre du Péloponèse, les affaires d'Epidamne, 
oppose oilzlz à TTîoçaji;, mais il n'attribue pas aux deux mots le 
même sens que Polybe. Pour Thucydide, u'a pas un sens 
juridique :Jle mot signifie grief invoqué ; ^poo*?'.;, au contraire, 
peut prendre le sens de motif. Polybe, qui vient après Aristote, 
appelle aîtiala cause, et -sooaj'.ç le prétexte. Les causes en géné- 
ral n'ont rien de mystérieux ni de divin ; elles sont naturelles 
et il faut les étudier d'une manière positive. Non pas que Polybe 
exclue toute intervention divine dans les choses humaines ; 
comme Démosthène, comme Aristote, il admet que certaines 
choses ne s'expliquent pas, peuvent être imputées à la à 
lY^xapuivr,, c'est-à-dire la fatalité. Seulement t pour Polybe, ce n'est 
là qu'une explication exceptionnelle, un pis aller. Pour Hérodote, 
au contraire, il y a une intervention minutieuse de la divinité 
dans les affaires d'ici-bas; il pense comme Hippocrate, qui disait : 
a II n'y a pas de maladies plus divines les unes que les autres; 
elles sont toutes divines et naturelles également. » (V. Polybe, 
XXXVII, 4.) 

Un autre point curieux de la théorie de Polybe sur les causes, 
c'est qu'il distingue des causes particulières suivant les événements. 
En histoire, il y a des causes politiques etmilitaires. De làla grande 



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NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE 



importance qu'il donne aux questions d'organisation militaire et 
aux constitutions politiques. Cette façon de procéder est en partie 
nouvelle. A dire le vrai, on rencontre chez Xénophon, Thucydide 
et d'autres historiens, des vues analogues. Ainsi, dans son traité 
sur la République des Lacédémoniens, Xénophon montre Texcel 
lente organisation de l'armée lacédémonienne. Thucydide, dans 
le discours de Périclès, fait l'exposé de la constitution athénienne. 
Mais chez Xénophon cette analyse est accidentelle : c'est une 
page qu'on trouve par hasard dans les Helléniques ; chez Thucy- 
dide, c'est un mot jeté en passant. Pour Polybe, au contraire, c'est 
le fond même de l'histoire *, car, depuis Xénophon et Thucydide, 
il y a eu Aristote et toute son école. Il ne faut pas oublier qu'il y 
avait 138 constitutions dans l'œuvre d'Aristote. De plus, au iv* siè- 
cle, Enée le tacticien avait écrit une série d'ouvrages sur l'art mi- 
litaire. CetEnée, contemporain de Xénophon, est peut-être Enée 
de Stymphale dont il est question dans YAnabase. Il étudie l'art 
de la guerre et donne des conseils précis appuyés d'exemples : 
il explique le succès de telle ou telle bataille. Enfin, à la suite de 
la conquête d'Alexandre, il s'était produit un grand mouvement 
de littérature militaire. Polybe a ressenti toutes ces influences. 
Ainsi il exprime cette idée c qu'il faut traiter de la constitution 
de la cité, car c'est de là que les actions tirent leur achèvement » 
(VI, i, 9). On ne trouverait pas chez Thucydide une expression 
aussi précise de l'importance delà politique. De même, étudiant 
la légion romaine, dans une digression célèbre imitée par Bossuet 
et Montesquieu, il déclare la légion supérieure à la phalange par la 
souplesse. Enfin ses qualités d'observateur et de politique éclatent 
dans l'étude de la constitution romaine que renferme le livre VI. 

Sa méthode de recherches . — Sur ce point encore, il est très 
explicite. Trois qualités, selon lui, sont nécessaires à l'historien : 

1° La connaissance des livres, des documents écrits. 

2° La connaissance des lieux. 

3° La connaissance des affaires (politique, guerre). 

Ce qu'il y a de curieux dans cette énumération, ce n'est pas la 
distinction de ces qualités, mais leur ordre (XII, 25j. 

La connaissance des livres est celle que la plupart des histo- 
riens ont mise en première ligne ; pour Polybe, c'est la dernière. 
S'il attaque Timée avec insistance, c'est qu'il est un érudit livres- 
que : « Il ressemble à un peintre qui ne travaillerait que d'après 
des mannequins » (XII, 28). L'histoire ne sera bien faite que quand 
les hommes d'action se mettront à l'écrire, ou quand ceux qui 
récrivent considéreront la pratique des affaires comme indispen- 
sable. 

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REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



L'historien doit encore savoir la géographie. Polybe (III, 59) 
parle de « tous les dangers qu'il a affrontés dans ses voyages en 
Libye, en Ibérie, en Gaule et sur la mer qui entoure ces pays, pour 
redresser l'ignorance sur ces points et faire connaître ces parties 
de la terre habitée ». Il avait voyagé aussi en Egypte, en Grèce, 
en Italie. Il est allé consulter des documents, par exemple un 
vieux traité conclu entre Rome et Carthage. Dans le récit de la 
2 e guerre punique, il montre qu'il a vu le pays où est passé 
Hannibal. 

Enfin la lecture aussi est utile. Polybe ici établit nettement la 
nécessité de la critique. Il porte un jugement sévère sur des nar- 
rations d'auteurs contemporains. En parlant de Fabius Pictor 
(III, 9), il le critique et fait une déclaration de principes qui mon- 
tre son indépendance d'esprit. Il avertit le lecteur de ne pas re- 
garder au titre, mais au fond dans un livre d'histoire. Il ne fait 
pas fi de l'autorité personnelle du narrateur, mais il ne la croit 
pas décisive. Avant tout, c'est d'après le fond même des choses 
que les lecteurs doivent fonder leur opinion sur le récit. Dans 
un autre passage (111,20), il trouve dans une source contempo- 
raine que, pendant la délibération du Sénat sur les affaires de 
Sagonte, les enfants de 12 ans assistèrent à la séance. Il ne veut 
pas le croire : « A moins, par Zeus ! qu'en dehors de tous les 
autres avantages que la fortune a donnés aux Romains, elle ne 
les ait faits politiques dès le berceau. » Cette opinion a la valeur 
non d'un témoignage historique, mais d'un commérage de bou- 
tique de barbier. En effet, une grande partie des légendes que 
rapporte Hérodote sur les choses de Lydie sont sorties des bou- 
tiques de coiffeur. Enfin, au livre III, 33, 18, à propos de la liste 
des troupes d'Hannibal, il dit : « J'ai trouvé moi-même à Laci- 
nium, dans le Bruttium, cette liste écrite sur des tablettes d'ai- 
rain conservées là, qui avaient été gravées quand Hannibal se 
trouvait dans cette partie de l'Italie. » On arrive ainsi à ce que 
Thiers, dans la préface d'un de ses volumes, appelle t l'intelli- 
gence » de l'histoire. Quand il connaît la vérité, il reste un devoir 
à remplir à l'historien : c'est de la dire. 

Véracité de Polybe. — Sur ce point, il fait des déclarations répé- 
tées. Il reproche à Théopompe, qu'il admire beaucoup, sa méchan- 
ceté, xaxoXoYÎa. Parlant (I, 14) de Philinos, historien de Syracuse, 
qui vivait sous le 2« Denys, et de F. Pictor, il trouve que, quand un 
homme a revêtu le caractère d'historien, il doit dire la vérité. Au 
livre XXXVIII, fragm. 6, ld. 2, il juge la Grèce perdue ; ilcomprend 
que ses compatriotes vont le blâmer, et il écrit : « Je n'estime pas 
qu'on soit un ami véritable quand on redoute un discours franc, 



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NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE 



131 



et qu'on soit un bon citoyen quand on abandonne la vérité à cause 
des reproches qui en nattront au moment même où Ton écrira. A 
plus forte raison, l'historien des affaires publiques, il ne faut en 
faire aucun cas, s'il considère quelque chose de plus précieux que 
la vérité ». 

D'après ces déclarations, d'après la manière dont il conçoit l'his- 
toire, d'après la place qu'il fait à la politique, on voit que P>iybe 
est un grand esprit, et si Ton songe à l'importance qu'il assign e 
aux causes, pour ce qui regarde la religion, les mœurs et les 
institutions, on se convaincra qu'il réalise l'idée que les modernes 
se font d'un gand historien. 

Méthode d'exposition. — Elle est intermédiaire entre la méthode 
de recherches et l'art proprement dit. Dans l'antiquité : il y a fies 
systèmes variés d'exposition. Chez Hérodote, l'histoire est une 
suite d'anecdotes reliées par un récit où l'historien introduit des 
conversations et toute une mise en scène. Chez Thucydide, l'expo- 
sition comprend trois éléments : le récit, sobre, froid, sans orne- 
ments ; de grands discours, oratoires, en style direct, où Thyci- 
dide exprime la philosophie de son histoire ; enfin des réflexions 
générales. Plus tard, les historiens mettent plus de phrases et 
moins de substance dans leurs discours, qu'ils appellent 
2-oos'.y.Ttxo( ; ils font grand usage des morceaux d'apparat, des 
invectives, des louanges, à la manière dlsocrate et de Théopompe. 
Mais, même dans la façon dont Thucydide conçoit ses discours, il 
y aune part de liberté artistique ; il se fait de ces harangues une 
conception idéale plutôt que réaliste. En présence de ces mé- 
thodes différentes, comment Polybe va-t-il s'y prendre ? 

Ses récits ne ressemblent pas à ceux d'Hérodote : ils se 
rapprochent plutôt de ceux de Thucydide, il veut instruire, 
apporter des faits, les expliquer. C'est là que son intelligence se 
montre. Rien de plus clair que ses expositions; on peut seulement 
reprocher à son récit, comme à celui de Thucydide, d'être un 
peu sec. 

Dans ses réflexions, il nous fait la leçon. Mais ce procédé, rare 
chez Thucydide et réservé pour les grandes circonstances, et 
encore fort bref, tient chez Polybe une place excessive. Il disserte 
intarissablement. Dans l'histoire de Thiers, on trouve parfois de 
ces jugements sur une bataille ou sur l'état des finances, qui 
paraissent un peu longs. Le mot de Fénelon, qui s'est montré dur 
pour Polybe, est juste à propos de cet abus, « Polybe raisonne 
trop quoiqu'il raisonne très bien » (Lettre à l'Académie). Fénelon 
ne tient pas assez compte des grandes qualités de Polybe : on 
comprend toutefois que la lecture de son histoire ait provoqué 




132 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



chez lui un sentiment d'impatience, car Polybe a toujours une 
opinion arrêtée qu'il s'attarde à vouloir faire partager à son lecteur. 

Dans les discours, Polybe est en avance sur Thucydide. Le 
premier des anciens il s'aperçoit que les paroles sont des docu- 
ments historiques, comme les faits. C'est là une grande nouveauté; 
pour ses prédécesseurs, l'important, c'est l'ensemble de la pensée 
quia déterminé tel ou tel fait ; pour Polybe (Xll, 25 A ), les discours 
sont pour ainsi dire le sommaire des événements et ils relient 
ensemble le tout de l'histoire. Rien n'est plus juste pour ceux de 
Thucydide. Mais il faut reproduire les discours intégralement, 
tï>; Ippm xaT aX/JOstav, et non d'après une vérité idéale comme le 
fait Timée, car alors on tombe dans la rhétorique, àroos^t; Tf,<; 
boTVj ouva|jLEw;. Ceci nous amène à voir quels sont les mérites 
d'écrivain de Polybe. 

Polybe écrivain. — L'art d'écrire comprend: 1° la composition ; 
2<> le style. 

i° Polybe possède la faculté de vision qui permet d'embrasser 
de grands ensembles et de grouper ces ensembles en d'autres en- 
sembles plus vastes. Il a eu l'idée de l'histoire universelle et il 
saisit les rapports des choses. 

Néanmoins, il montre une certaine raideur, une certaine gau- 
cherie, quand il essaie de mener de front le récit d'événements qui 
se passent dans des parties différentes du monde. 11 valait mieux 
procéder par pays et non par année. Polybe' a suivi la même 
méthode que Thucydide. Son récit commence à la 2« guerre 
punique, mais il a une préface où il raconte la période qui sépare 
la l rc guerre punique de la 2«. Une fois entré dans son récit, il 
procède par olympiades, avec le désir de nous promener sur les 
différents théâtres des guerres. 

2° Le style de Polybe est sa grande faiblesse. Polybe est ins- 
truit, mais il n'est pas écrivain. Il écrit dans la xo:vr;, qui est 
un attique un peu transformé, un peu artificiel, une sorte de 
langue scolastique. Il convient d'examiner son vocabulaire et sa 
phrase. Pour le vocabulaire, il exagère les défauts de son temps, 
il emploie une foule de mots abstraits que la philosophie, les 
sciences ont introduits dans le langage courant. Il montre en cela 
plus de savoir que de goût. Il faut encore regretter chez lui 
l'abondance des mots faibles, vulgaires, qui, chose aggravante, 
ont pu passer à ses yeux pour des élégances. Un mot lui est cher 
entre tous pour son ampleur, c'est l'adverbe ôXo?£sp&c, qu'il 
emploie au sens de « tout à fait », « sérieusement » ; il aime aussi 
le mot rpoetpr.filvo;, qui signifie a le personnage susdit » et qui 
revient 3 et 4 fois dans une demi-page. 



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I II MM I 



PROGRAMME DES AUTEURS 



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Pour ce qui est de la phrase, Polybe évite l'hiatus, car il est de 
l'école dlsocrate, et il cherche dans la période une certaine ron- 
deur, il aime la grande éloquence. Ce goût Tentraine à employer 
plus de mots qu'il n'est nécessaire et à dire deux ou trois fois la 
même chose pour arrondir sa phrase. 

En résumé, Polybe est un détestable écrivain, mais c'est un 
grand esprit qui a fait faire à l'histoire un pas décisif. 

A. S. 



Programme des Auteurs 



AGRÉGATION - CONCOURS DE 1898. 



I. Agrégation de Philosophie. 

I. Epreuves écrites. 

Périodes d'histoire de la philosophie dans lesquelles sera pris le sujet 
de la composition historique : 

1° Philosophie ancienne. — Pyrrhoniens, Nouveaux Académ iciens, 
Epicuriens, Stoïciens ; 

2° Philosophie moderne. — Descartes, Spinoza, Malebranche. 

II. Epreuves orales. 
Auteurs grecs. 

Platon : Le Philèbe. 
Aristote : De Anima, liv. II. 

Auteurs latins. 
Gicéron : Les Académiques. 
Leibniz : De rerum originatione radicali. 

Auteurs modernes. 
Descartes ; Les Principes de la philosophie, liv. I. 
Malebranche : La Recherche de la vérité, liv. III. 
Rousseau : Le Confrat social. 
Fichte : La Destination de l'homme. 

II. Agrégation des Lettres. 

Auteurs grecs. 

Pour la première explication, les auteurs ne sont pas désignés à 
l'avance. Les candidats auront à traduire et à commenter, après un quart 
d'heure de préparation, des textes classiques choisis par le jury. 



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134 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



Les explications préparées seront tirées des auteurs suivants 
Eschyle : Les Choéphores. 
Sophocle : Œdipe roi. 
Thucydide : Liv. VI, 1-53. 

Auteurs latins. 

Pour la première explication, les auteurs ne sont pas désignés à l'avance. 
Les candidats auront à tr aduire et à commenter, après un quart d'heure 
de préparation, des textes classiques choisis par le jury. 

Les explications préparées seront tirées des auteurs suivants : 

Plaute : Miles gloriosus. 

Horace : Epîtres, liv. I. 

Juvénal : Satires I, VIII, X. 

Sailuste : Fragments des Histoires. 

Auteurs français. 

Villehardouin, édition G. Paris et Jeanroy, p. 28-85. (Tous les candidats 
auront à expliquer un passage de cet auteur ) 
Ronsard : Poésies choisies (édit. Becq de Fouquières) : Odes, liv. I, II, IV. 
Corneille : Le Cid. 
Racine : Andromaque. 
Molière : Le Malade imaginaire. 

Viclor Hugo : Les Rayons et les Ombres : Tristesse d'Olympio ; — Les 
Contemplations : A Villequier, Paroles sur la dune, Les Malheureux ; — 
Légende des siècles : Le petit roi de Galice. / 

Bossuet : Sermon sur la mort. 

Bourdaloue : Sermon sur la pensée de la mort. 

La Bruyère : Le premier chapitre des Caractèivs (Des ouvrages de 
l'esprit) ; — Discours de réception à l'Académie française. 

Voltaire : Lettres choisies, édition Fallex, chez Delagrave, p. 191-245 
(lettres des années 1754-1760). 

Michelet : Histoire de France {Moyen âge), liv. VIL 



III. Agrégation de Grammaire. 

Pour la première explication, les candidats auront à traduire successi- 
vement, après vingt minutes de préparation, un texte grec et un texte 
latin choisis par le jury dans les auteurs classiques. 

Les explications préparées seront tirées des auteurs grecs et latins 
suivants : 

Auteurs grecs. 

Eschyle : Les Choéphores. 
Sophocle : Œdipe roi. 
Thucydide : Liv. VI, chap. 1-53. 

Démosthène : Deuxième Philippique ; — Discours sur la Chersonèse ; — 
Troisième Philippique. 



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PROGRAMME DES AUTEURS 



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Auteurs latins. 



Plaute : Miles gloriosus. 

Horace : Epitres, liv. I. 

Salluste : Fragments des Histoires. 

Quintilien : Institution oratoire, lib. XII. 



Auteurs français. 



Extraits des Chroniqueurs français (par G. Paris et Jeanroy ; Paris, 
Hachette) : Villehardouin, p. 40-49 ; Joinville, p. 159-164. 
La Vie de saint Alexis (édit. G. Paris, Vieweg, 1885), vers 1 à 295. 
Ronsard : Poésies choisies (édit. Becq de Fouquières) : Odes, liv. I, 



D'Aubigné : Les Tragiques, liv. V, Les Fers, depuis : « Les yeux des 
bienheureux aux peintures advisent... » jusqu'à la fin. 
Corneille : Le Cid. 
Molière : Le Malade imaginaire. 

V. Hugo : Les Contemplations : I. Réponse à un acte d'accusation ; 
ibid. : suite. II. A Villequier, Paroles sur la dune, Les Malheureux ; — 
Isgende de* siècles : Le petit roi de Galice. 

Bourdaloue : Sermon sur la pensée de la morU 

La Bruyère : Les Caractères, chap. I : Des ouvrages de l'esprit; — 
Discours de réception à l'Académie. 

Rivarol : De V universalité de la langue française (édit. de Lescure ; 
Paris, Jouaust, 1880). 

IV. Agrégation d'Histoire et de Géographie. 



Les Phéniciens. 

Histoire de la Grèce depuis les origines jusqu'à la fin des guerres mé 
diques. 

Histoire et civilisation des colonies grecques. 

La civilisation athénienne aux v 6 et iv« siècles : religion, vie privée, 

industrie, commerce, lettres et arts. 
Histoire extérieure de Rome, depuis la première guerre punique jusqu'en 

l'an 133 av. J.-C. 

Histoire intérieure et extérieure de Rome, depuis la mort de Sylla jusqu'en 
l'an 27 av. J.-C. 

Histoire de l'Empire romain, depuis la mort d'Auguste jusqu'à la mort 
de Marc-Aurèle. 



L'Empire franc, son histoire, ses institutions, sa civilisation, depuis les 
dernières années du v* siècle jusqu'au traité de Verdun. 

L'Empire d'Orient et la civilisation byzantine, depuis la mort de Justinien 
jusqu'à la première croisade. 



II, IV. 



Histoire ancienne. 



Moyen âge. 




136 



REVUE DES COUPS ET CONFÉRENCES 



La Papauté et l'Empire, l'Italie et l'Allemagne, depuis Othon Ie r jusqu'à 

la fin des Hohenstaufen. 
La France, depuis la mort de saint Louis jusqu'à la fin de la guerre de 

Cent Ans. 

L'Angleterre, depuis la mort d'Henri III jusqu'à la fin de la guerre de 
Cent Ans. 



L'Eglise catholique, depuis la fin du grand schisme jusqu'au concile de 

Trente inclusivement. 
La monarchie espagnole, depuis l'avènement de Ferdinand et d'Isabelle 

jusqu'à la mort de Philippe II. 
Richelieu et Mazarin. 

Louis XIY et l'Europe (1661-1715) ; histoire diplomatique. 
L'art français de 1648 à 1774. 

Histoire constitutionnelle de l'Angleterre depuis 1688 jusqu'en 1832. 
La Prusse, depuis les traités de Westphalie jusqu'à la mort de Fré- 
déric IL 
La Russie au xvme siècle. 

Les institutions de la France en 1789 ; l'Assemblée nationale consti- 
tuante. 

Les Etats-Unis d'Amérique, de 1774 à 1815. 

La question d'Orient, depuis la paix de Passarowitz jusqu'au congrès de 
Paris. 

La France et l'Europe de 1802 à 1815 : histoire diplomatique et militaire 
(étudier spécialement les batailles d'Austerlitz, d'Iéna, d'Eylau, de 
Waterloo). 

Les constitutions de la France de 1814 à 1875. 
Les puissances européennes en Asie au xix e siècle. 
L'Allemagne et l'Italie de 1848 à 1871. 



La forme et les divisions de la terre. 
Les mers et les courants marins. 

Les formes du relief terrestre et les différents types de montagnes. 
Les zones de végétation. 

La répartition des populations à la surface du globe. 

Productions animales et industries extractives dans le monde. 

L'Empire russe. 

La Péninsule des Balkans. 

L'Empire ottoman. 

L'Australie, la Nouvelle Zélande, les iWde la Sonde. 
Les Etats-Unis. 

Le Chili et la République argentine. 

Les explorations africaines depuis 1850, y compris Madagascar. 

La France, géographie physique. 

Le Maroc, l'Algérie et la Tunisie. 

Les explorations polaires boréales au xix* siècle. 



Histoire moderne. 



Géographie. 




■ 1 1 



PROGRAMME DES AUTEURS 



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V. — Agrégation d'allemand. 

Auteurs allemands. 

1. Grimmelshausen : Simplicissimus, 3* livre. 

2. Lessing : Nathan der Weise. 

3. Gœthe: Gôtz von Berlichingen ; — Faust, deuxième partie, 5« acte- 

4. Schiller : Kabale und Liebe ; — Ueber Anmuth und Wiirde . 

5. Ruckert: Oestliche Rosen (Gedichte, Auswahl des Verf assers). 

6. Platen : Les Parabases. 

7. Heine : Atta Troll. 

8. Lenau : Reiseblâtter ; — Sonette. 

9. P. Heyse et H. Kurz : Deutscher Novellenschatz, 3® volume : Des 
Lebens Ueber fluss de Tieck ; die Glucksritter d'Eichendorfï; Romeo und 
Julia aufdem Dorfe de G. Keller. 

Auteurs français. 

1. Molière: Amphitryon. 

2. La Fontaine : Fables, liv. VIL 

3. Fénelon : Lettre sur les occupations de V Académie. 

4. Sainte-Beuve : Causeries du lundi, t. III : Qu'est-ce qu'un classique? 
— Frédéric le Grand, littérateur ; — Diderot. 

5. A. de Musset : Histoire d'un merle blanc; — Lettres de Dupais et 
Cotonet. 

6. Taine : Essais de critique et d'histoire : Prosper Mérimée. 

Auteur anglais. 
Macaulay : Essai sur Frédéric le Grand. 

VI. — Agrégation d'anglais. 

Auteurs anglais. 
Ghaucer : Tfie Frankeleyn's Taie. 

Skeat : Spécimens of English Literature (1394-1379) : James I of Scot- 
land, Hent-y the Minstrel, William Dunbar t Gawin Douglas, Sir David 
Lyndesay. 

Shakspeare : Richard III. 

Milton : Paradise Lost. Book XL 

Thomas Elwood : The History of Thomas Elwood written by himself 
(Morley's Universal Library). 
Allan Ramsay : The Gentle Shepherd. 
Sterne : Letters. 

William Godwin : Caleb Williams. 
De Quincey : The Lake Poets. 
Dickens : Barnaby Rudge. 
Kinglake : Eothen. 



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REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



Walt Whitmann : Poems : Calamus^ Songs of the Open Road, Birds of 
Passage, Sea Drift, By the Road-Side, Drum-Taps, Memories of Président 
Lincoln (Canterbury Poets) . 

Auteurs français. 

Villehardouin (édit. G. Paris et Jeanroy), pages 1 à 85. 
Ronsard : Poésies choisies (édit. Becq de Fouquières) : Odes, livres t, 
II, IV. 

V. Hugo : Les Rayons et les Ombres : Tristesse d'Olympio ; — Les Con- 
templations : A. Villequier, Paroles sur la Dune, Les Malheureux. 
Molière : Le Malade imaginaire, actes II et III. 
Voltaire : Lettres choisies (édit. Fallex). 
Lamartine : Voyage en Orient. 

Auteur allemand. 
Gœthe : Mémoires (Livres I, II et III). 



VII. — Certificat d'aptitude au Professorat des Classes 
élémentaires de l'Enseignement secondaire. 

Auteurs français. 

(Lecture expliquée.) 

La Fontaine : Fables, liv. VII et VIII; — Élégie aux nymphes de Vaux. 
Molière : Les Femmes savantes. 
Bossuet : Oraison funèbre de Condé. 
Boileau : Satire X, A mon esprit. 
Racine : Mithridate. 

Fénelon : Lettre à V Académie, ch. de l'Histoire. 

Montesquieu : Considérations sur la grawieur et la décadence des Ro- 
mains, ch. vu et vm. (De la conduite que les Romains tinrent pour sou- 
mettre tous les peuples. — Comment Mithridate put leur résister.) 

Morceaux choisis des auteurs français, par Gahen (classe de 4 e ), chez 
Hachette: Extraits de Brizeux, Chateaubriand, Th. Gauthier, V. Hugo, 
Lamartine, Michelet, Musset, E. Quinet, Renan, Sainte-Beuve, A. Thierry, 
Vigny. 

Auteurs français. 

(Épreuve de pédagogie.) 

Roi lin : Traité des études, extraits par F. Çadet, édit. Delagrave, de la 
page 179 (Du gouvernement intérieur des collèges et des classes) à la 
page 232 (Des devoirs du principal). 

J.-J. Rousseau : Émile, liv. II. 



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PROGRAMME DES AUTEURS 



439 



Auteurs allemands. 



i. Schiller: Die Jung frau von Orléans (le prologue seulement). 

2. Henri Heine : Extraits, par Ch. Sigwalt (chez Garnier) : Erster Theil, 
Gedichte> de la page 1 à la page 100; — Zweiter Theil, Prosa, de la 
page 16o à la page 249. 

3. Freytag : Die Journalisten. 



Sujets de Compositions 



LICENCE ÊS-LETTRES. 

Rennes —> juillet 1897. 

Sujets de Dissertation française. 

1. — Le caractère et le rôle d'Orgon dans Tartuffe. 

2. — Les rôles de valets dans la comédie du xvin 6 siècle, par- 
ticulièrement dans Turcaret. 

3. — Expliquer et discuter cette pensée de M m « de Staël à pro- 
pos du théâtre tragique français : « Vingt ans de révolution ont 
donné à l'imagination d'autres besoins que ceux qu'elle éprouvait 
quand les romans deCrébillon peignaient l'amour et la société du 
t emps. Les Sujets grecs sont épuisés » {De V Allemagne ; 2e partie, 
chap. xv. 



1. — De l'éloquence de Bossuet. 

2. — De Finfluence de l'Angleterre sur notre Littérature du 
xvin 6 siècle. 

3. — Du moi dans la poésie romanesque française. 



Histoire de la littérature française, par F. Brunetière, de V Acadé- 
mie française, Ch. Delagrave, Paris 1897. 



(A suivre.) 



Sujets d'Histoire littéraire. 



(Sujets donnés par M. Gustave Allais) 



Ouvrage signalé 





140 



KEVUti DKS COUKS ET CONFÉRENCES 



Plan de dissertation 



LICENCE ÈS-LETTRES. 



Quels rapports y a-t~il entre la morale de La Bruyâre et celle de 
La Fontaine ? 

Remahqubs préliminaires. — Pour La Bruyère, le mal est inhé- 
rent à la nature humaine. Il ne semble pas d'abord admettre de 
correctif à cette opinion. Il détruit la vérité de la question en lui 
donnant un caractère absolu ; il y a chez lui une erreur initiale 
parce qu'il généralise. Les moralistes réunissent un certain nombre 
d'observations particulières d'où ils tirent une conclusion. En 
morale, cette méthode est difficile à appliquer. 11 y a une grande 
quantité de mobiles qui peuvent entrer dans une seule de nos 
actions. Prenez l'exemple du Cid : Chimène épouse le meurtrier 
de son père ; Rodrigue va offrir sa main à la fille de sa vic- 
time ; ce sont des actes monstrueux, qui finissent par se trans- 
former en actes d'héroïsme sous l'influence de divers mobiles. Si 
le moraliste ne fait pas porter son examen sur un très grand 
nombre d'actions, il se trompe, témoin La Rochefoucauld. Ses 
Maximes sont vraies à un moment déterminé pour une société 
déterminée. De même, La Bruyère observe le courtisan (mâle de 
la courtisane) ; il voit ce3 gens se déchirer entre eux, il en tire 
des conclusions et les généralise en les étendant à, tous les 
hommes. Est-ce ainsi que font ceux qui veulent faire œuvre 
d'art? Ils essaient avant tout de nous donner l'illusion de la vie. 
On retire de leurs œuvres une philosophie presque toujours 
consolante et vraie. Les fables de La Fontaine sont autant de 
petits drames où il est obligé d'analyser les mobiles de ses 
acteurs. Exemples. La philosophie de La Bruyère est pessimiste, 
celle de La Fontaine également. Mais La Bruyère, moraliste, 
généralise et est amer ; La Fontaine, dramaturge, déroule sa 
comédie, nous présente une multitude de petits drames qui ont 
leur intérêt, et sa philosophie n'est jamais triste. 

PLAN. 

I. — Il y a au fond le même pessimisme chez La Bruyère et 
chez La Fontaine. Citations. La Fontaine et La Bruyère estiment 
que le vice est inhérent à la nature humaine et foncièrement 
incorrigible. 



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PHN DE DISSERTATION 



141 



H. — Mais La Fontaine est résigné et vrai, tandis que La 
Bruyère est révolté et triste. 

III. — La Bruyère est un moraliste qui généralise et conclut 
hâtivement du particulier au général. La Fontaine montre la vie 
elle-même agissant dans ces petits drames, et s'expliquant, se 
justifiant par son spectacle même. 

IV. — La Fontaine procède par railleries ; La Bruyère, par in- 
vectives. 

V. — Conclusion. La Bruyère est pour ainsi parler un moraliste 
partiel. La Fontaine est moral comme l'expérience. (V. Hippolyte 
Rigault, atude sur Horace,) 



Sujets de devoirs 



i 

UNIVERSITÉ DE PARIS 



Dissertations françaises. 

I. — Montrer que le courage civique est plus rare chez certains 
peuples que le courage militaire, et en donner les raisons. 

II. — Discuter cette maxime de La Rochefoucauld : « Nul ne 
mérite d'être loué de sa bonté, s'il n'a pas la force d'être mé- 
chant. Toute autre bonté n'est pas le plus souvent que paresse 
'•u impuissance de la volonté. » 

P (M. Dejob). 

Dissertations latines. 

I. — Quid sit Lucretio cum Catulo commune, quid différant ab 
iis scriptoribus, qui principe Augusto floruerunt. 

II. Livium a pueris magis legi velim quam Sallustium, etsi 

hic histori* major est auctor, ad quem tamen intellegendum 
jam profeclu opus sit. (Quintilianus, Inst. Or. Il, v. 19.) 

(M. Lafaye.) 



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142 



RB VUE DES COURS ET CONFERENCES 



II 

UNIVERSITÉ DE CLERMONT-FERRAND 



Compositions françaises 

AGRÉGATION DES LETTRES. 

Apprécier le génie épique de Viclor Hugo dans le Petit Roi d e 
Galice. 

AGRÉGATION DE GRAMMAIRE. 

Même sujet. 

LICENCE. 

1. Discuter les jugements littéraires de La Bruyère dans le pre- 
mier chapitre des Caractères. 

2. Etudier le talent de Mérimée dans Colomba. 

3. Apprécier les qualités et les défauts du génie d'Alfred de 
Musset dans la Nuit d'Avril et la Nuit d'Octobre . 

Compositions latines 

AGRÉGATION DES LETTRES. — DISSERTATION LATINE. 

Num fuerit Tacitus in tertio Historiarum libro « summus pin- 
gendi artifex » perpendetis. 

AGRÉGATION DE GRAMMAIRE. — THÈME LATIN 

Pascal, Pensées, IX (éd. Havet). « Il faut qu'il y ait un étrange 

renversement comme la chose du monde la plus triste ? » 

(Sujet donné au concours de 1897.) 

LICENCES ÈS LETTRES. — DISSERTATION LATINE. 

Qualem T. Livius in tricesimo operis sui libro nobis depinxeri t 
Scipionem exponetis. 

THÈME LATIN. 

Malebranche,Za recherche de la Vert fl,p ré face : « Le plus grand 
nombre (des hommes) ne travaille avec tant d'assiduité.... infini- 
ment plus que la perfection de leur Ame. » 

Compositions grecques . 

AGRÉGATION. 

Montesquieu, Grand, et Décad., chap. 1. « L'histoire moderne 
nous fournit un exemple de ce qui arriva pour Rome », jusqu'à 
« Rome ayant chassé les rois... » 



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SUJETS DE DEVOIRS 



143 



LICENCE. 



Comment se fait-il, vous vous le demandez peut-être avec éton- 
nement, que ces peuples fussent mieux disposés à l'égard de 
l'orateur qui parlait pour l'ennemi qu'à l égard de celui qui par- 
lait dans leur propre intérêt? C'était pour la même raison que chez 
vous, quand ou parle pour le bien du pays, on ne trouve quel- 
quefois rien à dire d'agréable. L'un faisait appel aux contributions, 
l'autre affirmait qu'on n'en avait nul besoin ; le premier prêchait 
la guerre et la défiance ; le second, la paix, jusqu'au jour où l'on 
se trouva pris. Dans les derniers temps, sans doute, le peuple 
acceptait bien des choses, non pas tant par plaisir ni par igno- 
rance que par lassitude, quand il comprenait que la partie était 
perdue. Voilà, par Zeus et par Apollon, ce que je redoute pour 
vous ! 

PHILOSOPHIE. 

Du sentiment du beau. 

Les passions d'après Descartes. 



1. De la dérivation des mots en grec et en latin ; dérivation 
primaire, dérivation secondaire; exemples. 

2. Définition générale des vers logoédiques. 



1. Faire connaître, d'après les textes qui nous ont été conservés, 
les logographes et historiens grecs antérieurs à Hérodote. 

2. La société grecque au temps de Pindare, d'après les Odes. 

3. Analyser les données historiques contenues dans les œuvres 
d'Hésiode et de Théognis. 



GKAMMAIRK ET MKTKIQUE. 



HISTOIRE. 



Histoire ancienne. 



Histoire moderne. 



\. Anne d'Autriche. 

2. Bossuet et Fénelon. 

3. La noblesse de robe sous l'ancien régime. 



GÉOGRAPHIE 



1. La Pologne. 

2. Les régions polaires de l'Amérique du Nord. 





14*4 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



Langues vivantes 



ALLEMAND. 



Dissertation allemande (licence). — Derdeustche Sanger im Mit- 
telalter ; sein Leben und sein Wirkeui. 

Dissertation française (certificat d'aptitude). — Qu'est-ce que la 
littérature allemande doit à Charlemagne ? 

Thème. — Fénelon. Télémaque, liv. III, portrait de Pygmalion 
«On ne le voit presque jamais... Délivrer le monde de ce 
monstre. » 

Version. — Schiller. Soulèvement des Pays-Bas, liv. I. Die Nie- 
derlande unter Karl V : a Nichls ist natûrlicher als der Ueber- 
gang... fur ein Kaufmannsvolk taugen 



Thème. — Morceaux choisis de Marcou, Prosateurs, M ma de Staël, 
Le Forum, p. 483. 

Version. — Morceaux choisis des classiques anglais de Eichohff, 
troisième série, p. 206. Dryden : Absalom and Achitophel. Por- 
trait de Villiers, duc de Buckingham. 

Les thèmes seront pris, comme Tan dernier, dans les Morceaux 
choisis de Marcou pour la classe de rhétorique, prosateurs et 
poètes ; les versions dans les morceaux choisis des classiques 
anglais de Eichohff, troisième série. 



ANGLAIS. 



Certificat d'aptitude et licence 



Le gérant : E. Fromantin. 



POITIERS. — SOC. FRANÇ. D'iMVB. ET DE LTBT». (OTÏDIN ET r.*« ) 




dont nous sténographions la parole, nous ont du reste réservé d'une façon exclusive co 
privilège ; quelques-uns môme, et non des moins éminents, ont poussé l'obligeance à 
notre égard jusqu'à nous prêter gracieusement leur bienveillant concours ; — toute 
reproduction analogue à la nôtre ne serait donc qu'une vulgaire contrefaçon, désap- 
prouvée d'avance par les maîtres dont on aurait inévitablemeut travesti la pensée. 

Enfin, la Revue des Cours et Conférences est indispensable : — indispensable 
a tous ceux qni s'occupent de littérature, de philosophie, d'histoire, par goût ou par 
profession. Elle est indispensable aux élèves des lycées et collèges, des écoles nor- 
males, des écoles primaires supérieures et des établissements libres, qui préparent 
un examen quelconque, et qui peuvent ainsi suivre l'enseignement de leurs futurs 
examinateurs. F.lle est indispensable aux élèves des Facultés et aux professeurs des 
collèges qui, licenciés uu agrégés de demain, trouvent dans la Revue, avec les 
cours auxquels, trop souvent, ils ne peuvent assister, une série de sujets de devoirs et 
de leçons orales, les mettant au courant de tout ce qui se fait à la Faculté. Elle est in- 
dispensable aux professeurs des lycées qui cherchent des documents pour leurs thèses 
de doctorat ou qui désirent seulement rester en relation intellectuelle avec leurs 
anciens maîtres. Elle est indispensable enfin à tous les gens du monde, fonctionnaires, 
magistrats, officiers, artistes, qui trouvent, dans la lecture de la Revue des Cours 
et Conférences, un délassement à la fois sérieux et agréable, qui les distrait de 
leurs travaux quotidiens, tout en les initiant au mouvement littéraire de notre temps. 

Comme par le passé, la Revue des Cours et Conférences publiera, cette année, 
les conférences faites au théâtre national de l'Odéon, et dont le programme, qui vient 
de paraître, semble des plus attrayants. Nous donnerons, de plus, les cours professés 
au Collège d ? Franc» et à la Sorbonne par MM. Gaston Boissier, Emile Boutroux, Alfred 
Croiset, Jules Martha, Brochard, Emile Faguet, Gustave Larroumet, Paul Guiraud, 
Charles Seîguobos, Charles Dyob, George Lafaye, Gaston Deschamps, etc., etc. (ces noms 
suffisent, pensons-nous, pour rassurer nos lecteurs). Enfin, chaque semaine, nous publie- 
rons des sujets de devoirs et de compositions, des plans de dissertations et de leçons 
pour les candidats aux divers examens, des articles bibliographiques, des programmes 
d'auteurs, etc., etc. 



CORRESPONDANCE 



M. G. P... à N. — Nous donnons dans ce numéro une longue série de programmes 
d'auteurs. Nous aimerions mieux sans doute publier à la place une copie plus intéres- 
sante; mais cela nous est demandé par un grand nombre de nos abonnés et nous 
tenons à les satisfaire sans tarder. 

3I a *J. /?... àL... — Le cours de M. Boutroux n'a pas été publié Tan passé. 

M. C. L .. à Hennés. — Nous donnerons, cette année, des plans de dissertation en 
aussi grand nombre que cela nous sere possible. 

M. F. Le P... à Rouen, — Le pregramme que nous avons publié est conforme à celui 
de la librairie Delalain, qui est officiel. La Fontaine, Boileau, Bossuet et La Bruyère 
y figurent bien. 



TARIF DES CORRECTIONS DE COPIES 



Agrégation. -— Dissertation latine ou française, thème et version ensemble, 
ou deux thèmes, ou deux versions 5 fr. 

Licence et certificats d'aptitude. — Dissertation latine ou française, thème 
et version ensemble, ou deux thèmes, ou deux versions. . 3 f r 

Chaque copie, adressée à la Rédaction, doll être accompagnée d'un mandat-posle 
et d'une bande de la Revue, car les abonnés seuls ont droit aux corrections de 
devoirs. 



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même. Un fort volume in-18 jésus, 12* édition, broché. 3 50 

Dix-Huitième Siècle : Etudes littéraires, par LB même. Un fort 

volume in-18 jéBUS, 12* édition, broché. 3 50 

Dlx-Neuvléme Siècle : Etudes littéraires, par LB MÊME. Un fort 

volume in-18 jésus, 12* édition, broché. 3 50 

Ouvrage couronné par V Académie française. 
Politiques et moralistes du XIX» Siècle, V série, par le mêmb. 

Un fort volume in-18 jésus, 6* édition, broché. 3 60 

Victor Hugo : l'homme et le poète, par EBNE8T Duput. Un volume 

in-18 jésus ; 2« édition, broché. 8 50 

Bernard Palissy, par lb mêmb. Un vol. in»18 jésus, broché. 3 50 
Les Grands Maîtres de la Littérature russe an XIX* Siècle, 

par lb même. Un volume in-18 jésus, 2* édition, broché. 3 50 

Shakespeare et les Tragiques grecs, par P. Stapfbr. Uo vol. 

in-18 jésus, broché. 8 50 

Ouvrage couronné par V Académie française. 
Bossnet, par 0. Lanson. Un volume in-18 jésus, broché. 3 50 

Hommes et Livres, études morales et littéraires, par LE MÊMB. 

Un vol. in-18 jésus, broché. 3 50 

La Littérature française sous la Révolution, l'Empire et la 

Restauration, 1769-1830, par Maurice Albebt. Un vol. 

in-18 jésus, 2* édit., broché. 3 50 

Aristophane et l'ancienne Comédie attlqne, par A. COUAT. Un 

volume in-18 jésus, 2 e édition, broché. 3 50 

Henrik Ibsen et le Théâtre contemporain, par Auguste 

Ehrhabd. Un vol. in-18 jésus, broché. 3 50 

La Comédie au XVII e siècle, par ViOTOB Fournel. Un volume 

in-18 jésus, broché. 3 50 

Dante, son temps, son œuvre, son génie, par J.-A. Symondb, 

traduit de l'anglais par Mlle C. AUGis. Un volume in-18 jésus, br. 3 50 
Le Théâtre d'hier, études dramatiques, littéraires et soeiales, par 

H. Parigot. Un volume in-18 jésus, broché. 3 50 

Ouvrage couronné par ï Académie française. 
Essais de Littérature contemporaine, pat G. Pellibsier. 

Un vol. in-18 jésus, 2« édition, broché. 3 50 

Nouveaux Essais de littérature contemporaine, par LE même. 

Un volume in-18 jésus ( Vient de paraître), broché. 3 50 

Les Africains, étude sur la littérature latine d'Afrique, par Paul 

Monceaux. Un vol. in-18 jésus, broché. 3 50 

La Religion des Contemporains, par l'abbé Cl. Dblfoub, Un 

vol. in-18 jésus, broché {Nouveauté). 8 50 



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Sixième Année <<" strie). 



N° 4 



[9 Décembhk 189T. 



Année Scolaire 1897-1898 



REVUE des COURS 

ET 

CONFÉRENCES 

Honorée d'une souscrintw du Minittdre de ftpktrnction publique 




La Revue pâmait tousses Jeudis 



LE 



Directeur : N. FILOZ 



SOMMAIRE 



Le succès et la querelle du « Gid » Gustave Larroumet 

Membre de t Institut. 

La tragédie romaine (conclusion). — Accius. G. Michaut 

Professeur à l'Université de Fribourg. 

L' « Astrate » de Qcinault (Conférence à VOdéon). N. -M. Bernardin 

Professeur de rhétorique au lycée Charlemagne. 

Lamartine écrivain Plan de leçon. 

(Agrégation.) 

Plan de dissertation Licence èt lettres. 

Sujets de compositions Licence ès lettres. 

(Hennés, novembre I&97.) 

' Programme des auteurs Certificat des langues 

vivantes. 



PARIS 
SOCIÉTÉ FRANÇAISE D'IMPRIMERIE ET DE LIBRAIRIE 

15, HUE DE CLUNV, 15 

• 1897 



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SOCIÉTÉ FRANÇAISE D'IMPRIMERIE ET DE LIBRAIRIE 
Librairie LECÊNE & O, Éditeurs 

15, rue de Cluny, PARIS 



SIXIÈME ANNÉE 



REVUE DES COURS 

ET 

CONFÉRENCES 

PUBLICATION HEBDOMADAIRE 



Paraissant le jeudi de chaque semaine, pendant la durée des Cours e' Cmférences 

[de Novembre à JuHlet). 
En une brochure de 48 pages de texte in-8* carré, sous couv. imprimée. 

f France : 20 fr., payables ÎO francs 
adaiumcmcmt OM ) comptant et lesurplus par 5 francs les 

ABONNEMENT, un an i 5 février el 15 mai 1898. 

' f Étranger . 23 fr. 

Lb Numéro : 60 centimes 



EN VENTE : 

Les Deuxième, Troisième, Quatrième et Cinquième Années de la 

Revue, 8 volumes brochés 50 fr. 

CHAQUE ANNÉE SE VEND SÉPARÉMENT 
La Première Année est épuisée. 



Après cinq années d'un succès qui n'a fait que s'affirmer en France et à l'étranger, 
nous allons reprendre la publication de notre très estimée Revue des Cours et 
Conférences :— estimée, disons-nous, et cela se comprend aisément D'abord elle 
est unique en son genre; il n'existe point, à notre connaissance, de revue en Europe 
donnant un ensemble de cours aussi complet et aussi varié que celui que nons offrons 
chaque année à nos lecteurs. C'est avec le plus grand soin que nous choisissons, pour 
chaque Faculté, lettre 1 , philosophie , histoire, gcog> avilie, littérature étrangère, 
histoire lie l'art et du théâtre, les leçons les plus originales des maîtres éminents de 
nos Universités et les conférences les plus appréciées de nos orateurs parisiens. Nous 
n'héaitons môme pis à passer la froalière et à recueillir dans les Universités des pays 
voisins ce qui peut y être dit et enseigné d'intéressant pour le public lettré auquel nous 
nous adressons. 

De plus, la Revue des Cours et Conférences est à bon marché : il suffira, peur 
s'en convaincre, de réfléchir à ce que peuvent coûter, chaque semaine, la sténographie, 
la rédaction et l'impression de qnarant*-huil pages de texte, composées avec des 
caractères aussi serrés que çcux de la H? vue. Sous ce rapport, comme sous tous les 
autres, nous ne craignons aucune concurrence : il est impossible de publier une pareille 
série de cours sérieusement rédigés, à des prix plus réduits. La plupart des professeurs, 



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SIXIÈME ANNÉE. (/'• Sirit) 



N° 4 



9 Décembre 4897. 



REVUE HEB 



COURS ET C 

Directeur : N. FILOZ 




Le succès du t Cid ». 
Influence de la querelle du c Cid > 
. sur le génie de Corneille. 



Cours de M. GUSTAVE LARROUMET 

Membre de l'Institut. 



Le succès du Cid est resté légendaire ; nous ayons tous dans la 
mémoire ce vers de Boileau : 

Tout Paris pour Ghimène a les yeux de Rodrigue. 

Ce qui en marque bien la portée absolument extraordinaire, 
c'est cette observation curieuse qu'il a contribué pour beaucoup 
à la fusion des classes dans la société française. On se rappelle, 
dans Y Impromptu de Versailles et dans la Critique de V Ecole des 
Femmes, de quelle façon Molière montre le noble, le bourgeois, les 
élégantes du jour, discutant ensemble sur la pièce à la mode ; c'est 
qu'à ce moment, les classes ont fini par se pénétrer de plus en 
plus; il s'est fait une opinion publique. Mais, avant le Cid, on n'en 
était point encore là. L'aristocratie et la bourgeoisie ne se mêlaierït 
pas au théâtre ; quand la première voulait avoir le spectacle 
d'une représentation, elle faisait venir les comédiens, soit au 
Louvre, soit à Fontainebleau, soit à Saint-Germain -, cette classe 
moyenne, qui fait l'opinion d'un pays, n'existait pas. Aussitôt après 
le Cid, nous avons des témoignages très curieux de la rapidité 
avec laquelle le goût du théâtre se généralise. C'est, par exemple, 
une lettre de Mondory, l'acteur qui joua Rodrigue d'original : 

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REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



« On a vu, dit-il, s'asseoir aux bancs de nos loges ceux qu'on 
ne voit d'ordinaire que dans la Chambre dorée et sur les sièges 
des fleurs de lis. La foule a été si grande à nos portes, et nos lieux 
si petits que les recoins du théâtre qui servaient autrefois comme 
de niches aux pages ont été des places de faveur pour les cordons 
bleus, et la scène y a été d'ordinaire parée de croix de chevaliers 
de Tordre. • 

Ainsi les magistrats, les membres du Parlement, gagnés par 
l'attrait universel, vinrent au théâtre du Marais ; ils n'en per- 
dront plus l'habitude, et nous les verrons, pendant tout le siècle, 
contribuer aux succès de Racine et de Molière. 

Richelieu ne se prononça pas tout d'abord. Il est certain, pour 
toutes les raisons que nous avons exposées, que la nouvelle œuvre 
de Corneille ne lui plaisait pas. Corneille attendait avec impatience 
le sentiment du cardinal. Il finit par prendre le devant et dédia 
sa pièce â la nièce même de Richelieu, M m * de Combalet ; son 
épître était des plus adroites ; elle nous montre le grand Corneille 
moins gauche qu'on ne le prétend d'ordinaire. Sur ces entrefaites, 
Richelieu laissa jouer la pièce à la cour, bientôt même au Palais- 
Cardinal ; mais il ne disait toujours rien. De leur côté, Mairet et 
Scudéry attendaient, eux aussi, un signal, comme, à la chasse, les 
chiens, pour se lancer sur la proie. Le signal vint de Corneille lui- 
même. La gloire littéraire est une belle médaille qui a pour revers 
l'envie et la haine ; notre poète devait en faire, l'expérience. La 
querelle du Cid est un chapitre d'histoire littéraire. Je n'y insis- 
terais pas si elle n'avait qu'un intérêt de curiosité ; mais il est 
nécessaire de savoir pourquoi elle a pris de si grandes proportions, 
jusqu'à mettre en jeu l'action de l'Académie française à peine 
créée, et pourquoi dans la suite Corneille a renoncé aux sujets 
tirés de l'histoire voisine de nous, et s'est appliqué uniquement à 
des sujets antiques. 

C'est donc lui qui bravement fournit â la querelle l'occasion 
d'éclater. Il parle de lui-même dans une pièce de vers, dont la 
date n'est pas bien connue, avec cette intrépidité de bonne opi- 
nion (comme dit Molière) qu'il manifestait en toutes circonstances. 
On n'est jamais mieux servi que par soi-même ; en vertu du pro- 
verbe, les écrivains d'alors n'attendent pas que d'autres disent 
du bien de leurs ouvrages. Voici, dans cette Excuse à Ariste, ce 
qu'écrit Corneille : 

Nous nous aimons un peu : c'est notre faible à tous ; 
Le prix que nous valons, qui le sait mieux que uous ? 
Et puis la mode en est, et la cour l'autorise. 
Nous parlons de nous-même avec toute franchise : 
La fausse humilité ne met plus en crédit. 




LE SUCCÈS DU « CID » 



Vous le voyez, il se réclame d'un usage tout à fait accepté alors. 

Je sais ce que je vaux, et crois ce qu'on m'en dit. 
Pour me faire admirer, je ne fais point de ligue : 
J'ai peu de voix pour moi, mais je les ai sans brigue ; 
Et mon ambition, pour faire plus de bruit, 
Ne les va point quêter de réduit en réduit ; 
Mon travail sans appui monte sur le théâtre ; 
Chacun en liberté l'y blâme ou Tidolàtre. 
Là, sans que mes amis prêchent leurs sentiments, 
J'arrache quelquefois trop d'applaudissements, 
Et content du succès que le mérite donne, 
Par d'illustres avis, je n'éblouis personne ; 
Je satisfais ensemble et peuple et courtisans ; 
Et mes vers en tous lieux sont mes seuls partisans. 
Par leur seule beauté, m* plume est estimée ; 
Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée ; 
Et pense toutefois n'avoir point de rival 
A qui je fasse tort en le traitant d'égal. 
Mais insensiblement je donne ici le chaoge, 
Et mon esprit s'égare en sa propre louange : 
Sa douceur me séduit, je m'en laisse abuser 
Et me vante moi-même, au lieu de mexcuser. 

On le voit, cette fière déclaration est encadrée de formules 
modestes et de précautions oratoires. 

Le principal des adversaires de Corneille fut le provençal Georges 
deScudéry, le frère de cette M 1U de Scudéry, si connue par ses 
interminables romans. Il se flattait de porter l'épée comme tant 
de gens de lettres de cette époque, qui n'étaient pas plus hommes 
de guerre que ces marchands de savon des deux Amériques, 
qui s'intitulent colonels depuis les guerres de i Sécession et de 
l'Indépendance. Mais c'était, proprement, un grotesque beso- 
gneux et flatteur, lançant à ses confrères des défis de mata- 
more qu'aucun d'eux n'a jamais relevés. Il av ait écrit une tragédie, 
le Prince Lygdamon, qu'il présentait au public comme ce qu'il 
avait fait de plus beau, encore qu' « il eût usé plus de mèches 
d'arquebuse que de mèches de chandelles ». 

Les Observations sur le Cid commençaient par un appel imper- 
tinent de son adversaire à la civilité, et se continuaient par l'ap- 
plication de ces procédés que nous appelons aujourd'hui un 
éreintement, c'est-à-dire un parti pris de tout détruire dans l'œuvre 
d'un auteur et de lui être le plus désagréable possible. Et voici sa 
conclusion : 

« Je prétends donc prouver contre cette pièce du Cid que le 
sujet n'en vaut rien du tout, qu'il choque les principales règles du 
poème dramatique, qu'il manque de jugement en sa conduite, 
qu'il a b3aucoup de méchants vers, que presque tout ce qu'il a de 



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REVUE D&5 COURS ET CONFÉRENCES 



beautés sont dérobées, et qu'ainsi l'estime qu'on en fait est 
injuste. » 

A l'accusation de plagiat, la plus grave que porte ici Scudéry . 
Corneille avait d'avance répondu. Il ne faisait aucune difficulté 
de déclarer qu'il devait son sujet à Guillen de Castro, qu'il en 
avait traduit plusieurs passages, et il publiait une édition du Cid 
où il mettait en marge tous les endroits imités de l'espagnol. 
Pour ce qui est des personnages, Scudéry s'efforçait de prouver 
que don Diègue est une ganache, que le comte de Gormas est un 
matamore, que l'infante est une niaise (ce qui n'est peut-être pas 
tout à fait faux) et que Chimène, d'un bout à l'autre de son rôle, 
dit des choses dignes d'une prostituée. Outre cela, il discutait très 
attentivement, un à un, les vers du Cid, et toutes les fois qu'il 
croyait trouver une faute de style ou une erreur de goût, il déve- 
loppait sa critique avec une pédanterie des mieux documentées. 

Corneille, très stupéfait d'abord de cette attaque, donna bien- 
tôt à son adversaire une leçon de convenance dont nous pourrions 
encore tirer notre profit. De nos jours, les discussions de ce genre 
se ramènent trop facilement à cette argumentation de vaudeville: 
vous me dites que je suis un misérable ; vous en êtes un autre. 
Dès le début de sa réponse, Corneille écarte dédaigneusement, 
avec une politesse de gentilhomme (il ne l'était pas ; Scudéry pré- 
tendait l'être), ces questions personnelles. 

« Tout ce que je puis vous dire, monsieur, c'est que je ne doute ni 
de votre noblesse, ni de notre vaillance, et qu'aux choses de cette 
nature, où je n'ai point d'intérêt, je crois le monde sur sa 
parole : ne mêlons point de pareilles difficultés parmi nos diffé- 
rends. 11 n'est pas question de savoir de combien vous êtes plus 
noble ou plus vaillant que moi, pour juger de combien le Cid est 
meilleur que Y Amant libérai. Les bons esprits trouvent que vous 
avez fait un haut chef-d'œuvre de doctrine et de raisonnement 
en vos observations. La modestie et la générosité que vous y 
témoignez leur semblent des pièces rares, et surtout votre procédé 
merveilleusement sincère et cordial envers un ami. » 

Peu à peu le ton s'élève, devient éloquent, et Corneille conclut 
ainsi en réclamant son bien avec une fierté vraiment belle : 

« Yous m'avez voulu arracher en un jour ce que près de trente 
ans d'étude m'ont acquis ; il n'a pas tenu à vous que, du premier 
lieu où beaucoup d'honnêtes gens me placent, je ne sois descendu 
au-dessous de Claveret : et, pour réparer des offenses si sensibles, 
vous croyez faire assez de m'exhorter à vous répondre sans outra- 
ges, pour nous repentir, après, tous deux, de nos folies, et de me 
mander impérieusement que, malgré nos gaillardises passées, je 



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LE SUCCÈS DU « CID » 



149 



sois encore votre ami, afin que vous soyez encore le mien, comme 
si votre amitié me devait être fort précieuse après cette incartade, 
et que je dusse prendre garde seulement au peu de mal que vous 
m'avez fait,etnon pasà celuique vous m'avez voulu faire. Yous vous 
plaignez d'une Lettre à Arisie, où je ne vous ai point fait de tort 
de vous traiter d'égal, puisqu'en vous montrant mon envieux, 
vous vous confessez moindre, quoique vous nommiez folies les 
travers d'auteur où vous vous êtes laissé emporter, et que le repen- 
tir que vous en faites paraître marque la honte que vous en avez. 
Ce n'est pas assez de dire : t Soyez encore mon ami », pour rece- 
voir une amitié indignement violée : je ne suis point homme d'é- 
claircissement ; vous êtes en sûreté de ce côté-là. Traitez-moi doré- 
navant en inconnu, comme je vous veux laisser pour tel que vous 
êtes, maintenant que je vous connais : mais vous n'aurez pas sujet 
d e vous plaindre, quand je prendrai le même droit sur vos ou- 
vrages que vous avez pris sur les miens. Si un volume d'observations 
ne vous suffît, faites-en encore cinquante; tant que vous ne m'at- 
taquerez pas avec des raisons plus solides, vous ne me mettrez 
point en nécessité de me défendre, et de ma part je verrai, avec 
mes amis, si ce que votre libelle vous a laissé de réputation vaut 
la peine que j'achève de la ruiner. Quand vous me demanderez 
mon amitié avec des termes plus civils, j'ai assez de bonté pour 
ne vous la refuser pas, et me taire des défauts de votre esprit que 
vous étalez dans vos livres. Jusque-là, je suis assez glorieux pour 
vous dire de porte à porte que je ne vous crains ni ne vous aime. 
Après tout, pour vous parler sérieusement, et vous montrer que 
je ne suis pas si piqué que vous pourriez vous imaginer, il ne 
tiendra pas à moi que nous ne reprenions la bonne intelligence 
du passé que vous souhaitez. Mais, après une offense publique, il y 
faut un peu plus de cérémonie : je ne vous la rendrai pas malai- 
sée, et donnerai tous mes intérêts à qui vous voudrez de vos amis 
-et je m'assure que si un homme se pouvait faire satisfaction à 
lui-même du tort qu'il s'est fait, il vous condamnerait à vous la 
faire à vous-même, plutôt qu'à moi qui ne vous en demande point, 
^t à qui la lecture de vos observations n'a donné aucun mouve- 
ment que de compassion ; et certes, on me blâmerait avec justice 
si je vous voulais mal pour une chose qui a été l'accomplissement 
de ma gloire, et dont le Cid a reçu cet avantage, que, de tant de 
beaux poèmes qui ont paru jusqu'à présent, il a été le seul dont 
l'éclat ait pu obliger l'envie à prendre la plume. Je me contente, 
pour toute apologie, de ce que vous avouez qu'il a eu l'approba- 
tion des savants et de la cour. Cet éloge véritable par où vous 
commencez vos censures détruit tout ce que vous pouvez dire 




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REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



après. Il suffit qu'ayez fait une folie, sans que j'en fasse une à 
vous répondre comme vous m'y conviez ; et, puisque les plus 
courtes sont les meilleures, je ne ferai point revivre la vôtre par 
la jnienne. Résistez aux tentations de ces gaillardises qui ami, 
font rire le public à vos dépens, et continuez à vouloir être mon 
afin que je me puisse dire le vôtre, » 

Le ton que Corneille introduit dans la polémique, n'est pas 
moins remarquable que celui qu'il donne à Ja tragédie. Mais ces 
attaques de Scudéry, jointes à celles de Mairet qui avaient pré- 
cédé, provoquent une guerre de pamphlets où Corneille, semble 
t-il, ne se mêle pas directement, mais est défendu par des amis. 
Enfin, les sentiments du cardinal se manifestent par Tintermé. 
diaire de son domestique, Boisrobert ; il demande à l'Académie de 
se prononcer entre Scudéry et Corneille. L'Académie hésite à s'en- 
gager dans cette voie et à jouer le rôle d'une compagnie de cen- 
seurs à la discrétion du ministre. Elle déclare que ses lettres 
patentes ne lui permettent pas cette intervention. Et en effet r 
lorsque le Parlement enregistra la fondation de l'Académie, ili 
exigea que cette société se bornât à donner son sentiment sur les 
ouvrages de ses membres et des écrivains qui se présenteraient 
d'eux-mêmes à son approbation. Il fallait donc obtenir l'assenti- 
ment de Corneille et de Scudéry. Celui-ci réclama le jugement. Le 
grand poète se laissa faire. Les Sentiments de V Académie sur le 
« Cid » ont été longtemps admirés. La Bruyère, dans une phrase 
célèbre, en fait un brillant éloge. Peut-être, en effet, à ce moment 
l'Académie a-t-elle eu du mérite et un certain courage à tenir la 
balance égale entre deux écrivains si différents ; mais aujourd'hui v 
cette comparaison d'un chef-d'œuvre comme le Cid à la ridicule 
diatribe de son rival nous stupéfie. Au fait, il en a été de Corneille, 
comme de la plupart des grands écrivains, pour qui la jalousie 
des mauvais auteurs est un élément inséparable de la gloire ; 
ce n'est guère que vers l'âge de soixante ans, lorsqu'un poète ne 
publie plus rien, que l'unanimité d'opinions se fait sur son compte» 
Rappelez-vous les débuts de Victor Hugo, les attaques passionnées 
dont il a été l'objet ; il a fallu qu'il vécût longtemps pour désar- 
mer tout le monde, jusqu'au moment où il ne gênait plus per- 
sonne et où Ton pouvait lui rendre les honneurs que Ton rend à 
un vieux monument. Au moment du Cid, Corneille était bien loin 
d'être reconnu comme le maître du théâtre. 11 y eut alors sur 
son génie une tentative d'étouffement, qui n'a pas réussi, tout 
simplement parce que Corneille a pris le parti de durer, d'ajouter 
<de nouveaux chefs-d'œuvre à son Cid et de suivre sa voie. 

Donc l'Académie se met à l'œuvre, et pendant plusieurs mois, 




LK SUCCÈS DU « C1D » 



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elle prépare ses Sentiments] elle les publie enfin, et voici les der- 
niers termes de son jugement : 

« Nous concluons qu'encore que le sujet du Çidne soit pas bon, 
qu'il pèche dans son dénouement, qu'il soit chargé d'épisodes inu- 
tiles, que la bienséance y manque en beaucoup de lieux, aussi 
bien que la bonne disposition du théâtre, et qu'il y ait beaucoup 
de vers bas et de façons de parler impures ; néanmoins la naïveté 
et la véhémence de ses passions, la force et la délicatesse de plu- 
sieurs de ses pensées, et cet agrément inexplicable qui se mêle 
dans tous ses défauts, lui ont acquis un rang considérable entre 
les poèmes français de ce genre qui ont le plus donné de satisfac- 
tion. Si son auteur ne doitpas toute sa réputation à son mérite, il 
ne la doit pas toute à son bonheur ; et la nature lui a été assez 
libérale, pour excuser la fortune si elle lui a été prodigue. * 

En somme, l'Académie plaide les circonstances atténuantes 
pour excuser lé succès du Cid; elle le constate, mais elle l'attri- 
bue à l'engouement public plutôt qu'au génie. La preuve est faite 
qu'il ne faut jamais faire intervenir dans les questions littéraires 
le jugement d'un groupe, parce que ce jugement sera toujours 
moyen et s'efforcera de concilier ce qui est inconciliable, à savoir 
la médiocrité d'une part et le génie de l'autre. 'La critique a con- 
damné à leur début tous les grands écrivains : il en a été de 
Y Ecole des Femmes et d' Andrùmaque comme du Cid; le seul vrai 
juge, c'est donc celui dont Voltaire a dit qu'il a plus d'esprit que 
personne : monsieur tout le monde. 

Scudéry, toujours prompt à s'enorgueillir, s'attribua gain de 
cause et recommença ses bravades. Cependant, il fallait en finir ; 
Richelieu chargea Boisrobert de faire entendre aux deux parties 
qu'elles devaient s'en tenir là. Nous avons la lettre que le domes- 
tique du cardinal adressa à Scudéry : « Tant que Son Eminence, 
écrivait-il, n'a connu dans les écrits des uns et des autres que des 
contestations d'esprit agréables et des railleries innocentes, elle 
a pris bonne part au divertissement ; mais quand elle a reconnu 
que de ces contestations naissaient des injures, des outrages et 
des menaces, elle a pris aussitôt la résolution d'en arrêter le cours. 
Quoiqu'elle n'ait point lu le libelle que vous attribuez à M. Cor- 
neille, elle vous fait recommander de n'y point faire de réponse. 
D'ailleurs, elle m'a commandé de vous écrire que, si vous voulez 
avoir la continuation de ses bonnes grâces, vous mettiez toutes 
vos injures sous le pied et que vous ne vous souveniez plus que 
de votre amitié, que j'ai charge de renouveler sur ma table à Paris 
quand vous serez assemblés. J'estime que vous avez suffisamment 
puni le pauvre M. Corneille de sa vanité. » Assurément Boisrobert 




152 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



ne se serait pas risqué à parler de la sorte, s'il n'avait pas entendu 
delà bouche de Richelieu des jugements d'une grande âpreté 
contre le Cid. 

Il ne paraît pas prouvé cependant que le cardinal soit allé, à 
l'égard de Corneille, jusqu'à la persécution. Après ce premier accès 
de jalousie professionnelle, — un si grand esprit est capable de 
ces petitesses, — il semble au contraire s'être montré généreux. 
Il pensionna notre poète ; il lui indiqua, dit-on, le sujet de Cinna; 
il le favorisa en maintes rencontres, et Corneille à la fin pouvait 
résumer ses sentiments pour le ministre dans ce quatrain que 
Ton connaît : 



Nous voulons savoir maintenant si la querelle du Cid a été, pour 
le génie de Corneille, une cause de déviation, si ces règles, qu'on 
lui reprochait d'avoir violées, l'ont détourné par la suite de la voie 
où le poussait son génie. H y a sur ce point un jugement de très 
grande importance. Dans ses Portraits littéraires, par lesquels, 
entre 1825 et 1835, fut fondée véritablement la critique de notre 
siècle, Sainte-Beuve assure que, si Corneille n'avait pas été arrêté 
dès son premier chef-d'œuvre, nous aurions eu en lui une sorte 
de Shakspeare ou de Lope de Véga, c'est-à-dire un génie incertain 
et diffus, mais extrême dans ses qualités comme dans ses défauts, 
digne d'être opposé aux plus grands poètes de l'Angleterre et de 
l'Espagne. 11 est vrai que Sainte-Beuve, à ce moment, est le cham- 
pion de l'école romantique et son porte-parole. 11 est obligé de 
faire servir les exemples du passé à la démonstration de ces idées 
de libéralisme littéraire, que vient tout d'un coup de mettre en 
avant la préface de CromicelL Plus tard, il jugera un peu diffé- 
remment. Ainsi, dans Port- Royal, il déclare que Polyeucte 
exprime l'essence même du génie de Corneille et que toutes ses 
œuvres précédentes l'acheminaient graduellement et nécessaire- 
ment à celle-là. Sans doute il se pourrait que Corneille fût revenu 
à l'imitation espagnole. Mais y a-t-il lieu de le regretter? Je crois 
que la littérature espagnole nous avait donné tout ce qu'elle pou- 
vait nous donner de meilleur à cette époque, quitte à exercer de 
nouveau son influence à d'autres époques postérieures. Je crois 
surtout que l'évolution même de la littérature française, de nos 
mœurs et de nos goûts nous portait à désirer cette concentration, 
ce sacrifice des détails aux beautés d'ensemble, qui sont la marque 
de tout notre état social au xvn« siècle. Sur la frondaison touffue 



Qu'on parle mal ou bien du fameux cardinal, 
Ma prose ni mes vers n'en diront jamais rien. 
Il m'a fait trop de bien pour en dire du mal ; 
Il m'a fait trop de mal pour en dire du bien. 




LB SUCCÈS DU « CID » 



153 



de la Renaissance, non seulement Malherbe et Boileau, mais tous 
autour d'eux portent le ciseau et font tomber les branches. 
Corneille lui-même avait su éliminer du Cid l'élément comique et 
supprimer tous les éléments d'intérêt secondaire en vue d'un 
intérêt plus fort. Aussi, avec les pièces qui suivent, loin d'étouffer 
dans des règles trop étroites, il me semble que son génie ne fait 
que se développer et prendre de plus en plus conscience de 
lui-même. 

Une autre question reste à examiner. L'Allemand Schlegel, dont 
l'hostilité contre notre littérature est bien connue, déclare que 
Corneille découvrait avec le Cid une mine très riche en sujets 
dramatiques, celle de l'histoire du moyen âge ; et il prétend que 
h\ son exemple avait élé suivi, la peinture des sentiments cheva- 
leresques et religieux eût offert à nos poètes une vérité plus 
profonde, plus intime et plus rapprochée de nous. 

La nature de ces sujets aurait écarté d'elle-même ce rigorisme 
étroit qui s'est attaché à l'observation .des prétendues règles 
d'Aristote. Découragé, Corneille déserta cette voie, et entraîna 
ses contemporains et ses successeurs dans l'étude exclusive de 
l'histoire ancienne. Une telle argumentation est séduisante: 
mais remarquons que la tragédie n'est pas seule à se tourner 
vers les sujets antiques ; c'est l'orientation commune à cette 
époque de tous les genres littéraires. Le mouvement de la Renais- 
sance avait été si fort qu'un fossé s'était creusé entre l'âge féodal 
et les temps modernes. Non seulement les littérateurs, mais les 
architectes, mais les peintres, mais les sculpteurs se portent 
vers l'antiquité. Lorsqu'un Lebrun voudra représenter l'apothéose 
de Louis XIV, ce sera au travers d'une allégorie antique : les 
batailles d'Alexandre. 11 est certain que dans ces formes antiques 
s'expriment des sentiments contemporains, que rien n'est plus du 
xvn e siècle que la tragédie classique; mais, pour les sujets mêmes, 
ils sont tous empruntés à l'histoire de Rome ou de la Grèce. 

Le Cid, d'ailleurs, est-il vraiment du moyen âge ? Transposez 
le sujet, imaginez- le antique ; malgré l'imitation directe de 
Guillen de Castro, les sentiments qui s'y développent sont telle- 
ment universels qu'ils peuvent appartenir à tous les temps et à 
fous les pays. Alors même qu'il eût emprunté tous ses sujets au 
moyen âge, Corneille ne les aurait certainement pas traités de la 
façon dont nous entendons l'histoire aujourd'hui ; il les aurait 
dépouillés de leur aspect original et pittoresque pour n'en garder 
que les éléments généraux applicables à toute l'humanité. 



C. B. 




154 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



La Tragédie romaine {Conclusion) - Accius 



Nous voici arrivés au plus grand nom de la tragédie latine. 
Accius est le poète romain qui a produit l'œuvre dramatique la 
plus considérable et la plus admirée par les anciens. Nous avons 
en effet conservé jusqu'à cinquante-trois titres de tragédies et plus 
de sept cents vers d'Accius. Un tel nombre de titres prouve que 
son activité en ce genre a été bien supérieure à celle de ses de- 
vanciers, puisqu'ils nous en ont respectivement laissé, Livius 
neuf, Naeviusneuf, Enriius vingt-quatre, et Pacuvius quatorze. Et 
un tel nombre de fragments prouve que son succès a été bien plus 
grand que le leur, puisque les auteurs ou les grammairiens ont 
recueilli seulement quarante vers environ de Livius, soixante- 
dix de Nsevius, quatre cent dix d'Ennius, et quatre cent trente de 
Pacuvius. 

D'ailleurs, tous les témoignages lui sont au plus haut point favo- 
rables, et semblent lui assigner le premier rang. — Cicéron l'ap- 
pelle « gravis et ingeniosus poeta * (P. Plane. 24,59) ou « summus 
poetà ». (P. Sext. 56,120), et, malgré sa partialité visible pour le 
vieil Ennius, il reconnaît évidemment à Accius un mérite au 
moins égal : pour douze pièces d'Ennius qu'il cite, il en cite qua- 
torze d'Accius, et certaines d'entre elles reparaissent et très sou- 
vent dans son œuvre, ÏAtrée y par exemple, jusqu'à treize fois. — 
Horace, que nous avons vu proclamer la o science » de Pacuvius y 
décerne à Accius le titre de « altus » (Ep. II, 1, 56). — Ovide 
l'appelle poète inspiré, € animosi oris » [ Am. I, 15,19), et l'associe 
dans l'immortalité à Ennius : « Casurum nullo tempore nomen 
habent » (ib. 20). — Quintilien, qui trouve Accius et Pacuvius éga- 
lement « grandissimi gravitate sententiarum, verborum pondère, 
auctoritate personarum », ajoute cependant: « virium tamen Accio 
plus tribuitur » (X, 97). — Velleius Paterculus ose le comparer aux 
modèles grecs et semble vouloir lui donner la palme : « (Accius) 

usque in Grœcorum ingeniorum comparationem (evectus) 

adeo quidem ut in illis limée, in hoc psene plus videatur fuisse 
sanguinis » (II, 9, 5) ; et ailleurs il l'élève au-dessus de tous ses 
rivaux romains : « Nisi aspera ac rudia répétas in Accio cir- 



Cours de M. 6. MICHAUT 

Professeur à l'Université de Fribourg* 



Messieurs, 




LA TRAGÉDIE ROMAINE : AGCIUS 



155 



caque eum romana tragœdia est » (1, 17). — Enfin, c'est à lut 
sans doute que songe Horace quand il dit que le génie latin 
t spirat tragicum satis et féliciter audet » (Ep. II, 1, 165) ; car 
Accius, étant le dernier des trois grands classiques et profitant de 
toutes les conquêtes de ses devanciers, reste le type môme du tra- 
gique romain. 



J'ai déjà remarqué qu'Accius fut le premier poète tragique in- 
digène. Assurément, il était citoyen romain de fraîche date en- 
core : son père, affranchi d'un Accius dont il prit le nom, fut 
l'un des colons qui, en 570 (184 av. J.-C), s'établirent à Pisaurum 
en Ombrie. Mais, du moins, le poète eut le droit de cité de nais- 
sance. Ainsi, dès ses plus jeunes années, il a vécu Romain avec 
les Romains, et il a tout naturellement partagé les idées, les sen- 
timents et les goûts des vrais fils du Latium : pour la première 
fois donc, ce sera un pur Latin qui tentera d'adapter à l'esprit 
latin les modèles que fournissait la littérature grecque ; et nous 
pouvons a priori supposer que, dans cette tentative de concilia- 
tion, il a su être plus national que ne l'avaient été le Tarentin 
Livius, les Helléno-Osques Ennius et Pacuvius, ou même le Cam- 
panien Nœvius. 

Cette qualité de citoyen romain entraîne une autre consé- 
quence. Elle a permis à Accius de rehausser et d'agrandir la si- 
tuation sociale de l'homme de lettres. Il avait le sentiment de sa 
valeur ; il aimait qu'on lui rendit justice, et, au besoin, il se la 
rendait à lui-même : ainsi, quoique fort petit de taille, il s'était 
dressé, dans le temple des Muses, une statue gigantesque. (Pline 
l'Ane, H. N. xxxiv.jll ne souffrait pas qu'on portât atteinte à ses 
droits ou & sa dignité : attaqué, comme Lucilius, par un mime 
qui l'avait raillé en plein théâtre, il poursuivit son ennemi en jus- 
tice, et, plus heureux que le chevalier satiriste, — plus innocent 
auHsi de toute provocation même indirecte — , il obtint gain de 
cause (Rh. à Herenn. II, 13, 19; 14, 21). Ses prédécesseurs, qui 
avaient été liés avec les représentants des grandes familles ro- 
maines, n'avaient pas laissé déjouer un rôle un peu subalterne : 
Livius était un affranchi, et il est resté le client des nobles ; 
Ennius et Pacuvius étaient tout au moins leurs protégés. Lui, au 
contraire, il traitait avec ces grands personnages sur un pied 
d'égalité: il était l'ami intime, « amicissimus » [Pro Archia, 11, 
17) de D. Brntu8 Gallaecus ; il était le collègue de C. Julius César 
Strabon au collège des poètes. Et même, quand ce poète patricien 
venait assister aux réunions du collège, Accius ne consentait 



A 




156 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



point à se lever devant lui, € quod in. comparatione communium 
studiorum, aliquanlo se superiorem esse confideret. » (Valère. 
Maxime, 11,7, 11.) A ses yeux, il n'y avait donc là que des écrivains 
égaux* les uns aux autres et entre lesquels leur mérite seul mettait 
quelque différence. Evidemment, jamais Accius n'eût osé montrer 
tant de fierté s'il n'eût été citoyen romain ; et c'est en cela que 
cette apparition d'un poète ayant le droit de cité est une date 
importante dans l'histoire de la littérature latine (1). Grâce à lui, 
il s'est produit dans la Rome républicaine quelque chose de com- 
parable à ce qui s'est passé en France, au début du xvii* siècle 
Les auteurs, jusqu'alors, étaient les « domestiques » des grands ; 
la fondation de l'Académie française les arracha à cette servitude 
humiliante : n'étant plus les protégés que du roi, ils reprirent 
envers la noblesse toute leur indépendance, et le « Monsieur • 
académique fut le symbole de cette égalité nouvelle. Le refus 
d'Accius équivaut à ce « Monsieur ». 

C'est encore grâce à sa qualité de citoyen que notre poète 
conquit pour l'homme de lettres le droit de s'occuper des affaires 
publiques. Livius n'avait jamais écrit que des poèmes de com- 
mande et de circonstance, où il ne traduisait point ses sentiments 
propres ; Nœvius, plus hardi, s'était fait le porte-parole de l'op- 
position, mais sa tentative, jugée imprudente et illégale, avait été 
durement réprimée ; Ennius avait célébré, avant tout, Rome elle- 
même, non un parti, et, quand il avait effleuré la politique, il 
avait en réalité exprimé les préférences de ses protecteurs plutôt 
que les siennes. Accius, au contraire, aborde franchement la po- 
litique et l'aborde pour son compte : il aime à mettre en scène 
des querelles ou des guerres civiles, des rois détrônés ou rétablis, 
des tyrans chàssés ou tués ; il institue des débats, il dessine des 
caractères qui trahissent ses opinions personnelles, donnant ainsi 
à ses pièces un genre d'intérêt que la tragédie s'était jusqu'alors 
interdit. Il soutenait le parti des Optimales, et c'est pour cela, par 
exemple, qu'aux jeux de Pompée on joua la Clytemnestre, et le 
Térée après le meurtre de César. 

Accius ne s'est point, comme Pacuvius,étroitement enfermé dans 
le genre tragique. II est plutôt comparable à Ennius, pour la dit 
versité de ses aptitudes et de ses travaux. Peut-être par désir de 
rivaliser avec lui, il avait, comme lui, composé des Annales ; 
comme lui encore, il a écrit des poèmes didactiques : Parerga, 

(1) Lucilius — qui d'ailleurs était, à dix ans près, le contemporain d'Accius 
— était chevalier, lui ; c'est pourquoi son rôle dans cet affranchissement de 
l'écrivain est moins important que celui du plébéien, simple homme de lettres 
et homme de lettres professionnel. 



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LA TRAGÉDIE ROMAINE : ACC1US 



157 



Didascalica, Pragmaticon libri. Malgré cette ressemblance, il s'en 
distingue pourtant par des traits assez nets. Ennius est plutôt 
philosophe ; Accius est un littérateur. Si ses Parerga traitent de 
I agriculture, ses Didascalica, ses Pragmaticon libri sont des his- 
toires littéraires : il y a là des études philologiques (sur l'ortho- 
graphe, l'allitération), historiques (sur les dates d'Homère, d'Hé- 
siode), techniques (sur la mise en scène, sur le costume au théâtre), 
critiques (sur l'authenticité des comédies de Piaute), esthétiques 
(sur le chœur dans Euripide), etc., qui prouvent avec quelle at- 
tention il avait étudié les secrets de son art. De plus, Ennius est 
plus spécialement épique: ses Annales ont fait oublier ses tragé- 
dies ; Accius, lui, est plus spécialement tragique, et ses drames 
seuls lui ont valu sa gloire. 



- Nous avons conservé, vous ai-je dit, cinquante-trois titres de 
tragédies attribuées à Accius. Sur ce nombre, il y a trois prœtextœ ; 
Œneadœ % Brutus, Decius, et cinquante drames à sujets grecs : 
Achilles, Œgisthus, Agamemnonidœ, Alcesti$,Alcimeo t Alphesibœa, 
Amphitruo, Andromeda, Antenoridœ, Antigona, Argonautœ, Ar- 
morum judicium, Astyanax, Athamas, Atreus, Bacchœ, Chrysippus, 
Clyiemnestra, Deiphobus, Diomedes, Epigoni, Epinausimache, 
Erigona, Eriphyla, Eurysaces 1 Hecuba, Hellènes, Heraclidie, lo, 
Melanippus, Medea, Meleager t Minos, Minotaurus, Myrmidones, 
JVeoptolemus, Nyctegresia, (JEnomaus, Pelopidœ, Persidœ, Philoc- 
teta, Phinidœ, Phœnissœ, Prometheus, Stasiastœ, Telephus, Tereut, 
Thebais, Troades, Tropœum Liberi. 

Mais, peut-être ce nombre, si considérable, que nous donnent 
les citations des auteurs et des grammairiens, est-il un peu exa- 
géré. Du moins une étude attentive des fragments a conduit Rib- 
beck à le réduire un peu. Selon lui, il y aurait des titres généraux, 
qui désignent non une pièce, mais un groupe de pièces (1) ; il y 
aurait des pièces désignées par deux titres (2) ; si bien que nous 
aurions les titres de quarante-trois pièces seulement. Mais ces 
hypothèses de Ribbeck ne sont point absolument démontrées, et 

(1 ïhebdis désignerait l'espèce de trilogie formée par Phœnissœ, Antigona et 
Epigoni. 

(2) Deux noms de personnages : Minos •= Minolaurus. Un nom tiré du sujet 
et un nom tiré du chœur : Tropœum Liberi = Stasiastœ. Le nom du héros et 
un nom tiré du chœur : Achilles = Myrmidones, Astyanax = Troades, Eri- 
gona = Agamemnonidœ, Eriphyla = Epigoni, Medea = Argonautes, Amphi- 
truo — Persidœ, Decius = OEneadœ. Les titres doubles s'expliqueraient, selon- 
Ribbeck, par des reprises ultérieures des drames d' Accius. 



B 




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REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



d'autres savants, LucianMueller, par exemple, les rejettent. Nous 
dirons donc, sans préciser davantage, qu'Accius a écrit entre 
quarante-troiset cinquante-trois pièces; même avec le plus petit de 
ces nombres, sa fécondité est encore bien supérieure à celle de 
tous ses devanciers, et nos remarques sur ce point restent justes. 

Quand on examine les sujets traités par Accius, on voit du pre- 
mier coup d'œil qu'ils se groupent naturellem ent en séries. On 
dirait qu'il a voulu épuiser les cycles, et qu'il a eu l'ambition de 
mettre les légendes tout entières en tragédies successives. A cet 
égard, le nombre des noms patronymiques (Phinidœ, Hera- 
clidœ, etc.) qui servent de titre, est assez significatif. Le premier 
groupe et, naturellement, le plus considérable, comprend la 
légende de Troie : des débuts de la guerre aux Nostoï, elle lui a 
fourni treize pièces (1). La seconde série comprend l'histoire des 
Priamides : en sept tragédies se déroule la peinture de ces mal- 
heurs et de ces crimes qui s'engendrent les uns les autres (2). Le 
troisième groupe, en cinq tragédies, renferme deux légendes, celle 
de Thèbes et celle d'Alcméon, qui sont soudées ensemble, la fia 
de Tune introduisant la seconde (3). Puis ce sont la légende d'Her- 
cule et celle de Bacchus avec chacune trois pièces (4). Quand les 
tragédies ne peuvent pas être ainsi rattachées par le lien des évé- 
nements, le poète les rattache du moins par un lien topographi- 
que : trois tragédies sont empruntées au cycle des légendes 
étolienne8,quatreau cycle thessaiien(5).Les légen des de Promélhée 
et d'/o ayant déjà été unies par Eschyle, les Prœtextse traitant 
des légendes nationales, il ne reste donc, en dehors de ces 
groupes et complètement isolées, qu'Andromède et Térée. 

On peut trouver là, ce me semble, une preuve, et on peut ea 

(1) Débuts de la guerre : i' Telephus ; évéaements de Ylliade : 2* Achilles 
ou Myrmidones, 3° Epinausimache, 4° Nyctegresia ; fia de la guerre : 5 # Armo* 
rum judicium, 6 # Philocteta, 1<> Neoptelemus, 8* Antenoridœ t 9 9 Déiphobus ; 
malheurs des Priamides : 10* Astyanax ou Troades, il» Hecuba ; Nostoï ; 
12° Eurysaces, 13° Hellènes. 

(2) i* ŒnomailSi 2» Chrysippus, 3° Alreus, 4° Pelopidae, 5* Clytemnestra, 
6° Œgisthus, !• Erigona ou Agamemnonidae. 

(3) Légende de Thèbes ou Thebdis: i* Phœnissae, 2*Antigona t 3« Eriphyla ou 
Epigoni) légende d'Alciméon : 3° Eriphyla ou Epîgoni, 4° Alcimeo^ 5° Alphe- 
sibœa. 

(4) Légende d'Hercule : 1° Alcestis, 2* Heraclidœ, 3* Amphitruo (si du moins 
le sujet de cette dernière est bien le môme que celui de V Hercule furieux) ; 
Légende de Bacchus : \* Racchœ, 2* Stariastœ ou Tropœum Liberû 3' Minos ou 
Minotaurus (si,ce qui n'est pas sûr, l'épisode d'Ariane en forme le dénouement. 

(5) Cycle étolien : 1° Meleager, 2* Afelanippus, 3* Diomedes ; cycle thessalien, 
i* Athamas, 2'Hellenes, 3* Medea ou Argonautœ, 4» Phinidœ (ces deux dernières 
pièces se rapportant à la légende des Argonautes). 




LA TRAGÉDIE ROMAINS : ACCIUS 



159 



déduire une explication du succès considérable des tragédies 
d'Àccius. S'il a tiré beaucoup de sujets d'une même légende, c'est 
que le public demande sans cesse des pièces nouvelles, et qu'il 
faut, en conséquence, s'ingénier à utiliser le plus de sujets pos- 
sible. Mais, d'autre part, si le public a revu sans ennui les mêmes 
familles, les mêmes héros, des faits en partie déjà connus, c'est 
qu'il apporte au théâtre autre chose que la pure curiosité : il n'y 
Tient plus pour la surprise d'un dénouement qu'il connaît déjà; 
il y vient donc par goût de la tragédie et des émotions qu'elle 
procure. Son éducation littéraire et esthétique a fait alors un grand 
progrès, et le poète a pu en attendre cette espèce de collaboration 
indirecte qui est nécessaire au dramaturge. Il faudra de graves 
changements politiques, la destruction de la petite propriété 
autour de Rome, l'abondance croissante des citadins oisifs, l'afflux 
des étrangers, la multiplication de ces affranchis, légalement 
mais non intellectuellement naturalisés, pour supprimer ce 
public, et pour tuer, du même coup, la tragédie. Mais, à l'époque 
d'Accius, ce danger ne fait que s'annoncer, et son auditoire est le 
meilleur de ceux que les autres tragiques ont eus, le meilleur de 
ceux qu'ils auront désormais à Rome. 



Accius a naturellement pris ses sujets dans le théâtre grec. 
Mais, comme toujours, la liste de ses imitations ne peut être 
qu'imparfaitement dressée : si les unes sont sûres, les autres 
sont seulement probables, d'autres enfin sont incertaines, ou 
même le modèle en est totalement inconnu. 

Deux de ses pièces sont empruntées à la fois à divers auteurs : 
Philoctète a pour modèles les Philoctètes d'Eschyle, de Sophocle 
et d'Euripide, mais l'ordonnance générale semble bien être celle 
de la pièce de Sophocle; VArmorum judicium reproduit en même 
temps YAjax de Sophocle et YOplôn crisis d'Eschyle, mais, dans 
l'ensemble, il est plutôt imité de cette dernière pièce. 

D'autres sont dues à Eschyle seul : certainement Prométhée, car 
aucun poète grec n'avait osé reprendre ce sujet après le vieux 
maître ; probablement Télèphe ; probablement enfin Myrmidones 
.et Epinausimache ou Néréides, la première et la deuxième pièce 
de la trilogie que formaient les Myrmidons, les Néréides et les Phry- 
giennes du vieux maître grec : soit en tout quatre pièces. 

À Sophocle seul, Accius a pris environ douze sujets. Cicéron 
nous apprend qu'il lui a emprunté les Epigoni, et nous voyons 
sans peine qu'il lui a emprunté Antigona. Antenoridx doit être ses 
Antenoridai ; Alcimes, son Alcméon (car celui d'Euripide traite un 



C 




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REVUE DBS COURS ET CONFÉRENCES 



autre sujet, le sujet qu'avait choisi Pacuvius); Atrée y son Atrée r 
(caries fragments d'Accius s'accordent pleinement avec le résumé 
de VAtrée de Sophocle donné par le scoliaste de POrested'Euripide) ; 
Aslyanax, sa Polyxène; Deïphobe, son Hélène (plutôt que V Hé- 
lène de Théodecte) ; Eurysacès, son- Eurysacès ; Erigona, son 
Alethês (plutôt que YAlethès de Lycophon ou celui de Nicomaque, 
et quant aux Erigona de Phrynicus, de Sophocle lui-même, de Phi- 
loclès et de Gléophon, elles traitent vraisemblablement un sujet 
tout autre); sEnomaùs^ son jEnomaus (car les fragments de X jEno- 
maus d'Euripide ne s'accordent pas avec les vers d'Accius) ; Medea, 
ses Scythes (car la Médée d'Euripide traite un sujet tout autre, 
et les Colchidiennes de Sophocle sont un drame satyrique); Térée 
enfin, son Térée. 

A Euripide seul, Accius a demandé à peu près sept sujets. Les 
Bacchœ et les Phœnissœ sont évidemment imitées des pièces d'Euri- 
pide qui portent le même nom. A Icestis est vraisemblablement son 
Alceste (plutôt que celle de Phrynicus) ; Heraclidœ, sesHeraclides ; 
Minos, son Thésée; Amphitryon, si Ton admet l'hypothèse de Rib- 
beck, serait son Hercule furieux ; enfin, Méléager, si le poète latin 
ne le doit pas à Antiphon ou à Sosiphanès, serait son Méléagre 
(car celui de Sophocle traite un sujet tout autre). 

Viennent ensuite des poètes divers : Apollodore de Tarse lui a 
fourni ses Hellènes; Charaemon, son /o;Lycophron, ses Pelopidse; 
l'auteur anonyme des Phineidai, ses Phinidœ; et je ne sais quel 
tragique de l'époque hellénistique, ses Stariastœ. 

Enfin, l'on se demande si Alphesibiea est due à Achéos ou à 
Gharémon ? Andromède^ Phrynicus, à Lycophron, ou à Aristias r 
auteur d'un Persée ? Chrysippus à Euripide, à Pisandros,à Diogène 
ou à Lycophron ? Et à qui sont empruntées les dix ou vingt autre» 
pièces? 

Vous remarquerez, dans celte liste, quelle place prépondérante 
est faite à imitation de Sophocle. Accius lui doit au moins le quart 
de son œuvre, et il lui a pris plus de sujets qu'il Eschyle et à Euri- 
pide réunis. Dans son excellente Histoire de la littérature latine r 
tout à la fois si intéressante à lire et si savante, si littéraire et si 
érudite, M. Pichon écrit : « La tragédie romaine remonte en sens 
inverse le courant de la tragédie atlique. Ennius imite surtout 
Euripide, Pacuvius doit plus à Sophocle, Accius rappelle plutôt 
Eschyle. Cela s'explique. Outrs qu'Euripide était le plus joué 
dans la Grande-Grèce, c'est, des trois tragiques, le plus dégagé des 
préjugés locaux, le plus humain ; Sophocle est moins universel ; 
et l'œuvre d'Eschyle porte une empreinte si marquée du milieu et 
du temps, qu'il faut, pour l'entendre, un goût très souple, et une 




LA TRAGÉDIE ROMAINE : ACCIUS 



161 



érudition très informée. La littérature romaine à ses débuts choi- 
sit de préférence celui qui la dépayse le moins. Puis, plus savante 
et plus imprégnée d'hellénisme, elle apprécie les œuvres plus in- 
digènes d'Eschyle et de Sophocle. » Cette page exprime et expli- 
que très justement le sens qu'a suivi dans son évolution la tragé- 
die romaine ; mais la formule dans sa symétrie exagère un peu la 
vitesse de ce mouvement. Il est bien vrai qu'Euripide, au premier 
plan avec Ennius, passe nettement au second avec Pacuvius et 
Accius ; mais Sophocle, dans l'œuvre de Pacuvius, n'a qu'une part 
égale à celle d'Euripide, et c'est Accius seulement qui lui fait une 
part prépondérante ; quant à Eschyle, s'il a fourni plus de sujets 
à Accius qu'à aucun de ses devanciers, cependant il lui en four- 
nit encore moins qu'Euripide. 

De plus, Accius ne se contente pas de remonter le cours de la 
tragédie grecque : il le descend aussi. Comme Livius, il revient 
aux poètes grecs quasi contemporains ou contemporains, à 
ceux qui ont suivi et imité Euripide : il leur a sûrement emprunté 
plus de huit tragédies, et il nous est bien permis de croire que 
c'est à eux encore qu'il doit toutes celles dont nous ne connais- 
sons point le modèle. Aux raisons données par M. Pichon, qui 
expliquent si bien ce qu'on peut appeler le mouvement ascen- 
dant de la tragédie romaine, il en faut donc ajouter une autre qui 
explique à la fois et le mouvement ascendant et le mouvement 
descendant : c'est le besoin de nouveaux sujets. Euripide était 
épuisé maintenant, et l'on ne pouvait pas éternellement en reve- 
nir à ses pièces ; c'est pour cela qu'Accius a cherché des sujets 
de tragédie, et avant lui, chez Sophocle et chez Eschyle, et après 
lai, chez ses disciples. 



Reste à examiner de quelle façon Accius imitait ses modèles. 

Une idée se présente naturellement à l'esprit, quand on songe 
au grand nombre de pièces dont le modèle ne nous est pas connu. 
On se demande s'il est bien sûr qu'elles aient été empruntées à 
l'école d'Euripide, si au contraire le plus fécond des tragiques 
romains n'aurait pas inventé lui-même quelques sujets. Je le vou- 
drais pour lui et pour sa gloire; malheureusement, c'est bien 
invraisemblable. D'abord, il a écrit trop peu de prxtextatx, et, s'il 
eût inventé, tout le portait à inventer plutôt des pièces à sujets 
romains. Puis, tous ses devanciers, nous l'avons vu, ont plus ou 
moins fidèlement, mais toujours imité les Grecs ; si Accius avait 
suivi une autre méthode, s'il avait donné une preuve aussi écla- 
tante de son originalité, on n'eût assurément point manqué de 



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H 




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REVUE DBS COURS ET CONFÉRENCES 



l'en louer. Or personne n'en parle, et quand Horace veut vanter 
la tragédie latine, il écrit : 

« Tenta vit quoque rem, si digne vertere posset » (Ep. n, 1, 105.) 
N'eût-il pas dit (ingère, s'il avait eu quelques exemples, et quel- 
ques exemples d'un grand tragique à citer? 

Mais, si Accius imite, cela n'exclut cependant pas une certaine 
originalité. Nous sommes même a priori forcés de lui accorder 
un minimum d'indépendance, quand nous voyons combien de 
fois il s'est rencontré avec ses prédécesseurs. D'abord, et d'une 
manière générale, il traite souvent des sujets analogues : il le 
faut bien, puisqu'il épuise les principales légendes ; et, par exem- 
ple dans ses trois pièces, Alcimeo, Peribœa, Diomedes, il est à peu 
près impossible qu'il n'ait pas plus ou moins remanié le sujet 
qu'avait touché Pacuvius dans sa Peribœa. Maie, en outre, il a for- 
mellement repris des sujets à tous ses devanciers, sauf Naevius : 
à Livius, Achille, Egisthe, Andromède et Térêe; àEnnius, Achille, 
Alcméon, Andromède, Athamas, Hécube, Télèphe et Thyeste(Atrée) ; 
à Pacuvius, Armorumjudicium. Obligé par la tradition établie de 
ne point traduire servilement les auteurs grecs, obligé d'autre 
part de ne point reproduire les auteurs latins, il ne pouvait pas 
n'y pas mettre un peu du sien. 

En effet, l'étude de ces pièces nous prouve qu' Accius a librement 
modifié les modèles qu'il avait choisis. 

1. // change la forme. En plus d'un endroit, sans altérer l'allure 
générale ni le sens du développement, il le paraphrase plutôt 
qu'il ne le traduit. « Son imitation n'est point un esclavage • ; et, 
dans les Bacchœ ou dans les Phœnissœ, par exemple, nous l'avons 
vu, il rend l'idée et non les mots : « Vim non verba ». 

2. // fait des suppressions. Quelques-unes sont nécessaires. Dans 
le Thésée d'Euripide, un berger qui ne sait pas lire, décrit lettre 
par lettre l'inscription S^wk qu'il a vue sur le bouclier du 
héros ; dans le Alinos latin, ce passage évidemment ne pouvait 
être conservé. — Mais d'autres sont volontaires. Cicéron est obligé 
de donner une traduction personnelle d'une partie d'un discours 
de Thésée (même pièce ; Tusc. m, 14, 29); c'est une preuve 
qu' Accius avait laissé de côté sinon le discours, au moins ce pas- 
sage. — Il y a dans le Prométkée d'Eschyle un long discours où le 
malheureux héros décrit ses douleurs ; Cicéron l'a traduit en 
entier [Tusc. n, 10, 23) et il n'a trouvé qu'un vers et demi d'Accius 
à. utiliser : le reste a donc été ou modifié, ou transposé, ou sup- 
primé par le tragique romain. 

3. Il fait des additions. Certains fragments d'Accius ne trouvent 
point dans le modèle grec de passages correspondants; ils sont 





LA TRAGÉDIE ROMAINE : ACC1US 



163 



donc de l'invention du poète latin. Chose assez remarquable, 
c'est le cas notamment d'un fragment du chœur des Èacchae 
(fr. vi), comme si l'imitation d'Aceius était plus libre encore 
dans les parties lyriques que dans les parties proprement dra- 
matiques. 

4. // modifie les données de la pièce. Le Télèphe d'Euripide, 
pour entrer sans danger dans le camp des Grecs, s'est volontai- 
rement déguisé en mendiant; le Télèphe d'Accius, lui, estréelie- 
lement détrôné, exilé, réduit à la misère. — Dans les Phéniciennes 
d'Euripide, Œdipe, déchu du pouvoir, emprisonné par Créon, a 
dans son désespoir maudit tous ses enfants ; Etéocie et Polynice 
se sont entendus entre eux pour alterner sur le trône: c'estl'ambi- 
tion d'Etéocle et sa mauvaise foi qui soulèvent entre eux la guerre 
et exaucent la malédiction paternelle. Dans les P/iœnma? d'Accius,, 
au contraire, le père, loin de vouloir le malheur de sa famille, a 
essayé de le prévenir : l'alternance de ses deux fils au pouvoir 
est un moyen qu'il a lui-même inventé pour empêcher entre eux 
des rivalités qu'il prévoit. De ce changement initial en découlent 
beaucoup d'autres : le poète latin supprime les passages où sont 
rappelées les imprécations d'QEdipe ; là où il est fait allusion à la 
convention des deux frères ennemis, il ne peut parler que des 
ordres de leur père ; enfin Etéocie n'est plus cet ambitieux qui 
méprise le peuple et la patrie, ce cynique qui viole ses engage- 
ments solennels, c'est un fils atné qui revendique le droit naturel 
et traditionnel de primogéniture, contre cette loi nouvelle impro- 
visée par un père en délire : la pièce tout entière n'est plus le 
combat de deux ambitions, c'est la lutte du droit ancien contre 
un droit nouveau. 

5. // modifie l'ordonnance de la pièce. L' Antigone de Sophocle 
se déroule tout entière devant le palais de Créon : nous ne 
voyons, pour ainsi dire, que les sentiments des personnages ou 
l'expression de ces sentiments ; les faits sont tous mis en récit. 
Dans Accius, la scène représente, soit à la fois, soit successivement, 
le palais et le champ de bataille : la veillée des gardes, leur 
sommeil, leur dispute, la venue d'Antigone, sa capture, tous ces 
événements se passent maintenant sous les yeux du spectateur. 

6. Il introduit des personnages nouveaux. A la finde Tèrèe y paraît 
intervenir un jeune homme, un allié sans doute de la famille de 
Pandion, dont l'original grec ne parlait point. Par là, le dénoue- 
ment doit être forcément modifié. 

7. // modifie les caractères ou les sentiments. Nous avons déjà vu 
qu'Etéocle n'est plus le tyran farouche de la pièce grecque, dont 
César aimait à citer la sentence cynique : 




1G4 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



« Nam si violandum est jus, regnandi gratia, 
Violandum est ; aliis rébus pietatem colas. » 

— Dans Antigone, Iemène n'est plus une timide jeune fille qu'é- 
pouvante le courage de sa sœur; c'est une aînée raisonnable et 
raisonneuse qui blâme, qui réfute dogmatiquement les géné- 
reuses paroles d'Antigone. — Dans le Télèphe d'Euripide, le 
béros entré au camp des Grecs se répand en subtilités et en 
sopbismes ; chez Accius,il parle avec noblesse et dignité, au point 
d'exciter à la fois et la pitié et l'admiration de ses ennemis : 

(( Nam hujus demura miseret, cujus nobilitas miserias 
« Nobilitat. i (VII.) 

7. Enfin, Accrus a recours à la contamination, plus souvent peut- 
être que ses prédécesseurs. Ses Bacchœ sont les Bacchantes d'Eu- 
ripide, mais modifiées sans doute, soit d'après les Bacchantes 
d'Iophon, soit d'après le Penthée d'Eschyle. Son Télèphe, imité 
dans l'ensemble d'Euripide, doit cependant ses parties les plus 
émouvantes à Eschyle. Son Epinausimaché réunit probablement 
en une seule tragédie les événements dont Eschyle avait fait deux 
pièces, les Néréides et les Phrygiennes. Son Armorum judicium ré- 
sulte de la fusion de VOplôn crisis d'Eschyle et de YAjaxde So- 
phocle. Son Prométhée parait bien résumer le Prométhée enchaîne' 
et le Prométhée délivré d'Eschyle. Enfin son Philoctète ne suit ex- 
clusivement aucun modèle, mais rassemble dans un mélange nou- 
veau des emprunts faits à Eschyle, à Sophocle et à Euripide. 



Toutes ces modifications, Àccius les a faites, comme ses prédé- 
cesseurs, pour s'accommoder au goût du public. 

Il a cherché à augmenter les événements et à compliquer l'ac- 
tion. Les contaminations que nous venons de relever n'ont point 
d'autre but que d'obtenir une matière plus riche. Cela est très 
visible, par exemple, dans Y Armorum judicium, où les deux pièces 
qu'il imite sont presque simplement mises bout à bout. Gela est 
visible encore dans Térée, où l'intervention du nouveau person- 
nage qu'il a introduit amène nécessairement des faits nouveaux. 
C'est que son public préférait des événements nombreux et une 
action implexe à l'analyse psychologique et à la peinture des 
sentiments. 

11 a matérialisé la représentation, en mettant le plus possible 
en scène ce que les Grecs se contentaient d'exposer en récits. Son 
Antigone, par exemple, diffère surtout par là de la pièce de 
Sophocle. Celte méthode enlève à la tragédie une partie de sa 



E 




LA TRAGÉDIE ROMAINE : ACCIUS 



165 



poésie, dont les Latins se souciaient peu ; mais elle augmente en 
revanche l'effet dramatique, qu'ils comprenaient et qu'ils aimaient 
bien mieux. 

Il s'est efforcé d'accroître le pittoresque, d'embellir son poème 
de descriptions frappantes. Ecoutez le berger des Argonautœ 
décrire l'approche du vaisseau Argo : « Cette énorme masse 
glisse en grondant de la haute mer vers le rivage, avec un bruit 
et un souffle puissants ; elle repousse devant elle les ondes, soulève 
des tourbillons violents, se précipite et se rue en avant : les vagues 
se dispersent et refluent. On croirait voir rouler les débris d'un 
nuage, ou s'écrouler une roche élevée arrachée par les vents et la 
tempête, ou s'élever de la rencontre et du choc des ondes des 
trombes circulaires. Est-ce la mer qui veut ravager la terre ? Est- 
ce peut-être Triton, qui, de son trident renversant ses grottes 
jusqu'en ces abîmes profonds où la mer ondoie, en fait jaillir au 
ciel une masse de rochers ? » (Fr. I.) 

Il a introduit dans ses pièces des discussions en règle, où les 
personnages opposés développent alternativement le pour et le 
contre. Tantôt ce sont des thèses philosophiques ou sociales : 
dansles Phéniciennes, Etéocle défend le droit d'atnesse que Polynice 
attaque ; dans Meleager, Atalante se fait — déjà — l'apôtre du 
c féminisme » ; elle revendique ks droits de la femme et de la 
jeune fille, en invoquant l'exemple des Lacédémoniennes : 

« Nibil horum simile est apud Laçai n as virgines, 
Quibus magis palacstra, Eurota, sol, pulvis, labos 
Militia, studio est quam fertilitas barbara. » (Inc. Inc. fab. cxi). 

Tantôt ce sont de vrais procès: le début d'Armorumjudicium est 
rempli par les plaidoyers d'Ajax et d'Ulysse et par les délibérations 
des juges. 

Débats philosophiques ou débats judiciaires, les uns comme 
les autres plaisent à ce peuple épris de l'éloquence et de la rhé- 
torique ; et, dans les uns comme dans les autres, Accius peut faire 
valoir l'énergie ou la subtilité de sa parole. Voici, parexemple, un 
fragment du discours où Achille justifie son obstination à rester 
sous sa tente : 

« Tu pertinaciam esse, Antiloche, hanc prœdicas, 

Ego pervicaciam aïo et ea me uti volo : 

Hiec fortis sequitur, illam indocti possident, 

Ta addis quod vitio est, demis quod laudi datur : 

Nam pervicacem dici me esse et vincere 

Perfacilepatior, pertinacem nil moror. » (Myrmidons, I.) 

Ne dirait-on pas que nous sommes dans l'école, et que nous en- 
tendons un rhéteur faire ces distinctions grammaticales pour l'édi- 
fication de ses élèves ? On rapporte qu'étonnés du talent oratoire 



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166 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



d'Accius, ses admirateurs lui demandaient pourquoi il ne plai- 
dait point au forum, lui qui plaidait si bien sur la scène. Et le 
poète répondit : « Quod illic ea diceret quœ ipse vellet, in foro dic- 
turi adversarii essentquae minimejvellet. » (Quintilien, v, 13, 43.) 
A son gré, il ne lui manquait donc pour être un vrai orateur que 
le don de prévoir les réponses de ses adversaires et le sang- 
froid. 

Enfin, comme nous l'avons dit déjà, il a mêlé la politique à ses 
tragédies ; et le public, heureux de saisir les allusions aux faits 
contemporains, s'habitua même à les chercher et à les trouver là 
où le poète n'en avait point mis. A une représentation de Tan 9T 
(57 avant Jésus-Christ), quand l'acteur Esope, dans le rôle d'Eu- 
rysacès, prit la défense de Télamon exilé et s'écria : 



... qui rem publîcam animo certo adjuverit, 

Statuent, steteritcum Achivis 

Re dubia... 

Haud dubitarit vitam offerre nec capiti pepercerit... 

0 ingratiûci Argivi, immanes Graii, immemores benefici 

Exulare sinitis, sistis pelli, pulsum patimini. » (xin.) 



tout le peuple saisit l'occasion de manifester sa sympathie à 
Gicéron banni. 

Dans tout cela, vous le voyez, Messieurs, il n'y a rien (si ce n'est 
l'élément politique] qui soit absolument nouveau. Accius n'a fait 
que suivre la voie où Enniuset surtout Pacuvius s'étaient engagés 
avant lui ; mais il l'a fait avec un génie tragique plus grand en- 
core, avec une fécondité bien supérieure, avec un style plus éner- 
gique, plus viril, plus digne enfin de la noblesse de la tragédie. 
C'est pourquoi il est pour nous comme pour les anciens le tragi- 
que romain par excellence. 



Mais, s'il en est ainsi, pourquoi, se demande-t-on, pourquoi est- 
ce précisément après Accius que la tragédie romaine est morte ? 

En effet, il en est le plus grand nom, mais il en est le dernier. 
Ni le chevalier C. Titius, un peu plus âgé que lui, niC. Julius César 
Strabon, son contemporain, ni Quintus Tullius Cicéron, le frère 
de l'orateur, ni le savant Santra, ni plus tard le dictateur César r 
ou L. Cornélius Balbus, ne méritent réellement de nous arrêter par 
leurs tragédies; et quant à Sénèque, sous l'Empire, nous avons vu 
de quelle vie factice il a fait revivre la tragédie latine. 
On en peut donner d'excellentes raisons. On peut dire que les 
discordes intérieures et les guerres civiles ont interrompu la veine 
poétique, troublé le développement de toute la littérature, et 



Vil 




LA TKAGÉDIK ROMAINE : AGCIOS 



167 



anéanti surtout ce genre qui demande, plus que tout autre, la 
collaboration du public avec l'auteur. 

On peut dire que, l'ordre et la paix une fois rétablis, les 
Romains s'étaient déshabitués de ce plaisir un peu raffiné, qu'ils 
avaient perdu tout le fruit de l'éducation littéraire que leur 
avaient donnée, à la longue, des générations de poètes, qu'ils 
auraient dû être totalement formés à nouveau pour comprendre 
et pour aimer le drame. On peut dire enfin que l'empire n'était 
pas trop favorable aux genres littéraires qu'on peut le plus juste- 
ment appeler les genres publics : l'éloquence et le théâtre, et que 
c pacifiant », c'est-à-dire étouffant l'un, il n'a pas cru utile de res- 
susciter l'autre. 

Tout cela est vrai. Mais Ton peut dire aussi que la tragédie 
latine est morte d'une maladie intérieure : en l'étudiant avec 
attention, même à l'époque la plus florissante de son évolution, 
on discerne aisément les germes morbides, qui, en se développant, 
l'ont tuée. Nous avons vu tous les tragiques latins mettre au 
second plan l'analyse psychologique, la peinture des caractères, 
des sentiments et des passions, pour mettre au premier l'intrigue, 
pour renforcer l'action, pour multiplier les personnages, les évé- 
nements, les incidents, les coups de théâtre, pour perfectionner 
la mise en scène et développer le pittoresque. Qu'est-ce à dire, 
sinon qu'ils tendaient à transformer la tragédie en mélodrame ? 
Et, de cette forme inférieure, mais littéraire encore, en continuant 
dans le même sens, ils devaient arriver à la pantomime et au mime, 
d'où toute littérature est complètement évincée. En même temps, 
ces mêmes poètes tragiques introduisaient dans leurs drames la 
rhétorique, la philosophie, les thèses morales et sociales, la 
politique enfin. Par là, ils la surchargeaient d'éléments étrangers 
et en altéraient l'essence ; ils lui donnaient un genre d'intérêt 
qui ne rentre plus dans sa définition ; rémotion tragique devenait 
pour eux un moyen au lieu d'être un but : le but était la thèse. 
C'est ce qu'avait fait Euripide,et c'est pour cela que, malgré tout 
son génie, il reste inférieur à Eschyle et à Sophocle ; c'est ce que 
fera Voltaire, et c'est pour cela que, malgré son talent, il n'atteint 
point à la hauteur de Corneille et de Racine. Ces deux tendances 
contradictoires, la tendance au mélodrame et la tendance à la pièce 
à thèse, ont pu s'équilibrer encore et rester unies chez Ennius, 
chez Pacuvius et chez Accius, parce que la partie inférieure du 
public pour qui était fait le mélodrame, et la partie supérieure àqui 
s'adressait la thèse, étaient encore assez voisines. Mais sous l'em- 
pire, à mesure que la plèbe devient plus grossière et plus vile, 
l'aristocratie au contraire, exclue du gouvernement, s'attache aux 




168 



REVUE DBS COURS ET CONFÉRENCES 



arts et aux lettres, et il y a deux publics étrangers l'un à l'autre. 
Alors, les deux éléments contraires de la tragédie se dissocient et 
de là naissent et le théâtre de la plèbe où il n'y a plus que de Tac- 
lion (pantomime, mime,etc.) et le théâtre des lettrés où il n'y a plus 
que des discours et des thèses (tragédies de lecture publique, tra- 
gédies de Sénèque). 

Telle me paraît, Messieurs, l'évolution dernière de la tragédie 
romaine : c'est l'instabilité initiale de ses éléments constitutifsqui 
en amène la décomposition finale, dès que le milieu leur permet 
de se dissocier et de subsister indépendamment l'un de l'autre. 

G. Micuaut. 



y ce 



Astrate " de Quinault. 



Conférence, à l'Odéon, de M. N M. BERNARDIN (4) 

Professeur de rhétorique au lycée Charlemagne^ 

Mesdames, Messieurs, 

L'accueil favorable que vous avez, Tan passé, fait à la Mariamne 
de Tristan L'Hermite a engagé M. le Directeur de l'Odéon à vous 
présenter, après le vieux maître, son brillant disciple, et à monter 
cette année i VAstrate de Quinault, qui, sans ressembler en rien à 
la Mariamne, fut, comme elle, un des plus éclatants, des plus fruc- 
tueux et des plus longs succès dramatiques du xvn« siècle. 

Grâce aux critiques réitérées de Boileau, dont j'expliquerai tout 
à l'heure l'injustice, comme aux éloges enthousiastes de Voltaire, 
qui de leur côté sont d'ailleurs excessifs, le nom de Quinault est 
demeuré dans toutes les mémoires. Mais de Quinault nous ne 
connaissons plus guère aujourd'hui que le nom ; car dès longtemps 
ses opéras ont, avec la musique de Lulli, disparu du répertoire ; 
aucune de ses nombreuses tragédies n'a depuis un siècle et demi 
été remise au théâtre ; et, d'autre part, si je vous demandais avec 
le campagnard du Repas ridicule : 

Avez- vous lu Y Astrale ? 
je ne crois point m'avancer beaucoup en disant que la plupart 
d'entre vous me répondraient sans doute : non. 

Eh ! bien , Messieurs, si ce n'est pas a un ouvrage achevé », 
comme Boileau le faisait perfidement proclamer par le grotesque 

(1) Toute reproduction est interdite à moius d'une autorisation formelle 
de l'auteur d'abord de l'éditeur ensuite. 



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i/ « A STRATE » DE QUINAULT 



169 



personnage de sa satire, Astrate, roi de Tyr t n'est pas une œuvre 
indifférente, loin de là. Elle est attachante f elle est pathétique ; 
elle a cette belle clarté, bien française, qui est comme la marque 
distinctive de notre littérature classique, et une des causes de sa 
vitalité ; elle est remplie de qualités scéniques, que vous appré- 
cieriez assurément sans que j'aie besoin de les signaler ,par 
avance k votre admiration. 

Mais elle a été conque dans un esprit et écrite sur un ton qui 
pourraient déconcerter vos habitudes et gâter votre plaisir. Non 
seulement elle porte, profondément gravée,l'empreinte du talent, 
assez particulier, de Quinault ; mais elle est le miroir fidèle d'une 
société à laquelle la nôtre ne ressemble guère, de cette société 
précieuse, dont le très jeune poète était l'enfant gâté, et pour 
laquelle et sur laquelle il a fait ses tragédies, revêtant de costumes 
vaguement antiques des personnages tout contemporains. Il con- 
vient donc, avant de vous parler à'Aslrate, que je vous dise quel 
a élé Quinault et surtout dans quel milieu il a vécu. 

Je ne m'attarderai pas longtemps sur sa vie, d'abord parce que 
j'en dois rapporter ici seulement ce qui explique la nature et le 
genre de son talent comme l'influence qu'il a exercée par ses 
drames et par ses drames lyriques sur l'évolution de la tragédie 
française, mais aussi parce que la biographie de Quinault, qui 
précède les éditions publiées au siècle dernier de ses œuvres, me 
parait être un tissu d'erreurs, je serai franc, de mensonges. 

Elle 6'appuie sur une nouvelle galante, L'Amour sans Faibles**, 
qui a longtemps couru manuscrite dans le monde, et où Quinault 
avait raconté, sous des noms supposés, l'histoire de sa jeunesse 
et de son mariage. Usant de la liberté que lui donnait ce cadre 
romanesque, il avait dénaturé les faits, soit pour les rendre plus 
piquants, soit pour dissimuler tout ce qui de son origine et de ses 
débuts eût été de nature à lui nuire dans la plus aristocratique 
des sociétés. Un exemple : vous lirez partout que Philippe Qui- 
nault, né dans la Marche d'un bourgeois de Felletin, avait été 
envoyé par son père à Paris auprès de Tristan L'Hermite, le gentil- 
homme poète dont la Marche était fière ; que Tristan, qui venait 
de perdre une femme tendrement aimée, éleva le petit L Quinault 
avec son fils unique, et, après la mort de cet enfant, l'adopta et 
en fit son héritier. Sur cette tradition, la ville de Felletin a même, 
nu milieu de sa grande place, dressé un monument commémoralif 
au plus illustre de ses enfants. Or, Messieurs, Tristan n'a jamais 
eu ni femme, ni fils, et Philippe Quinault est né le 3 juin 1635, 
non dans les montagnes de la Marche, mais à Paris, rue de Gre- 
nelle, dans la boutique de son père Thomas Quinault, maître 




170 



KEVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



boulanger. Quelques-uns de ses ennemis — qui donc n'a pas 
d'ennemis ? — avaient d'ailleurs découvert le mensonge vaniteux 
du poète, et Furetière, qu'il avait contribué par son vote à faire 
expulser de l'Académie, Ta criblé d'épigrammes malignes, tantôt 
l'appelant une bonne pâte d'homme, qui n'a jamais laissé germer 
dans son' cœur aucun levain de vengeance, tantôt expliquant sa 
liaison avec l'académicien Charpentier (celui-là était ils d'un 
marchand de vin) par l'ancienne alliance qu'il y a entre le pain et 
le vin, tantôt faisant dire à Quinault lui-même « que de vrai il 
était fils d'un boulanger, mais que c'était un boulanger de petit 
pain ». Il fallut que Ménage, spirituel toujours et pour une fois 
charitable,intervînt et déclarât qu'il n'y avait pâs déshonneur pour 
un poète dramatique à être né dans une boulangerie, alors qu'un 
des princes de la comédie, Plaute, avait été valet d'un boulanger. 
Si je cite ce détail, c'est pour vous montrer la confiance que mérite 
la biographie de Quinault, car il n'a d'importance que pour la 
ville de Felletin, qui reste avec un monument injustifié ; par 
bonheur, ses édiles, gens sages et pratiques, avaient voulu que 
le monument de Quinault servit à deux fins et fût en même temps 
une fontaine publique : grâce à cette combinaison ingénieuse, les 
bourgeois de Felletin, qui s'étaient sans raison laissé enqui- 
nauder, comme dit l'autre, ne demeurent qu'à demi quinauds. 

Voici, Messieurs, ce que je puis vous dire avec certitude de 
Quinault. Il fut d'abord le petit valet de Tristan ; le poète,' charmé 
de son intelligence précoce, se prit d'affection pour l'enfant, le 
fit travailler pour devenir avocat au Parlement, en même temps 
qu'il cultivait son goût pour les Muses, et fit jouer à l'Hôtel de 
Bourgogne sa première comédie, les Rivales, à laquelle une tra- 
dition, qui me parait fondée, rattache l'origine des droits d'au- 
teur. Quand Tristan mourut dans ce bel hôtel de Guise, qui est 
aujourd'hui le dépôt de nos archives nationales, il léguait à son 
élève chéri un peu d'argent, beaucoup de manuscrits, et la pro- 
tection des deux plus généreux Mécènes de l'époque, le duc de 
Guise et le comte de Saint-Aignan. Mais c'était eurtout par les 
femmes que ce poète de vingt ans allait établir sa fortune litté- 
raire et sa renommée. 

Une précieuse, M m « d'Oradour, personne aimable et intelli- 
gente, aussi bien accueillie à la Cour qu'à la Place-Royale, 
s'engoua de son jeune talent, prôna partout son mérite, et l'in- 
troduisit dans les ruelles à la mode où se faisaient alors les répu- 
tations. Le protégé de Dalmotie (c'était le nom qu'avait pris 
M"* d'Oradour) avait tout ce qu'il faut pour plaire aux femmes : 
il était grand, beau, spirituel ; il s'exprimait avec élégance, et sa 




L' « ÀSTKÀTE » DE QUINAULT 



171 



voix chaude et passionnée donnait au compliment le plus 
banal une émotion troublante ; toute sa personne respirait 
l'amour, et Somaize Ta pu comparer à cet irrésistible prince 
d'Ethiopie, à la tête duquel s'étaient jetées, vingt ans aupara- 
vant, presque toutes les Parisiennes, et qui ne s'était pas enfui. 
Faut-il s'étonner alors que le tendre et charmant Quirinus 
(c'est ainsi qu'elles le nommaient) fût devenu l'entêtement des 
précieuses et la coqueluche des ruelles ? Et comme il était avec 
cela discret, modeste, plein de déférence pour la noblesse, bien- 
veillant et indulgent même envers ses confrères, il lisait par- 
tout sa bienvenue sur tous les visages. Prodigieusement adroit 
par-dessus le marché, s'assurant les suffrages des baronnes et 
des duchesses par la précaution qu'il prenait de leur demander 
des avis et de leur soumettre ses pièces avant de les porter 
aux comédiens, donnant, par des allusions délicates, aux vicom- 
tes et aux marquis le plaisir de se reconnaître dans sa Mort de 
Cyrus ou dans son Mariage de Cambyse, comme ils s'étaient 
reconnus dans la Clélie. 

La noblesse turbulente, qui conspirait contre Richelieu et 
contre Mazarin taisait la Fronde, avait trouvé dans la tragédie 
politique de Corneille le spectacle qui lui convenait. Mais l'amour 
était maintenant le seul intérêt, le seul but, la seule occupaiion 
d'une société oisive et raffinée, et tout naturellement l'amour 
fut l'âme des tragédies de Quinault. Mais entendons-nous bien : 
ce n'est plus cet amour passionné et violent dont, avant Racine, 
Tristan avait peint avec tant de puissance les jalouses et meur- 
trières fureurs dans sa Mariamne et dans son Osman ; non, un tel 
amour est trop brutal, et il eût détruit cet équilibre harmonieux 
de qualités élégantes qui constituait ce qu'on appelait alors 
l'honnête homme. 



L'amour que peint Quinault est cette tendresse qui soupirait 
et souriait dans les alcôves et dans les ruelles, un de ces amours 
de tête, où l'esprit a plus de part que le cœur, un de ces amours 
peu profonds et peu durables, qui, suivant la gracieuse expres- 
sion de Théocrite, se jouent avec des roses et des boucles de 
cheveux ; toutes les héroïnes de Quinault sont des précieuses, 
tous ses héros des alcovistes. 

De quoi s'entretenait-on dans les ruelles ? Les « mourants » 
des belles y débitaient des madrigaux doux, tendres et langou- 
reux. Tout leur était prétexte à madrigaliser, tout, même ce qui 



Les héros ohez Quinault parlent bien autrement, 
Et jusqu'à: je vous hais, tout s'y dit tendrement 




172 



ItEVUK DES COUHS KT CONFÉRENCES 



nous semblerait aujourd'hui s'y prêter le moins. Le marquis de 
Mascarille assure qu'il court dans le monde plus de mille ma- 
drigaux de lui, et vous l'en pouvez croire- : il achetait ses im- 
promptus chez des fournisseurs discrets. Aux madrigaux succé- 
daient les portraits, dans lesquels on s'évertuait à tourner en per- 
fections les défauts de l'objet aimé, comme Eliante remarque dans 
le Misanthrope que font toujours les amants : 

La pale est au jasmin en blancheur comparable ; 
La noire à faire peur une brune adorable, etc. 

Et sans doute ce joli couplet a été traduit par Molière de 
Lucrèce ; mais il n'en est pas moins vrai que nul sujet n'était 
alors plus à la mode, nul n'étant plus propre à faire valoir 
l'esprit d'un honnête homme, au témoignage de Faret dans son 
Art de plaire à la Cour et de M IU de Scudéry dans le Grand Cyrus. 
On se plaisait aussi à discuter sur quelque point délicat du code 
de l'amour, comme les charmants bergers de YAstrée devant la 
nymphe Léonide ou la vénérable Ghrysanthe, ou bien à débattre 
quelque question amoureuse, comme celle qui divise les deux 
marquises des Fâcheux : 

Lequel doit plaire plus d'un jaloux ou d'un autre ? 

Enfin l'on rivalisait pour présenter la conclusion de ces discus- 
sions et de ces débats en maximes concises et piquantes, et c'est 
de la ruelle de M*" de Sablé, la princesse Parthénie, qu'allait sor- 
tir un livre immortelles Maximes de La Rochefoucauld. 

Eh ! bien, Mesdames, ces tendres madrigaux, ces dissertations 
spirituelles, ces débats galants, ces maximes ingénieuses, voilà 
ce qui remplit et caractérise le théâtre de Quinault. Voilà ce que 
le poète avait admiré chez les précieuses, et ce que les précieu- 
ses à leur tour ont admiré chez lui. 

Et elles n'avaient pas tout à fait tort ; car Quinault a été un 
peintre exquis de ce que j'appellerai l'aube de l'amour. Il a nu 
rendre d'une façon charmante les incertitudes d'un amour qui 
veut et qui ne veut plus se déclarer, ou le trouble plein de pu- 
deur qui suit un aveu à peine murmuré, surtout l'éveil du sen- 
timent dans un cœur de femme et les premières manifestations 
d'une tendresse qui n'a point encore une pleine conscience d'elle- 
même et qui se trahit sans même s'en douter. Stratonice est 
fiancée au roi, et, sans le savoir, Stratonice aime le fils du roi. 
Sa confidente Zénone lui dit : 

... Le roi n'a pour vous fait voir que de l'estime. 
Strat, — Zénone, il est certain ; mais le prince, son fils, 
N'a pour moi jusqu'ici fait voir que du mépris. 



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L* « ASTRATK » DE QUINAULT 



173 



Z. — Le roi cherche à vous plaire avec un soin extrême. 

S. — Le prince Ântiochus n'en use pas de même. 

Z. — Le roi vous aimera ; bornez-y vos souhaits. 

S. — Mais le prince, son fils, ne m'aimera jamais. 

Z. — Vous nommes tant ce fils, à vos désirs contraire, 

Qu'on dirait qu'il vous touche un peu plus que son père 

S. — Quoi ? Ne connais-tu pas quel soin et quelle peine 

Je prends incessamment pour lui montrer ma haine ? 
Z. — Si vous le haïssiez, vous n'auriez pas besoin 

D'avoir pour le montrer tant de peine et de soin 

S. — Mais autant que je puis, je fuis toujours ses pas. 

Z. — Si vous ne le craigniez, vous ne le fuiriez pas 

S. — Crois que je crains d'aimer ; mais ne crois pas que j'aime. 
Z. — Mais vous-même, croyez qu'il est à présumer 

Que l'on aime déjà, dès que l'on craint d'aimer. 

Assurément cette scène est délicieuse. Peut-être cependant 
trouvons-nous le poète un peu trop habile, et ses procédés d'a- 
nalyse trop subtils. Ce dialogue, que j'ai abrégé, nous parait, en 
somme, moins une peinture vivante et théâtrale de l'amour qu'un 
très ingénieux, mais un peu froid commentaire sur l'amour. Qui- 
naolt est déjà un Marivaux, moins léger et moins fin que le vrai, 
comme les grandes dames un peu lourdement vêtues du xviie siècle 
n'ont pas la grâce aisée et piquante des marquises de Watteau. 

Mais, comme c'est la tragédie qui alors a la vogue, et comme 
les romans ont mis à la mode les situations extraordinaires et 
terribles, toutes les choses gracieuses que nous présente Qui- 
nault briJlentet chatoyent sous le ciel sombre et chargé d'éclairs 
des tragédies les plus tragiques. Amalasonte et Thomyris, ces ber- 
gères si bien disantes et si doucereuses, tiennent dans une main 
la carte de Tendre ou les tablettes sur lesquelles elles ont écrit 
nn madrigal massagète ou même ostrogot, mais dans l'autre 
elles ont un poignard ou une coupe de poison. Ces comédies 
aimables se terminent inopinément par une effroyable tuerie ; si 
bien que l'impression dernière du théâtre de Quinault est à peu 
près celle que pourrait produire le terrible dénouement de la 
Rodogune de Corneille succédant à quatre actes rimés par Ma- 
rivaux. 

Ces qualités et ces défauts se retrouvent dans les nombreuses 
tragédies qu'a écrites Quinault entre vingt et trente ans, et dont 
la plus brillante est Astrate. Cette production trop rapide expli- 
que l'uniformité des plans, la ressemblance des caractères et la 
négligence du dialogue trop lâche qui rattache entre eux d'écla- 
tants airs de bravoure ou de mélodieuses romances. 

Il faut bien le dire aussi : la fécondité de Quinault était faci- 
litée par son absence de scrupules. Il prenait son bien partout 



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174 



REVUS DBS COURS ET CONFÉRENCES 



où il le trouvait. Somaize, Goéret, d'autres encore, Pont accusé de 
s'être approprié des pièces inédites laissées par Tristan, et Ton 
a imprimé une protestation posthume de Scarron revendiquant 
pour Tristan et pour lui les Coups de V Amour et de la Fortune. De 
moi, je ne crois pas cette accusation fondée ; mais je croirais 
volontiers que Quinault a puisé plus d'un sujet de tragédie dans 
ce grand roman de la Coromène qu'avait annoncé l'éditeur de 
Tristan, et qui n'a jamais été publié ; et comme les personnages 
de la Coromène étaient « les plus grands princes de l'Asie », il 
pourrait bien se faire qu 1 Astrate, roi de 7yr, vînt de là ; car ce n'est 
point une tragédie historique. 

Boileau l'a assez reproché à Quinault, et il fait dire à Astrate 
lui-môme, dans son Dialogue des Héros de Roman : t II y a un his- 
torien latin qui dit de moi en propres termes : Astratus vixii, As- 
trate a vécu ; et c'est sur ce bel argument qu'on a compoqfc une 
tragédie. » Messieurs, vous comprendrez mieux la portée qu'avait 
alors une telle critique, si vous vous rappelez avec quelle aigreur 
les ennemis de Racine lui ont reproché d'avoir altéré l'histoire 
dans ses tragédies. Les hommes du xvu* siècle, avaient dressé 
entre les genres des barrières infranchissables, et, s'ils permet- 
taient aux poètes dramatiques de suivre dans leurs tragi-comé- 
dies romanesques à dénouement heureux tous les caprices de 
leur imagination, ils exigeaient que leurs austères et sanglantes 
tragédies respectassent scrupuleusement ce que Ton croyait 
alors la vérité historique. Le pauvre Quinault connaissait mal 
l'histoire de Tyr, — lequel d'entre nous oserait aujourd'hui lui en 
faire un crime ? — et, pour qu'il y eût du moins quelque chose de 
T} rien dans son Astrate, il avait pris les noms de ses personnages 
dans Y Enéide. Il a craint, en appelant sa reine Didon, de créer 
dans l'esprit des spectateurs une confusion fâcheuse ; mais il lui 
a donné l'autre nom de la princesse Tyrienne, Elise. Didon était 
fille de Bélus, sœur de Pygmalion, veuve de Sichée, descendante 
du héros argien Agénor, et vous retrouverez tous ces noms dans 
la tragédie de Quinault, où le rival d' Astrate est appelé Agénor, 
et son confident, Bélus, où un Pygmalion figure parmi les cons- 
pirateurs qu'anime et conduit un Sichée. Et Boileau n'avait pas 
tort de trouver que c'était insuffisant comme couleur locale. Maie 
que nous importe à nous, qui cherchons surtout aujourd'hui dans 
Astrate les hommes du xvn e siècle ? 

Sur un autre point, Boileau s'est montré pour Astrate non seu- 
lement sévère, mais franchement injuste : il prétend dans son 
Repas ridicule. 

Que chaque acte en la pièce est une pièce entière. 



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L' « ASTRATE » DE QUINAULT 



175 



A la rigueur cela se pourrait soutenir de YAmalasonte de Qui- 
nault, où chaque acte présente en effet une situation différente 
et nouvelle ; mais il n'est rien tel dans Astrate, et il eût sufû de 
dire que cette pièce de théâtre se compose de deux pièces bien 
distinctes, une comédie d'abord, puis une tragédie, artificiel- 
lement soudées Tune à l'autre. Mais n'est-ce pas la formule même 
selon laquelle, de nos jours, un adroit et fécond dramaturge a 
composé tant d'œuvres bruyamment et longuement applaudies? 

Dans Astrate, la comédie, qui se joue entre trois personnages, 
Àgénor, Elise et Astrate, est manifestement imitée de Don Sanche 
{Aragon, la jolie comédie héroïque de Corneille. Mais si la 
donnée n'en est pas très originale, cette première partie d' Astrate 
est pleine de détails délicieux, et les défauts en sont presque aussi 
charmants que les qualités. 

Elise, reine de Tyr, a été fiancée par son père mourant à son 
cousin, le prince Agénor ; mais sa fierté supporte impatiemment 
la contrainte faite à son cœur, d'autant plus qu 1 Agénor, un beau 
parleur, volontiers fanfaron, mais moins bon soldat qu'habile 
politique, s'est laissé honteusement surprendre et prendre par 
l'armée syrienne, et que, seules, les victoires d'un très jeune 
général tyrien, Astrate, une sorte de prince de Gondé, ont pu 
sauver le royaume et raffermir le trône chancelant de la reine. 
Tandis que le dépit éloigne Elise d' Agénor vaincu, la reconnais- 
sance la rapproche d' Astrate victorieux ; et d'autre part, tandis 
qu'elle soupçonne l'ambitieux Agénor d'aimer en elle la reine 
plus que la femme, elle a deviné l'amour sans espoir qu'Astrate 
au plus profond de son cœur nourrit secrètement pour elle : 

Tout parle dans l'amour, jusqu'au silence même ; 

si bien que, comme elle l'explique dans un couplet fort élégant à sa 
confidente Corisbe, elle a passé insensiblement pour Astrate d'une 
reconnaissance tranquille à une estime inquiète, et de cette es- 
time inquiète à l'amour. De même que toutes les héroïnes de 
Quinault, c'est au moment d'épouser un homme qu'elle n'aimait 
point qu'Elise a compris qu'elle en aimait un autre ; elle a vu clair 
dans son cœur, comme dira la Sylvia de Marivaux. Elle recule 
plusieurs fois la date fixée pour son hymen avec Agénor ; enfin, 
bien trop éprise et bien trop fine pour ne pas trouver des 
raisons politiques qui justifient son amour, la reine se résout 
à prendre pour époux un sujet. Dans la situation exceptionnelle 
où elle se trouve, elle se départira de la réserve hautaine des 
précieuses et encouragera l'aveu d' Astrate ; elle le déclare à 
Corisbe en jolis vers, qui chantaient peut-être dans la mé- 




176 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



moire de l'amoureuse Mademoiselle, le jour où elle résolut d'en- 
hardir les présomptueuses espérances du brillant comte de 
Lauzun. C'est une scène bien gracieuse, Mesdames, que celle 
entre Astrate et la reine qui termine le second acte. Epouvanté 
de l'aveu qu'elle lui vient, non sans peine, d'arracher, Astrate 
s'écrie : 



répond la reine, qui, rougissant et souriant à la fois, laisse dans 
cette réponse exquise échapper le secret de son cœur. Non, le 
chaste aveu que Racine fera tomber des lèvres de son aimable 
Aricie ne sera ni plus pudique, ni plus charmant. 

Mais Astrale a un rival, qu'Elise, avec l'égoïsme de l'amour 
heureux, avait pour un instant oublié; et elle ne sait comment 
lui annoncer la décision qu'elle vient de prendre, parce qu'elle ne 
sait plus que penser de lui. Dès la scène d'exposition, très vive et 
très animée, Agénor, faisant devant Astrate la peinture volup- 
tueuse du bonheur que lui promettait son union prochaine 
avec la reine, avait deviné l'amour du jeune homme à un cri que 
sa jalousie n'avait pu retenir ; ce cri et le nouveau retard que la 
reine apporte à leur mariage ont éclairé le prince : 



Il est venu trouver Elise, qui, tout entière à l'idée d'Astrate, l'a vu 
entrer avec le même ennui que le Néron de Racine s'apprêtera à 
recevoir les reproches d'Agrippine. Dès les premiers mots d'Agé- 
nor, la reine lui a coupé la parole, et dans un petit discours, qui 
est vraiment admirable d'insolence contenue, de hauteur mesu- 
rée et de menaces discrètes, elle a fait comprendre à l'importun 
qu'il ne gagnerait rien à se plaindre; aussitôt le prince, passé 
maître dans l'art de feindre, a rentré sa colère, et, dans une 
longue et merveilleusement habile tirade, que la reine écoute 
muette de surprise, il lui a rendu sa parole, il a renoncé à se pré- 
valoir des droits qu'il tenait de son père, il l'a laissée disposer 
librement du sceptre et d'elle-même, demandant seulement 
qu'avant de faire un choix, elle voulût bien songer qu'il l'aimait 
ardemment. Elise se trouve donc fort embarrassée après avoir 
promis sa main à un autre. Comment faire part à un amant si gé- 
néreux d'un choix qui va le désespérer? Mais peut-être après tout 
cette belle générosité n'est-elle qu'une feinte ? La reine se souvient 
d'un vers d'Amalasonte : 



Vous vous taisez. Hélas ! 
N'ai-je point trop osé? — Je ne me tairais pas, 



L'hymen déplaît toujours, quand l'époux ne plaît pas. 



Qui sait comme on raisonne ignore comme on aime. 




I,' « ASTHATE » DE QULVAULT 



177 



Elle aurait préféré Agénor moins adroit et plus ému : 
Pour m'aimer comme il dit, il l'a su trop bien dire. 

Et elle va feindre à son tour pour découvrir les véritables senti- 
ments du prince. 

C'est ici que se place l'incident de t l'anneau royal», très mala- 
droitement imité de Don Sanche d'Aragon, qui aïe défaut grave 
de tromper non seulement Agénor, mais Gorisbe, mais Astrate, 
mais les spectateurs eux-mêmes, et que Boileau n'a pas eu tort de 
blâmer. C'est un des deux points faibles à' Astrate. Comment 
toutefois le condamner sans appel, quand il amène deux scènes, 
dont Tune est fort belle, et dont l'autre fait coup de théâtre ? 

Agénor a reçu de la reine l'anneau royal, marque de la toute 
puissance, et il vient annoncer à Astrate, précipité de ses espé- 
rances, qu'il épouse décidément Elise. Un dialogue tout à fait 
curieux et dramatique s'engage entre les deux hommes : « J'ai 
son cœur, dit Astrate, dit ce parfait amant ; elle vous l'a avoué à 
vous-même, et, dans ma disgrâce, je me tiens plus heureux que 
vous. — Je suis ravi que vous le preniez ainsi », répond Agénor 
en un couplet destiné â le perdre sans retour dans l'esprit des 
précieuses, qui n'admettaient, en littérature tout au moins, qu'un 
amour épuré et complètement dégagé de la matière, et qui pour 
cela se sont attiré les vertes railleries de Molière au quatrième acte 
des Femmes savantes ; car pour moi, conclut-il avec la plus inso- 
lente des ironies : 



Et, pour la seconde fois, l'idée brutalement présentée du bon- 
heur d'un rival fait perdre au jaloux Astrate toute retenue : il ap- 
pelle Agénor sur le terrain. Jugez, Messieurs, du scandale produit à 
la cour de Louis XIV si un gentilhomme eût osé provoquer en duel 
Monsieur, frèredu roi, ou simplement Monsieur le Prince ! Agénor 
fait chercher les gardes de la reine, et, sans quitter son ton d'iro- 
nie, il leur ordonne d'arrêter Astrate. 

C'est ici que se produit le coup de théâtre. Le capitaine des 
gardes s'avance, arrête au nom de la reine Agénor lui-même, lui 
reprend l'anneau royal, et le remet respectueusement aux mains 
d' Astrate bien vengé. Je ne puis me résoudre, Messieurs, à critiquer 
sévèrement ce coup de théâtre peu vraisemblable, quand je vois 
que Molière l'a emprunté à Quinault pour dénouer le plus grand 
de ses chefs-d'œuvre, et quand je me rappelle combien est toujours 
applaudi, quand il arrête Tartufe, l'exempt que Tartufe avait 
amené pour arrêter Orgon. 



... Sûr d'un bien solide, il ne me coûte guère 
De tous abandonner un bien imaginaire. 



12 




178 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



Nous ne reverrons plus Agénor, et il n'en sera presque plus 
parlé. Voilà, la comédie finie. La tragédie va commencer, dont les 
héros sont Astrate, Elise et Sichée. 

Nous avons appris incidemment, dans le courant des deux pre- 
miers actes, qu'Elise n'est pas la reine légitime de Tyr ; sonpère a 
détrôné le roi Adraste et l'a retenu prisonnier. A son avènement, 
Elise — oui, notre tendre Elise — a fait mettre à mort le vieux roi 
et deux de ses fils ; mais le troisième, le plus jeune, a échappé 
à son poignard, comme Joas à celui d'Athalie. Il a grandi caché 
dans Tyr ; la reine le sait : des avis secrets et un oracle menaçant 
le lui ont révélé; une conspiration s'est formée; elle le soupçonne, 
et nous savons, nous, que le chef, le Joad,enest Sichée, père 
d'Astrate. Nous avons entendu un des conjurés lui adresser quel- 
ques mots mystérieux ; nous avons vu Sichée, par politique, ai- 
grir l'un contre l'autre Elise et Agénor ; nous l'avons entendu 
détourner d'épouser Astrate la reine toute surprise, et terminer 
le premier acte par ce vers à double entente : 

Je sais trop mon devoir pour y pouvoir manquer. 

Au troisième acte, au moment où le triomphant Astrate, l'an- 
neau royal au doigt, -s'apprête à entrer chez la reine, Sichée se 
dresse devant lui, comme Néarque devant Polyeucte : 

Où courez-vous, moo fils ?— Où mon bonheur m'appelle ; 

et sur ce vers la véritable action se noue dans la tragédie de Qui- 
nault, comme dans celle de Corneille. 

Sichée ne peut souffrir que son fils épouse l'usurpatrice, la 
meurtrière de la famille royale ; mais comme il voit dans Astrate 
Pamour plus fort que le loyalisme (permettez-moi ce mot tout 
moderne), il fait appel à sa raison : on conspire contre la reine ; 
la perte d'Elise est certaine : veut-il donc périr avec elle? « Oui, 
je sais que l'on conspire, répond Astrate ; je sais même les noms 
de trois des conjurés : Pygmalion, Bazore et Nicogène, et je vais de 
ce pas les découvrir à la reine, — Connaissez donc aussi le chef 
de l'entreprise : c'est votre père. 

Vous me perdez, mon fils, si vous parlez. — Hélas ! 

gémit Astrate, 

Je perds la reine aussi, si je ne parle pas. 

La situation est superbe. Partagé entre^le devoir filial et l'amour, 
Astrate ne veut prendre parti ni pour ^l'un ni pour l'autre : il 
sauvera d'abord la reine des complices de Sichée, mais ensuite il 
taura bien sauver Sichée du ressentiment de la reine, et il voie 
au secours d'Elise. Toute la fin de cette scène est conduite avec 



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L* « ASTKATK » DE QUINAULT 179 

un emportement incroyable et une étonnante sûreté de main ; elle 
est d'un maitre. Avec Voltaire je la croin capable de produire en- 
core un eflet prodigieux, et, ne fût-ce que pour elle, je serais 
heureux qn' Astrate soit aujourd'hui tiré de l'oubli. 

Après s'être élevé à une pareille hauteur, il semblait bien diffi- 
cile que Quinault ne retombât point. Eh bien, Messieurs, le qua- 
trième acte <T Astrate n'est pas indigne du troisième, et renferme 
encore deux scènes de premier ordre. Astrate a tout dénoncé à la 
reine, qui s'est engagée à faire grâce aux conjurés. Il vient mainte, 
nant supplier Sichée de lui faire connaître le vrai roi, pour lequel 
il conspirait ; non qu'il songe, comme la reine, à le livrer au bour- 
reau ; il veut le provoquer en duel, comme champion d'Elise ; il 
veut que 

L'un des deux, à l'autre ôtant le jour, 
Montre qui peut le plus, la vengeance ou l'amour. 

Sichée alors, complétant sa révélation, lui déclare qu'il a caché 
le légitime héritier du trône sous le nom de son propre fils mort, 
et qu'ainsi le véritable roi de Tyr, celui dont la criminelle Elise 
demande le sang, c'est lui-même, c'est Astrate. Et tandis que le 
malheureux, frappé comme d'un coup de foudre, gémit plaintive- 
ment, il l'exhorte à faire maintenant tout son devoir et à venger 
sur celle qu'il aime son père et ses frères égorgés par elle. N'avais- 
je pas raison de vous dire qu' Astrate était une pièce attachante ? 

Vous attendez tous à présent une grande scène entre Astrate et 
la reine. Vous l'aurez, et c'est encore une fort belle chose que ce 
duo douloureux formant un si eruel contraste avec le tendre duo 
du second acte. Pourquoi donc cette scène ne produit-elle pas la 
même impression poignante que les scènes correspondantes du 
Cid ? Car la situation est identique : ici et là deux amants, qui 
s'adoraient, semblent à jamais séparés parce que l'un d'eux a 
versé le sang du père de l'autre. C'est que les personnages de 
Quinault sont infiniment moins intéressants que ceux de Corneille. 
Si Rodrigue a tué le comte, c'est dans un combat loyal et pour 
venger l'honneur de son père; la mort du père de Chimène le 
grandit donc aux yeux de Chimène elle-même, et c'est le miracle 
de Corneille d'avoir su rendre les héroïques amant* de plus en 
plus dignes l'un de l'autre, si bien que ce qui devrait les séparer 
est cela même qui les réunit, à la satisfaction des spectateurs 
complices du poète. Mais on ne refait pas le dénouement du Cid ; 
M. de Bornier ne l'a point osé à la fin de sa belle tragédie de la 
Fille de Roland, où il eût été possible, et Quinault n'y pouvait pas 
même songer. Sansdoute, même aujourd'hui que nous necroyons 
plus. avec les précieuses que le devoir et tous les sentiments les 



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RKVUK DES COURS ET CONFÉRENCES 



plus puissants doivent s'effacer devant l'amour honoré comme la 
plus belle des vertus, Astrate, cette sorte de prince Charmant, 
blond, blanc, bleu, nous émeut encore par la sincérité juvénile de 
sa passion ; mais il nous est bien difficile de nous intéresser à 
Elise. En vain le poète a compté, pour atténuer l'horreur de ses 
forfaits, sur l'indulgence qu'avaient ses contemporains pour les 
crimes politiques ; rappelez-vous Livie dans Cinna : 



en vain Quinault a voulu excuser Elise par l'amour, et lui fait dire 
que, si elle a versé le sang pour s'assurer un trône, c'était afin d'y 
faire asseoir Àstrate avec elle : nous ne pouvons vraiment éprou- 
ver delà pitié pour cette femme criminelle, que nous avons vue 
entre deux tendres sourires réclamer la tête d'un innocent. Ainsi, 
tandis que, dans la scène du Cid. Corneille, en augmentant notre 
admiration pour les amants, faisait avancer l'action de sa tragédie 
et la conduisait à un dénouement heureux, dans la scène d' Astrate 
Quinault ne fait que développer pour elle-même une lamentation 
douloureuse, et, sans être trop longue, elle le parait bientôt, 
parcé que nous sentons vite que la situation est sans issue, et 
que nous n'allons point à un dénouement satisfaisant. 

Cherchons ensemble, 6i vous le voulez bien, quel peut être le 
dénouement d' Astrate. Tous vous reconnaissez que, si leur union 
est impossible, Astrate ne saurait non plus tuer Elise, ni Elise 
Astrate. Si d'autre part Astrate se tue lui-même, il l'enlève à 
son meilleur défenseur, et la livre par sa mort au poignard des 
conjurés. Un double suicide? Ce n'était point alors la mode, et ne 
vous semble-t-il pas que Sichée demeurerait bien ridicule en 
présence des deux 'corps, celui de l'usurpatrice, et celui du 
roi légitime? — Mais Sichée ne pourrait-il pas tuer Elise? — 
Ce serait alors une nouvelle prière qui commencerait, car As- 
trate se trouverait pris entre le désir de venger sa maîtresse 
et sa reconnaissance pour Sichée. La moins mauvaise solution, 
c'est Elise qui la trouve : elle se tue par amour pour Astrate, 
comme Astrate par amour pour elle vient de combattre ses pro- 
pres partisans. Et ce dernier acte, qui est médiocre comme tou- 
jours chez Quinault, est sauvé par le mouvement des nombreux 
personnages en scène, par un admirable couplet de Sichée, par 
r à-propos avec lequel le poète, rappelant que les grandes douleurs 
sont muettes, nous a épargné de monotones lamentations d'As- 
trale, enfin par les touchants adieux d'Elise à son amant, qui ont 
attendri jusqu'à Nisard, aussi féroce ordinairement pour Quinault 
que Boileau, son maître. 



Tous ces crimes d'Etat qu'on fait pour la couronne, 
Le ciel nous en absout alors qu'il nous la donne ; 




L ? « ASTRATE » DE QUINAULT 



181 



Le succès d'Astrate fut considérable. Chose alors très rare, la 
pièce fut jouée trois mois de suite à l'Hôtel de Bourgogne, et elle y 
attira une telle foule que les comédiens doublèrent le prix des 
places et devinrent tous de « petits Crésus », au dire du bon 
gazetier Loret, rendant compte d'une représentation donnée au 
Louvre en 1665, le jour des Rois. D'où vient alors l'incroyable et 
injuste acharnement de Boileau contre Astrate, et comment, dans 
son Dialogue des Héros de Roman, a-t-il osé dire de la tragédie tant 
applaudie : « Les passions tragiques y sont maniées si adroitement 
que les spectateurs y rient à gorge déployée depuis le commen- 
cement jusqu'à la fin? » 

Cette mauvaise foi, si contraire au caractère de Boileau, de- 
meurerait pour nous inconcevable, si une petite anecdote ne 
venait éclairer les dessous de celte affaire. Quelque temps avant 
les représentations d'Astrate, Boileau, parait-il, avait faitcirculer 
uneépigramme contre une tragédie de Quinault, et le poète 
avocat avait traîné devant les tribunaux le critique moqueur, qui 
s'était permis de ne point admirer son Amalasonte. Quel 
arrêt prononça la cour ? Il serait aujourd'hui très curieux de le 
savoir ; mais Boileau s'est vengé sur Astrate du procès que lui 
avait intenté Quinault, et cela avec une injustice dans la mali- 
gnité qui ne lui était pas habituelle, et qu'il a d'ailleurs regrettée 
plus tard. 

Si V Agrippa et Y Astrale ne s'étaient pas maintenus quatre- 
vingts ans au répertoire, on serait tenté d'attribuer aux critiques 
de Boileau le peu de succès des deux dernières tragédies de Qui- 
nault, Bellérophon et Pausanias. Elles n'étaient pas sans mérite, 
et Racine, qui a beaucoup plus qu'on ne croit imité Quinault 
(vous venez d'entendre dans Stratonice et vous allez entendre dans 
Astrate des vers que vous avez lus dans Andromaque, dans Bri- 
tannicus et dansPhèdre), Racine a fait à Quinault l'honneur d'uti- 
liser pour sa Phèdre quelques détails heureux de Bellérophon. 

Découragé par ces deux demi-succès, Quinault voulait, à trente 
ans, renoncer au théâtre, quand, par bonheur, Molière, pressé 
par le temps, lui demanda d'écrire pour sa Psyché les vers des- 
tinés à être chantés. Cette circonstance éclaira Quinault sur sa 
vocation véritable. Sa tendresse naturelle, la délicieuse harmonie 
de son style sans images, l'incroyable aisance avec laquelle il 
faisait et refaisait un couplet pour se plier aux exigences du mu- 
sicien, tout le destinait à l'opéra, et Lulli, qui le comprit aussitôt, 
se Tattacha par un traité, dès qu'il eut obtenu le privilège de 
l'Opéra en 1672. En quatorze ans, Quinault lui a livré onze opéras, 
une pastorale et deux ballets, qui ont mis le sceau à sa réputation. 




182 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



Boileau en a flétri la morale lubrique ; mais c'est celle de l'opéra 
en général. La Fontaine en a nié le mérite littéraire ; mais c'était 
jalousie de librettiste dédaigné. Voltaire au contraire les a osé 
comparer aux poésies lyriques de Pindare ; mais cela prouve seu- 
lement que Voltaire ne comprenait point Pindare. Les opéras de 
Quinault ne méritent 

Ni cet excès d'honneur, ni cette indignité. 

Quinault a trouvé dans l'opéra un genre éminemment propre 
à laisser dans Pombre ses défauts et à mettre en pleine lumière 
ses qualités : on ne s'aperçoit point là qu'il manque de souffle 
et d'ampleur, parce que les nécessités mêmes du genre veulent 
qu'il se contente de poser les situations et d'indiquer les senti- 
ments ; et d'autre part la variété des mètres et le dessin des 
phrases , arrondies pour le chant font admirablement valoir la 
souplesse fluide, la grâce charmante et la merveilleuse douceur 
de son style. A ce point de vue, où Quinault est bon, il est 
exquis, et tel couplet d'Atys, d'Alceste, de Pcrsée, de Proserpine 
ou d'Armide, justifie pleinement La Bruyère de l'avoir appelé « le 
phénix de la poésie chantante »,et explique comment La Harpe, si 
rarement poète dans ses tragédies, Test devenu tout à coup pour 
écrire de Quinault : « Comme Virgile nous fait reconnaître 
Vénus à l'odeur d'ambroisie qui s'exhale de la chevelure et des 
vêtements de la déesse, de même, quand nous venons de lire Qui- 
nault, il nous semble que l'Amour et les Grâces viennent de passer 
près de nous. » Non, Quinault ne craint pas de rivaux dans l'opéra, 
et c'est encore quelque chose, Messieurs, que d'être le premier 
dans un genre inférieur. 

Le malheur, c'est que Quinault a exercé une séduction trop 
grande par ses œuvres aimables, mais un peu fades. Encouragés 
par la vogue durable de ses opéras dans leur goût pour la galan- 
terie noble et dans leur indifférence pour la sincérité des senti- 
ments, les poètes qui l'ont suivi l'ont imité de préférence à Ra- 
cine, et ont négligé de plus en plus l'observation directe pour la 
convention dramatique, la simplicité pour le romanesque, et le 
naturel pour le merveilleux. Si Voltaire a tant admiré les opéras 
de Quinault, c'est que les tragédies de Voltaire ressemblent sou- 
vent à des livrets d'opéra^. 

Lulli mort, Quinault renonça définitivement au théâtre : 
Je vous dis adieu, Musc tendre, 
Et vous dis adieu pour toujours. 

Comme Racine, il s'enfonça dans la dévotion, et commença 
même un poème sur la Destruction de l'Hérésie, tout en cherchant 
fiévreusement cinq gendres : 



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L' « ASTRATE » DE QUINAULT 



183 



C'est avec peu de bien un terrible devoir 
De se sentir pressé d'être cinq fois beau-père. 
Quoi ! Cinq actes devant notaire 
Pour cinq filles qu'il faut pourvoir ! 
0 ciel 1 Peut-on jamais avoir 
Opéra plus fâcheux à faire ? 



C'est au milieu de ces occupations paternelles et édifiantes que 
Fauteur d'Astrate et d'Amadis mourut, le 26 novembre 1688. 
Et tandis que les contemporains se plaignaient déjà de ne pas 
savoir où était la tombe de Malherbe, ni celle de l'aimable Voiture, 
tandis que l'ouragan révolutionnaire a dispersé les cendres de 
Tristan, celles du collaborateur de Lulli reposent encore tran- 
quillement, au-dessous d'une ancienne et curieuse « Mort de la 
Vierge », dans l'église Saint-Louis -en-l'Ile. 

Et, de fait, ce fut un homme heureux, Messieurs, que le fils du 
boulanger Quinault. Tout lui réussit d'abord, ou finit par lui réus- 
sir. A ses débuts dans la vie, il trouve Tristan L'Hermite pour 
cultiver ses facultés naturelles, et faire jouer sa première comé- 
die, alors qu'il compte à peine dix-huit-ans ; il s'éprend d'une 
jeune fille, que ses parents marient à un autre ; mais elle devient 
bientôt veuve, et apporte à Quinault la fortune de son premier 
mari: avec cette fortune il achète d'abord une charge de valet de 
chambre du roi, puis une charge d'auditeur à la Cour des Comp- 
tes. Le succès de ses tragédies est tel qu'il est élu à l'Académie 
avant Boileau, avant La Fontaine, avant Racine; quatre ans après, 
il est encore appelé à l'Académie des inscriptions et belles-lettres ; 
sa veine tragique semble épuisée, et Use renouvelle avec l'opéra, 
où il trouve des succès plus grands encore ; il était embarrassé de 
marier ses cinq filles, et trois d'entre elles, pour faciliter le 
mariage des autres, se font religieuses ; il a été attaqué par 
Boileau, et, avant de mourir, il a la satisfaction de voir Boileau 
lui faire publiquement amende honorable et l'assurer, parla bou- 
che de Racine, qu'il le met au rang de ses meilleurs amis et de 
ceux dont il estime le plus le cœur et l'esprit. 

Son bonheur continue après sa mort. Voltaire l'exalte et le 
place à côté de Boileau; Schlegel, si impitoyable pour Molière, 
s'adoucit pour lui ; et voici que, après deux siècles, il se trouve 
à la tête de l'Odéon un directeur lettré qui ressuscite Astrale, et 
choisit dans sa troupe, pour le présenter au public, les artistes 
les plus propres à le faire valoir : il veut que cette œuvre jeune 
soit jouée par de tout jeunes gens, que Caillard prête à Astrate 
la fougue impétueuse de ses vingt âns, que le bien disant Ravet 
détaille finement les difficiles couplets d'Agénor, que la voix mâle 




184 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



de Dorival sonne superbement dans les belles scènes de Sichée, 
que le charme et l'adresse de Mlle Page fassent illusion sur le 
personnage indécis et inconsistant de la reine ; il veut enfin que 
les rôles ingrats et malaisés du capitaine des gardes et de la con- 
fidente Corisbe soient tenus par des comédiens éprouvés comme 
Taldy et Mme Dehon. En vérité, Messieurs, je suis fondé à dire 
que Quinault fut un homme heureux, et il lui a manqué seulement, 
pour que son bonheur soit aujourd'hui complet, de vous être pré- 
senté par un conférencier plus autorisé. 



11 suffit de lire une page de Lamartine pour s'apercevoir que 
c'est un écrivain inégal. Il possédait des qualités admirables. 
D'abord une abondance, une richesse d'imagination extraor- 
dinaire. C'est cette qualité qui fait le grand écrivain ; c'est 
l'imagination qui suggère le mot saillant, pittoresque, expressif. 
A. cet égard, jamais il ne s'est rencontré de poète plus facile que 
Lamartine ; on peut dire que les vers naissent dans son esprit 
comme les fleurs sur un arbre au printemps. 

De plus, il a le don de l'harmonie naturelle, et c'est un don 
précieux. Sans doute on peut arriver, si Ton a du goût, à mettre 
du nombre dans ses vers, à disposer les toniques et les atones 
d'une façon mélodieuse. C'est un mérite qui peut s'acquérir avec 
du travail et de bons modèles. Mais il ne faut pas le confondre 
avec cette douceur de la poésie de Lamartine qui enveloppe et 
caresse délicatement. 

Enfin Lamartine n'est pas un poète de cabinet. Certains sont 
poètes parce qu'ils le veulent, et la Muse se rend à chacun de leurs 
appels. Si Lamartine écrit ses vers, c'est par l'efTet d'une dis- 
position native ; il se plonge dans la vie réelle ; il en ressent 
toutes les émotions ; son art est vivant, nourri d'observations. Sa 
métaphore, quand elle n'est pas vieillotte, — et il lui arrive d'en 

(1) Ce sont là de simples notes. 



N.-M. Bernardin. 



Lamartine écrivain 



PLAN DE LEÇON (i) 



Agrégation des Lettres. 




LAMARTINE ÉCRIVAIN 



185 



employer de telles par négligence, — a des contours fermes, vifs 
et nets dans la plupart des cas. Malgré ces qualités, il est certain 
que parfois il écrit mal, et que quelques-uns de ses vers ne sau- 
raient se défendre. Quelles raisons avait-il de mal écrire ? 

Il fait proiession de dédaigner le style. C'est pour lui une besogne 
de professeur, de cuistre, que de s'attacher à la correction. Il a 
pour la grammaire un dédain de gentilhomme, injustifié mais 
profond. Ce dédain est-il bien sincère? Et Lamartine ne s'en 
sert-il pas pour excuser sa paresse? Car cet homme, dont la vie 
a été un torrent d'activité, était par goût paresseux. Il a agi, il a 
« trimé » (le mot est dans sa correspondance) pendant toute son 
existence, et il maudissait cette activité. Il travaillait par ambition 
et souvent, hélas ! pressé par le besoin d'argent. Mais, quand la 
pièce était faite, que les libraires le sollicitaient et venaient sonner 
à sa porte pour avoir ses vers, il lui était trop facile de ne pas 
le corriger. Rien ne l'attachait plus à ce travail : ses vers étaient 
vendus et payés d'avance. Il lui arrivait d'en écrire dans sonlit, 
le matin, au crayon, et de les envoyer, sans même les relire, à 
l'imprimerie. 

Et puis, le besoin de la lutte était si vif chez lui que le temps * 
lui manquait pour revoir ses poésies. Il dit dans la Préface des 
Recueillements : « Quand Tannée politique a fini, quand la Chambre, 
les Conseils généraux de département, les Conseils municipaux 
de village, les élections, les moissons, les vendanges, les semailles» 
me laissent deux mois seul et libre... ma vie de poète recommence 
pour quelques jours... Elle n'a jamais été qu'un douzième tout 
au plus de ma vie réelle. » Il s'occupait de politique, d'agriculture, 
de grandes entreprises où il se ruinait. Voilà à quoi il a gaspillé 
une grande partde sa vie. Ses vers, sauf les premières Méditations 
ont été faits à ses moments perdus. Déjà, dans les deuxièmes 
Méditations, il nous dit qu'il se « jouait avec sa lyre », tant il 
s'était rendu maître de son instrument et lui faisait rendre sans 
peine tous les accords. Il n'a pas travaillé les Harmonies ni la 
Chute d % un ange, et, à la fin, il écrit en prose, car il n'a pas le 
temps d'écrire en vers. Voilà pourquoi il devait être inégal et 
pourquoi il n'a pas toujours très bien écrit. 

Lamartine avait trop d'esprit pour ne pas s'apercevoir de ce 
défaut. Le 20 mai 1830, il écrit à Virieu (le seul de ses amis à 
qui il dit la vérité sur ses ouvrages) : « Mes vers sont médiocres ». 

Le 8 juillet, il lui écrit encore : « Je t'enverrai bientôt mes 
Harmonies. Sur cinquante, n'en lis que quinze ». Enfin, dans la 
Préface des Harmonies, il dit : « Je demande grâce pour les imper- 
fections de style dont les esprits délicats seront souvent blessés. 




186 



REVUE DBS COURS ET CONFÉRENCES 



Ce que Ton sent fortement s'écrit vite. Il n'appartient qu'au génie 
d'unir deux qualités qui s'excluent : la correction et l'inspiration ». 
C'est là, il faut l'avouer, de la fausse modestie. Lamartine le sait 
mieux que personne. Si en 1820 quelqu'un a du génie, c'est lui ; 
mais il se sert de cette modestie apparente pour couvrir sa 
paresse. D'ailleurs sa théorie est fausse. L'homme d'inspiration 
doit écrire vite, soit ; mais, quand vous avez confié au papier le 
produit de votre verve, reprenez ce premier jet du génie et cor- 
rigez-le ! Ici, nous pouvons condamner Lamartine sur son propre 
témoignage. Nous avons en effet deux textes du Lac y dont l'un 
est rempli de traits de mauvais goût et de négligences ; le second 
est le premier texte corrigé par Lamartine six mois après. Mais 
quand il errait, après la perte d'Elvire, sur les bords du lac du 
Bourget, il était inconnu ; le temps ne lui faisait pas défaut, et il 
n'était pas encore entré dans la gloire. Une fois devenu célèbre, 
tourmenté par l'ambition, par les sollicitations des libraires, il ne 
s'est plus corrigé. Il y a là de sa part, sinon une faute morale, du 
moins quelque chose qui y ressemble. 11 est pénible de constater 
que ce génie de premier ordre, à mesure qu'il devenait plus grand, 
se négligeait davantage. Il écrit avec soin les Premières Médita- 
tions, alors qu'il n'est que M. de Larmartine, encore inconnu. 
Attaché d'ambassade à Florence, il ne travaille guère les Deuxièmes 
Méditations. Dans les Harmonies, il est franchement incorrect, 
parce qu'alors il est académicien et que le français, c'est lui, 
Qu'on lise, par exemple, pour se rendre compte de ses négligences* 
la V* Harmonie, intitulée Bénédiction de Dieu dans la Solitude. 

Il convient d'en étudier quelques vers à titre d'exemple. Lamar- 
tine trace l'emploi d'une de ses journées à la campagne : 



Puis viennent à leur tour les soins de la journée ; 
L'herbe à tondre du pré, la gerbe moissonnée, 



(Il devrait dire : l'herbe du pré à tondre) 



A coucher sur les chars, avant que, descendu, 
Le nuage encor loin que l'éclair a fendu 



(Il faudrait éloigné ; loin est incorrect) 



iVe vienne enfler Vépi des gouttes de sa pluie 
Ou de ses blonds tuyaux ternir Vor qui s'essuie ; 



(Comment, qui s'essuie ? c'est : qui se mouille.) 

Les fruits tombés de Varbre à relever ; Cessaim 

[De Varbre à relever : obscurité) 

Débordant de la ruche à rappeler soudain; 




LAMARTINE ÉCRIVAIN 187 

(Ce vers non plus n'est pas heureux.) 

La branche à soulagerait fardeau qui Vaccable, 
Ou la source égarée à chercher sous le sable; 

(Un bien joli vers) 

Puis le pauvre qui vient tendre à vide sa main 

(A vide : cheville.) 

OU tombe au nom de Dieu son obole ou son pain ; 
La veuve qui demande aux cœurs exempts d'alarmes 
Cette aumône du cœur, une larme à ses larmes ; 

(Le ver6 est obscur.) 

Vignorant, un conseil que Vespoir embellit ; 

(Quel est cet espoir de l'ignorant ?) 

L'orphelin, du travail t et le malade, un lit; 

Puis, sous l'arbre, à midi, dont Vombre les rassemble, 

(Est-ce l'ombre de l'arbre, ou l'ombre de midi ?) 

Maîtres et serviteurs qui consultent ensemble 
Sur le ciel qui se couvre ou le vent qui fraîchit, 
Sur le nuage épais que la grêle blanchit. 

C'est noircit qu'il faudrait ; mais le mot se trouvant au vers 
suivant, Lamartine emploie son contraire). 

Les rameaux sont noircis par la dent des chenilles. 

(Les chenilles n'ont pas de dents ; sans nous associer au 
sentiment de l'Académie qui blâmait dans le Cid le vers : 

Le premier dont ma race ait vu rougir son front. 

(sous prétexte qu'une race n'a pas de front, il faut reconnaître 
que l'expression de Lamartine ici n'est pas heureuse. On peut 
dire au figuré : la dent de V envie, celles du temps, etc ; mais prêter 
des dents à des animaux qui n'en ont manifestement pas, c'est 
s'exposer à produire un effet choquant sur l'imagination du 
lecteur.) 

Ou la ronce aux cents bras qui trompe les faucilles ; 
Puis montent des enfants à qui, seule au milieu, 

(Seule au milieu, déplorable cheville ; de plus, pourquoi les 
enfants montent-ils ?) 

La mère de famille apprend le nom de Dieu, 

(Invraisemblable. Nous sommes à Milly, dans une famille chré- 
tienne : le nom de Dieu peut-il y être inconnu, même des enfants ?) 

Enseigne à murmurer les mots dans son symbole, 



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188 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



(Qu'est-ce que ce symbole ? Le Symbole des Apôtres, sans 
doute ? Mais rien ne nous en avertit.) 

A fixer sous leurs doigts le nombre et la parole, 

(Traduisez : leur apprend à compter et à écrire. C'est une péri- 
phrase à la Delille.) 

A filer les toisons du lin ou des brebis, 

(Ici> Lamartine essaie de faire passer, à la faveur d'un mot qui 
s'accorde bien avec toison, le mot Un. C'est le même procédé 
qu'emploie Bossuet quand il dit : «Versez des larmes avec des 
prières ». Seulement, Bossuet a bien soin de préparer cette har- 
diesse en plaçant le mot larmes le premier Les toisons du lin pro- 
duisent ici un effet déplaisant.) 

Et du fil de leur veille à tisser leurs habits. 

(Comment, leur veille ? La scène se passe dans l'après-midi.). 

Il a manqué à Lamartine délire des écrivains impeccables, comme 
Bossuet, qu'il n'aimait pas. Il a pratiqué dœ écrivains étrangers ; 
mais, justement parce qu'ils étaient étrangers, ils ne pouvaient 
lui enseigner le respect de la grammaire française. Malgré tout, 
c'est un très grand poète, et si l'on ne peut que déplorer son peu 
de souci de la correction, d'autres qualités chez lui mériteront 
toujours l'admiration. Mais si, au lendemain de sa mort, il a 
été méconnu ; si, de 1870 à 1880, des lettrés se sont montrés si 
sévères pour lui, c'est un peu sa faute, et l'éclipsé qu'a subie un 
moment sa réputation est due en partie aux négligences de son 
style. 



Plan de dissertation 



LICENCE £S LETTRES 

Est-il juste de dire qu'à partir de Pomée le théâtre de Cor- 
neille tend de plus en plus au mélodrame et finit par y arriver ? 

Remarques préliminaires. — Il faut tout d'abôrd définir la 
tragédie et le mélodrame. La tragédie est une étude morale pour- 
suivie à l'aide d'un ensemble d'événements qui donnent naissance 
à des sentiments d'une grande portée. Le mélodrame est une com- 



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PLAN DE DISSERTATION 



189 



plication d'événements qui se servent de but à eux-mêmes et dans 
lesquels les personnages ne sont rien. Andromaque est la rivalité 
de deux hommes et de deux femmes ; l'intérêt repose sur les con- 
flits des sentiments entre ces quatre personnages. La Tour de 
Nette n'existe pas sans la tour ni tous les accessoires qui permet- 
tent les complications de l'intrigue ; on ne sait rien des sentiments 
de Marguerite de Bourgogne et de Gauthier d'Aulnay, et Ton 
n'éprouve pas le besoin de les connaître. 

Chez Corneille, il n'y a rien de rare comme les sujets du Cid y 
à'Horace % de Polyeucte. Corneille constate lui-même qu'il lui faut 
des sujets très chargés de matière. Le mélodrame est contenu en 
germe dans sa conception de la tragédie : mais ce qui l'empêche 
d'y tomber, c'est le don de la pénétration psychologique qui se 
montre partout dans son théâtre et qui au contraire ne se rencon- 
tre pas d'ordinaire dans le mélodrame. Corneille est une créature 
complète, vivante. La puissance psychologique domine chez Cor- 
neille le sens et les nécessités du mélodrame. Il est vrai cepen- 
dant que Corneille donne de plus en plus d'importance aux évé- 
nements et néglige d'autant les caractères. Malgré ce qu'il y a 
de vrai dans cette remarque, Corneille a été jusqu'au bout pré- 
servé de tomber dans ce genre médiocre par la qualité de sa psy- 
chologie et aussi par celle de son style. 



I. — Définition de la tragédie : Etude morale, par de hautes 
conditions, de grands caractères et d'événements à conclusion 
terrible. 

Définition du mélodrame : complication d'événements où les 
faits sont l'essentiel et les caractères l'accessoire. 

II. — Corneille a toujours donné une grande place à la compli- 
cation des événements agissant sur les caractères (voir ce qu'il dit 
Ici-même dans ses examens et ses discours) ; que le mélodrame 
est contenu en germe dans cette conception du théâtre. 

III. — Ce qui préserve la tragédie de Corneille de tomber dans 
le pur mélodrame, c'est le don d'étude morale, le rôle de la vo- 
lonté qui, même vaincue, se subordonne les événements, enfin la 
qualité constante du style. 

IV. — A mesure que Corneille cherche la complication des 
sujets pour renouveler et étendre son invention, les combinaisons 
d'événements prennent plus d'importance et l'étude des carac- 
tères perd d'autant. Comparer à ce point de vue Cinna et Rodo- 
gune, Polyeucte et Théodore. 



Plan. 




190 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



Conclusion. — Persistance de la psychologie et qualité supé- 
rieure du style jusque dans les plusmédiocres pièces de Corneille. 
Par conséquent le théâtre de Corneille se maintient jusqu'au bout 
dans la définition tragique. 



1. — BoBsuet moraliste d'après les Serinons portés au pro- 
gramme (sur l'Honneur du monde, sur l'Ambition). 

2. — Du rôle moral et social de l'argent dans la comédie de 
Turcaret ; montrer que par là cette pièce se rattache à tout un 
ensemble d'études de mœurs qui son l ia préoccupation du théâtre 
et du roman modernes depuis le xvm e siècle jusqu'à nos jours. 

3. — On sait que les poésies d'A. Chénier furent publiées pour 
la première fois en 1819. Ce fut c une vraie révélation», dit 
Théophile Gautier... « L'alexandrin apprit de l'hexamètre grec la 
césure mobile, les variétés de coupes, les suspensions, les rejets, 
toute cette secrète harmonie et ce rythme intérieur si heureuse- 
ment retrouvés parle chantre du Jeune malade, du Mendiant , etc. » 
(Les Progrès de la Poésie française. ) 

Etudier et expliquer ce jugement. 



1. — Montaigne. 

2. — La poésie classique depuis la réforme de Malherbe ; ses 
caractères, ses mérites, ses lacunes. 

3. — Beaumarchais. 



Sujets de Compositions. 



LICENCE ÉS LETTRES. 

Rennes — Novembre 1897. 



Dissertation française. 



Histoire de la littérature française. 



(Sujets donnés par Jf. Gustave Allais.) 




PROGRAMME DES AUTEURS 



191 



Programme des Auteurs 

(Suite) 



VIII. — Certificat d'aptitude 
à 1* Enseignement des Langues vivantes. 



Langue allemande. 



Auteurs allemands. 



Gcethe : Italienische Reise. 
Schiller : Uber Anmut und Wùrde, 
Freiligrath : Gedichte, Ed™ Goschen, I. Band. 
Scheffel : Der Trompeter van Sâkkingen. 
Stinde : Die Familie Buchholz, I. Theil. 



La Fontaine : Fables, liv. VII. 

Sainte-Beuve: Causeries du lundi, t. III : Qu'esUce qu'un classique? — 
Frédéric le Grand ; — Diderot. 
J. Sandeau : M lu de la Seiglière. 
Taine : Voyage aux Pyrénées. 



Les candidats seront interrogés sur les principaux auteurs compris dans 
la période de 1750 à 1850. 



Les candidats seront interrogés sur les principaux auteurs du 
imi* siècle. * 



i.Shakspeare: Richard III. 
1 Milton : L'Allégro. 

3. Dryden : Alexander's Feast. 

4. Gray : Elegy written in a Country Churchyard. 

5. Burke: Speeches on the American War (édition A.-J. George 
Hôath and G 0 , Boston). 

6. Thackeray : Henry Esmond. 



Auteurs français. 



Littérature allemande. 



Littérature française. 



Langue anglaise. 

Auteurs anglais. 





192 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



Auteurs français. 

1. Voltaire : Lettres choisies (édition Fetigère, chezDelalain), de lettre 1 
à lettre 50. 

2. Jules Sandeau : Jean de Thommeray, roman (Calmann-Lévy, édtt.)- 

3. Beaumarchais : Le Barbier de Séville. 

N. B. — Les questions de littérature, en anglais et en français, porteront 
sur les œuvres principales des auteurs inscrits au programme et, en 
outre, sur les ouvrages suivants : 

W. Scott : Quentin Durward; — Ivanhoe; — Old Mortality. 

Macaulay : History of England, chapters i, if, ni. 

Tennyson : Works. 

Bossuet : Oraisons funèbres. 

Alfred de Vigny : Théâtre. 

V. Hugo : La Légende des Siècles. 

Langue espagnole. 

1. Mendoza : Guerra de Granada 9 lib. IV. 

2. Fr. Luis de Léon : Poesias. (jQué descansada vida...! — Profecia de 
Tajo. — Noche serena. — A Felipe Ruiz. — A la Ascension. — A Sali- 
nus.) 

3. Serafîn Estèbanez : Escenas Andaluzas. 

4. Becquer : Poesias. 

Langue italienne. 

1. Dante : Enfer, chant 28* ; — Paradis, chant 15«. 

2. Machiavel : Le Prince. 

4. Leopardi : Poésie e prose scelle. (Edit. Pigorini Beri; Florence 
Lemonnier.) 
4. De Amicis : Bozzetti militari. 

Auteurs français pour les langues espagnole et italienne. 

1. Florian: Gonzalve de Cordoue. 

2. X. de Maistre : Voyage autour de ma chambre. 

(A suivre.) 
Le gérant : E. Fromantin. 



Erratum. — Page 139, ligne 25, lire romantique au lieu de romanesque. 



POITIERS. — SOC. FRANÇ. D'iMPR. ET DE LIBB. (OUDIK ET 



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dont nous sténographions la parole, nous ont du reste réservé d'une façon exclusive ce 
privilège ; quelques-uns même, et non des moins éminenls, ont poussé l'obligeance à 
notre égard jusqu'à nous prêter gracieusement leur bienveillant concours ; — toute 
reproduction analogue à la notre ne serait donc qu'une vulgaire contrefaçon, désap- 
prouvée d'avance par les maîtres dont on aurait inévitablement travesti la pensée. 

Enfin, la Revue des Cours et Conférences est indispensable : — indispensable 
a tous ceux qui s'occupent de littérature, de philosophie, d'histoire, par goût ou par 
profession. Elle est indispensable aux élèves des lycées et collèges, des éco'es nor- 
males, des écoles primaires supérieures et des établissements libres, qui préparent 
un examen quelconque, et qui peuvent ainsi suivre l'enseignement de leurs futurs 
examinateurs F.lle est indispensable aux élèves des Facultés et aux professeurs des 
collèges qui, licenciés ou agrégés do demain, trouvent dans la Revue, avec les 
cours auxquels, trop souvent, ils ne peuvent assister, une série de sujets de devoirs et 
de leçons orales, les mettant au courant de tout ce qui se fait à la Faculté. Elle est in- 
dispensable aux professeurs des lycées qui cherchent des documents pour leurs thèses 
de doctoral ou qui désirent seulement rester en relation intellectuelle avec leurs 
anciens maîtres. Elle est indispensable enfin à tous les gens du monde, fonctionnaires, 
magistrats, officiers, artistes, qui trouvent, dans la lecture de la Revue des Cours 
et Conférences, un délassement à la fois sérieux et agréable, qui les distrait de 
leurs travaux quotidiens, tout en les initiant au mouvement littéraire de notre temps 

Comme par le passé, la Revue des Cours et Conférences publiera, eelte année, 
les conférences faites au théâtre national de l'Odéon, et dont le programme, qui vient 
de parailre, semble des plus attrayants. Nous donnerons, de plus, les cours professés 
au Colline d- Franc* et à la Sorbonne par MM. Gaston Boissier, Emile Boutroux, Alfred 
Croiset. Jules Martha, Brorhard, Emile Faguet, Gustave Larroumet, Paul Guiraud, 
Charles Seignobos, Charles Dejob, Georges Lafaye, Gaston Deschamps, etc., etc. (ces noms 
suffisent, pensons-nous, pour rassurer nos lecteurs). Enfin, chaque semaine, nous publie- 
rons des sujets de devoirs et de compositions, des plans de dissertations et de leçons 
pour les candidats aux divers examens, des articles bibliographiques, des programmes 
d'auteurs, etc., etc. 



CORRESPONDANCE 



M. C. P... à N. — Nous ne pouvons commencer encore la publication des cours 
annonces dans notre n° 1 pour une très bonne raison : c'est que ces cours ne sont 
pas ouverts. 



TARIF DES CORRECTIONS DE COPIES 



Agrégation.— Dissertation latine ou française, thème et version ensemble, 
ou deux thèmes, ou deux versions. 5 fr. 

Licence et certificats d'aptitude. — Dissertation platine ou française, thème 
et version ensemble, ou deux thèmes, ou deux versions 3 f r 

Chaque copie, adressée à la Rédaction, doit être accompagnée d'un mandat-poste 
et d'une bande de la Revue, car les abonnés seuls ont droit aux correct uns de 
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renverrons pas le présent numéro. 



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même. Un fort volume in-18 jésus, 12* édition, broché. 3 50 

Dix-Huitième Siècle : Etudes littéraires, par LE MEME. Un fort 

volume in-18 jésus, 12* édition, broché. 3 60 

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Restauration, 1789 1830, par MàUBICB Albbbt. Ue vol. 

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Aristophane et l'ancienne Comédie attique, par A. COUAT. Un 

volume in-18 jésus, 2* édition, broché. 3 60 

Benrlk Ibsen et le Théâtre contemporain, par AUSUSTB 

Bhkhard. Un vol. in-18 jésus, broché. 3 50 

La Comédie au XVII» siècle, par Victob Fournil. Un volume 

in-18 jésus, broché. 3 50 

Dante, son temps, son œuvre, son génie, par J.- A. Stmondb, 

traduit de l'anglais par Mlle C. Augis. Un volume in-18 jésus, br. 3 50 
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H. Pa bigot. Un volume in-18 jésus, broché. 3 50 

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Essais de Littérature contemporaine, par Q. Pellissibb. 

Un vol. in-18 jésus, 2* édition, broché. 3 50 

Nouveaux Essais de littérature contemporaine, par LE même. 

Ud volume in-18 jésus {Vient de paraître), broché. 3 60 

Les Africains, étude sur la littérature latins d'Afrique, par Paul 

Monceaux. Un vol. in-18 jésus, broché. 3 60 

La Religion des Contemporains, par l'abbé Cl. Delfoub. Un 

vol, in-18 jésus, broché {Nouveauté). 8 50 



3 itizedbyGOOQle frmEslSEf 



Sixième Aminée o- série). N° 5. 16 Décembre 1897. 

Année Scolaire 1897-1898 



REVUE Du^GDURS 

\ ...../<r \ 




CONFE. 

Honorée d'une souscription du Ministère de l'Instruction publique 



La Revue parait tous les Jeudis 

LE NUMÉRO : 60 CENTIMES 



Directeur : N. FILOZ 



SOMMAIRE 

La Fontaine fabuliste (suite) Emile Faguet 

Professeur à C Université de Paris. 

La philosophie de Kant (leçon d'ouverture). . . Georges Dwelshauvers 

Professeur a V Université de Bruxelles. 

Rome au pouvoir des Mahianistks Paul Guiraud 

Professeur à l'université de Paris. 

L'humeur de Boileau Charles Dejob 

Maître de conférences à l' Université de Paris. 

Sujets de devoirs mensuels (1897-98) Agrégations, Licences, 

Certificats 

Université de Paris. 

Programme des auteurs Enseignement secondaire 

des jeunes filles. 

Soutenance de thèses En Sorbonne. 



PARIS 
SOCIÉTÉ FRANÇAISE D'IMPRIMERIE ET DE LIBRAIRIE 

15, RUE DE CLUNV, 15 

1897 

Tous les droits de reproduction sont réservés. 



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Librairie LECÈNE & C»«, Éditeurs 

15, rue de Cluny, PARIS 



SIXIÈME ANNÉE 



REVUE DES COURS 

ET 

CONFÉRENCES 

PUBLICATION HEBDOMADAIRE 



Paraistant le jeudi de chaque semaine, pendant la durée des Cours et Conférences 

(de Novembre à Juillet). 
En une brochure de 48 pages déteste in»8° carré, sous cou v, Imprimée. 

France : 20 fr., payables ÎO francs 
comptant et le surplus par 5 francs les 
15 février et 15 mai 1898. 

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Le Numéro : 60 centimes 

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Les Deuxième, Troisième, Quatrième et Cinquième Années de la 

Revue, 8 volumes brochés 50 fr. 

CHAQUE ANNÉE SE VEND SEPAREMENT 
La Première Année est épuisée. 

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Après cinq années d'un succès qui n'a fait que s'affirmer en France et à l'étranger, 
nous allons reprendre la publication de notre très estimée Revue des Cour» et 
Conférences : — estimée, disons-nous, et cela se comprend aisément. D'abord elle 
est unique en son genre; il n'existe point, i notre connaissance, de revue en Europe 
donnant un ensemble de cours aussi complet et aussi varié que celui que nons offrons 
chaque année à nos lecteurs, C'est avec le plus grand soin que nous choisissons, pour 
chaque Faculté, lettre?, philosophie, histoire, géographie, littérature étrangère, 
histoire de l'art et du théâtre, les leçons les plus originales des maîtres éminents de 
nos Universités et les conférences les plus appréciées de nos orateurs parisiens. Nous 
n'hésitons même pas à passer la frontière et à recueillir dans les Universités des pays 
voisins ce qui peut y être dit et enseigné d'intéressant pour le public lettré auquel nous 
nous adressons. 

De plus, la Revue des Cours et Conférences est à bon marché : il suffira, pour 
s'en convaincre, de réfléchir a ce que peuvent coûter, chaque semaine, la sténographie, 
la rédaction et l'impression de quarante-huit pages de texte, composées avec des 
caractères aussi serrés que ceux de la Bévue. Sous ce rapport, comme sous tous les 
autres, nous ne craignons aucune concurrence : il est impossible de publier une pareille 
série de cours sérieusement rédigés, à des prix plus réduits. La plupart des professeurs, 



ABONNEMENT, un an 



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SIXIÈME ANNÉE, (t" SMt) 



N° 5 



16 Décembre 1897. 



REVUE HEBDOMADAIRE 



DBS 



COURS ET CONFÉRENCES 



Directeur : N. FriOZ 





La Fontaine fabuliste (suite) 



Cours de M. EMILE FAGDET, 

Professeur à L'Université de Paris. 



Je parlerai aujourd'hui des fables proprement dites, c'est-à-dire 
de celles où figurent, comme personnages, des animaux, des 
plantes et des forces de la nature . Ici encore, je fais des distinctions 
(j'abuse un peu de la classification; mais c'est le seul moyen d'être 
clair). Je vois d'abord, dans cette catégorie, des fables d'un carac- 
tère assez indéfini, où apparaissent des forces naturelles person- 
nifiées : je pourrais les appeler les fables naturalistes ; il y en a 
très peu. C'est, par exemple, la Montagne qui accouche d'une Souris, 
Phébuset Borée, le Chêne et le Roseau, et deux ou trois autres. 
La montagne, la chaleur, le vent, le chêne, le roseau sont des 
personnages. Ces fables sont dans La Fontaine essentiellement 
anthropomorphiques ; je veux dire que les personnages y sont 
plus qu'ailleurs représentatifs de l'humanité. Elles n'ont pas le 
caractère qu'on pourrait leur supposer ; mais ce sont bien vérita- 
blement des êtres comme nous qu'elles nous présentent, avec 
nos penchants et nos petits travers. La raison de cela est très 
simple : à ces forces de la nature si générales, le vent, la chaleur 
du jour, une forêt, une montagne, on ne peut donner que des 
caractères empruntés à l'homme, parce qu'elles n'en ont pas à 
proprement parler en elles-mêmes ; tout au moins est-il dans les 
habitudes du xvu e siècle de leur donner des sentiments humains. 
De la Montagne qui accouche, je ne parlerai point, puisque ce 

13 



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194 



RKVUK OttS COUHS KT CONKÉHKNCES 



n'est qu'une épigramme ; c'est le nascetur ridiculus mus d'Horace 
que La Fontaine s'est amusé à allonger, substituant à l'effet 
rythmique de ces deux mots « ridiculus mus » un effet analogue. 
Phébus et Borée est une fable dramatique très significative pour 
la théorie que j'émets. Le soleil et le vent ne sont que deux 
seigneurs : l'un, Phébus, d'une haute lignée, d'un très haut rang ; 
l'autre, Borée, un seigneur en sous-ordre, qui parle à Phébus 
comme un courtisan à un roi, de même que Phébus lui parle 
comme un roi à son courtisan. A un moment donné, Borée dit à 
Phébus : 



Eh bien, gageons, nous deux, 
Dit Phébus, sans tant de paroles, 
A qui plus tôt aura dégarni les épaules 

Du cavalier que nous voyons. 
Commencez : je vous laisse obscurcir mes rayons. 



C'est là un petit trait de fatuité absolument délicieux. Le Chêne 
et le Roseau a le même caractère. Le chêne a l'humeur, non pas 
d'un grand seigneur,mais d'un homme qui, par sa haute situation 
financière dans le monde, se croit assuré de toutes les fortunes et 
a l'orgueil de l'être profondément enraciné dans le sol; tandis que 
le roseau, c'est le plébéien qui plie sous la tempête, mais qui a son 
bon sens populaire et qui sait fort bien qu'il aura peut-être moins 
à souffrir des bouleversements sociaux que son orgueilleux voisin. 
Ce. ne sont point les deux végétaux que Ton connaît, lesquels, si on 
les prend dans leur vraie nature, sont également calmes et sereins. 
Je ne vois pas, pour ma part, le chêne orgueilleux et superbe ; il 
est tranquille, placide, et il se laisse aller plus ou moins, comme 
le roseau, aux mouvements du vent. L'anthropomorphisme est 
donc complet. 



Le chêne un jour dit au roseau : 
Vous avez bien sujet d'accuser la nature ; 
Un roitelet pour vous est un pesant fardeau : 
Le moindre vent qui d'aventure 
Fait rider la face de l'eau 
Vous oblige à baisser la tête ; 
Cependant que mon front, au Caucase pareil, 
Non content d'arrêter les rayons du soleil, 
Brave l'effort de la tempête. 



Il y a là le redressement du corps, la poitrine bombée et les 
épaules roulantes du personnage qui s'imagine que rien ne peut 



L'ébattement pourrait nous en être agréable : 
Vous plaît-il de l'avoir ?... 

C'est bien le ton d'un petit hobereau. 




LA FONTAINE FABULISTE 



195 



l'atteindre, que rien ne le fera fléchir ; c'est un homme robuste, 
au point de vue physique comme à tout autre. 

Tout vous estaquilon... 

Notez ce ton protecteur, qui est une des formes de l'orgueil. 11 
y a deux attitudes des gens orgueilleux : les uns ont toujours 
l'air de vous donner leur protection ; les autres, de vous la refu- 
ser. Le chêne est de la bonne catégorie. 

... Tout me semble zéphir. 
Encor si vous naissiez à l'abri du feuillage 
Dont je couvre le voisinage. 
Vous n'auriez pas tant à souffrir. 
Je vous défendrais de l'orage. 
Mais vous naissez le plus souvent 
Sur les humides bords des royaumes du vent. 
La nature envers vous me semble bien injuste. 

Ce discours est absolument admirable, sauf un passage qui est 
encore une beauté, mais qui ne me semble pas conforme au carac- 
tère du chêne: La Fontaine nous le montre poète; or l'homme 
robuste, solidement assis, n'est pas poète et ne dira pas de vers 
délicieux comme ceux-ci, par exemple : 

Le moindre vent qui d'aventure 
Fait river la face de l'eau... etc. 

D'aiellurs felix culpa, c'est une faute contre la vraisemblance, 
mais une faute heureuse, en somme. 

Si l'anthropomorphisme est absolu dans ces fables, c'est que 
La Fontaiue n'a pas, ou du inoins ne songe pas, à exprimer (car il 
me semble au contraire qu'il Ta eu plus que tout autre ; mais l'in- 
fluence de tout son siècle Ta détourné de l'exprimer) le sentiment 
de la vie intime et toute particulière des forces naturelles. Il eût 
pu écrire, je le crois, — mais il ne i'a pas fait, — cette délicieuse 
page de Taine : 

c Descendons un degré, des animaux aux plantes : un nouveau 
monde parait, encore plus simple et plus calme, celui des plantes, 
des pierres, des nuages, des eaux, de toutes les choses qui semblent 
inanimées. Elles le sont pour la réflexion étroite et grossière qui 
ne voit la vie que dans la pensée et la volonté. Mais la vie est dans 
tous les mouvements et dans toutes les formes; car chaque mou- 
vement révèle une force qui s'exprime, et chaque forme révôle 
une force qui s'est exprimée. » (Je passe ici quelques lignes). 
... Un bouleau blanchâtre, à l'écorce mince et lisse, qui élève 
vers le ciel son tronc grêle et ses feuilles frissonnantes, est un être 
souffrant, délicat et triste que nous aimons et que uous plaignons. 



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196 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



Qui est-ce qui ne s'est pas arrêté, en passant sur une route, auprès 
d'une pauvre plante, d'un buisson solitaire qui pend, demi déra- 
ciné, le long d'un talus? Les chèvres le broutent à mesure qu'il 
verdit ; U vent le secoue ; il a peine à vivre et s'accroche par ses 
racines tordues au sol qui s'effondre; ses graines, qui tombent 
sur la pente pierreuse, meurent ou avortent. Çà et là, pourtant, 
des fleurs blanches sortent de l'écorce, avec un fin parfum d'aubé- 
pine. Nous passons et nous emportons sans le savoir un sentiment 
délicat et triste. Nous ne disons plus, comme au xvu* siècle, que la 
campagne est vide. Une ligne de peupliers, debout au bord d'un 
champ, ressemble à une bande de frères ; ils murmuren t éternelle- 
ment, et leurs feuilles bruissantes semblent sans relâche chu- 
choter les mêmes paroles. Notre vie inquiète nous rend plus doux 
le spectacle de leur vie tranquille. Nous sommes presque étonnés 
de les revoir, le matin, posés comme le soir, et nous les trouvons 
heureux de leur immobilité monotone. Nous sommes tentés de 
nous demander ce qu'ils ont fait la nuit, lorsque le silence et l'om - 
bre enveloppaient leurs grandes formes, et que la brume venait po- 
ser son voile diaphane sur leurs manteaux. Il nous semble qu'il* 
ont dû se réjouir, lorsque l'aube a touché de son rayon charmant 
leur lêle si fine. En effet, à ce moment, sous la petite brise qui 
s'éveille, ils bruissent faiblement, et leurs feuilles luisent. » 

Celte page est écrite par un moderne, qui s'est avisé, en con- 
templant la nature, de la trouver non seulement charmante, mais 
animée ; il ne Ta pas animée de lui-même, il n'a pas prêté aux for- 
ces naturelles les passions et les sentiments qui sont en nous. 11 
a essayé, — et ceci encore est une substitution, une hypothèse, 
mais cela est plus grand et meilleur, pour la poésie, — il a essayé 
de saisir leur âme même, des âmes moins compliquées et moins 
inquiètes que les nôtres, ce que peut être l'âme d'une force, c'est- 
à-dire une âme tantôt violente, — figurez-vous le vent en tempête, 
— tantôt calme et tranqnille, — figurez-vous la brise. Ce sont des 
forces calmes, sereines, qui à d'autres moments ont des mouve- 
ments de fureur et de véhémence. Saisir cela dans la nature, le 
pénétrer, est toute une poésie nouvelle dont le xvn* siècle ne 
s'e6t pas douté et qui a été réservée aux hommes de notre temps. 
Mais il ne faut pas croire qu'un homme comme La Fontaine ait 
ignoré cet art de prêter aux grandes forces de la nature des sen- 
timents qui ont, plus que d'autres, l'air d'être les leurs ; il y en a 
au moins chez lui des indications, par exemple dans la Forêt et le 
Bûcheron. Ce n'est pas une très belle fable ; mais le sentiment rte 
ce qu'il y a de doux, de tranquille et d'innocent dans la nature y 
est très bien marqué. 




LA FONTAINE FABULISTE 



197 



Un bûcheron venait de rompre ou d'égarer 
Le bois dont il avait emmenché sa cognée. 
Cette perte ne put sitôt se réparer 
Que la forêt n'en fût quelque temps épargnée. 

L'homme enfin la prie humblement 

De lui laisser tout doucement 

Emporter une unique branche, 

Afin de faire un autre manche : 
Il irait employer ailleurs son gagne-pain, 
11 laisserait debout maint chêne et maint sapin 
Dont chacun respectait la vieillesse et les charmes. 
L'innocente forêt lui fournit d'autres armes. 
• Elle en eut du regret. Il emmanche son fer. 

Le misérable ne s'en sert 

Qu'à dépouiller sa bienfaitrice 

De ses principaux ornements. 

Elle gémit à tous moments : 

Son propre don fait son supplice. 

Voilà le train du monde et de ses sectateurs : 

On s'y sert du bienfait contre les bienfaiteurs. 

Je suis las d'en parler. Mais que de doux ombrages 

Soient exposés à ces outrages, 

Qui ne se plaindrait là-dessus ? 



La voilà, la forêt dans sa beauté tranquille, comme dit Musset, 
dans son innocence, dans son caractère inoffensif et en même 
temps bienfaisant ; et le voilà, l'homme qui jette dans la nature le 
trouble de son inquiétude éternelle, qui altère la nature en dé- 
chaînant sur elle ses appétits toujours inassouvis. Voilà une indi- 
cation au moins de la grande poésie naturaliste moderne. Rap- 
pelez-vous de même le discours de l'arbre dans la fable intitulée 
f Homme et la Couleuvre. C'est un discours profondément natu- 
raliste où se retrouve notre façon de sentir. L'arbre se plaint de 
l'ingratitude de l'homme qui l'abat, le brûle, alors qu'il pourrait se 
contenter de rémonder. 

Telles sont les fables naturalistes de La Fontaine. Elles sont 
anthropomorphiques, sauf quelques-unes où nous découvrons le 
germe d'une poésie qui se développera plus tard. 

J'arrive à la fable zoologique, et je commence par parler (Les 
tables où sont mêlés les hommes et les animaux ; celles-ci sont, à 
ce qu'il me semble, toutes satiriques, car de deux choses l'une : 
ou Ton nous parlera de l'animal en lutte contre l'homme, et la fable 
se tournera vraisemblablement en une satire contre ce dernier, 
puisqu'elle est écrite par un homme ; ou bien on nous parlera de 
Tanimal domestique, gâté par son maître et perdant dans cette 
domesticité de ses qualités naturelles. Et, en effet, la fable anthro- 
pozoologique de La Fontaine nous présente ou l'animal surveillant 




198 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



l'homme et faisant sur lui des réflexions peu favorables, ou rani- 
mai ayant accepté le joug d'un maitre, et n'ayant pas à s'en félici- 
ter, car la domestication a changé son naturel, et là encore 
l'homme est coupable. Nous trouvons cela dans VŒU du Maître, 
dans /' Alouette et ses Petits avec le Maître d'un Champ, et, jusqu'à 
un certain point encore, dans VOurs et les deux Compagnons. 
L'animal, comme observateur de l'homme, est une très jolie inven- 
tion de La Fontaine, qui n'appartient pas du tout à ses prédéces- 
seurs. Ne vous est-il pas arrivé, en effet, de vous demander ce que 
ces animaux qui nous entourent pensent des hommes? Quand on 
se pose cette question, on croit facilement qu'ils se moquent de 
nous ; on voit, par exemple, le dédain merveilleux du chat domes- 
tique pour son mattre : il le considère d'abord comme un serviteur 
à ses gages, ensuite, comme un être qui n'a rien de sa placidité 
et de sa douceur. 11 y a là toute une observation dont La Fontaine 
ne s'est peut-être pas beaucoup servi, mais qu'il a bien faite. 
Voyez, par exemple, le cerf qui a sollicité l'hospitalité de ses frères 
les bœufs : 



Les bœufs, bons animaux, voyant que tout est tranquille, ne 
songent point à lui refuser leur discrétion. 



Les bœufs, à toutes fias, promirent le secret. 

Il se cache en un coia, respire, et prend courage. 

Sur le soir, on apporte herbe fraîche et fourrage, 

Comme l'on faisait tous les jours : 
L'on va, l'on vient, les valets font cent tours ; 
L'intendant même ; et pas un d'aventure 

N'aperçut ni cor ni ramure, 
Ni cerf enfin. 



Et pendant tout ce temps-là, que font les bœufs? Us ne disent 
rien, ils sont bien tranquilles : leur frère le cerf n'a rien à crain- 
dre ; ce sont les valets qui viennent, ce sont des gens dont ils 
connaissent la négligence, l'insouciance ; il n'y a rien à redouter 
pour le pauvre cerf. 



L'habitant des forêts 
Rend déjà grâce aux bœufs, attend dans cette étable 
Que, chacun retournant au travail de Cérès, 
11 trouve pour sortir ud moment favorable. 
L'un des bœufs ruminant.... 



Alors, lentement, tranquillement, après réflexion. 

lui dit : Gela va bien ; 
Mais quoi ! l'homme aux cent yeux n'a pas fait sa revue : 



Mes frères, leur dit-il, ne me décelez pas : 
Je vous enseignerai les pâtis les plus gras ; 
Ce service vous peut quelque jour être utile, 



Et vous n'en aurez point regret. 




LA FONT Al» £ KABULISTK 



199 



Je crains fort pour toi sa venue ; 
Jusque-là, pauvre cerf, ne te vante de rien. 



Voyez-vous l'animal philosophe ? Il a observé toutes les allées 
et venues de la maison ; il connaît le caractère des gens ; il a un 
silence méprisant pour cette valetaille qui le soigne bien ou mal, 
et plutôt mal que bien ; mais il connatt l'œil du maître et surtout 
son avarice sans cesse vigilante, et il a trouvé le mot : il y a ici 
beaucoup d'aveugles, mais il y a aussi un homme aux cent yeux. 

Dans V Alouette et ses Petits, l'observation est poussée plus loin 
et devient davantage une véritable satire. 



Si le possesseur de ces champs 

Vient avecque son fils, comme il viendra, dit-elle, 



L'alouette a de l'expérience; elle sait très bien les habitudes des 
hommes, comme les animaux domestiques doivent les savoir et 
les savent. 



Ecoutez bien : selon ce qu'il dira, 

Chacun de nous décampera. 
Sitôt que l'alouette eut quitté sa famille, 
Le possesseur du champ vient avecque son fils. 
Ces blés sont mûrs, dit-il : allez chez nos amis 
Les prier que chacun, apportant sa faucille, 
Nous vienne aider demain dès la pointe du jour. 

Notre alouette de retour 

Trouve en alarme sa couvée. 
L'un commence : Il a dit que, l'aurore levée, 
L'on fit venir demain ses amis pour l'aider. 
S'il n'a dit que cela, repartit l'alouette, 
Rien ne nous presse encor de changer de retraite ; 
Mais c'est demain qu'il faut tout de bon écouter. 
Cependant, soyez gais^voiià de quoi manger. 



La bonté de l'animal envers sa famille, son instinct observa- 
teur et satirique (s'il n'a dit que cela...), tout cela est fort bien 
marqué. 



Eux repus, tout s'endort, les petits et la mère. 
L'aube du jour arrive, et d'amis point du tout. 
L'alouette à l'essor, le maître s'en vient faire 

Sa ronde ainsi qu'à l'ordinaire. 
Ces blés ne devraient pas, dit-il, être debout. 
Nos amis ont grand tort, et tort qui se repose 
Sur de tels paresseux, à servir ainsi lents. 

Mon fils, allez chez nos parents 

Les prier de la môme chose. 
L'épouvante est au nid plus forte que jamais. 
— 11 a dit ses parents, mère l c'est à cette heure.... 

Non, mes enfants ; dormez en paix, 

Ne bougeons de notre demeure. 
L'alouette eut raison ; car personne ne vint. 
Pour la troisième fois, le maître se souvint 




200 



REVUE DBS COURS KT CONFERENCES 



De visiter ses blés. Notre erreur est extrême, 
Dit-il, de nous attendre à d'autres gens que nous. 
11 n'est meilleur ami ni parent que soi-même. 
Retenez bien cela, mon fils. Et savez-vous 
Ce qu'il faut faire ? Il faut qu'avec notre famille 
Nous prenions dès demain chacun une faucille : 
(Test là notre plus court; et nous achèverons 

Notre moisson quand nous pourrons. 
Dès lors que ce dessein fut su de l'alouette : 
C'est ce coup, qu'il est bon de partir, mes enfants I 

Et les petits, en même temps, 

Voletants, se culebutants, 

Délogèrent tous sans trompette. 



La fable est charmante, et Ton y voit bien le rôle de l'animal 
surveillant l'humanité et, par l'observation qu'il fait d'elle, en 
devenant un peintre satirique. 

Dans l'Ours et les deux Compagnons, le bon ours ne se moque 
à la vérité de personne, il est pris au piègp, ou plutôt il est 
trompé : il n'a pas la pâture sur laquelle il comptait ; cependant, 
c'est encore lui qui a le beau rôle : nous voyons l'opposition de 
l'homme hardi, vantard, fanfaron, et de l'allure tranquille, un peu 
dédaigneuse de la grosse bête qui n'a qu'à se montrer, à regarder 
les gens d'un certain air pour faire évanouir leur jactance, et qui, 
en s'en allant, garde encore son air de mépris. L'humanité est 
uue fois de plus, sacrifiée à l'animalité. 

Je parlerai maintenant de l'animal domestique. Ici, la satire 
consiste en ce que cet animal prend les travers et les défauts de 
l'homme. Par exemple, l'âne, en réalité et dans La Fontaine, est 
un peu borné ; mais il a une bonne nature, un bon caractère. 
La Fontaine l'a dit quelque part : 



Mais, quand il est entre les mains de l'homme, il devient sinon 
méchant, du moins acariâtre, rebelle, morose et rudement inso- 
lent ; je ne dirai pas ingrat, car peut-on dire que le désir de se- 
couer le joug soit de l'ingratitude ? Ou se rappelle la fable du 
Vieillard et VAne, Eh bien, voilà ce que nous faisons des meilleurs 
des animaux : des êtres qui ont au fond de leur cœur une sourde 
haine, que l'âne du fabuliste exprime parfaitement bien. 

De même, s'il y a un défaut que l'animal ne doit pas avoir et 
qu'il n'a que lorsqu'il est domestique, c'est la vanité, travers 
propre à l'homme et même presque exclusivement humain. Je dis 
presque, parce qu'il y a véritablement une suite de degrés de 



Il se faut entr'aider ; c'est la loi de nature. 
L'âne un jour pourtant s'en moqua : 
Et ne sais comme il y manqua, 
Car il est bonne créature. 




LA FONTAINE FABULISTE 



201 



l'animal à l'homme. Mais les animaux domestiques deviennent 
vaniteux, l'âne lui-même, — il n'est peut-être pas très bien choisi, 
— tant nous finissons parleur communiquer de nos défauts le» 
plus personnels. C'est l'histoire de lAne et le petit Chien. 



Ne forçons point notre talent ; 
Nous ne ferions rien avec grâce : 
Jamais un lourdaud, quoi quil fasse, 
Ne saurait passer pour galant. 
Peu de gens, que le ciel chérit et gratifie, 
Ont le don d'agréer infus avec la vie. 

C'est un poiot qu'il leur faut laisser, 
Et ne pas ressembler à l àne de la fable, 

Qui, pour se rendre plus aimable 
Et plus cher à son maître, alla le caresser. 
Gomment ! disait-il en son âme, 
Ce chien, parce qu'il est mignon, 
Vivra de pair à compagnon 
Avec monsieur, avec madame ; 
Et j'aurai des coups de bâton ! 



Dans cette admirable pensée... on sait ce qu'il fit. 

On voit assez comment la fable anthropozoologique de La Fon- 
taine a toujours un caractère satirique. 

J'arrive, en me hâtant un peu, aux fables où les animaux 
représentent des hommes, car c'est une distinction à laquelle 
je tiens et qui est extrêmement importante. Il y en a beau- 
coup. Par exemple, le corbeau de la fable n'est pas un corbeau, 
pas plus que le renard n'est un renard ; c'est un flatteur et c'est 
un sot, qui se laisse tromper par une flatterie trè3 vulgaire. Le 
corbeau réel est un animal très rusé qui sent de loin le chas- 
seur et doit sentir aussi bien le renard. De même la grenouille 
qui veut se faire aussi grosse que le bœuf, n'a certainement pas un 
caractère conforme à celui de cet animal, qui est très doux, très 
pacifique, et n'est évidemment pas vaniteux. Voyez encore les Ani- 
maux malades de la Peste : les véritables caractères des animaux y 
sont peu observés. Il y a là un loup, animal indépendant, fier et 
féroce, mais point du tout adulateur, qui remplit chez La Fontaine 
comme le rôle d'un avocat général, et qui double, pour ainsi 
dire, le renard ; cela n'est pas précisément dans le caractère 
du loup. Il faut se figurer dans tous ces personnages, un roi, un 
courtisan très fin, un autre plus méchant, et puis le pauvre paysan. 
Voyez encore le Bat qui s'est retiré du Monde, c'est une lable pure- 
ment anthropologique, de même que la Cour du Lion, le Lion, le 
Loup et le Renard, le Rat et V Huître, les Obsèques de la Lionne. 
Cette dernière fable est le type même du genre. Voyez à quel 
point ces animaux sont des hommes : 




202 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



La femme du lion mourut ; 

Aussitôt chacun accourut 

Pour s'acquitter envers le prince 
De certains compliments de consolation, 

Qui sont surcroit d'affliction. 

Il fit avertir sa province 

Que les obsèques se feraient 
Un tel jour, en tel lieu ; ses prévôts y seraient 

Pour régler la cérémonie 

Et pour placer la compagnie. 



Les termes dont se sert La Fontaine cessent d'appartenir au 
monde animal. Nous sommes tout à fait à Versailles. 



Jugez si chacun s'y trouva. 
Le prince aux cris s'abandonna. 
Et tout son antre en résonna. 
Les lions n'ont point d'autre temple. 
On entendit, à son exemple, 
Rugir en leur patois messieurs les courtisans. 



Suit la définition de la cour que j'ai déjà citée, puis le récit re- 
prend : 



Pour revenir à notre affaire, 
Le cerf ne pleura point : comment eût-il pu faire ? 
Cette mort le vengeait : la reine avait jadis 

Etranglé sa femme et son fils. 
Bref, il ne pleura point. Un flatteur Talla dire, 

Et soutint qu'il l'avait vu rire. 
La colère du roi, comme dit Salomon, 
Est terrible, et surtout celle du roi lion ; 
Mais ce cerf n'avait pas accoutumé de lire. 



Notons, en passant, un exemple dece burles que discret et savou- 
reux, dont La Fontaine, se moquant lui-même de ce qu'il a dit, 
s'est beaucoup servi. 



Le monarque lui dit : Chétif hôte des bois, 
Tu ris ! Tu ne suis pas ces gémissantes voix I 
Nous n'appliquerons point sur tes membres profanes 
Nos sacrés ongles ! 



On se figure très bien ce merveilleux discours prononcé du haut 
du trône. 



C'est tout à fait le : « A moi ! gardes! » des tragédies classiques. 



Ce qui suit n'est pas du tout dans le caractère du cerf, qui n'est 
point un animal intelligent. 

Sire, le temps des pleurs 
Est passé ; la douleur est ici superflue. 
Votre digne moitié, couchée entre des fleurs, 



Venez, loups, 



Vengez la reine ; 



Immolez tous 
Ce traître à ses augustes mânes. 
Le cerf reprit alors : 




LA KONTAINK FABULISTE 



203 



Tout près d'ici m'est apparue ; 

Et je l'ai d'abord reconnue. 
Ami, m'a-t-elle dit, garde que ce convoi, 
Quand je vais chez les dieux, ne t'oblige à des larmes. 
Aux champs Elyséens j'ai goûté mille charmes. 
Conversant avec ceux qui sont saints comme moi. 
Laisse agir quelque temps le désespoir du roi. 
J'y prends plaisir. 

C'est un mot d'archiduchesse ou de dauphine. 

A peine on eut oui la chose 
Qu'on se mit à crier : Miracle ! Apothéose 1 
Le cerf eut un présent, bien loin d'être puni. 

La Fontaine a lui-même trahi le secret du procédé dont ii se 
sert ici dans sa fable de la Besace. On connaît le récit. Tous les 
animaux, le singe d'abord, puis Tours, l'éléphant, la baleine, la 
fourmi, le ciron et les autres, invités à exprimer leurs doléances 
devant Jupiter, se considèrent chacun comme de vraies perfections 
et glosent sur autrui, si bien qu'à la fin 

Jupin les renvoya s'étant censurés tous, ^ 

Du reste contents d'eux. Mais, parmi les plus fous, 

Notre espèce excella. 

Voilà, et me semble, le secret trahi ; c'est La Fontaine qui nous 
dit: tout ce que je viens de reprocher aux animaux, ce n'est pas 
eux, c'est nous qui l'avons mérité ; je n'ai songé qu'aux hommes. 

Car tous tant que nous sommes, 
Lynx envers nos pareils, et taupes envers nous, 
Nous nous pardonnons tout, et rien aux autres hommes. 
On se voit d'un autre œil qu'on ne voit son prochain. 

Le fabricateur souverain 
Nous créa besaciers tous de même manière, 
Tant ceux du temps passé que du temps d'aujourd'hui. 
Il fit pour nos défauts la poche de derrière, 
Et celle de devant pour les défauts d'autrui. 

Ce genre de fables, quoique faux, est charmant et part d'une 
inspiration très naturelle. L'art y consiste, pour ne pas sortir 
complètement de la vraisemblance, — et, à la vérité, La Fontaine 
en sort quelquefois, — à donner aux animaux des caractères qui 
rigoureusement ne leur conviennent pas, mais qui concordent 
avec tel ou tel trait de leur extérieur. Voyez, par exemple, la fable 
de la Chauve-souris et les deux Belettes : iachauve-souris représente 
pour notre poète l'homme qui circule, peureux et timide, entre 
les différents partis et qui va de l'un à l'autre suivant qu'il en est 
menacé. Mais ce n'est point là un défaut moral qui appartienne à 
cet animal. La chauve-souris extérieurement a une telle appa- 
rence qu'on peut se demander: est-ce une souris, est-ce un oiseau? 



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204 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



Et celte simple ambiguïté de sa forme est tout ce qui justifie l'a- 
pologue. De même, le geai n'est pas un animal vaniteux, il est 
seulement peu intelligent, criard et d'une beauté assez vulgaire. 
11 n'en faut pas plus pour avoir droit de le prendre comme 
exemple de ces hommes qui pourraient avoir quelque agrément 
et qui se rendent insupportables pour vouloir avoir encore plus. 
La Fontaine ne s'est pas astreint à appliquer ce procédé avec une 
exactitude mathématique ; mais, parce qu'il connaissait bien les 
mœurs des animaux, il a toujours fait son possible, dans ce genre 
de fable un peu artificiel, pour ramener leurs caractères à ceux 
des hommes qu'il avait en vue. 

C. B. 



La philosophie de Kant (1) 



Leçon d'ouverture de M. GEORGES DWELSH AU VERS, 

Professeur à l'Université de Bruxelles, 



Ceci est la condensation de ma première leçon sur la philoso- 
phie de Kant. Selon les nécessités de la leçon orale, j'avais déve- 
loppé et répété sous plusieurs formes des choses qu'on trouvera 
ici resserrées et synthétisées. 

1 

Henri Heine, dans son livre De l'Allemagne, caractérise en 
ces termes la portée de la réforme introduite par Kant dans la 
philosophie : « On dit que les esprits de la nuit s'épouvantent 
a quand ils aperçoivent le glaive d'un bourreau. De quelle ter- 
« reur doivent-ils donc être frappés quand on leur présente la 
« Critique de la Raison pure, de Kant ! Ce livre est le glaive qui 
« tua en Allemagne le Dieu des déistes. 

t A dire vrai, vous autres Français, vous avez été doux et mo- 
« dérés, comparés à nous autres Allemands : vous n'avez pu tuer 
« qu'un roi, et encore vous fallut-il en cette occasion tambouri- 
« ner, vociférer et trépigner à ébranler tout le globe. On fait réei- 
« lement à Maximilien Robespierre trop d'honneur en le compa- 
« rant à Emmanuel Kant. Maximilien Robespierre, le grand badaud 
« de la rue Saint-Honoré, avait sans doute ses accès de destruction 

(1) Voir la Revue de V Université de Bruxelles, 1896-97. 



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LA PHILOSOPHIE DE iCANT 



205 



quand il était question de la royauté, et il se démenait d'une 
manière assez effrayante dans son épilepsie régicide ; mais s'a- 
gissait-il de l'Êlre Suprême, il essuyait l'écume qui blanchissait 
sa bouche, lavait ses mains ensanglantées, sortait du tiroir son 
habit bleu des dimanches avec ses beaux boutons en miroir, et 
plantait une botte de fleurs devant son large gilet. 
« L'histoire de la vie d'Emmanuel Kant est difficile à écrire, car 
il n'eut ni vie ni histoire ; il vécut d'une vie de célibataire, vie 
mécaniquement réglée et presque abstraite, dans une petite rue 
c écartée de Kônigsberg, vieille ville des frontières nord-est de 
€ l'Allemagne. Je ne crois pas que la grande horloge de la cathé- 
« drale ait accompli sa tâche visible[avec moins de passion et plus 
« de régularité que son compatriote Emmanuel Kant. Se lever, 
« boire le café, écrire, faire son cours, dîner, aller à la promenade, 
« tout avait son heure fixe, et les voisins savaient exactement 
«c qu'il était deux heures et demie quand Emmanuel Kant, vêtu de 
« son habit gris, son jonc d'Espagne à la main, sortait de chez 
c lui et se dirigeait vers la petite allée de tilleuls, qu'on nomme 
c encore à présent, en souvenir de lui, l'allée du Philosophe. Il 
<c la montait et la descendait huit fois le jour, en quelque saison 
« quecefût;et quand le temps était couvert ou que les nuages 
« noirs annonçaient la pluie, on voyait son domestique, le vieux 
« Lampe, qui le suivait d'un air vigilant et inquiet, le parapluie 
« sous le bras, véritable image de la Providence. 

« Quel contraste bizarre entre la vie extérieure de cet homme 
« et sa pensée destructive! En vérité, si les bourgeois de Kônigs- 
c berg avaient pressenti toute la portée de cette pensée, ils auraient 
« éprouvé devant cet homme un frémissement bien plus horrible 
« qu'à la vue d'un bourreau qui ne tue que des hommes... Mais 
t les bondes gens ne virent jamais en lui qu'un professeur de phi- 
« losophie, et quand il passait à l'heure dite, ils le saluaient ami- 
« cale ment et réglaient d'après lui leur montre. 

« Mais si Emmanuel Kant, ce grand démolisseur dans le domaine 
« de la pensée, surpassa beaucoup en terreur Maximilien Robes- 
« pierre, il a pourtant avec lui quelques ressemblances qui provo- 
• quent un parallèle entre ces deux hommes. D'abord nous trou- 
« vons chez tous deux celte probité inexorable, tranchante, in- 
« commode, sans poésie; et puis tous deux ont le même talent de 
« défiance, que l'un traduit par le mot critique, et qu'il tourne 
« contre les idées, tandisque l'autre l'emploie contre les hommes 
« et l'appelle vertu républicaine. D'ailleurs, ils révèlent tous deux 
« au plus haut degré le type du badaud, du boutiquier... La na- 
c ture les avait destinés à peser du café et du sucre ; mais la fata- 




206 



KEVUK DES COURS ET CONFÉRENCES 



« lité voulut qu'ils tinssent une autre balance, et jeta à l'un un 
• rai* et à l'autre un Dieu... 
« Et ils pesèrent exactement. » 

A en juger d'après ces lignes, Kant devrait être considéré dans 
l'histoire de la pensée humaine comme an farouche jacobin ; son 
œuvre serait essentiellement destructive; la véritable mesure de 
son esprit, il l'aurait donnée dans ces cinquante-neuf pages de la 
première édition dea&Critique de la Raison pure, consacrées aux 
paralogismes de la substantialité. (Ed. princ, 1781, p. 347-403) ; 
or, au grand regret de Schopenhauer, dans la deuxième édition 
(1787) de cette même Critique, Kant a entièrement remanié ces 
pages, comme s'il s'était rendu compte de l'exagération à laquelle 
il s'était laissé entraîner par l'excès de sa pensée. Effectivement, 
Kant avait été rarement aussi net, aussi tranchant, aussi exclusif, 
dirais-je, que dans l'analyse des paralogismes ; l'idée de l'âme 
comme substance simple et personnelle y est reléguée dans le 
domaine du rêve. 

Si Ton s'en tenait à cela pour caractériser le philosophe de 
Kônigsberg, on pourrait donner un complet acquiescement à 
l'interprétation de Henri Heine, et admettre que Kant n'ait scindé 
le domaine de notre pensée en deux parties, le phénomène et la 
chose en soi, que pour nier celle-ci et réduire celle-là à n'être 
qu'une vaine illusion. Et l'on pourrait s'écrier avec l'Ecclésiaste : 
« Vanitas vanitatum et omnia vanitas. » 

Au contraire de cette interprétation, nous croyons pouvoir 
admettre avec Benno Erdmann que jamais un doute n'est entré 
dans l'esprit de Kant sur l'existence de la chose en soi. Nous 
affirmons avec raison, pensons-nous, que la critique, à laquelle 
Kant a soumis la métaphysique telle qu'il l'a trouvée, n'a pas eu 
pour but la négation de la métaphysique en général, mais l'exa- 
men de la portée réelle de cette branche importante de la philo- 
sophie. L'œuvre de Kant, dans son ensemble, nous prouve en- 
core que sa constante préoccupation a été de chercher une base 
à priori assurée, à la science de la nature d'une part, et d'autre 
part à la morale et à la religion ; établir l'accord entre la méta- 
physique et les sciences de la nature ; placer la morale et la reli- 
gion à l'abri des atteintes du scepticisme : tel a été son but. 

Depuis son premier livre sur l'Evaluation des Forces vives (1747) 
jusqu'à l'œuvre restée inachevée, à laquelle il travailla pendant 
les dernières années de sa vie, sa pensée se développa méthodi- 
quement, graduellement. Son premier mailre, le piétisteFr. Alb. 
Schultz, fait de Kant une nature religieuse dans le sens le plus 
élevé du mot ; jusque dans la Critique de la Raison pratique (1788) 




LA PHILOSOPHIE DE KANT 



207 



se retrouvent les traces de son influence ; le milieu piétiste dans 
lequel il a passé sa jeunesse laissera sa marque indélébile jusque 
dans les dernières années de sa vie ; la Critique de la Raison pra- 
tique est une œuvre de morale et de religiosité. D'autre part, 
Marlin Knutzen (1), dont il suivit les cours à l'Université, et qui, 
d'après Borowski, communiqua au développement philosophique 
de Kant la plus puissante impulsion, lui fit connaître les idées de 
Leibnitz en philosophie, les théories de Newton en science, et 
mît Kant sur la voie de ses perpétuelles recherches : l'accord entre 
la métaphysique et la science. 

Disciple de ces penseurs, d'abord il les suivit ; puis, vers 
1762, d'après l'hypothèse de B. Erdmann, il est « éveillé de son 
sommeil dogmatique » par Hume. Ému par la tentative de ce 
puissant criticiste qui, niant la valeur objective et absolue de la 
causalité, la voulait réduire au mécanisme des associations 
d'idées, Kant sera amené peu à peu à analyser toute l'étendue de 
la connaissance humaine, et après, vingt ans presque de médita- 
tions ininterrompues, il parviendra, dans sa Critique de la Raison 
pure (1781), à découvrir la valeur exacte du contenu de notre 
intuition, de notre entendement et de notre raison : à l'intuition 
s'imposent le temps et l'espace, éléments formels hors desquels 
point de construction possible pour notre pensée ; les phéno- 
mènes, qui nous apparaissent sous forme d'espace et de temps, 
sont mis en ordre par l'entendement et ses catégories ; tout ce 
qui n'est pas phénomène, tout ce que nous ne pouvons cons- 
truire, d'après les catégories de notre entendement, dans l'espace 
et dans le temps, relève de la raison et appartient au noumène 9 
à la chose en soi. 

Kant s'éloigne donc et des affirmations aveugles du dogmatisme 
et des négations du scepticisme. Comme l'établit Vaihinger (2), 
renverser le dogmatisme, réfuter le scepticisme, tel est son double 
but. L'effort de Kant se ramène à ces deux questions primordiales 
de l'essence de notre connaissance : Comment est possible la 
raison pure? Comment est possible l'expérience? A rencontré de 
Wolf, qui croyait pouvoir déduire nos connaissances de purs 
principes analytiques de valeur objective, Kant déplace le point 
de vue auquel doit se trouver le métaphysicien. Il compare la 
révolution qu'il opère dans la métaphysique, à la révolution astro- 
nomique de Copernic, Seulement, la révolution kantienne se 

(1) B. Erdmann : « Martin Knutzen und seine Zeit». — Nolbn : « Les maîtres 
de Kant ». [Revue philosophique), 1819, t. VIT, p. 181 ss. ; t. VIII, p. 113 ss. 

(2) Commen tar zu Kants Kr. d. r. Vern. Bd. i., iste Halfte. Stuttgard, Speman, 
1881. Introd. 




208 



REVUtC DES COURS l£T CONFÉRENCES 



produit dans le sens opposé à celle de Copernic. Copernic avait 
délogé la terre de la position centrale qu'elle occupait dans Puni- 
vers de Ptolémée; Kant, au lieu de faire dépendre la pensée 
humaine d'un monde extérieur admis dogmatiquement et sans 
examen, placera le centre de sa philosophie dans l'esprit humain 
lui-même. 

Ne fallait-il pas une hase certaine à la science et à la morale ? 
Cette hase, est-ce le phénomène dans son continuel devenir, le 
phénomène extérieur sans constance, qui pouvait la fournir ? Est- 
ce que ce sont les choses en soi, l'essence cachée des choses, 
invisible pour nous ? 

Kant, en effet, avait établi une distinction fondamentale entre 
le phénomène sensible et la chose en soi . Seul le phénomène peut 
être objet de connaissance. Le reste n'est objet que de pensée : 
c'est le noumène. Phénomène et chose en soi déterminent donc 
deux manières différentes de concevoir les objets. Les phéno- 
mènes, nous en formulons les lois ; ils sont liés en certains grou- 
pements ; la liaison causale, qui entraîne la nécessité et le déter- 
minisme, en est le type. Qu'est-ce que ces lois? En analysant l'ex- 
pression que nous leur donnons, nous remarquons que, pour les 
fixer, nous nous servons toujours des formes du jugement Or le 
jugement est une opération de notre entendement, c'est-à-dire de 
notre pensée en tant qu'elle intervient activement dans la cons- 
truction de notre représentation du monde. 

Notre entendement rangera donc les phénomènes d'après ses 
catégories à lui, catégories que nous pouvons reconnaître par 
l'étude des jugements, puisque les jugements sont, dans le lan- 
gage, l'expression des prononcés de l'entendement. C'est donc en 
dernier ressort d'après les catégories de notre entendement que 
dans notre connaissance se rangent les phénomènes; or, les phéno- 
mènes seuls sont objet de connaissance, ils forment seuls notre 
univers connaissable : donc, Y entendement humain est le législateur 
de l'univers connaissable. 

Ainsi se trouve établi le fondement à priori sur lequel doit se 
réaliser l'union de la métaphysique et des sciences de la nature : 
la métaphysique est désormais transformée du tout au tout ; son 
centre s'est déplacé : la révolution critique aboutit à renverser le 
dogmatisme des systèmes objectifs, et à baser la philosophie sur 
la subjectivité logique de la pensée humaine. 

Il en résulte que, pour notre connaissance, le phénomène n'a de 
valeur que la valeur relative de signes locaux, si je puis en ce sens 
emprunter un terme à Lotze ; ensuite, que c'est notre entende- 
ment qui impose ses lois à ces signes, à ces apparences ; le seul 




LA PHILOSOPHIE DE KANT 



209 



fondement de notre connaissance est donc notre logique et ses (ois. 
Kant ne se demande pas d'où proviennent les lois de notre logi- 
que, ni comment elles se sont établies. C'est la biologie contem- 
poraine qui reprendra le problème à ce point. 

Lorsque Newton, ayant admis les lois de Kepler, et découvert 
à ces lois la formule générale de la gravitation qui les expliquait 
toutes, s'arrêtait devant la question cosmogonique de la formation 
de l'univers matériel, Kant alors, reprenant le problème où 
Newton l'avait laissé, tentait la première explication scientifique 
de révolution des mondes; de même, dans le domaine de la 
pensée humaine, Kant à son tour, ayant ramené notre conception 
philosophique de l'univers aux lois logiques de notre entende- 
ment, s'arrêtait dans sa réforme au point où Newton s'était arrêté 
dans la sienne, et laissait inexpliquées l'origine et l'évolution de 
ces lois. La biologie et la psychologie physiologique, aujourd'hui, 
continuent l'œuvre de Kant en démontrant que les lois logiques de 
la pensée humaine ne sortent pas toutes faites d'un principe supra- 
sensible, mais se sont formées peu à peu, et ne sont en dernier 
ressort que la formulation consciente la plus complète, pour le 
moment, des processus psychologiques d'une évolution qui 
remonte au delà de ce que l'ensemble de notre expérience actuelle 
des phénomènes nous permet de connaître. 

Kant a établi que le phénomène, nous le percevons sous les for- 
mes du temps et de l'espace, et que nous le construisons dans le 
temps et l'espace conformément aux catégories de notre entende- 
ment : il y a donc dans tout acte intuitif un élément subjectif. Il a 
reconnu, enfin, que les catégories à leur tour relèvent de l'unité 
synthétique de notre aperception . Mais la théorie de l'aperception 
qui, chez Kant, est exposée d'un point de vue purement logique 
et ne pouvait recevoir son développement scientifique complet, 
trouvera sa raison psychologique grâce aux recherches expéri- 
mentales de Wundt et de son école. 

II 

« Kant a démontré, écrit Rosenkranlz, que l'intuition sensi- 
c ble et les lois de l'entendement qui en déterminent l'ordre ne 
« conduisent qu'à la connaissance du fini. » Et c'est ce côté de 
l'œuvre de Kant qui a eu le plus profond retentissement en phi- 
losophie; c'est par là qu'il continue et complète Hume et précise 
la tendance criticiste. Lorsque avec les téméraires et romantiques 
spéculations d'un Schelling et d'un Hegel, la métaphysique, se 
fiant à ses propres forces, se sera tellement éloignée de la vie 

ît 



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210 



tiEVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



scientifique du siècle,* que toute conciliation entre la science et 
elle aura été rendue impossible, c'est à Kant le criticiste que l'on 
reviendra. Il suffit de signaler l'école néo-kantienne, l'enthou- 
siasme des Helmholtz et des Zôllner pour Kanl, et plus nettement 
encore, Je célèbre discours par lequel Du Bois-Reymond établit 
l'énoncé des sept problèmes inaccessibles à la connaissance hu- 
maine. 

Mais ce n'est pas sur le relatif qu'il est possible de fonder la 
morale. Dès qu'on supprime l'absolu, on supprime toute morale 
d'obligation. Nietzsche avec son amorslisme a dès lors raison. 11 
s'agit de s'entendre et de ne pas chercher de faux-fuyant en cette 
question : ou l'absolu à la base de la morale, ou suppression de 
la morale légiférante, substitution du libre développement des 
individus à l'autorité morale renversée désormais : doit-on ajouter 
que c'est dans ce dernier sens que l'éthique évolue aujourd'hui ? 

Kant, au contraire, appartient à la tendance opposée. Pour lui, 
pas de morale sans loi absolue et générale. Or, ce n'est pas l'or- 
dre des phénomènes qui nous fournira une semblable loi. Les lois 
des phénomènes sont-elles autre chose que les catégories de notre 
entendement? Où serait la base objective, absolue de la loi mo- 



Ici intervient la distinction entre phénomène et chose en soi. 
Pour la raison théorique, la chose en soi n'avait qu'une valeur 
limitative, le noumène était une limite, la limite de nos connais- 
sances exactes. Pour la morale par contre, pour les règles de 
l'action, pour la raison pratique, la chose en soi acquerra sa valeur 
complète ; le phénomène n'a aucune réalité, avons-nous vu; la 
chose en soi doit donc seule être douée de réalité. 

Or, cette chose en soi, la pouvons-nous connaître? Estelle 
objet de science? Non ; car notre connaissance scientifique a 
besoin de l'intuition dans le temps et l'espace, et relève des cons- 
tructions de l'entendemeut. La chose en soi ne peut se construire 
dans l'intuition sensible, puisque, par définition, elle n'est pas le 
phénomène. 

Cependant, elle existe bien réellement pour nous. Kant l'a dit 
nettement, et ce passage des Prolégomènes en fournit la preuve (i): 
m Déjà, aux temps les plus reculés de la philosophie, ceux qui 
« scrutaient la raison pure ont atteint par la pensée, en dehors 
« des êtres sensibles ou des apparences phénoménales (phœno- 
< mena) qui constituent le monde des sens, certains êtres intel- 

[[ prolégomènes à toute métaphysique future (publiés par Kant en 1183) ; 
citation «l après la traduction nouvelle des élèves tle M. G.Lyon. Hachette. 



raie? 




LA PHILOSOPHIE DE KAMT 



211 



« ligibles (rioumena) quiconstituent le mondejde l'intelligence, et 
a comme, par une confusion bien pardonnable à cet âge de civili- 
se satioa rudimentaire, ils ne distinguaient pas l'apparence phéno- 
« ménale d'une apparence illusoire, ils n'accordaient de réalité 
« qu'au monde de l'intelligence. 

« En réalité, si nous ne voyons, comme il est juste, dans les 
« objets des sens que de simples phénomènes, nous reconnaissons 
« aussi par là que les phénomènes ont un fondement qui est une 
« chose en soi, bien que nous n'en puissions nullement saisir la 
« nature intime, mais seulement sa manifestation phénomale, 
t c'est-à-dire ce quelque chose que nous ne connaissons pas. 
« L'intelligence donc, par cela même qu'elle reçoit en elle des 
« phénomènes, reconnaît aussi l'existence de choses en soi ; et 
« de la sorte, nous pouvons dire que la représentation de pareils 
t êtres qui sont le fondement des phénomènes, c'est-à-dire de 
« purs êtres intelligibles, n'est pas seulement légitime, mais iné* 
t vitable. 

< Notre déduction critique n'exclut nullement des choses de 
« cet ordre (noumena), au contraire, elle ne fait que limiter les 
« principes fondamentaux de l'analytique, en ce sens qu'ils ne 
t peuvent pas s'étendre à toutes choses, car ce serait transfor- 
« mer toute chose en phénomène pur, mais qu'ils ne seront 
« jamais valables que pour les objets d'une expérience possible. 
« Ainsi les êtres intelligibles sont légitimes sous la condition 
« expresse de cette règle, qui ne souffre pas une exception, que 
a nous ne savons, que nous ne pouvons savoir absolument rien 
« qui soit déterminé de ces êtres intelligibles, parce que les ton- 
« cepts de l'entendement pur, de même que les pures intuitions, 
« ne peuvent pas se rapporter à autre chose qu'aux objets de 
c l'expérience possible, c'est-à-dire simplement aux êtres sen- 
« sibies, et, sitôt qu'on s'en écarte, il ne reste plus à ces concepts 
« la moindre signification. » 

Kant n'admettant pas l'intuition intellectuelle, mais seulement 
l'intuition sensible, la chose en soi n'est pas connaissable. La pre- 
mière édition de la Critique de la Raison pure expose clairement 
l'échec des métaphysiques qui tâchent de la pénétrer ; car des 
trois grandes idées métaphysiques, nous n'avons pas de connais- 
sance exacte : Vâme est-elle libre, ou ne l'est-elle pas ? Le monde 
est-il infini, ou ne l'est-il pas ? Quelle preuve existe-t-il de Dieu ? 
Aucune preuve ne porte : car la preuve ontologique suppose d'a- 
vance et par définition l'existence de Dieu qu'elle devait démon- 
trer ; la preuve cosmologique suppose d'avance que Dieu est cause 
du monde, et ne le démontre pas... et ainsi de suite. 




212 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



La chose en soi ne nous est donc pas accessible par démonstra- 
tion scientifique. Car toute démonstration suppose un enchaîne- 
ment causal : ce qui nous ramène aux phénomènes et taux caté- 
gories de l'entendement. Il faut donc chercher ailleurs. C'est dans 
la liberté intelligible et directe de notre moi, dans le fait sans 
démonstration et immédiat de la conscience, du devoir, de la loi 
morale que Kant trouvera l'expression d'une loi absolue, d'un 
impératif catégorique. Cette loi est dans la conscience de chaque 
homme: elle est universelle, elle est nécessaire : c'est sans condi- 
tion qu'il faut « agir de telle sorte que l'action individuelle puisse 
devenir loi universelle », et c'est formellement qu'il faut accomplir 
cette loi, sans se préoccuper des faits, exclusivement parce que 
c'est la loi, le devoir. 

L'on dira que, pour la raison pratique comme pour la raison 
théorique pure, Kant ramène toutes choses au subjectivisme. 
Seulement, le caractère même de l'impératif catégorique distin- 
gue la raison pratique de la raison pure. L'on dira également que 
le devoir ne nous dit rien de la chose en soi ; mais si nous ne 
pénétrons pas dans la chose en soi, du moins en saisissons-nous 
les effets directs, et pouvons-nous, du primat de la raison prati- 
que, de r inconditionné de la morale, tirer des conclusions à por- 
tée valable pour ce qui échappait à la raison pure. 

Toute loi exige un accomplissement et une sanction ; la loi mo- 
rale, qui n'est pas accomplie ou réalisée dans cette vie (l'observa- 
tion le montre), exige pour sa réalisation un prolongement de 
durée indéterminable, un progrès indéfini de notre esprit au delà 
d'une seule vie limitée ; d'où ce premier postulat de la raison pra- 
tique : ['immortalité de Vâme ; elle exige encore un ordre moral 
dans l'univers, et par conséquent fournit une preuve réelle de 
l'existence de Dieu ; les autres preuves insuffisantes pour la rai- 
son théorique pourront être reprises à la lumière de la raison 
pratique (1). 

Car, en fin de compte, raison pratique et raison théorique 
relèvent d'une même unité. La raison peut donc appliquer aux 
phénomènes les principes dont elle a admis le caractère univer- 
sel : aussi la Critique du Jugement (1790), la troisième des 
grandes critiques, cherche-t-elle à établir l'existence, dans la 
nature, de l'idée d<; but, la téléologie. 

Kant devait avoir présent à la pensée l'ensemble de son 

(1) J'expose, au point de vue purement objectif et historique, les idée9 phi- 
losophiques de Kant. Je tiens expressément à ajouter que cet exposé u'impli- 
que aucunement que je m'y rallie. 




LA PHILOSOPHIE DE KANT 



213 



œuvre, lorsque, en un effort synthétique, il écrivit dans la conclu- 
sion de sa Critique de la Raison pratique : « Deux choses, plus 
• souvent, plus attentivement la réflexion se dirige vers elles, 
« me comblent le cœur d'une admiration, d'un respect toujours 
« nouveaux, toujours grandissants : le cielétoilé au-dessus de ma 
« tête, et la loi morale en moi-même. » 11 résumait ainsi les deux 
grandes préoccupations positives de son existence de savant et de 
philosophe : la première, il l'avait exposée dans sa Théorie du Ciel, 
de 1755 ; l'autre n'avait trouvé sa formule que dans la dernière 
partie de sa vie. Et il continue (je résume ici ses conclusions) : a Ces 
deux chosesje les joins directement au sentiment de mon existence : 
la première part de l'extérieur, la seconde de mon moi invisible, 
de ma personnalité. Ces deux mondes (monde physique, monde 
moral) sont infinis. Le premier me rabaisse et me rattache à la 
matière à laquelle je retournerai ; le second me relève comme 
intelligence. » 

Sans bonne méthode (n'est-ce pas cette question de méthode 
qui, le poursuivant dès son premier traité, conduisit Kant pas 
à pas à écrire cette œuvre propédeutique qu'est la Critique de la 
Raison pure?) la première tombe dans l'astrologie, la seconde 
dans la superstition. La première a eu sa réforme (et Kant lui- 
même y a contribué en essayant la première explication mécani- 
que de la formation des mondes) ; la seconde doit avoir la sienne, 
il faut savoir séparer ce qui est empirique de ce qui est rationnel 
(c'est la grande distinction entre phénomène et chose en soi). Et 
Kant termine en constatant que le public ne comprend pas les 
recherches subtiles de la philosophie ; mais, ces recherches faites 
par les philosophes, il doit pouvoir profiter des doctrines aux- 
quelles elles ont donné naissance. 

Rarement Kant a eu aussi nettement conscience de son œuvre 
que dans ces pages. Il montre la nécessité d'une réforme dans la 
méthode, et détermine la marche que doivent suivre les deux 
parties de la philosophie : la philosophie de la nature, la philoso- 
phie de l'esprit. 



Après avoir caractérisé l'œuvre, il nous reste à dire quel fut 
l'homme. 

Les biographes des grands hommes ont pris trop souvent la 
mesquine habitude de fouiller les moindres détails de leur vie 
privée, comme si réellement les habitudes de chaque jour, les 
petites manies ou les propos de table pouvaient avoir une valeur 



III 




214 



KKVUK DKS COURS ET CONFÉRENCES 



quelconque dans l'appréciation de la portée véritable des plus 
hauts représentants de l'humanité. Puis les médecins se sont mis 
de la partie ; on a négligé de plus en plus l'œuvre pour ne s'attar- 
der qu'aux niaiseries, et là biographie a fait placer à la caricature : 
le tout, sous le couvert de la science dile exacte. 

Si le procédé s'applique parfois plus ou moins justement à des 
génies incomplets ou à des talents extravagants, il serait bien 
difficile d'arriver à un résultat quelconque en présence d'un 
Kant. Le vrai génie se réalise intégralement dans son œuvre. 
L'analyse à tenter est donc psychologique, et non pathologique. 

On aboutit, non pas à l'anomalie, mais à la puissante et saine 
humanité. 

Que Kant ait été troublé par la mise inaccoutumée d'un étu- 
diant ; qu'il ait eu l'habitude de fixer un auditeur et se fût trouvé 
gêné par un détiil dans l'habillement de celui qu'il fixait; que 
son attention ait souffert d'entendre des prisonniers, à proximité 
de chez lui, hurler des cantiques de leurs voix rauques ; qu'il ait 
reposé ses regards, pour mieux méditer, sur une tour qu'il voyait 
de sa fenêtre : il n'y a rien en tout cela que de parfaitement nor- 
mal. Chacun de nous est ainsi. Certains savants, qui ne verront 
rien d'anormal à de tels faits dans la vie d'un honnête bourgeois 
quelconque, crieront au cas pathologique dès qu'ils les rencontre- 
ront chez un génie : que voulez-vous? Le génie fait crier les cuis- 
tres. Mais cette manière d'exercer sa critique et d'appliquer des 
procédés prétendument scientifiques à tort et à travers, est si 
erronée et si ridicule que nous pouvons affirmer, sans risquer de 
nous tromper, que ce n'est là qu'une mode d'un jour, et que 
demain on n'en parlera plus. 

Examinons plutôt la psychologie complète d'un homme pour 
nous faire une idée de sa persQnnalité ; écoutons les meilleurs 
d'entre ceux qui l'ont connu, et étudions son œuvre. Pour Kant, 
Kuno Fischer a parfaitement réussi dans cette lâche (J). Nous 
rapporterons deux notations caractéristiques de son analyse: 
Tune concernant Kant comme professeur ; l'autre, Kant comme 
personnalité morale. 

De 1762 à 1764, le grand Herder suivait les cours de l'Université 
de Kônigsberg, où Kant enseignait. Il écrivit, en souvenir de ce 
temps : « J'ai eu le bonheur de connaître un philosophe qui fut 
« mon maître. Dan6 ses plus belles années, il avait la joyeuse 
« animation du jeune homme, et l'a gardée, je crois, jusque 

(1) Kuno Fischer. G eschichte der neuern Vhilosuphie. 3tc Aufl. Bd. III. Hei- 
delberg, Winter, 1889. P. 88-105. 




LA PHILOSOPO E lit KANT 



215 



« bien ayant dans sa vieillesse. Son front ouvert, créé pour la 
« pensée, était le siège d'une joie sereine et non troublée ; la 
« parole la plus riche en idées coulait de ses lèvres ; l'esprit et 
« l'humour, il les avait toujours à sa disposition, et son cours était 
a le plus vivant des entretiens. Avec le même esprit qu'il mettait 
« à analyser Leibniz, Wolf, Baumgarten, Crusius, Hume, et à 
« exposer les lois naturelles de Newton, de Kepler et des physi- 
« ciens, il s'intéressait à Rousseau et à ses écrits d'alors, son 
« Eviile et son Héloïse, aussi bien qu'à chaque découverte scien- 
« tifique qu'il venait d'apprendre ; il appréciait tout cela, et reve- 
« uait constamment à la connaissance impartiale de la nature et 
« A Ja valeur morale de l'homme. L'histoire des hommes, des 
« peuples, de la nature, les sciences naturelles et l'expérience 
« étaient les sources auxquelles il puisait pour animer ses leçons ; 
« rien de ce qui était digne du savoir ne lui était étranger; ni cabale, 

• ni secte, ni préjugés, ni orgueil personnel n'eurent jamais de 
« charme pour lui, mais seulement l'accroissement des lumières 
« et de la vérité. En l'entendant, on était poussé à la réflexion, 

• 6ans contrainte. Tout despotisme était étranger à son âme. Cet 
« homme, que je nomme avec la plus grande reconnaissance et 
« le plus haut respect, est Emmanuel Kant. Son image est tou- 

• jours présente à mes yeux. » 

Tel était l'ineffaçable souvenir qu'avait laissé à Herder le Kant 
<lo 1762 ; il avait alors 38 ans. — Trente ans plus tard, Fichte vint 
àKônigsberg. Cette belle jeunesse était passée pour Kant, et ce 
n'est que par une fréquentation intime et suivie qu'on pouvait le 
connaître tel qu'il était et l'apprécier. 

Pour ré3umer les traits du caractère moral de Kant, nous 
terminerons en citant Kuno Fischer (/oc. cit., p. 103-105) ; nous 
croyons ne rien devoir ajouter ni retrancher à cette esquisse. 
« On a souvent comparé Kant, dans son travail de philosophe, 
« un marchand qui, dans les affaires qu'il traite, compte avec 
« ponctualité sa fortune, connaît exactement jusqu'où peut aller 
« son crédit, et ne dépasse jamais les limites de ce qu'il peut 
■ payer. De même Kant : il a supputé l'avoir de notre faculté de 
« connaître, avec une parfaite conscience, aussi exactement que 
t possible ; et s'il était permis de comparer les résultats qu'il 
< nous donne à des denrées qui s'achètent, nous dirions que 
« Kant a séparé les produits naturels des produits falsifiés, et en 
« honnête homme n'a pas vendu de mauvaise marchandise. Il a 
« établi le bilan de la philosophie ; il a nettement déterminé ce 
t qu'elle possède réellement, ce qu'elle peut encore acquérir, 
t et ce qu'elle s'imagine faussement avoir acquis et possédé. 




2*6 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



« Celte comparaison qui porle sur Kant philosophe, peut s'éten- 
« dre à Kant comme personnalité humaine. Son caractère aussi 
« a quelque chose du marchand honorable, et dans ses relations 
« d'amitié on découvre que cette affinité, il Ta éprouvée lui- 
c même (1). Il ne se laissait éblouir par rien ; simple, d'un esprit 
« solide que rien ne troublait, étranger dans son cœur aux appa- 
c rences trompeuses, tourné instinctivement vers le vrai, Kant 
« appartenait aux rares hommes que n'influençait pas l'éclat 
« trompeur dans un monde si attiré par le côté extérieur des 
« choses ; la qualité la plus grande, la plus puissante de son 
c caractère, celle qui comprend toutes les autres, est cet iné 
« branlable sens de la vérité, nécessaire à toute science, ce sens 
« qui, au milieu des erreurs du monde, conserve si rarement 
a une force et une pureté suffisantes pour dissiper toutes les 
« brumes. Car le sens de la vérité ne s'acquiert pas par le seul 
« désir de le posséder ; ce désir, et même la conviction d'aimer 
« la vérité, beaucoup les sentent en eux, mais leurs yeux ne 
« voient que l'apparence, et de fausses imaginations les domi- 
t nent ; ils restent incapables de s'élever à une conception vraie. 
« Chez Kant, le sens de la vérité était originairement et naturel- 
« lement puissant: c'était l'essence même de son caractère. Les 
« apparences trompeuses, les illusions personnelles, les folles 
« imaginations, ces détestables ennemies de la vérité, ne l'ont 
« jamais aveuglé, et les germes mêmes de cette vérité, le zèle 
« qui ne se lasse pas, l'infatigable effort, l'examen constant de 
« soi-même, ont toujours été vivants en lui. 

« Cet amour de la vérité s'appelle, dans le domaine moral, 
« amour de la justice. Pour Kant, le jugement juste l'emportait 
« sur tout, dans la vie comme dans la science : il voulait ne juger 
« qu'avec exactitude et profondeur, sans artifice de rhétorique, 
« sans habiletés oratoires. Dans l'art du discours, il aimait la 
a satire avec son jugement net, sans arrière-pensée, allant droit 
« aux choses, mais pas la rhétorique, qui sacrifie la vérité et la 
« rectitude au trait d'esprit, à l'antithèse, à l'effet extérieur. Le 
« réel amour de la vérité chez Lessing se complaisait parfois 
« dans le paradoxe, et, par un tour hardi et inattendu de la 
« pensée, soumettait les choses à l'examen, et jetait soudaine- 
« ment sur les problèmes une violente lumière. Kant procédait 
« plus sévèrement ; il ne voulait pas surprendre, mais toujours 
c convaincre. Et sa manière d'écrire était entièrement conforme 

(1) Ses meilleurs amis étaient des hommes d'affaires, des banquiers, de 
grands commerçants. 




HOME AU POUVOIR DBS MAHIANISTES 



217 



t à sa manière de penser ponctuelle et juste : il n'éblouissait 
c jamais, il était profond et solide, parfois aussi un peu lourd, ce 
« qui n'était jamais le cas chez Lessing. Pour être entièrement 
« juste, ne fallait -il pas que tout ce qui se rattachait à une chose 

• fût examiné ? Il en résultait souvent de la pesanteur dans la 

• phrase, beaucoup de parenthèses ; la période avançait lour- 
« dément comme un chariot surchargé ; mais il faut la lire et la 

• relire, débrouiller les incidentes, en un mot, la décomposer 
« entièrement pour la comprendre à fond. Cette lourdeur dans 
« le style ne provient absolument pas d'un manque de perfec- 
a tion, car Kant savait écrire avec vivacité et facilité quand le 
« sujet le permettait ; mais elle résultait du désir d'être complet, 
« et de l'amour de la vérité chez ce penseur consciencieux, qui 
t dans son jugement ne voulait rien omettre. 

« Ainsi se réunissent tous les traits du caractère de Kant en 
« une harmonie rare et classique dans le vrai sens du mot ; le 
« profond penseur et l'homme simple et modeste. En tout, ponc- 
« tuel et exact, économe dans les petites choses, et, quand il le 
« fallait, généreux jusqu'à l'abnégation, toujours réfléchi, entiè- 
« remeni indépendant dans son jugement et pratiquant toujours 
a la droiture, l'honnêteté, la fidélité à son devoir : ainsi fut 
c Kant, un citoyen allemand de ce temps sérieux dont nos 
<i grands-pères nous ont parlé, et en même temps pour nous un 
« idéal, une personnalité qui éveille notre admiration et est bien- 
« faisante pour notre cœur. » 



Rome au pouvoir des Marianistes (87-84) 



Le départ de Sylla pour l'Asie laissait le champ libre à ses 
adversaires ; ils se hâtèrent d'en profiter. Le chef de la réaction 
démocratique fut le consul L. Cornélius Cinna. Sur sa vie anté- 
rieure, nous ne possédons guère qu'un renseignement fourni par 
Cicéron (Pro Fonteio, 19, 43) : il paraît qu'il avait montré un 
certain talent pendant la guerre italienne. Mais il semble qu'il 
ait été bien inférieur aux agitateurs qui l'avaient précédé, Satur- 



Georges Dypklshauvers. 



Leçon de M. PAUL GDIRAUD, 

Professeur à V Université de Paris. 




218 



REVUS DBS COURS ET CONFÉRENCES 



ninus et Sulpicius', il encourut en tout cas un reproche qui ne 
les avait jamais effleurés, celui de vénalité ; on prétend, par 
exemple, qu'il toucha 300 talents pour présenter un de ses 
projets de loi (Appien 1, 64). Nous ignorons, d'autre part, quelles 
furent ses opinions véritables. Avait-il un programme ? S'il en 
eut un, il le garda pour lui, sans essayer d'en poursuivre l'ap- 
plication. En somme, je crains fort qu'il n'ait été un de ces poli- 
ticiens de bas étage qui ne cherchent dans le pouvoir que des 
profits matériels ou des satisfactions d'amour-propre. 

Il demanda que les Italiens et les affranchis fussent distribués 
entre les trente-cinq tribus : c'était reprendre une pensée de 
Sulpicius. Comme cette motion tendait à renforcer sensiblement 
l'influence des démocrates dans les comices, elle rencontra une 
vive opposition parmi les aristocrates. Dans la plèbe elle-même, 
beaucoup la virent d'un mauvais œil, parce qu'il leur déplaisait 
de partager avec les intrus leurs privilèges électoraux. La 
majorité des tribus frappa de son veto le projet. Mais les armes 
légales avaient perdu toute efficacité ; c'était à la force qu'on 
laisait désormais appel, et ce fut elle qui décida encore cette fois. 
Le jour du vote, une émeute éclata sur le forum ; des flots de 
sang furent versés, et l'avantage resta aux Syllaniens. Cinna 
n'eut d'autre ressource que d'aller solliciter le concours des 
villes voisines, intéressées autant et même plus que lui au succès 
de la loi. 11 apportait à leur cause le prestige qui s'attachait au 
titre de consul ; mais le Sénat prononça sa destitution et le déclara 
déchu de ses droits de citoyen, sous prétexte qu'il avait excité 
les esclaves à la révolte et déserté son poste. 

Il y avait en Campanie une armée occupée au siège de Noie. Cinna 
se rendit auprèsd'elle ; avec l'argent qu'il s'était procuré en route, 
il s'y créa des partisans, il gagna les officiers, et il se présenta 
aux soldats comme une victime de la tyrannie sénatoriale. « C'est 
de vous, disait-il tout en larmes, que j'ai reçu le consulat. Or, la 
dignité que le peuple m'a conférée par ses suffrages m'a été 
enlevée par le Sénat, sans votre consentement. Cette injustice 
est une atteinte à vos droits plus encore qu'aux miens. Quelle 
sera votre autorité dans les comices, dans les élections, si 
vous permettez qu'on nous ravisse les honneurs que vous nous 
aurez décernés ? » (Appien, § 65.) La tactique était habile. Cinna, 
n'ayant à son actif ni les services ni les talents de Sylla, se 
faisait le champion de la souveraineté populaire. A l'entendre, il 
ne s'agissait plus d'une rivalité de personnes ou d'une querelle 
de partis. Ce qui était en jeu, c'étaient les prérogatives du 
peuple, c'était le principe fondamental de la constitution. 




ROME AU POUVOIR DKS MAR1ANISTKS 



219 



La scène pathétique qu'il joua devant les troupes produisit son 
effet. Les soldats déclarèrent qu'ils le reconnaissaient pour 
consul et qu'ils étaient prêts à le suivre partout où il voudrait. 
Aussitôt Ginna se mit à lever des hommes, à recueillir des subsides, 
et il marcha sur Rome. On voit que l'exemple de Sylla portait 
déjà ses fruits. Jadis les pires violences se bornaient presque 
toujours à une émeute circonscrite dans l'enceinte de la ville; 
maintenant c'est l'armée qui entre en ligne, dès qu'un désaccord 
divise les chefs de partis. 

Marius apprit eh Afrique tous ces événements. Sans atlendre 
des nouvelles plus précises, il s'embarqua avec les autres bannis, 
n'ayant pour escorte que quelques cavaliers maures, et il descendit 
à Télamon, en Etrurie. Dans ce pays de grande propriété où 
couvaient tant de haines contre les riches Romains, il lui fut 
facile de réunir en peu de jours une petite armée de paysans 
libres ou esclaves; puis il entra en pourparlers avec GinnA. 
Sertorius était d'avis de décliner poliment ses avances, soit qu'il 
redoutât ses excès et son incapacité politique, soit plutôt qu'il 
aspirât lui-même à la direction générale des opération* (Plut., 
Sertor. 5). Mais, du moment que Marius s'offrait, il n'était guère 
possible de l'écarter. Ginna lui abandonna donc le commandement 
de la guerre, avec le titre de proconsul. 

Le plan de Marius fut d'affamer Rome. Il avait une flotte qui 
interceptait les arrivages par mer ; il occupa les routes qui 
pouvaient amener de l'intérieur des vivres et des renforts, et il 
resserra de plus en plus le cercle des hostilités autour de la ville. 
Le Sénat avait pour se défendre l'armée de (Gn. Pompeius Strabo, 
le père du grand Pompée. Cet homme habile et prudent avait 
longtemps hésité entre les deux factions ; on dit même qu'il 
négociait secrètement d'un côté et de Pautre (Grnnu* Licinianus, 
p. 27). Finalement, il se décida pour le Sénat; mais, sauf dans 
une circonstance, il combattit mollement, et il mourut bientôt 
d'un coup de foudre, si ce n'est d'un coup de poignard. C'était 
à peu près le seul général qui fût de 1 aille à lutter contre Marius 
et ses lieutenants. Les progrès de la disette, les défections des 
esclaves et des soldats qui passaient en masse à l'ennemi, l'in- 
différence des Italiens inutilement sollicités par le vote tardif 
de la résolution qui supprimait les dernières restrictions de 
la lot Plautia Papiria, tout cela détermina le Sénat à capituler. 
Une dépulation fut envoyée à Ginna. « Suis-je pour vous un 
consul ou un simple particulier?» demanda-t-il tout d'abord aux 
commissaires. Gomme ils répondaient qu'ils n'avaient pas d'ins- 
tructions à ce sujet, il refusa de les écouter. Quelques jours après, 



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220 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



ils reparurent, porteurs de la commission que Cinna exigeait. 
Celui-ci les reçut, assis sur sa chaise curule. Debout, à ses côtés, 
se tenait Marius, immobile et muet ; son air sombre et son regard 
farouche ne présageaient rien de bon. Cinna, remis en possession 
de sa charge, rentra dans Rome. Marius, moins par respect de 
la légalité que par dérision, demeura hors des murs jusqu'à ce 
qu'on eût abrogé le décret qui l'avait frappé, lui et ses amis. 

Aussitôt les proscriptions commencèrent. Ce qui les provoqua, 
ce fut l'amour de la vengeance, ce fut le désir d'anéantir la 
faction Syllanienne. Marius revenait d'exil avec une provision 
de rancunes qu'il avait à cœur d'assouvir ; il voulait, de plus, 
empêcher tout retour offensif de ses adversaires, et, dans sa sim- 
plicité d'esprit, il estimait que le meilleur moyen c'était d'en 
détruire le plus possible. Toutefois on massacra surtout pour 
confisquer. Les soldats et les chefs des bandes Marianistes atten- 
daient leur salaire ; il était urgent de les payer. Quand on lutte 
pour une idée, on sacriOe volontiers ses intérêts matériels à sa 
cause ; lorsqu'au contraire on lutte pour une personne, il est 
naturel que chacun participe aux bénéfices de la victoire. Or 
c'était ici le cas. En Asie, Sylla guerroyait contre Mithridate 
pour enrichir les troupes qui l'élèveraient au pouvoir suprême ; 
à Rome, Marius égorgea ses concitoyens pour récompenser ceux 
qui l'avaient aidé à triompher du Sénat. Des deux côtés, c'était 
la même opération qu'on exécutait, c'était le même objet que 
l'on visait : je veux dire, l'asservissement de la république à un 
homme et la destruction des lois par l'armée. 

Les historiens anciens énumèrent quelques-unes des victimes 
de ce régime de « terreur » : ce furent le consul Octavius, 
L. Julius Cœsar, consul en 90, censeur en 89, et son frère Caius, 
P. Licinius Crassus, consul en 97, et son fils, Atilius Serranus, 
P. Lentulus, C. Numitorius, M. Balbius, le célèbre orateur, 
M. Antonius, et beaucoup d'autres, t La ville était pleine de gens 
qui poursuivaient des fugitifs ou braquaient des hommes cachés. » 
(Plut., Marius, 43.) Des esclaves d'origine illyrienne procé- 
daient, sur l'ordre de Marius et parfois sous ses yeux, à cette 
oeuvre d'extermination. Pas l'ombre de jugement : une parole, un 
geste de lui équivalait à une condamnation. « Ceux qui le saluaient 
et à qui il ne rendait pas leur salut étaient par cela même voués 
au trépas. C'est au point que ses amis tremblaient de frayeur en 
s'approchant de lui ; ils craignaient qu'une distraction de sa part 
ne les désignât pour la mort. » Le flamihe de Jupiter L. Mérula 
avait remplacé au consulat Cinna destitué, puis il avait abdiqué 
lors delà capitulation de Rome ; il fut obligé de s'ouvrir les veines 




ROME AU POUVOIR DES MARIA NISTES 



221 



et « il arrosa de son sang l'autel où il avait si fréquemment prié 
les dieux pour la République » (Velleius, n, 22). Q. Catulus, le 
consul de Tannée 102, qui avait largement contribué à la victoire 
de Verceil, ne put pas trouver grâce devant son ancien collègue ; 
aux supplications des amis qui intercédaient pour lui, Marius ne 
répondit que par ces mots : « Il faut qu'il meure ! » Et Catulus t 
Renfermant dans une pièce où il avait allumé un grand feu, 
s'asphyxia (Plut., § 44). « Les cadavres laissés sans sépulture 
dans les rues, mutilés et foulés aux pieds, étaient un objet d'hor- 
reur plus que de pitié. » Les têtes les plus illustres étaient atta- 
chées à la tribune, sur le forum, ou même apportées à Marins, 
jusque sur sa table (Florus, n, 9, 14). Ces atrocités durèrent cinq 
jours entiers. Marius en jouissait avec délices ; il nageait dans le 
sang comme dans son élément naturel. Mais Cinna finit par se 
lasser de tous ces crimes. Une nuit, Serlorius profita du sommeil 
des égorgeurs pour lancer contre eux une troupe d'esclaves gau- 
lois, qui les firent tous périr, au nombre de 4.000. Cet acte de vi- 
gueur rétablit Tordre dans Rome ; mais la chasse à l'homme et à 
l'argent se prolongea encore pendant plusieurs mois dans toute 



On devine les spoliations qui accompagnèrent ces meurtres. Il y 
eut uu dévergondage inouï de confiscations et de ventes aux en- 
chères. Des familles riches se virent ruinées du coup, tandis que 
des gens de rien acquéraient, en un tour de main, des fortunes 
scandaleuses. Cenefurent pas seulement les Marianistes, chefs et 
soldats, qui accoururent à la curée Au milieu de la perturbation 
économique que causa cet énorme déplacement des propriétés, les 
spéculateurs de profession prélevèrent aussi leur part. Ces sortes 
de crises donnent toujours naissance à une engeance pareille. 
Nous ne connaissons pas par le menu le rôle qu'ils jouèrent alors. 
Mais un grammairien ancien nous en dit assez sur leur 
compte, lorsqu'il écrit : « Les chevaliers étaient très favorables à 
Cinna, qui leur avait fourni de nombreuses occasions de rapines ; 
on les avait, pour ce motif, appelés les coupeurs de bourses (sac- 
cularii). » (Asconius, p. 90.) 

A la fin de 87, Marius et Cinna, sans même convoquer les armées, 
se réservèrent le consulat pour l'année suivante. C'était la sep- 
tième fois que Marius obtenait cette magistrature ; mais il la 
garda peu de temps. Il mourut dès le 13 janvier 86, à l'âge de 
70 ans. Pendant sa dernière maladie, il parlait encore, dans son 
délire, de la guerre de Mithridate, trahissant ainsi l'idée fixe qui 
ne cessait de hanter son esprit. Il croyait être à la tête de ses lé- 
gions ; il prenait les attitudes, il faisait les gestes, il poussait les 



1 Italie. 




222 



REVUS DES COURS ET CONFÉRENCES 



cris d'un général qui conduit ses hommes à l'ennemi. S'il eût vécu, 
nul doute qu'il n'eût essayé une seconde fois de supplanter son 
éternel rival. 

Il eut pour successeur L. Valerius Flaccus. Celui-ci partit pres- 
que immédiatement pour l'Asie, en sorte que Cinna resta seul 
maître de Rome. Il le fut également en 85 et en 84. Il se réélisait 
lui-môme consul, et il nommait ses collègues. Il dominait en, 
Italie et dans la plupart des provinces : il était une espèce de sou- , 
verain absolu, une caricature anticipée d'empereur, aussi puis- 
sant que César ou Auguste. Il semble donc qu'il aurait dû profiter 
de son omnipotence pour réaliser le programme des démocrates, 
si vraiment les démocrates avaient un programme. Or voici à quoi 
se réduisit sa besogne législative. 

Toutes les lois de Sylla furent abolies, et des mesures de rigueur 
furent édictées contre lui. On ne se contenta pas de le révoquer ; 
on le déclara ennemi public, on ravagea ses terres, on démolit sa 
maison, on alla jusqu'à menacer de mort sa femme et ses enfants. 
On renouvela la loi de Sulpicius qui répartissait les Italiens et les 
affranchis entre toutes les tribus. On autorisa les débiteurs à se 
libérer de leurs dettes en payant à leurs créanciers le quart du 
capital. Cette banqueroute partielle était peut-être justifiée par le 
krach financier qu'avaient amené les affaires d'Asie ; çe n'en était 
pas moins une insigne maladresse, puisqu'elle exposait Cinnaà per- 
dre l'appui si précieux des chevaliers, dont il lésait gravement lea 
intérêts. Use peut, comme le pense Mommsen (v, 319), qu'un ait 
augmenté les distributions de blé destinées à la plèbe. Mais il n'e&t , 
pas vrai, quoi qu'en dise Lange {Hist. inlér. de Rome, n, 149), 
qu'on ait rendu les jugements aux chevaliers. Nous avons la preuve 
que la loi Plautiajudiciaria, qui confiait aux tribus la nomination 
des jurés sans distinction de classes, subsista depuis l'année 89 
jusqu'à Tannée 80 (Belot, Hist. des Cheval, rora., n,264). Cinna ne 
sut même pas « régler définitivement la condition étrange des 
Samnites, qui, citoyens romains de nom, n'en revendiquaient pas , 
moins leur indépendance particulière, comme le seul but et le prix 
de tant de combats. » (Mommsen. v, 320.) Leur état de rébellion ne 
finit que sous la dictature de Sylla. 

Le gouvernement de Cinna fut, en somme, tout à fait stérile. 
D'ailleurs à quoi eût-il servi de s'engager hardiment dansla voie 
des réformes ? Rome n'était plus dans Rome, elle était en Orient. 
C'est là que se débattaient les destinées de la République. Toute 
la question était de savoir si Sylla garderait sou armée et sa 
guerre. S'il réussissait à vaincre Mithridate, s'il rentrait en Italie 
avec des soldats chargés de gloire et gorgés de butin, il serait à 




ROME AU POUVOIR DES MAK1ANISTES 



223 



lui seul plus fort que tous les pouvoirs de l'Etat, et Rome tombe- 
rait à ses pieds. Cette considération dictait aux Marianistes toute 
leur politique. Pour empêcher Sylla de devenir un tyran, il fallait 
l'empêcher de rester général ; c'est à cela que s'employèrent acti- 
vement ses adversaires. 

On a vu plus haut qu'aussitôt après la restauration démocrati- 
que Sylla avait été mis hors la loi. Il en fut peu ému et son auto- 
rité n'en souffrit pas, parce qu'il avait dans sa main une armée do- 
c\\e(De Bello Mith.Si). Bientôt ilfut avertiqueie consul L.Valerius 
Flaccus avait abordé en Epireavec deux légions pour le dépossé- 
der de son commandement. Sylla, encouragé par la prise récente 
d'Athènes et du Pirée, et par la victoire de Chéronée,qui avait créé 
un lien de plus entre ses hommes et lui, marcha à la rencontre de 
son rival. Flaccus était un incapable, auquel on avait prudemment 
adjoint comme mentor un officier de mérite appelé Fimbria ; ses 
troupes ne formaient guère que le tiers de l'effectif dont dispo- 
sait Sylla ; enfin il avait si peu d'ascendant sur elles qu'au con- 
tact de l'ennemi les désertions se multiplièrent dans son camp. 
Pour éviter une débandade, il fut obligé de s'éloigner au plus 
vite dans la direction de THellespont. Sa tentative avait donc 
abouti à un piteux échec ; elle aurait même tourné beaucoup plus 
mal pour lui, si Sylla n'avait été retenu en Grèce par une nouvelle 
invasion d'Asiatiques. Dans leur marche à travers la Macédoine 
et la Thrace, les Valériens voulurent se procurer au plus vite le 
butin dont l'appât les avait attirés en Orient ; les populations se 
plaignirent, et Flaccus essaya de sévir contre les pillards. La pré- 
teolion parut d'autant plus outrée qu'il était loin d'offrir lui- 1 
même l'exemple du désintéressement (Dion Cassius, fr. 306), et sa 
sévérité ne fit que provoquer contre lui une irritation de plus en 
plus vive qu'envenimaient les intrigues sournoises de Fimbria. 
Celui-ci était un assez triste personnage ; démagogue violent et 
sans scrupules, il avait trempé dans les proscriptions de Marius, 
et, un jour, il avait eu l'audace de traduire en justice l'augure 
Scévola, pour n'avoir pas reçu assez avant le poignard dont il 
l'avait fait frapper (Gic, Pro Sex. Roscio, 12, 33). Il acquit rapi- 
dement une grande popularité dans l'armée, parce qu'il laissait 
pleine liberté aux soldats et qu'il blâmait les rigueurs intempes- 
tives du consul ; de là à se débarrasser de Flaccus il n'y avait 
qu'un pas, et, ce pas une fois franchi, quel serait le terme de 
son ambition en un temps où la force donnait tous les droits? 
Les choses se passèrent comme il l'avait espéré : une sédition 
militaire ayant éclaté à Byzance, Flaccus s'enfuit à Chalcidorne, 
puis à Nicomédie, où il se cacha au fond d'un puits. Deux soldats 




224 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



l'y découvrirent et le tuèrent , on jeta sa tête à la mer et on 
négligea d'ensevelir son corps (fin de 86). 

Fimbria, acclamé général par l'armée, fut confirmé dans cette 
fonction par le Sénat, qui ne pouvait pas faire autrement. 11 avait 
des talents militaires. Sans se soucier de Sylla, il poussa énergi- 
quement la campagne contre Mithridate, et travailla pour son 
propre compte. 11 y eut donc à ce moment deux séries d'opérations 
parallèles menées par les deux proconsuls qui représentaient en 
Orient les deux factions de la République. Leur antagonisme 
était une bonne fortune pour Mithridate, qui tenta, par une sorte 
de chantage en partie double, d'arracher à l'un ou à l'autre des 
conditions de paix avantageuses. Cette manœuvre fut déjouée par 
la fermeté de Sylla, et, à l'entrevue de Dardanos, le roi fut con- 
traint de renoncer à toutes ses conquêtes (août 85). C'était beau- 
coup pour les Romains que de recouvrer ces belles contrées d'Àsie 
dont ils avaient tant regretté la perte. J'imagine pourtant que 
Sylla ne fut qu'à moitié satisfait. S'il avait eu les mains libres, il 
n'aurait pas manqué de venger le massacre d'Ephèse et de pour 
suivre jusqu'au bout l'anéantissement d'un prince qui, pour être 
affaibli, n'allait pas cesser d'être menaçant. Rétablir le statu quo 
ante hélium, ce n'était pas résoudre les difficultés ; c'était les ajour- 
ner. Les soldats en eurent eux-mêmes le pressentiment. 11 fall.it 
que Sylla se justifiât auprès d'eux, « en leur montrant qu'il 
n'aurait pu résister à Mithridate et à Fimbria, s'ils s'étaient coa- 
lisés contre lui » (Plutarque, § 24). 

Il ne lui restait plus qu'à désarmer Fimbria. Ce dernier s'était 
installé à Thyatère, avec la pensée de s'approprier la province 
d'Asie. Sylla le somma de lui céder ses légions, sous prétexte 
qu'il n'avait aucun titre pour les commander. L'autre répondit 
que Sylla n'avait pas des titres meilleurs que les siens, puisqu'il 
avait été destitué. Mais la tactique qui avait si bien réussi avec 
Flaccus ne fut pas cette fois moins efficace. Comme le camp des 
Syllaniens était placé à quelques centaines de mètres du camp 
adverse, tous ces soldats avaient entre eux des rapports fré- 
quents. Ceux de Fimbria calculèrent qu'ils n'avaient plus rien à 
attendre de lui, et qu'au contraire leur défection serait largement 
récompensée. Il se produisit donc des défections de plus en plus 
nombreuses, et Fimbria vit chaque jour le vide se faire autour de 
lui. Dans sa détresse, il envoya un esclave au camp ennemi pour 
assassiner Sylla ; la tentative avorta. Il lui demanda alors une 
entrevue ; Sylla refusa de la lui accorder, et se borna à lui pro- 
mettre un sauf-conduit jusqu'à la côte. Dédaignant cette offre 
dérisoire, Fimbria se rendit à Pergame et se tua. 




l'humeur de botleau 



225 



Ainsi finit, par la déroute des démocrates, la rivalité des deux 
armées qui avaient prolongé jusqu'en Orient les dissensions civiles 
de Rome. Les adversaires de Sylla avaient succombé dans leur 
entreprise, et, en somme, leurs assauts réitérés contre lui avaient 
laissé intacte sa situation militaire et politique. Le seul résultat 
de leur intervention avait été de conjurer la ruine de Mithridate 
et de lui assurer au moins quelques années de répit. Avant de 
partir pour l'Italie où l'appelaient désormais ses intérêts, il fallut 
que Sylla réorganisât les pays conquis et qu'il tirât d'eux les 
ressources nécessaires à la guerre civile qui s'annonçait, et aussi 
les moyens de calmer, sinon d'assouvir, les appétits de ses hom- 
mes. Pour répondre au premier de ces besoins, il perçut sur les 
Asiatiques une portion du tribut dont ils étaient débiteurs pour 
les cinq années écoulées et d'une amende supplémentaire de 
120milions. En ce qui concernait les troupes, il décida que cha- 
que soldat aurait droit au logement, au repas du soir pour lui et 
ses invités, à un prêt de 16 fr. environ par jour; les centurions 
(sous-officiers) recevraient 50 lr., plus deux vêtements, l'un de 
sortie, l'autre d'intérieur (Appien,§62; Plut., § 25). Lorsqu'il 
s'embarquaà Ephèse, vers la fin de l'été de 84, l'Asie était épuisée ; 
mais sa caisse était bien garnie, et son armée lui était plus 
dévouée que jamais; il eut soin d'ailleurs de laisser dans la pro- 
vince les deux légions valériennes, dont il n'était pas absolument 
sûr. 

(A suivre.) Paul Guiraud. 



11 est curieux qu'aujourd'hui l'auteur des Satires, même auprès 
de personnes qui l'apprécient, passe pour avoir été un homme 
chagrin et morose, qui régentait d'un air maussade les hommes de 
lettres de son temps. Les contemporains, qui Font tenu pour gai, 
en seraient bien surpris. Ils feraient sans doute remarquer que cet 
homme si sombre a passé une jeunesse peu austère. C'est lui 
qui, pour prêcher â Chapelle la tempérance, entrait avec lui au 
cabaret et s'enivrait, sans y prendre garde, afin de mieux le con- 



L'humeur de Boileau 



Leçon de M. CHARLES DEJOB 

Maître de Conférences à V Université de Paris. 



15 




226 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

vertir. Il se peint à nous, dans le Repas ridicule, comme un gour- 
met qui déteste le mauvais vin, exige des primeurs et de la glace 
en été et veut être assis à Taise en un festin. Les réunions de la 
Pomme de Pin et du Mouton Blanc ne manquaient pas de gaité ; 
on s'y moquait de la perruque de Chapelain, on y parodiait le Cid, 
Dans le monde, Boileau passait pour un boute en train ; il y 
donnait la comédie. Après avoir écrit son Dialogue des Héros de 
Roman, il jouait les divers personnages du livre en se grimant. 
Dans la biographie de Racine par son fils, nous lisons que Des- 
préaux récitait ses satires dans les compagnies et qu'il avait le 
talent de contrefaire tous ceux qu'il voyait. Un jour, il imite une 
danse ; une autre fois, le roi lui fait mimer tous les comédiens 
dont il avait retenu le geste et l'accent. Il est fort répandu dans 
la société, où Ton goûte ses ouvrages ; chez le premier Prési- 
dent, il chante un jour des chansons à boire où il fait remar- 
quer que, si Bourdaloue, qui l'écoute, interdit la volupté, Escobar 
la permet. Dans le Lutrin, il s'égaie aux dépens de quelques prélats 
mal inspirés. On trouve d'authentiques paradoxesdans sa satire de 
Y Homme. Dans la satire sur les Femmes, il affirme qu'on pourrait 
compter jusqu'à trois épouses fidèles à leurmari. Enfin sa compa- 
gnie était désopilante. Il tient table ouverte dans sa petite maison 
d'Auteuil. Ses lettres, quand on les reçoit dans une réunion, sont 
une féte pour tout le monde, si l'ami veut en donner lecture. Une 
lettre de Voltaire ne mettrait pas plus de gaîté sur les visages 
qu'un billet de Despréaux. Si telle était la conduite de Boileau, 
faut-il le regarder comme un joyeux compagnon et ne lui a-t-il 
manqué que deux ou trois maîtresses pour prendre rang parmi 
les épicuriens littéraires ? Faut-il croire qu'il y a un monde entre 
Alceste qui souffre d'un mauvais sonnet et Boileau qui trouve 
qu'il n'y a pas trop de sots sur la terre? 

La critique d'aujourd'hui est très habile à mettre en lumière les 
vérités méconnues et personne ne songe àlui faire un crime de sa 
perspicacité ; mais elle a tort de prendre le contre-pied des erreurs 
qu'elle réfute. Souvent, désireuse d'enfoncer la conviction dans 
l'esprit des lecteurs, elle ne fait que remplacer une erreur par 
d'autres et croit donner une preuve de hardiesse en combattant la 
vérité littéraire qui ne peut se défendre. On ne voit pas qu'au fond 
ces passes d'armes sont moins fières qu'elles ne le paraissent. 
La plupart des paradoxes ne sont que des flatteries à l'égard 
d'une coterie ou de la pluralité, et l'on y sent une fâcheuse dis- 
position de notre époque. Aujourd'hui, par exemple, nous sommes 
désabusés des exagérations du sentiment chères au romantisme, 
et nos âmes affaiblies ont l'aversion de l'austérité. C'est ce qui 



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l'humeur de boilbau 



227 



conduit à exalter Racine aux dépens de Corneille, sous prétexte 
qu'il est plus vrai, qu'il a pris ses modèles dans la vie courante, 
tandis que les personnages de Corneille sont trop grands pour 
avoir jamais vécu ; on insinue que les héroïnes de Racine ressem- 
blent à celles du théâtre contemporain, ce qui ne saurait déprécier 
ces dernières. Ceux qui parlent ainsi se trompent gravement et il 
est aisé de le montrer. Prenons un des héros de Corneille, le plus 
sublime, celui qui sacrifie à sa foi non seulement sa vie, mais tout 
ce qui lui est cher: Polyeucte. Quelle est la part du poète dans la 
peinture de ce caractère ? Sont-ce les actions, les sentiments, le 
triomphe de la volonté sur les « attachements de la chair et du 
monde b ? Pas du tout. Le mérite de Corneille, c'est d'avoir prêté 
à Polyeucte un langage conforme à ses sentiments, d'avoir admi- 
rablement exprimé les luttes terribles du devoir et de la passion 
qui ont dû éclater souvent dans le cœur des martyrs du christia- 
nisme. Mais pour ce qui est du sacrifice môme dont le héros se 
montre capable, tout le monde sait bien que des milliers d'hommes 
ont fait ce que fait Polyeucte. Il est donc puéril de dire que Cor- 
neille, pour ravir l'admiration du spectateur, invente un ressort 
nouveau, la force de volonté de ses héros. Il serait plus simple 
d'avouer que nous avons peur de l'énergie d'un Polyeucte, d'un 
Horace, d'un Rodrigue, et qu'étant tombés très bas, ces person- 
nages nous paraissent trop grands de toute la hauteur dont ils 
nous dépassent. De même, où est la faiblesse de Racine et cette 
ressemblance de ses héroïnes avec celles de notre théâtre, 
auxquelles, depuis le romantisme, nous faisons presque honneur 
de tout sacrifier à leur passion ? Que la force d'âme des héroïnes 
de Racine s'exprime d'une façon moins altière que celle des 
héroïnes de Corneille, personne ne le conteste. Mais voyez si 
Mooime, une douce et tendre femme pourtant, est maîtresse de 
son cœur et de ses actes. Elle aime Xipharès, mais elle ne s'a- 
bandonne à cet amour qu'à la nouvelle de la mort de Mithridate ; 
quand on apprend le retour de Mithridate, elle signifie à Xipharès 
de ne plus la revoir. Le vieux roi lui tend un piège et l'amène à 
faire connaître ses sentiments ; mais, dès qu'elle s'aperçoit de la 
ruse, elle déclare à Mithridate qu'elle mourra maintenant plutôt 
que de Pépouser. Il n'est donc pas vrai de dire que la passion a 
toujours le dessus dans les drames de Racine et quand elle 
triomphe, ce n'est pas sans luttes. 

Ce serait se méprendre aussi profondément que de voir en 
Boileau une façon de bohème, afin de ne pas tomber dans l'erreur 
de ceux qui le prennent pour un pédagogue renfrogné. Boileau 
n'était ni morose ni gai : il était foncièrement grave. Ses contem- 




228 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



porains le croyaient plus spirituel qu'il n'était. Ses plaisanteries, 
qui les ravissaient, nous paraissent un peu lourdes et monotones. 
Vultaire, sur ce point, lui est bien supérieur ; il sait trouver des 
brocards neufs, il sait aiguiser le trait brillant et piquant, qui 
perce, déchire, fait prompte et bonne justice des ridicules qui 
s'affichent, des vanités qui tranchent. Mais, au xvn e siècle, on était 
moins exigeant que nous ; on ne demandait pas à un satirique une 
verve toujours jaillissante ; on trouvait singulier, merveilleux 
qu'un homme, dans ses attaques contre des gens de lettres hono- 
rés de l'estime .des grands et de grosses pensions, eût toujours 
raison. Et puis, ce qui contribuait à la réputation d'esprit de Des- 
préaux, c'était son merveilleux talent de diction. Il récitait un jour 
un de ses morceaux devant le grand Àrnauld. En entendant ce 
vers : 



Arnauld se leva, dit- on, et fit comme malgré lui le tour de la cham- 
bre, tant Boileau avait mis de vivacité dans son débit pour peindre 
la fuite du temps. Il est t*ûr que beaucoup de ses vers devaient 
gagner à être récités par lui et nous ne devons pas nous étonner 
que les contemporains aient eu, en l'entendant, l'idée la plus flat- 
teuse de sa poésie. Le sérieux, qui n'est d'ailleurs pas 1 humeur 
sombre, faisait le fond de son caractère. Il avait certes, en naissant, 
des dispositions à la gatté ; mais il a surtout été plaisant parce qu'il 
a voulu l'être. « Quant à Colas, disait son père, c'est un bon 
garçon qui ne dira de mal de personne. » Un père ne se trompe 
pas d'ordinaire du tout au tout sur la vraie nature de ses enfants. 
Boileau avait l'esprit naturellement droit et courageux; étant 
adolescent, il vit beaucoup de gens dont le goût lui parut mau- 
vais et il entreprit de les corriger. Il se souvint de Lucilius, de 
Perse, de Juvénal, d'Horace, d'Aristophane, de Régnier, qui 
n'ont pas craint de faire une rude guerre au vice ou au ridicule. 
Un esprit droit a naturellement le sens du ridicule. Boileau le vit 
et le railla, en se servant du filet de gaité qu'il tenait de la nature. 
Encore avait-il tellement l'horreur de ce qui est faux qu'il aurait 
été morose si son siècle ne lui avait donné toute satisfaction. 

D'abord, il eut une carrière heureuse. Sans doute, il fut en 
bulte à des inimitiés puissantes et il y a résisté courageusement. 
Quand il commentait le vers : 



il ajoutait : « Et moi aussi. » Mais il a percé dès le premier jour où 
il a commencé à écrire. Sa première satire le rendit célèbre. Il eut 
des protecteurs, des pensions ; il fut bien en cour toute sa vie, bien 



Le moment où je parle est déjà loin de moi, 



La peur plus d'une fois fît repentir Régnier, 




l'humeur de boileau 



229 



qu'il ait dit des vérités hardies à Louis XIV. c J'aurai toujours un 
quart d'heure à vous donner », lui disait le roi. C'est Boileau qui 
apprit à Louis XIV que Molière était le plus grand homme de son 
• ègoe. C'est lui qui, au moment où Ton cherchait Arnauld persé- 
cuté, dit au roi: « Votre Majesté est trop heureuse pour le trou- 
ver. » Garder son franc parler à la cour avec l'estime du prince, il y 
avait là de quoi satisfaire les plus difficiles. Puis il fut l'ami intime 
«le Racine, le poète à l'âme tendre et irritable, sensible à la 
moindre piqûre. Avoir conquis et gardé ce cœur-là n'est pas un 
mince titre d'honneur, et peu d'hommes ont été mieux partagés 
que Boileau en fait d'amitié. Il a été mécontent de la réputation 
de Chapelain et de Cotin ; mais il a senti avec ravissement le 
génie des grands hommes du siècle. S'il a souffert des poursuites 
dont furent victimes les jansénistes, en revanche il apprécie le 
bon gouvernement du règne ; il a vu la prospérité et la gloire de 
la France Bossuet et lui ont éti vraiment patriotes et se sont 
montrés attachés à l'honneur national. Ainsi Despréaux a eu une 
carrière facile ; il a vécu dans la sécurité, et le fonds de gaîté qu'il 
avait besoin de développer s'est accru sans embarras. 

Faudrait-il souhaiter qu'il ait eu la grâce et l'enjouement 
d'Horace ? Je ne le crois pas. Si, au lieu d'être le Boileau que nous 
connaissons, il avait ressemblé à Horace, il aurait peut-être fait 
plus aisément, plus joliment les vers, mais il n'aurait pas montré 
tant de suite, tant de constance dans sa guerre contre la sottise. 
Il aurait écrit des choses agréables pour un cercle d'amis, il n'aurait 
pas réformé le goût du public. Sans doute, Horace a obligé su 
respect la jeunesse dorée de son temps qui voulait lui faire expier 
ses opinions et son origine. On n'admettait pas d'abord, en effet, 
qu'un fils d'affranchi vînt, au su de tout le monde, faire fi des 
vieilles gloires littéraires de Rome et reprocher aux mondains 
leurs admirations pour les anciens, leur dédain pour les 
modernes. A ce public élégant et plein d'impertinence, Horace 
a fait accepter des leçons de toute sorte. Mais là s'est arrêtée son 
influence. Ses poésies sont restées lettre morte pour la foule ; on 
trouve des vers de Virgile tracés par des gens du peuple sur les 
murs des catacombes ; on n'en a point trouvé d'Horace. Hors du 
public lettré, les ouvrages du satirique latin ne se sont guère 
répandus. Boileau, au contraire, a exercé sur le public français 
une profonde influence.il a soutenu Racine contre ses détrac- 
teurs; il a osé dire haut et souvent que Corneille touchait au 
terme de sa carrière littéraire ; il a montré les défauts des pièces 
qu'en 1650 l'auteur du Cid faisait encore applaudir. 11 vaut donc 
mieux pour la gloire des lettres françaises que Despréaux ait eu 




230 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



la plaisanterie peu légère et qu'il ait été ce qu'il a été. Mais, dira- 
t-on, la gaîté est une force ; elle peut soutenir le courage? — Oui, 
il faut au courage un support. La bravoure s'use tôt ou tard, car 
c'est une qualité dangereuse à déployer. Un homme qui n'est 
que brave s'imagine à la fin qu'il joue un rôle de dupe. Par 
exemple, le Don Juan de Molière relève une provocation ; mais 
comme il n'a plus que la bravoure obligatoire d'un homme de son 
rang, quand il est poursuivi par les parents d'Elvire, il force 
Sganareile à mettre ses habits. Désormais, il est résolu à ne plus 
afficher ses déportements ; il donne dans l'hypocrisie pour être 
vicieux impunément, et de spadassin qu'il était il se fait Tartuffe. 
Mais le meilleur fondement du courage n'est pas la gaîté, que la 
mollesse accompagne trop souvent : c'est d'abord le dévouement 
à l'œuvre qu'on entreprend ; c'est ensuite la connaissance de soi- 
même et des autres, qui permet de profiter des railleries dont on 
est l'objet ou de les mépriser. Faute de cette connaissance, on se 
refuse à faire, au moment propice, les concessions nécessaires à 
l'opinion, ce qui oblige plus tard à toutes les condescendances ; ou 
bien Ton s'imagine qu'on est seul malheureux, car on ne voit pas 
les assauts que subissent les autres, et on se laisse aller au 
découragement. Enfin, pour ne pas fléchir pendant une campagne 
littéraire, il faut avoir foi dans le triomphe définitif de la raison. 
Or Boileau était rempli d'ardeur dans sa lutte contre les méchants 
écrivains ; et il croyait fermement au bon sens du public. Il suffît 
de lire à ce sujet la préface qu'il a mise en tête de l'édition de 
1701. a Un ouvrage qui n'est pas goûté du public à la longue, 
écrit-il, est un très méchant ouvrage»; ce qui revient àdire : le bon 
sens peut vaciller quelquefois ; mais il triomphe à la fin ; on ne 
perd donc pas son temps si Ton parle fort et net aux hommes qui 
se trompent. Et de fait, Boileau avait été un instant presque seul 
à avoir raison en France ; cependant, il a fini par vaincre. Certes, 
avant lui, des hommes de génie avaient reçu des applaudisse- 
ments; Descartes et Corneille n'avaient pas été méconnus; 
mais, du temps de Despréaux, on admirait Colin et le mau- 
vais Corneille, et c'est lui qui mil fin à cet engouement. Il est 
encore vrai qu'après lui Thomas Corneille fut aussi applaudi que 
Racine ; mais c'était là un de ces besoins de déraisonner que le 
public ressentà certaines heures et qui ne durent pas. En somme, 
Boileau nous apparaît pendant toute sa vie comme un homme de 
sens et de courage, et la gatté ne fut pour lui qu'un moyen de 
faire accepter la rigueur de sa critique. 



A. S. 




SUJETS DE DEVOIRS MENSUELS 



231 



Sujets de devoirs mensuels 

ACADÉMIE DE PARIS. — ANNÉE 1897-1898 



Licence et Agrégation de philosophie . 

I. AGRÉGATION. 

Novembre 1897. 

De l'idée du moi. 

Décembre. 

L'espace et le temps d'après Leibnitz. 

Janvier 1898. 

Volonté et caractère. 

Février. 

Faut-il faire des données primitives de la conscience le fond même et 
comme la substance de toute métaphysique, ou ne voir, en ces données, 
qu'on point de départ ? 

Mars. 

L'infini. Discussion des deux premières antinomies de Kant. 

Avril. 

De la méthode en sociologie et en morale. 

Mai. 

Criticisme et scepticisme. 

Juin. 

Le Dieu des Stoïciens et le Dieu de Spinoza. 

II. LICENCE. 

Novembre 1897. 

Du principe de la moralité. 

Décembre. 

Des idées générales. 

Janvier 1898. 

Si la liberté est l'affranchissement de tout lien, ne faut-il pas en cher- 
cher le type dans la liberté d'indifférence ? 

Février. 

Des fondements du droit. 



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232 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



Mars. 

Imagination et pensée. 

Avril. 

Du principe et de la certitude de l'induction. 

Mai. 

En quel sens peut-on dire que tous les hommes sont égaux ? 

Juin. 

Peut-il exister dans l'intelligence d'autre a priori que l'intelligence 
elle-même, s'il est vrai que tout acte de connaissance implique deux 
termes ? 



Licence et Agrégation d Histoire et Géographie. 

Novembre 1897. 

Le commerce des Phéniciens. 
La bataille d'Austerlitz. 
La mer Méditerranée. 

Décembre. 

Les colonies grecques d'Asie Mineure. 

Les Russes en Asie centrale au xix e siècle. 

Les fleuves russes. 

Janvier 1898. 

La civilisation athénienne au temps de Démosthène. 
Formation de l'unité italienne de 1848 à 1871. 
La Grèce. 

Février. 

César. 

Démembrement de l'empire de Gharlemagne. 
Hydrographie de l'Australie. 

Mars. 

Trajan. 

Frédéric II Hohenstaufen. . ' 
L'agriculture aux Etats-Unis. 

Avril. 

Les ducs de Bourgogne, de Philippe le Hardi à Philippe le Bon 
La Charte de 1814 et la Charte de 1830 . 
Le Chili. 

Mai. 

Le Concile de Trente. 

L'art français pendant le règne de Louis XIV. 
Le climat de la France. 



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SUJETS DE DEVOIRS MENSUELS 



233 



Juin. 



L'œuvre de l'Assemblée Constituante. 
Philippe II. 
La Tunisie. 



Agrégation des lettres et de grammaire et Licence ès lettres 



Novembre 1897. 

Molière a-t-il toujours raison' dans la Critique de l'École des Femmes ? 

Décembre. 
Définir le talent de Villehardouin. 

Janvier 1898. 

Dans quelle mesure Boileau est-il fondé à réclamer pour les satiriques 
le droit de se moquer des méchants écrivains ? 



Delà manière dont Fénelon dans le Télémaque, et Chateaubriand 
dans les Martyrs, imitent Homère. 

Mars. 

Marquer l'originalité de Du Bellay dans la Pléiade. 

Avril. 

De la connaissance de la Cour et des affaires dont témoigne Y Oraison 
funèbre de la Palatine par Bossuet. 

Mai. 

La critique littéraire dans le Génie du Christianisme. 

Juin. 

Montrer, en comparant Montaigne aux gentilshommes qui avaient 
écrit avant lui, le changement qui s'opéra au xvi* siècle dans la société 
française. 



Novembre 1897. 

Quatenus in Aulularia Megadorus Romani civis parles agat. 

Décembre. 

Qua describendi et disserendi ratione T. Lucretius usus sit dum toni- 
trum. fulmina, nubes, procellas, tempestatem depingit terroremque 
animi et tenebras discutere conatur. 



DISSERTATIONS FRANÇAISES. 



Février. 



2° DISSERTATIONS LATINES. 





234 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

Janvier 1898. 

Quibus Iaudibus T. Lucretius Epicurum ad cœlum efïerat. 

Février. 

Explicabitis quas ob causas Sallustius bellum Jugurthinum scribere 
decreverit. (De b. Jug., c. v.) 

Mars. 

Inquiretis, praesertim ex quinta Philippica, quibus potissimum argu- 
mentis et rationibus M. Tullius Antonium insectatus sit. 

Avril. 

De his M. Tullii verbis disputabitis : a Ita sentio et sœpe disserui, 
latinam linguam non modo non inopem, ut vulgo putarent, sed locuple- 
tiorem esse quam graecam. » (De Finibus, III , g 10.) 

Mai. 

Qua arte Vergilius pastorum nomina a Theocrilo sœpe mutuatus sit, 
personas vero et sermones liberius sit iraitatus. 

Juin. 

Qua arte Vergilius Mezentium effinxerit. 

3° THÈMES GRECS. 

Novembre 1897. 

Rollin, dans Petit de Julleville, Morceaux choisis, t. III, p. 13, 
depuis : Il y a dans les enfants... jusqu'à : ... tout ce qu'on y peut répan- 
dre d'agrément. 

Décembre. 

Id. ibid., depuis ; Quand ils sont élevés en particulier... jusqu'à : ... 
le plus d'habileté et de prudence. 

Janvier 1898. 

Id. ibid. f depuis : Bien des raisons obligent... jusqu'à : ... une alter- 
native réglée de travail et de repos. 

Février. 

Buffon, dans Petit de Jullbyille, Morceaux choisis, t. III, p. 83, de- 
puis : Les nids des oiseaux... jusqu'à : . . . entre les bêtes et lui. 

Mars. 

Id. ibid. f p. 83, depuis : Le lion a la figure.., jusqu'à : ... lorsqu'il 
est en colère. 

Avril. 

Id. ibid., depuis : Le rugissement du lion... jusqu'à : ... qu'il dormait 
les yeux ouverts. 



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PROGRAMME DBS AUTEURS 235 

Mai. 

Riva bol. ibid., p. 150, depuis : Ce qui distingue notre langue... jus- 
qu'à : Ce qui n'est pas clair n'est pas français. 

Juin. 

Id. ibid., depuis : II est arrivé de là... jusqu'à : ... tout le charme de 
leur style. 

(A suivre.) 



Programme des auteurs 



ENSEIGNEMENT SECONDAIRE DES JEUNES FILLES 

(Concours de 1898) 

I. Agrégation de l'Enseignement secondaire 
des Jeunes filles (Lettres). 

i* Section littéraire. 

Lecture expliquée d'un texte français. 
Auteurs. 

Froissart : Dans les Extraits des Chroniqueurs français de Petit de Jul- 
lcville (Colin, édit.), Extraits XI, XII, XIV (Mort du roi de Bohême à la 
bataille de Crécy; — Reddition de Calais et dévouement d'Eustache de 
Saint-Pierre ; — Le combat des Trente). 

Villon : Dans les Morceaux choisis des auteurs français pour l'enseigne- 
ment secondaire des jeunes filles, par Albert Cahen (Hachette, édit.)» Cours 
supérieur, Poésie, p. 705-711. 

Montaigne : Principaux chapitres et extraits des Essais (édition Jeanroy, 
chez Hachette) : Extraits III et IV (p. 9-26), XXVIII (p. 216-417), LUI 
(p. 322-331). 

Pascal : Pensées (édition Brunschwicg, chez Hachette) : Du fragment 82 
au fragment 183 (p. 362-412). 
Bossuet : Sermon sur l'impenitence finale. 

La Fontaine : Fables : Le Meunier, son Fils et VAne ; — le Vieillard et 
tes Enfants ; — les Animaux malades de la Peste ; — les Souhaits ; — 
Discours à M™ de La Sablière ; — la Jeune Veuve; un Animal dans la 
Lune; — l'Horoscope ; — le Berger et le Roi; — les Lapins; — le Paysan 
du Danube; — le Juge arbitre, /' Hospitalier et le Solitaire, 

Racine : Bérénice. 



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236 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



Choix de lettres du xvu 6 siècle (édit. Lanson, chez Hachette) : Lettres de 
Nicolas- Poussin (p. 46-52). 

M m * de La Fayette : La Princesse de Clèves (édit. Jannet- Picard, chez 
Marpon et Flammarion) : III* partie, depuis « Après qu'on eut envoyé la 
lettre à Madame la Dauphine... » jusqu'à a Cependant M. de Nemours... » 
(p. 137-149) ; — IV e partie, depuis o Madame de Clèves demeura dans une 
affliction si violente... » jusqu'à la Ûn (p. 210-237). 

Diderot : Extraits (édit. Texte, chez Hachette), Critique d'art : Extraits 
33 à 38 (p. 155-180). 

Lamartine : VIII - vision de la Chute d'un ange : Fragments du livre 
primitif. 

Victor Hugo : Les Chants du Crépuscule : Prélude ; — Puisque nos 
heures sont remplies...; — Dans l'Eglise de...; — Que nous avons le 
doute en nous .. 

Sainte-Beuve : Extraits des Causeries du lundi (édit. Pichon, chez 
Garnier), de la page 538 à la fin. 

Fustel de Coulanges : Dans les Extraits des historiens français du 
XIXe siècle (édit. Jullian, chez Hachette), p. 622-665. 

2° Section historique. 

Leçons d'histoire et de géographie. 
Histoire. 

I. La religion et les arts de l'Egypte ancienne, jusqu'à la conquête par 
Alexandre. 

II. Les deux Scipions. Caton l'Ancien. Sylla. Cicéron. César. Auguste. 
Néron. Trajan. Morc-Aurèle. 

III. La religion et les arts de l'Islam, depuis la mort de Mahomet jusque 
vers le début des Croisades. 

IV. La France et l'Italie du xv* siècle, de la mort de Charles V au 
début des guerres d'Italie. 

V. La formation de l'unité allemande et de l'unité italienne au 
xixe siècle (de 1815 à 1871). 

X. B. — A propos des différentes questions, les aspirantes pourront êlre 
interrogées sur les règles générales de méthode et d'exposition historique. 

Géographie. 

L'Afrique (géographie physique, politique et économique). 

Epreuve commune aux deux sections. 

Auteurs allemands 

Lessing : Laocoon (édit. Cotta, Vorredei, paragraphes i, h, ni, iv, xvi. 
Gœthe : Wahrheit und Dichtung (édit. Cotta), 2 e partie, livre VII. 



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PROGRAMME DES AUTEURS 



237 



Scheffel : Trompeter von Sakhïngen (Stuttgart, chez Bonz), chants I, 
II, III. 

Arndt(édit. Reclam, n°* 3081, 3082), du n<> 2i au n - 32 
Fichte : Reden an die deutsche Nation (édit. Reclam), n°s 392-393. — 
Discours VI et X. 



Shakspeare : Midsummer Night's Dream. 
Swift : Battle ofthe Books (édit Cassell). 

Wordsworth : Préface ; — Margaret ; — Lgrical Poems ; — Lines com- 
posed a few miles above Tintern Abbey (édit. Matthew Aruold, Golden 
Treasury Séries). 

Ruskin : Lectures ou Art ; — Inaugural ; — The relation of art to 
religion ; — The relation of art to morals ; — The relation of art to use. 

Hamerton : French and English, part. I; — Education, part. IH ; — 
Politics (édit. Tauchnitz). 



1. Tirso de Molina : La Prudencia en la mujer (Biblioteca universal, 
Madrid, édit. économique, à 50 cent., tome 23). 

2. Ramon de Mesonero Romanos : Escenas Madritenses : El Sombrerito 
y la Mantella ; Las Ninas del dia ; El patio de correos (Biblioteca uni- 
versal, Madrid, édit. économique, tomes 51 et 52). 



1. DanVe : L'Enfer, chants I, II, III. 

2. Machiavel : Discours sur la première décade de Tite-Live. 



II. Certificat d'aptitude à l'Enseignement secondaire 
des jeunes filles (Lettres). 



Pour la morale, le sujet sera pris daàs les matières du programme de 
renseignement secondaire des jeunes filles. Le sommaire suivant pourra 
servir de guide aux aspirantes pour la préparation des questions d'éduca- 
tion et d'enseignement (1) : 

i. Fins et moyens généraux de l'éducation ; les habitudes, les prin- 
cipes. — L'éducation des femmes. — L'éducation des jeunes filles dans 
nos établissements d'instruction secondaire de France. 

(i) Les aspirantes pourront consulter, avec profit, entre autres ou- 
vrages, les livres suivants : Fénelon : Traité de l'éducation des filles. — 
Rousseau : L'Emile. — Spencer : L'Education intellectuelle, morale et 
physique. — M m « Necker de Saussure : L'Education progressive ou Etude du 
cours ae la vie. — Octave Gréard : L'Education des femmes par les femmes. 
— Instructions, programmes et règlements de renseignement secondaire des 
lycées de garçons. 



Auteurs anglais. 



Auteurs espagnols. 



Auteurs italiens. 



Morale. 




238 



BEVUE DBS COURS ET CONFÉRENCES 



2. Education physique : les exercices et les jeux. — L'éducation phy- 
sique des jeunes filles au lycée. 

3 Education morale. — Education de la volonté et des sentiments. — 
Les différents caractères et les méthodes de réformation du caractère. — 
Éducation de la conscience morale. 

4. Education intellectuelle aux différents âges. — Formation du juge- 
ment et du goût. 

5. Education domestique. 

6. Instruction. — Part à faire aux lettres, à l'histoire, à la poésie, aux 
arts, aux sciences, dans l'enseignement des jeunes filles. 

7. Les méthodes d'enseignement : la classe, le cours, l'interrogation, la 
lecture des textes, le choix et la correction des devoirs. 

8. La discipline. 

9. Qu'est-ce que l'esprit d'une maison d'éducation ? Moyens de le 



4. Darmesteter et Hatzfeld : Morceaux choisis des écrivains du 
XVI e siècle : Extraits de Calvin. Amyot, du Vair ; — Ronsard. 

2. Pascal : Provinciales I et IV. 

3. Bossuet : Oraison funèbre de la Reine d'Angleterre. 

4. La Bruyère : De la société et de la conversation. 

o. Malherbe : Stances à Du Périer ; — Ode à Marie de Médicis sur sa 
bienvenue en France ; Prière pour Henri le Grand allant en Limousin ; — 
Ode à Marie de Médicis sur les heureux succès de sa régence ; Ode à 
Louis XIII allant châtier la rébellion des Rochelois ; — Paraphrase de la 
première partie du psaume CXLV. 

6. Corneille : Don Sanche d'Aragon. 

7. La Fontaine : Fables, liv. X : l'Homme et la Couleuvre ; V Araignée et 
l'Hirondelle ; les Lapins ; — liv. XI : le Lion ; le Fermier, le Chien et le 
Renard ; le Songe d'un habitant du Mogol ; le Paysan du Danube ; le 
Vieillard et les trois jeunes Hommes ; les Souris et le Chat-Huant. 

8. Voltaire : Choix de lettres (édit Brunei, chez Hachette), années 
1760, 1761, 1762. 

9. J.-J. Rousseau : Morceaux choisis (édit. Labbé, chezBelin): Extraits 
de la Lettre à d'Alembert, et des Rêveries du promeneur solitaire. 

10. Voltaire : Zaïre. 

11. M me de Staël : De ^Allemagne : I, xi ; II, i, x, xi, xiv, xv. 

12. Victor Hugo : a) Hernani, acte IV ; — b) Us Contemplations, 
liv. IV, de ix à xvi inclusivemeut ; liv. V, iv, xn, xm, xvii, xxm. 



1. La civilisation romaine de César à Théodose (Voir les programmes 
du 27 juillet 1897 pour l'enseignement secondaire des jeunes filles, 4 e 
année : — Histoire sommaire de la civilisation : 2 e trimestre). 



former. 



Littérature. 



Auteurs français à expliquer. 



Histoire. 




PROGRAMME DES AUTEURS 



239 



2. a) Histoire intérieure et extérieure de la France depuis le traité d« 
Ryswîck jusqu'en 1789. 

b) L'Angleterre et ses colonies au xviii* siècle. 

3. Le régime parlementaire en France de 1814 à 1848. 



4. Etude sommaire du relief de l'Europe et de l'Asie. — Etude parti- 
culière : 

a) Des Alpes et de leurs dépendances : 

b) Du massif central asiatique. 

2. Les deux Amériques. 

3. Possessions françaises d'Afrique. 



1. Lessing : Dramaturgie de Hambourg (édit. Lange, chez Garnier) : 
XIV, pages 72-80 ; XLIX, pages 293-318. 

2. Wieland : Oberon (Graeser's Schulausgaben. Wien). 

3. Goethe : Dichtung und Wahrheit. (Extraits annotés par Kont, chez 
Garnier) : 2 e et 3e parties, livres 6-16 (pages 81-163). 

4. Schiller : Die Jungfrau von Orléans, actes III, IV, V. 



1. Shakspeare : Hamlet, actes I et II et première scène de l'acte III. 

2. Steele et Addison : Sir Roger de Coverley and the Spectatofs club 
(Cassell s National Library). 

3. Tennyson : Adream of fair womem ; — The May ; — Queen ; — The 
Grandmother ; — The Brook ; — Sir Galahad ; The Charge of the Light 
Brigade (Edition Macmillan annotée par Palgrave). 

4. Dickens : The Cricket on the Hearth (Routledge, The Pocket 
Library). 



GÉOGRAPHIE. 



Textes d'explication d'auteurs étrangers. 



Auteurs allemands. 



Auteurs anglais. 



Auteurs espagnols. 



1. Quintana : Vidas de los Espanoles célèbres ; — El Cid. 

2. Cervantès : Quijotte, la parte, capitulos vu, vin y ix. 
3- Moratin : El si de las ninas. 

4. J. Zorilla : A buen juez mejor testigo. 



Auteurs italiens. 



1. Machiavel : Storie Fiorentine, liv. I et II. 

2. Tasse : Jérusalem délivrée, chants VII et VIII. 

3. Alfieri : Saiil. 

4. Massimo d'Azeglio : Niccolo dei Lapi. 




240 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



III. Certificat d'aptitude au Professorat des classes élémen- 
taires de l'Enseignement secondaire 

Le programme est letnême que pour renseignement des garçons. 



IV. Certificats d'aptitude à l'Enseignement des langues 

vivantes. 



M. Paulin Malxpert, ancien boursier de la Faculté des Lettres de Paris, 
professeur de philosophie au collège Rollin, a soutenu les deux thèses sui- 
vantes pour le doctorat devant la Faculté des Lettres de Paris, le ven- 
dredi 10 décembre : 



{Allemand, anglais^ espagnol, italien.) 



Les programmes sont les mômes que pour l'enseignement des garçons. 



Soutenance de Thèses 



Thèse latine 

DeSpinozœ politica. 

Thèse française 

Les éléments du caractère et leurs lois de combinaison. 



Le gérant : E. Fromantin. 



POITIBRS — «OC. FRANÇ. D'HP»». ET DE LIBR. (oitnM RT C**) 




dont nous sténographions la parole, nous ont du reste réservé d'une façon exclusive ce 
privilège ; quelques-uns même, et non des moins éminents, ont poussé l'obligeance à 
notre égard jusqu'à nous prêter gracieusement leur bienveillant concours ; — toute 
reproduction analogue à la nôtre ne serait donc qu'une vulgaire contrefaçon, désap- 
prouvée d'avance par les maîtres dont on aurait înévilableiheut travesti la pensée. 

Enfin, la Revue des Cours et Conférences est indispensable : — indispensable 
à tous ceux qui s'occupent de littérature, de philosophie, d'histoire, par goût ou par 
profession. Elle est indispensable aux élèves des lycées et collèges, des écoles nor- 
males, des écoles primaires 1 supérieures et des établissements libres, qui préparent 
un examen quelconque, et qui peuvent ainsi suivre l'enseignement de leurs futurs 
examinateurs. File est indispensable aux élèves des Facultés et aux professeurs des 
collèges qui, licenciés ou agrégés de demain, trouvent dans la Revue, avec les 
cours auxquels, trop souvent, ils ne peuvent assister, une série de sujets de devoirs et 
de leçons orales, les mettant au courant de tout ce qui se fait à la Faculté. Elle est in- 
dispensable aux professeurs des lycées qui cherchent des documents pour leurs thèses 
de doctorat ou qui désirent seulement rester en relation intellectuelle avec leurs 
anciens maîtres. Elle est indispensable, enfin à tous les gens du monde, fonctionnaires, 
magistrats, officiers, artistes, qui trouvent, dans la lecture de la Revue des Cours 
et Conférences, un délassement à la fois sérieux et agréable, qui les distrait de 
leurs travaux quotidiens, tout en les initiant au mouvement littéraire de notre temps. 

Gomme par le passé, la Revue des Cours et Conférences publiera, cette année, 
les conférences faites au théâtre national de l'Odéon, et dont le programme, qui vient 
de paraître, semble des plus attrayants. Nous donnerons, de plus, les cours professés 
au Collège d' Franc* et à la Sorbonne par MM. Gaston Boissier, Emile Boutroux, Alfred 
Croiset, Jules Martha, Brochard, Emile Faffuet, Gustave Larroumet, Paul Guiraud, 
Charles Seignobos, Charles Dejob, Georges Lafaye, Gaston Deschamps, etc., etc. (ces noms 
suffisent, pensons-nous, pour rassurer nos lecteurs). Enfin, chaque semaine, nous publie- 
rons des sujets de devoirs et de compositions, des plans de dissertations et de leçons 
pour les candidats aux divers examens, des articles bibliographiques, des programmes 
d'auteurs, etc., etc. 



CORRESPONDANCE 



M. Th., à Angers. — Vous pouvez choisir vous-même les textes de vos devoirs, à 
la condition de les joindre in extenso à vos copies. 

M. R. R... à B. — Tous les numéros de l'an passé, ou à peu près, contiennent des 
leçons de H. Faguet sur La Fontaine. 11 faudrait vous procurer les 2 vol. brochés 
de 1896-97. 



TARIF DES CORRECTIONS DE COPIES 



Agrégation. — Dissertation latine ou française, thème et version ensemble, 
ou deux thèmes, ou deux versions 5 fr. 

Licence et certlfioats d'aptitude. — Dissertation latine ou française, thème 
et version ensemble, ou deux thèmes, ou deux versions 3 fr. 

Chaque copie, adressée* à la Rédaction, doit être accompagnée d'un mandat-poste 
et d'une bande de la Revue, car les abonnés seuls ont droit aux corrections de 
devoirs. 



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SOCIÉTÉ FRANÇAISE D'IMPRIMERIE ET DE LIBRAIRIE 

15, rue de Cluay. — PARIS 



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DANS LA NOUVEL LE BIBLIOTH ÈQUE LITTÉRAIRE 

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Lemaitrb, de l'Académie française. Six volumes in-18 jésus ; 

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Politiques et moralistes du XIX* Siècle, 1" série, par LB MEME. 

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Restauration, 1789 1830, par Maurice Albert. Un vol. 

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Aristophane et l'ancienne Comédie attlque, par A. OOUAT. Un 

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Henri* Ibsen et le Théâtre contemporain, par AUGU8TB 

Ehrhard. Un vol. in-18 jésuB, broché. 3 50 

La Comédie au XVII* siècle, par Victor Fournel. Un volume 

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Le Théâtre d'hier, études dramatiques, littéraires et sociales, par 

H. Parioot. Un volume in-18 jésus, broché. 3 60 

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Basais de Littérature contemporaine, par G. Pbllibsier. 

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Les Africains, étude sur la littérature latine d'Afrique, par Paul 

Monoeaux. Un vol. in-18 jésus, broché. ~ 3 50 

La Religion des Contemporains, par l'abbé CL. Dblfoub. Un 

vol. in-18 jésus, broché (Nouveauté). 8 60 



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Sixième Année séru>. 



N° 6 



23 DÉCEMBRE 1897. 



Année Scolaire 1897-1898 



BEVUE des COURS 

ET 

ENCES 

Honorée\<Vfcre souscription du JUtH^ère de l'Instruction publique 




bus les Jeudis 

60 CENTIMES 



Directeur : N. FILOZ 



SOMMAIRE 



La Fontaine animalier Emile Faguet 

Professeur à l'Université de Paris. 

Les premières oeuvres dramatiques de Shakes- 
peare Beljame 

Professeur à l'Université de Paris. 

L'i 'AO^vaCoiv noXiTsia » du pseudo-Xénophon . Alfred Croiset 

Professeur à C Université de Paris. 

Les lieux communs dans les « Silves » de Stace . Georges Lafaye 

Maître de conférences à l'Université de Paris. 

Plan de dissertation Licence ès lettres. 

Sujets de devoirs mensuels (suite) Académie de Paris. 

Soutenance de thèses En Sorbonne. 



PARIS 
SOCIÉTÉ FRANÇAISE D'IMPRIMERIE ET DE LIBRAIRIE 

15, RUE DE CLUNY, 13 
1897 

Tous les droits de reproduction sont réservés. 



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SOCIÉTÉ FRANÇAISE D'IMPRIMERIE ET DE LIBRAIRIE 
Librairie LECÉNE & Éditeurs 

15, rue de Cluny, PARIS 



SIXIEME ANNÉE 



REVUE DES COURS 

ET 

CONFÉRENCES 

PUBLICATION HEBDOMADAIRE 



Paraissant le jeudi de chaque semaine, pendant la durée des Cours et Conférences 

{de Novembre à Juillet). 
En une brochure de 48 pages de texte ln-8* carré» sons coût, imprimée. 

I France : 20 fr., payables 4. O francs 
iB/taïaurairai-r nn ) comptant et lesurplus par 5 francs les 

ABONNEMENT , un an < i5 février *i Î5 mai Î898. 

( Étranger 23 fr. 

Le Numéro : 60 centimes 



EN VENTE : 

Les Deuxième, Troisième, Quatrième et Cinquième Années de la 

Revue, 8 volumes brochés 50 fr. 

CHAQUE ANNÉE SE VEND SÉPARÉMENT 
La Première Année est épuisée. 



Après cinq année* d'an succès qui n'a fait que s'affirmer en France et à l'étranger, 
nous allons reprendre la publication de notre très estimée Revue des Cours et 
Conférences : — estimée, disonn-nous, et cela se comprend aisément. D'abord elle 
est unique en son genre; il n'existe point, à notre connaissance, de revue en Europe 
donnant un ensemble de cours aussi complet et aussi varié que celui que nous offrons 
chaque année à nos lecteurs, C'est avec le plus grand soin que nous choisissons, pour 
chaque Faculté, lettre*, philosophie, histoire, géographie, littérature étrangère, 
histoire de l'art et du théâtre, les leçons les plus originales des mattres éminenU de 
nos Universités et les conférences les plus appréciées de nos orateurs parisiens. Nous 
n'hésitons môme pis à passer la frontière et à recueillir dans les Universités des pays 
voisins ce qui peut y être dit et enseigné d'intéressant pour le public lettré auquel nous 
nous adressons. 

De plus, la Revue des Cours et Conférences est à bon marché : il suffira, pour 
s'en convaincre, de réfléchir a ce que peuvent coûter, chaque semaine, la sténographie, 
la rédaction et l'impression de quarante-huit pages de texte, composées avec des 
caractères aussi serrés que ceux de la Revue. Sous ce rapport, comme sous tons les 
autres, nous ne craignons aucune concurrence : il est impossible de publier une pareille 
érie de cours sérieusement rédigés, à des prix plus réduits. La plupart des professeurs, 



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SIXIÈME ANNÉE. (I" Série) 



N» 6 



23 DÉCKMBiiE 1897. 



COURS Ë 



REVUE H 




^fibfàtfiËNCES 



La Fontaine animalier 



Cours de M. ÉMILE FAGUET 



Professeur à l'Université de Paris. 



Il me reste à étudier maintenant La Fontaine comme peintre 
des animaux, de leur extérieur, de leur caractère et de leurs 
mœurs. 

Il est certain que les moments sont nombreux où le fabuliste 
ne songe plus à l'humanité, quand il s'occupe de ses c personna- 
ges à quatre pattes », comme a dit Fénelon. Ces personnages-là, 
il les connaît bien, il les a observés de près, il a vécu avec eux 
dans une grande familiarité; pour tout dire, il est le La Bruyère 
des animaux. 

Quand il s'agit des hommes, il a le regard vif plutôt que pé- 
nétrant ; il peint l'humanité d'une façon générale ; ses ridicules 
et ses vices éternels lui suffisent. Il fait des animaux une étude, 
je ne dirai pas plus minutieuse, — car le caractère de l'homme 
seul pourrait en fournir les éléments, — mais plus attentive. 
Comme La Bruyère, La Fontaine est un homme qui aime à voir 
et par suite à montrer, avec une rare puissance d'analyse et de 
menue observation. 

C'est un peintre inimitable de l'extérieur des animaux : ceci a 
été si bien montré que je n'ai qu'à rappeler par exemple ses 
portraits du chat, « vivant comme un dévot ermite, ce saint 
homme de chat, bien fourré, gros et gras » ; ou encore « marqueté, 
longue queue, une humble contenance, et pourtant l'œil lui- 



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REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



sant». Rappelierai-je les lapins, « éveillés et de thym parfumant 
leur banquet » ; les souris, a mettant le nez à l'air, puis rentrant 
dans leurs trous à rats, puis ressortant » ? Gela est peint, 
comme disait Mme de Sévigné. J'ajouterai seulement que c'est 
d'un seul trait que La Fontaine aime à peindre, sachant très 
bien que le détail unique, convenablement choisi, est ce qu'il y a 
de meilleur pour donner une impression profonde. C'est ainsi 
qu'il dit de l'éléphant : a cet animal à triple étage » ; voilà bien, 
en effet, ce que peut voir tout homme à considérer cette énorme 
masse, depuis les piliers puissants qui la supportent jusqu'à la 
téte. De même, « la gent trotte-menu », « la bique allant rem- 
plir sa traînante mamelle ». Mais cela est dans toutes les mé- 
moires et même fait partie de notre imagination de Français : 
tel est le privilège des œuvres de ce genre. 

La Fontaine peintre des mœurs des animaux demande qu'on 
s'arrête un peu plus longtemps, encore que nous l'ayons à chaque 
instant considéré à ce point de vue. Il a surtout aimé à peindre, 
dans la gent animale, la caste plébéienne. C'est quand il décrit des 
animaux puissants, comme le lion et le tigre, qu'il songe le plus 
volontiers aux hommes et fait comme une peinture satirique de 
l'humanité ; jamais il n'a ce souci lorsqu'il s'occupe des humbles 
d'entre les bêtes. Ainsi voilà la fourmi, laborieuse, économe et 
même avare, que Ton peut supposer assez dure pour les autres et 
peu douée d'altruisme animal. Voilà la grenouille, qui reparaît à 
tout instant dans les fables : elle représente précisément le pauvre 
petit peuple, celui qui n'est ni fortement organisé, ni très tra- 
vailleur ; en somme, assez borné, timide et toujours murmurant 
contre le sort. Quand il s'agit du caractère des animaux, le poète 
ajoute beaucoup de son imagination. Il est bien vrai que les gre- 
nouilles sont des animaux craintifs et criards : La Fontaine en 
fait la fable de la Grenouille et le Taureau, celle des Grenouilles 
se lassant de l'état démocratique : le symbole est excellent, parce 
qu'il représente à la fois fort justement la plèbe humaine et la 
plèbe animale. Voyez encore le Soleil et les Grenouilles, Elles se 
plaignent du soleil qui, un jour, s'est montré trop violent. Tous 
ces traits concordent ; La Fontaine n'y ajoute que ce qui est poé- 
tiquement exact. 

Voyons maintenant le loup : La Fontaine le range quelquefois 
parmi les puissants : le Loup et l'Agneau, par exemple. L'être qui 
a faim est volontiers supposé violent, brutal et même un peu 
néronien. Dans la fable le Loup et le Chien, notre poète est uni- 
quement peintre des animaux et ne songe plus du tout à l'appli- 
cation que l'on peut faire du caractère du loup à celui de l'homme. 




LA FONTAINE ANIMALIER 



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Le loup ici est pris tel qu'il est : c'est un sauvage, un indépen- 
dant, un solitaire, un passionné de la liberté qui a devant l'être 
peut-être de sa race, mais rendu servile par l'apprivoisement, 
un profond mépris ou plutôt une stupeur de le voir devenu si 
différent de lui-même. 

Un loup n'avait que les os et la peau, 

Tant les chiens faisaient bonne garde : 
Ce loup rencontre un dogue aussi puissant que beau, 
Gras, poli, qui s'était fourvoyé par mégarde. 

L'attaquer, le mettre en quartiers, 

Sire loup l'eût fait volontiers : 

Mais il fallait livrer bataille ; 

Et le matin était de taille 

A se défendre hardiment. 

Le loup donc l'aborde humblement 

(Humblement m'a toujours paru de trop, étant donné le carac- 
tère du loup dans le rp.ste de la fable ; mais ce mot ne veut peut- 
être pas dire autre chose, comme à la fin de toutes les lettres du 
xvu« siècle, que poliment.) 

. ..Entre en propos et lui fait compliment 

Sur son embonpoint qu'il admire. 

Jl ne tiendra qu'à vous, beau sire, 
D'être aussi gras que moi, lui repartit le chien. 

Quittez les bois, vous ferez bien : 

Vos pareils y sont misérables, 

Cancres, hères et pauvres diables. 
Dont la condition est de mourir de faim. 
Car, quoi ! rien d'assuré ! point de franche iippée ! 

Tout à la pointe de l'épée ! 
Suivez-moi, vous aurez un bien meilleur destin. 

Le loup reprit : Que me faudra-t-il faire ? 

— Presque rien, dit le chien : donner la chasse aux gens 

Portant bâtons et mendiants ; 
Flatter ceux du logis, à son maître complaire : 

Moyennant quoi votre salaire 
Sera force reliefs de toutes les façons, 

Os de poulets, os de pigeons ; 

Sans parler de mainte caresse. 

Le loup déjà se forge une félicité 

Qui le fait pleurer de tendresse. 

Et le voilà en route... 

Chemin faisant, il vit le col du chien pelé . 

Qu'est-ce là ? lui dit-il — Rien. — Quoi ? — Peu de chose. — 

Mais encore ? — Le collier dont je suis attaché 

De ce que vous voyez est peut-être la cause. 

— Attaché ! dit le loup : vous ne courez donc pas 

Où vous voulez ? — Pas toujours ; mais qu'importe ? — 

— 11 importe si bien, que de tous vos repas 

Je ne veux en aucune sorte, 



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HKVUK DKS COUKS ET C0NKÊKKNC1& 



Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. 
Cela dit, mattre loup s'enfuit, et court encor. 



Celui-là est bien encore le plébéien, mais le plébéien sauvage 
et indiscipliné, et c'est ce caractère particulier de l'animal que 
La Fontaine s'est borné à montrer dans un puissant relief. 

L'âne, pour La Fontaine, — et c'est assez juste, — est un être un 
peu borné, dont le raisonnement est faible. Il est très entêté, 
mais seulement contre nous, en quoi il est dans son droit d'ani- 
mal, et il est certain, bien qu'on l'ait trop accusé, que ce n'est 
pas la béte la plus intelligente. Voyez Y Ane chargé d'épongés et 
l'Ane chargé de sel : dans cette fable, où il y a deux ânes et un 
homme, c'est encore l'homme qui est le moins intelligent, puisqu'il 
esi monté sur l'âne portant des éponges pour passer une rivière. 
Puis encore l'Ane et son Maître : celui-là ressemble à la grenouille : 
il veut toujours changer de maître, croyant que sa condition 
sera meilleure. Dans le Lion et VAne chassant, on voit un portrait 
véritablement merveilleux de cet animal, tel au moins que nous, 
les hommes, nous pouvons le comprendre. L'âne est chargé 
d'effrayer les animaux pour les chasser du côté du lion, qui les 
recevra de la belle manière. La Fontaine fait là-dessus une re- 
marque, sur laquelle je reviendrai tout à l'heure et où il se 
contredit exprès un peu. Cependant, n'est-il pas naturel de pré- 
senter cet animal à la voix puissante, capable d'un mouvement 
de vanité, et de se complaire dans les éclats extraordinaires de 
cette voix de stentor que La Fontaine lui a reconnue ? 

Le mulet est un fat. De race ambiguë, il doit en effet se trouver 
dans la situation d'âme des demi-parvenus, des demi-arrivés : 
c'est une imagination qui a sa vraisemblance. D'ailleurs, à le 
voir passer, il a quelque chose d'impertinent dans l'allure. C'est 
bien l'animal qui marche en faisant sonner sa sonnette, d'un 
pas relevé, et qui se vante de sa généalogie. — La tortue est une 
petite bourgeoise avisée. Je suis obligé de donner des qualifica- 
tions anthropologiques pour caractériser les animaux ; mais 
pourquoi? C'est que nous n'avons inventé d'expressions morales 
que pour nous. La tortue, donc, est une petite dame très avisée, 
très circonspecte. Examinez son regard. Vous verrez s'il n'y a 
pas en effet quelque chose de très intelligent dans cet œil presque 
humain, avec ces mouvements si caractéristiques de la tête et du 
cou, qui sont d'un animal toujours prêt à se renfermer dans sa 
maison et bien décidé à ne pas faire un pas de clerc. Quoique je 
l'aie traitée de bourgeoise, j'approuve La Fontaine de l'avoir 
appelée infante, comparant sa majesté à porter sa carapace à 
celle avec laquelle Jes infantes d'alors portaient l'énorme gon- 




LA FONTAINE ANIMALIER 



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flement de leurs atours. Elle est très capable d'un peu de raillerie, 
comme les personnes prudentes. Il est à remarquer en effet que 
ces personnes sont si exceptionnelles, qu'elles s'aperçoivent de 
ce qu'elles sont, en tirent vanité et ont souvent des propos malins 
et railleurs. Je voudrais avoir connu plus de tortues pour en 
être sûr ; mais j'ai une certitude morale qui me porte à croire cet 
animal réellement gouailleur, comme il le paraitdans la délicieuse 
fable : Le Lièvre el la Tortue. Celle-ci est sage, prudente, mali- 
cieuse et même entêtée, ce qui est bien naturel à cet être lourd, 
qui ne fait pas un pas sans avoir bien réfléchi à celui qu'il va 
faire ensuite. Ce que La Fontaine a cherché dans cette fable, 
c'est à nous donner une sensation de la lenteur de la tortue, et 
c'était la difficulté. Comment s'y est-il pris ? A-t-il multiplié les 
expressions? Non. II a, pour nous donner cette sensation, rappelé 
à deux reprises bien séparées la même observation, non pas la 
marche lente de la t( rtue,mais les amusements du lièvre. C'est 
une merveille de dextérité. Le fabuliste nous peint sa bour- 
geoise en deux vers : 

Moi l'emporter ! et que serait-ce 
Si vous portiez une maison ? 

En effet, c'est bien dans le caractère de la bourgeoisie de faire 
tomber la raillerie sur les autres et sur soi, et de montrer que, 
malgré ses défauts physiques, on a pu tout de même faire sa 
petite carrière. 

Il n'est pas nécessaire de chercher dans la fable du Héron 
une comparaison humaine. Cet animal semble triste, solitaire ; il 
aime à se reposer sur une seule patte, poursuivant je ne sais 
quel rêve intérieur, de l'air d'un malheureux dépossédé d'une 
ancienne gloire. On sait comme il est admirablement peint par 
La Fontaine. Les vers de notre poète sont caractéristiques de 
tout l'extérieur de l'animal et aussi de toute une âme dégoûtée, 
mélancolique: ce pauvre oiseau a l'air de ne s'être jamais amusé, 
d'être né vieux avec une sorte de dégoût de toutes choses : 

Un jour, sur ses longs pieds, allait je ne sais où, 
Le héron au long bec emmanché d'un long cou ; 
Il côtoyait une rivière. 

A cet animal mélancolique s'opposent un milieu, des alentours 
gais, tout un joli paysage dont il ne jouit pas ; c'est donc bien 
un triste. 

L'onde était transparente ainsi qu'aux plus beaux jours ; 
Ma commère la carpe y faisait mille tours 

Avec le brochet son compère. 
Le héron en eût fait aisément son proût : 



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REVUK DES COUKS ET CONKEKKWCBS 



Tous approchaient du bord ; l'oiseau n'avait qu'à prendre, 

Mais il crut mieux faire d'attendre 

Qu'il eût un peu plus d'appétit. 
Il vivait de régime et mangeait à ses heures. 
Après quelques moments l'appétit vint : l'oiseau, 

S'approchant du bord, vit sur l'eau 
Des tanches qui sortaient du fond de ces demeures. 
Le mets ne lui plut pas, il s'attendait à mieux, 

Et montrait un goût dédaigneux 

Comme le rat du bon Horace. 
Moi, des tanches ! dit-il ; moi, héron, que je fasse 
Une si pauvre chère ! Et pour qui me prend-on ? 



Tristesse, mélancolie, dégoût, fierté, tout cela va ensemble. 
C'est un Alceste. 

Le lapin fait le bonheur de La Fontaine. Ce petit animal volage 
et étourdi l'amuse ; il est moins craintif que le lièvre, il a quel- 
que chose de plus alerte dans le caractère. Je n'ai plus besoin 
que de lire le commencement du Chat, la Belette et le petit 
Lapin pour en achever la peinture. Voyez le bon petit garçon 
qui s'appelle Jeannot Lapin : 



Du palais d'un jeune lapin 

Dame belette, un beau matin, 

S'empara : c'est une rusée. 
Le maître étant absent, ce lui fut chose aisée. . 
Elle porta chez lui ses pénates un jour 
Qu'il était allé faire à l'aurore sa cour 

Parmi le thym et la rosée. 
Après qu'il eut brouté, trotté, fait tous ses tours, 
Jeannot Lapin retourne aux souterrains séjours. 
La belette avait mis le nez à la fenêtre. 
0 dieux hospitaliers ! que vois-je ici paraître ? 
Dit l'animal chassé du paternel logis. 

Holà ! madame la belette, 

Que l'on déloge sans trompette, 
Ou je vais avertir tous les rats du pays. 



Voilà le petit fanfaron qui commence par se fâcher : en cela 
il est bien dans son rôle d'étourneau ; il fait les plus grosses 
menaces du monde. Ameuter tous les rats du pays, ce ne doit pas 
lui être très facile. 



La dame au nez pointu répondit que la terre 

Etait au premier occupant. 

C'était un beau sujet de guerre, 
Qu'un logis où lui-même il n'entrait qu'en rampant. 

Et quand ce serait un royaume, 
Je voudrais bien savoir, dit-elle, quelle loi 

En a pour toujours fait l'octroi 
A Jean, fils ou neveu de Pierre ou de Guillaume, 

Plutôt qu'à Paul, plutôt qu'à moi. 




LA FONTAINE ANIMALIER 



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Et il est évident que, s'il y a des procureurs et des avoués 
dans le monde animal, la fouine au nez poiniu doit bien être de 
ceux-là ; c'est une plaideuse, et elle s'appellerait la comtesse de 
Pimbesche, si elle était folle ; mais elle ne Test pas. 



Jean Lapin allégua la coutume, l'usage ; 
Ce sont, dit il. leurs lois qui m'ont de ce logis 
Rendu maître et seigneur, et qui, de père en fils, 
L'ont de Pierre à Simon, puis à moi Jean, transmis. 
Le premier occupant, est-ce une loi plus sage ? 



Cest l'animal charmant, mais un peu trop léger de cervelle, un 
peu trop gambadant d'esprit et de corps. 

Le chat est prudent, fin, très avisé ; il accorde les différends 
t en croquant les plaideurs ». Le chat, qui n'a pas été peut-être 
étudié par La Fontaine avec autant de soin qu'il la été depuis, 
nous est surtout présenté par lui comme un chasseur, une bêie 
de proie, de race féline, mais qui n'a pas assez de force pour ne 
pas avoir besoin de beaucoup de diplomatie, de ruse et de four- 
berie. De nos jours, nous avons pris l'habitude de le regarder un 
peu autrement, c'est-à-dire comme un être réfléchi, très médi- 
tatif et très sérieux ; mais il n'en est pas moins vrai qu'on le voit 
aussi comme il nous est peint par La Fontaine. Où il se montre le 
plus machiavélique, c'est dans la fable Le Chat et le Rat : 



Voilà un exemple merveilleux de l'art de La Fontaine comme 
peintre de l'extérieur des animaux. 



Toutes gens d'esprit scélérat, 
Hantaient le tronc pourri d'un pin vieux et sauvage. 
Tant y furent, qu'un soir à l'entour de ce pin 
L'homme tendit ses rôts. Le chat, de grand matin, 

Sort pour aller chercher sa proie. 
Les derniers traits de l'ombre empêchent qu'il ne voie 
Le filet : il y tombe, en danger de mourir ; 
Et mon chat de crier et le rat d'accourir ; 
L'un plein de désespoir, et l'autre plein de joie. 
Il voyait dans les lacs son mortel ennemi. 

Le pauvre chat dit : Cher ami, 

Les marques de ta bienveillance 

Sont communes en mon endroit ; 
Viens m 'aider à sortir du piège où l'ignorance 

M'a fait tomber. C'est à bon droit 
Que seul entre les tiens, par amour singulière, 
Je t'ai toujours choyé, t' aimant comme mes yeux. 
Je n'en ai point regret, et j'en rends grâce aux dieux 

J'allais leur faire ma prière, 



Quatre animaux divers,. le chat grippe-fromage, 
Triste oiseau le hibou, ronge maille le rat, 
Dame belette au long corsage. 





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REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



Gomme tout dévot chat en use les matins. 
Ce réseau me retient : ma vie est en tes mains ; 
Viens dissoudre ces nouids. 



Ce patelinage apparemment allendii est délicieux. 



Et quelle récompense 

Eu aurai-je ? reprit le rat. 

— Je jure éternelle alliance 

Avec toi, repartit le chat. 
Dispose de ma griffe et sois en assurance : 
Envers et contre tous je te protégerai ; 

Et la belette mangerai 

Avec l'époux de la chouette : 
Ils t'en veulent tous deux... 



11 n'y a rien qui soit plus capable de faire impression sur un 
être, quel qu'il soit, que des protestations d'inimitié contre ses 
ennemis. 



Moi ton libérateur ! je ne suis pas si sot. 

Puis il s'eu va vers sa retraite : 

La belette était près du trou. 
Le rat grimpe plus haut ; il y voit le hibou. 
Dangers de toutes parts : le plus pressant l'emporte. 
Ronge-maille retourne au chat, et fait en sorte 
Qu'il détache un chaînon, puis un autre et puis tant 

Qu'il dégage enfin l'hypocrite. 

L'homme parait en cet instant ; 
Les nouveaux alliés prennent tous deux la fuite. 
A quelque temps de là, notre chat vit au loin 
Son rat qui se tenait alerte et sur ses gardes : 
Ah ! mon frère, dit-il, viens m'embrasser ; ton soin 

Me fait injure ; tu regardes 

Comme ennemi ton allié. 

Penses-tu que j'aie oublié * 

Qu'après Dieu je te dois la vie ? 



Comme le caractère du dévot est bien suivi ? — 

Et moi, reprit le rat, penses-tu que j'oublie 
Ton naturel ? Aucun traité 



Cela nous amène à parler du rat, que Ton n'a peut-être pas assez 
étudié chez La Fontaine. Il est poltron, mais très sage. Prenons 
la fable intitulée le Chat et le vieux Rat, qui peut être mise en pa- 
rallèle avec la précédente ; dans celle-là, c'est un vieux routier 
qui se défie constamment des pièges du chat, et lorsque « maître 
Mitis » s'avise de former de sa petite personne un bloc blanc fait 
pour attirer les rats, il s'en écarte avec soin : 



...Le rat dit : Idiot ! 



Peut-il forcer un chat à la reconnaissance ? 
S assure-t-on sur l'alliance 
Qu'a fuite la nécessité ? 




LA FONTAINE ANIMALIER 



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Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille, 

S'écria-t-il de loin au général des chats : 

Je soupçonne dessous encor quelque machine : 

Rien ne te sert d'être farine, 
Car, quand tu serais sac, je n'approcherais pas. 



Dans plusieurs autres fables, ce rat nous apparaît avec leméme 
caractère. 

Il ne faut pas le confondre avec la souris. Celle-ci est pour La 
Fontaine un animal étourdi qui. après quelques petites mesures 
de prudence, tombe très facilement dans le piège. Ainsi dans la 
Chatte métamorphosée en Femme et le vieux Chat et la jeune 
Souris. 

J'arrive au renard. Nous allons voir, mieux que jamais, la péné- 
trante psychologie de La Fontaine, si originale et si indépendante, 
qu'elle ne craint pas de contredire la tradition. Le renard avait, en 
effet, un caractère consacré par toute l'antiquité d'abord, et aussi 
par toutes les branches du roman de Kenart. Dans cette œuvre du 
moyen âge, c'est toujours un fourbe qui dupe tout le monde 
depuis Noble, le lion, jusqu'à Ysengrin, le loup. La Fontaine lui a 
conservé ce trait : il est fin et rusé, il joue un très bon tour à son 
ami bouc, mais il est surtout flatteur. Cependant, il lui arrive 
d'être trompé : voyez le Renard et la Cigogne ; le renard s'en va, 



De même dans le Coq et le Renard, qui, à la vérité, me semble 
un peu invraisemblable ; que le renard soit trompé, je le veux 
bien, mais le coq n'est pas celui qu'il fallait choisir. Au bout du 
compte, le renard est machiavélique et rusé, mais il ne réussit 
pas toujours et tombe souvent dans ses propres pièges. C'est ce 
que La Fontaine nous montre fréquemment. 

Le singe esi des mieux suivis. C'est un animal qui, si nous ne 
nous trompons, doit être, plus spirituel qu'intelligent ; il est drôle, 
fait d'amusantes grimaces ; c'est un cabotin. Mais il y a trop de 
gambades dans ce petit être, pour que l'intelligence, qui demande 
on peu plus de réflexion, soit de son domaine. Dans le Singe et le 
Dauphin, il se laisse aller à un mouvement de vanité bien naturel 
à un animal qui semble appartenir au théâtre. Il se perd dans 
toutes sortes de conversations pour faire remarquer à quel point 
il est grand personnage, il finit par s'y empêtrer, par prendre le 
Pirée pour un homme, et -le dauphin, animal grave et sacré, se 
débarrasse de lui. Dans le Singe et le Léopard, il s'agit de donner 
des représentations : voilà donc le singe parfaitement dans son 
rôle, et s'il a pour concurrent le léopard, il est sûr du succès : il 



Honteux comme un renard qu'une poule aurait pris, 
Serrant la queue, et portant bas l'oreille. 




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REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



le sait et dit, avec cet esprit qu'on peut en effet supposer charlata- 



Venez, Messieurs : je fais cent tours de passe-passe. 
Cette diversité dont on vous parle tant, 
Mon voisin léopard l'a sur soi seulement : 
Moi, je rai dans l'esprit. Votre serviteur Gille, 

Cousin et gendre de Bertrand, 

Singe du pape en son vivant, 

Tout fraîchement en cette ville 
Arrive en trois bateaux exprès pour vous parler ; 
Car il parle, on l'entend : il sait danser, baller, 

Faire des tours de toute sorte, 
Passer en des cerceaux ; et le tout pour six blancs : 
Non, Messieurs, pour un sou ; si vous n'êtes contente, 
Nous rendrons à chacun son argent à la porte. 



Ce boniment est absolument dans le caractère de ranimai, tel, 
du moins, que nous pouvons le supposer à ses gambades et à ses 
malices. Voyez encore dans le Renard^ le Singe et les Animaux; 
le singe, qui a réussi à en imposer et à se faire élire roi, tombe 
devant la première difficulté diplomatique i et devient le Cas- 
sandre de la farce. 
La Fontaine montre donc son indépendance dans cette psycho- 
. logie des animaux, mais, comme je l'indiquais tout à l'heure, il 
est un peu lié par la tradition. Les anciens, beaucoup moins ob- 
servateurs que peut l'être un moderne d'abord, et surtout un 
moderne comme La Fontaine, ont donné des caractères aux ani- 
maux qui sont consacrés. Ce qui montre bien à quel point il est 
observateur et veut l'être, c'est que, lorsqu'entre ses mains l'ani- 
mal change de caractère, il proteste contre son auteur et contre 
lui-même, il dégage sa responsabilité en faisant remarquer que 
ce n'est pas sa faute. Par exemple cette tortue que j'avais dépeinte 
d'après La Fontaine si sage et si avisée, la voilà un jour qui fait 
une ridicule folie : elle se laisse endoctriner comme on sait par 
deux canards. C'est absurde. La Fontaine tenait cela d'un de ses 
prédécesseurs ; aussi il nous prévient que ce n'est pas une tortue 
ordinaire, que c'est une exception . 



Dès le premier vers, nous sommes avertis. Voyez encore dans 
V Ane et le Chien. 



nesque : 



Venez, de grâce ; 



Une tortue était, à la tête légère, 

Qui, lasse de son trou, voulut voir du pays. 



Il se fautentr'aider : c'est la loi de nature. 
L'àne un jour pourtant s'en moqua : 
Et ne sais comme il y manqua , 
Car il est bonne créature. 




LA FONTAINE ANIMALIER 



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On peut croire que les animaux, qui sont pourtant assez cons- 
tants dans leur humeur, ont comme nous parfois quelques 
caprices . Voyez encore dans le Loup et les Bergers. 

Un loup rempli d'humanité 

(S'il en est de tel dans le monde) 

Fit un jour sur sa cruauté, 

Quoiqu'il ne l'exerçât que par nécessité, 

Une réflexion profonde. 

Voyez encore cet avertissement que La Fontaine nous donne et 
se donne à lui-même dans le Lion et VAne chassant : 

L'âne, s'il eût osé, se fût mis en colère, 
Encor qu'on le raillât avec juste raison ; 
Car qui pourrait souffrir un âne fanfaron ? 
Ce n'est pas là leur caractère. 

Il aime tant les animaux qu'il les défend surtout lorsqu'ils ont, 
d'après les auteurs qu'il suit, un petit défaut de plus qu'il n'est 
naturel de leur supposer. Ainsi, dans le Loup et le Renard^ il défend 
le loup que, dans la plupart de ses fables, il présentait comme un 
animal toujours dupé. 

Mais d'où vient qu'au renard Esope accorde un point, 
Cest d'exceller en tours pleins de maloiserie ? 
J'en cherche la raison, et ne la trouve point. 
Quand le loup a besoin de défendre sa vie, 

Ou d'attaquer celle d'autrui, 

N'en sait-il pas autant que lui ? 
Je crois qu'il en sait plus : et j'oserais peut-être 
Avec quelque raison contredire mon maître. 
Voici pourtant un cas où tout l'honneur échut 
A l'hôte des terriers. 

Couvert par cette précaution, il continue son récit tel qu'il lui 
est livré par son auteur. 

On voit donc avec quelle pénétration et quelle originalité La 
Fontaine peint les animaux. J'ai surtout insisté aujourd'hui sur 
La Fontaine peintre des défauts des animaux, il me reste à en 
parler comme peintre de leurs qualités. 

II 

Je n'ai encore montré La Fontaine animalier que comme peintre 
des animaux chez eux et j'ai parlé plutôt de leurs défautb que de 
leurs qualités. Il me reste donc à le considérer comme peintre des 
vertus des animaux, car il n'a pas oublié ce côté de la question. 
J'ai déjà dit que, dans beaucoup de ses fables, il ne songe absolu- 
ment qu'à eux, et lui-même l'a déclaré par deux fois; d'abord dans 
son prologue en vers : « Je me sers d'animaux pour instruire les 



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m REVUE OES COUHS ET CONFÉRENCES 

hommes » ; et puis en prose : « Les animaux sont les précepteurs 
des hommes dans mes ouvrages. » Le but de La Fontaine est sans 
doute, — et il ne pouvait entièrement échapper à cette nécessilé 
du genre, — de peindre les hommes, mais c'est avant tout d'étu- 
dier les animaux et d'en faire, non pas des caricatures, mais des 
précepteurs de notre race, aussi bien par leurs défauts que par 
leurs qualités. Les bêtes ont leurs vertus dont nous pouvons faire 
notre profit. Ne me prenez pas pour un philosophe du xvm e siècle 
ayant une tendance à dénigrer l'homme et voulant le ramener à 
l'animalité. Non ; mais il n'est pas mauvais de nous souvenir que 
notre origine, si elle n'est pas là, n'en est pas éloignée; qu'il n'y a 
pas un abîme entre eux et nous et qu'ils peuvent nous donner 
quelques leçons. Quelles sont donc leurs verlus ? Celles qui sont 
la contre-partie des nôtres. Les nôtres sont acquises à force de 
volonté et de labeur ; les leurs sont innées, doucement accumu- 
lées par le temps, mais sans rien de laborieux, et ce sont ces vertus 
de patience, de simplicité, de résignation que La Fontaine a très 
bien vues. C'est ici que se rejoignent les deux points de vue aux- 
quels j'ai lâché de me placer. La morale de La Fontaine un peu 
terre à terre, et qui a quelque chose d'un peu animal au fond est 
toute dans ces mots : patience, résignation, soumission à la for- 
tune. Et en même temps les tendances de La Fontaine sont trop 
favorables aux animaux pour que les vertus qu'il enseigne ne 
soient pas celles que lui ont enseignées les bêtes : cette patience, 
cette résignation à. la souffrance et à la mort, sont des vertus 
essentiellement animales. 

L'animal est fondamentalement très tranquille, exempt d'in- 
quiétude, de la préoccupation de chercher toujours le mieux 
et toujours une nouvelle fortune ; il se repose dans l'instinct. 
Qu'est-ce que l'instinct ? Personne ne peut le dire d'une façon bien 
précise. Aux personnes d imagination, cela paraît une très vieille 
science acquise dans les temps préhistoriques qui a fini par se 
contenter d'elle-même, par se trouver complète et par ne pas se 
soucier de s'étendre plus loin. Figurez-vous l'homme ayant, dans 
le cours immense de la civilisation, à force de labeur et de peine, — 
qui sait si les animaux n'en ont pas fait autant ? — acquis une 
subsistance à peu près certaine, une sécurité à peu près com- 
plète du côté des animaux féroces et des forces naturelles, 
vivant dès lors en société d'une existence assez animale, mais 
en somme douce et tranquille, de cette existence justement que 
le bon Rousseau recommande à l'humanité lassée et énervée du 
xviii» siècle. Ayant acquis ce point, figurez-vous que l'homme 
s'arrête là, voilà l'animal. Il semble que les bêtes soient des 



LA FONTAINE ANIMALIER 



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êtres qui aient été très savants autrefois, qui aient inventé la petite 
quantité d'arts qui leur est nécessaire et se soient alors arrêtés. 
Ce savoir désormais borné, c'est ce que nous appelons l'instinct ; 
c'est peut-être une science mêlée d'une infinie prudence et 
d'admirable quiétude. En somme, direz-vous, les animaux ne 
croient pas au progrès et n'y tiennent pas parce qu'ils en sont 
incapables. Pas du tout : quand on les étudie bien, on s'aperçoit 
de plus en plus qu'un danger nouveau, que n'a pas prévu un 
instinct primitif, ne les étonne pas et qu'ils trouvent contre lui 
un remède immédiat. L'instinct n'a pas pu prévoir les tramways ; 
cela est probable. Eh bien! entre une fourmilière, — consultez 
Y Evolution des idées générales de M. Itibot, — et un arbre où les 
fourmis vont moissonner tous les jours et traire les pucerons, les 
hommes établissent un tramway ; il en résulte qu'elles sont 
écrasées à tout instant. Que font-elles alors? Elles font des tunnels 
sous les rails. L'observateur bouche ces tunnels ; elles vont se 
lasser, peut-être se remettre à marcher sur les rails. Point du 
tout. Elles construisent de nouveaux tunnels à côté des autres, 
car rien ne les fera passer sur les rails. Cela est une science que 
l'instinct primitif ne leur a évidemment pas enseignée. C'est 
la transformation de l'instinct. Ne croyez pas qu'au xvne siècle 
les philosophes, même les plus opposés à l'intelligence des bêtes, 
s'y soient trompés. Pascal a très bien vu que l'instinct pouvait 
être progressif ; il l'a indiqué sobrement, en incise: « Les effets 
du raisonnement, écrit-il, augmentent sans cesse, au lieu que 
l'instinct demeure toujours dans un état égal. Les ruches des 
abeilles étaient aussi bien mesurées il y a mille ans qu'aujour- 
d'hui, et chacune d'elles forme cet hexagone aussi exactement 
la première fois que la dernière. Il en est de même de tout ce 
que les animaux produisent par ce mouvement occulte. » il est 
donc bien partisan de cette idée que l'animal ne progresse pas ; 
mais, comme il est très intelligent, il nous accordera quelque 
çhose de fort important : « La nature les instruit à mesure que 
la nécessité les presse... » La nécessité a pressé les fourmis; 
la nature les a instruites à l'occasion de ce danger. «... Mais 
cette science fragile se perd avec les besoins qu'ils en ont: 
comme ils la reçoivent sans étude, ils n'ont pas le bonheur de 
la conserver ; et toutes les fois qu'elle leur est donnée, elle leur 
est nouvelle, puisque, la nature n'ayant pour objet que de main- 
tenir les animaux dans un ordre de perfection bornée, elle leur 
inspire cette science nécessaire toujours égale, de peur qu'ils ne 
tombent dans le dépérissement, et ne permet pas qu'ils y ajoutent, 
de peur qu'ils ne passent les limites qu'elle leur a prescrites. » 




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REVUE DES C0UK8 KT CONFÉRENCES 



Gela est très juste. Les animaux ne songent qu'à leur conser- 
vation ; mais, une fois tout acquis pour cela, ils s'y tiennent avec 
tranquillité ; si quelque chose de nouveau vient à menacer leur 
vie, ils trouvent parfaitement une nouvelle idée pour pourvoir 
à leur sûreté. Ils sont donc capables de progrès quand il le faut. 
Insouciants du progrès pour lui-même, ils n'ont pas cette éter- 
nelle inquiétude du mieux, qui est peut-être une erreur pour nous 
et qui, en tous cas, est un danger. Sans aucun doute, il est une 
leçon que nous pouvons prendre chez les animaux' c'est une 
certaine défiance à l'égard de notre désir de changement. 

Cette résignation est une de leurs vertus négatives ; mais ils en 
ont de positives que nous ferions bien aussi de leur emprunter. 
C'est ainsi qu'ils ont, au moins dans la sphère de leur espèce, 
un profond instinct de solidarité et de dévouement à la tribu. 
(1 ne faut pas pousser trop loin, je le saie, la défiance de l'indivi- 
dualisme, mais il y a de plus grands dangers encore à s'y trop 
confier. Les animaux en ont horreur ; ils joignent même à l'esprit 
de solidarité qui peut passer pour un instinct mécanique, une 
espèce de bonté ou (puisque ce mot barbare est devenu plus clair) 
un véritable altruisme. Pascal a très bien marqué ce point que l'a- 
nimal n'est pas méchant, qu'il n'a point de sentiment d'envie à l'é- 
gard de son semblable, qu'il ne cherche pas, sauf quand nous lui en 
donnons l'habitude, à surpasser ou à mépriser ceux de son espèce. 

« Les bêtes ne s'admirent point. Un cheval n'admire point son 
compagnon. Ce n'est pas qu'il n'y ait entre eux de l'émulation 
à la course, mais c'est sans conséquence; car, étant àl'étable, 
le plus pesant et plus mal taillé n'en cède pas son avoine à l'autre 
comme les hommes veulent qu'on fasse. Leur vertu se satisfait 
d'elle-même. • 

Enfin et surtout, alors même que l'animal n'est pas organisé 
pour faire partie d'une société, il a ce dévouement à l'espèce qui 
a pu servir de base à certains philosophes modernes pour une 
très belle morale. Les exceptions sont infiniment rares et s'expli- 
queraient probablement par des circonstances corruptrices toutes 
particulières : on peut dire d'une façon absolue que les animaux 
sont entièrement dévoués à la conservation et à la royauté de 
leur espèce, ils ont un merveilleux patriotisme spécifique. 

Tels sont les êtres assurément vénérables par certains côtés 
et de toutes façons très aimables que La Fontaine a considérés 
pour les peindre, en artiste d'abord, en philosophe ensuite, et 
même en moraliste ; car il nous invite expressément à prendre 
d'eux quelques leçons. Ne s'écrie-t-il pas, dans un passage peu 
connu de son poème sur le Quinquina : 



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LA FONTAINE ANIMALIER 



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Et qui sait si dans maint ouvrage 
L'instinct des animaux, précepteurs des humains, 
N'a point d'abord guidé notre esprit et nos mains ? 



Ce sont les animaux qui instruisent le bon Saint Malc dans un 
désert, et qui lui apprennent, au lieu de méditer et de gémir, à 
secouer son inaction et à travailler efficacement : 



11 voit auprès d'un tronc des légions nombreuses 
De fourmis qui sortaient de leurs cavernes creuses. 
L'une poussait un faix ; l'autre prêtait son dos : 
L'amour du bien public empêchait le repos. 
Les chefs encourageaient chacun par leur exemple. 
Un du peuple étant mort... 



Voilà l'enterrement de la fourmi, que La Fontaine a plusieurs 
fois observé, comme on sait. 



En forme de convoi soigneusement porté 
Hors les totts fourmillants de l'avare cité. 
Vous m'enseignez, dit-il, le chemin qu'il faut suivre. 
Ce n'est pas pour soi seul qu'ici-bas on doit vivre ; 
Vos greniers sont témoins que chacune de vous 
Tâche à contribuer au commun bien de tous. 
Dans mon premier désert j'en pouvais autant faire ; 
Et sans contrevenir aux vœux d'un solitaire, 
L'exemple, le conseil, et le travail des mains, 
Me pouvaient rendre utile à des troupes de saints. 



Et c'est désormais à l'exemple de nos sœurs les fourmis, 
comme aurait dit Saint François d'Assise, que Saint Malc se 
décide à vivre. Plusieurs fables contiennent la même observation 
mise en lumière : l'Aigle et UEscarbot, la Colombe et la Fourmi, 
surtout les Compagnons d'Ulysse. Dans celle-ci se pose d'une façon 
plus aiguë et plus mordante encore cette question si intéressante 
pour La Fontaine de l'animal opprimé par l'homme quoique 
meilleur que lui. On se rappelle les raisonnements de lacouleuvre, 
du bœuf, de la vache et de l'arbre. Ici, comme il s'agit d'hommes 
qui sont devenus des bêles, la discussion est plus précise. On 
connaît l'histoire : les compagnons d'Ulysse ont été changés 
par Circé en animaux de toutes sortes ; Ulysse, qui seul a 
échappé à la métamorphose, obtient de l'enchanteresse un philtre 
capable de rendre à ses compagnons la figure humaine et il 
court tout de suite le leur proposer. Il leur parle ainsi : 



L'empoisonneuse coupe 
A son remède encore ; et je viens vous l'offrir : 
Chers amis, voulez-vous hommes redevenir ? 

On vous rend déjà la parole. 

Le lion dit, pensant rugir : 

Je n'ai pas la tête si folle ; 



...notre saint le contemple 




Î56 



HE VUE DES COUKS ET CONFÉRENCES 



Moi renoncer aux dons que je viens d'acquérir ! 
J'ai griffe et dents, et mets en pièces qui m'attaque. 
Je suis roi : de viendrai- je un citadin d'Ithaque ! 
Tu me rendras peut-être encor simple soldat : 

Je ne veux point changer d'état. 
Ulysse du lion court à l'ours : Eh ! mon frère, 
Comme te voilà fait l je t'ai vu si joli ! 
Ah I vraiment nous y voici, 
Reprit Tours à sa manière : 
Gomme me voilà fait ! comme doit être un ours. 
Qui t'a dit qu'une forme est plus belle qu'une autre ? 

Est-ce à la tienne à juger de la nôtre ? 
Je me rapporte aux yeux d'une ourse mes amours. 
Te déplais-je ? va-t'en ; suis ta route et me laisse. 
Je vis libre, content, sans nul soin qui me presse ; 
Et te dis tout net et tout plat : 
Je ne veux point changer d'état. 



On le voit, les animaux n'ont pas cette inquiétude éternelle 
qui est un des tristes privilèges de 1 humanité. 



Le prince grec au loup va proposer laflaire ; 
11 lui dit, au hasard d'un semblable refus : 
Camarade, je suis confus 
Qu'une jeune et belle bergère 
Conte aux échos les appétits gloutons 
Qui t'ont fait manger ses moutons. 
Autrefois on t'eût vu sauver sa bergerie. 
Tu menais une honnête vie. 
Quitte ces bois, et redeviens 
Au lieu de loup, homme de bien. 
En est-il? dit le loup : pour moi, je n'en vois guère. 
Tu t'en viens me traiter de bete carnassière ; 
Toi qui parles, qu'es tu ? N'auriez- vous pas sans moi 
Mangé ces animaux que plaint tout le village ? 
Si j'étais homme, par ma foi, 
Aimerais-je moins le carnage ? 
Pour un mot quelquefois vous vous étranglez tous : 
Ne vous êtes-vous pas l'un à l'autre des loups ? 
Tout bien considéré, je te soutiens en somme 
Que, scélérat pour scélérat, 
Il vaut mieux être un loup qu'un homme : 
Je ne veux point changer d'état. 



La Fontaine n'a pas conclu ; il a tourné court à la fin de sa 
fable ; mais vous voyez comme il a insisté, doucement, selon sa 
manière. La satire, ai-je dit, est ici plus aiguë et plus piquante, 
uiais La Fontaine n'a pas le mordant de Swift. Il n'en a pas moins 
posé trèsénergiquement les hommes en face des animaux ; c'est 
à des animaux qui ont été des hommes, et qui par conséquent 
peuvent juger également bien de Tune et l'autre condition, qu'il a 
donné en ces vers éloquents un profond dégoût de l'humanité. 




LA FONTAINE ANIMALIER 



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Je citerai encore, en me plaçant au môme point de vue, la 
fable indienne ; j'appelle ainsi la fable le Corbeau, la Gazelle^ le 
Rat et la Tortue. A partir du sixième livre, nous rencon- 
trons des animaux doués d'excellentes qualités, ce qui est très 
acceptable, mais capables en outre de sympathie pour les ani- 
maux d'une autre espèce que la leur, ce qui est contraire à la 
vérité scientifique : ainsi, la Colombe et la Fourmi, dans la fable 
bien connue. Mais il faut remarquer l'origine de ces récils. C'est 
de Pilpay qu'ils dérivent pour la plupart. Les Hindous, en effet, 
ont fait constamment cette erreur. Pas plus que la Colombe et 
la Fourmi, le Corbeau, la Gazelle et la Tortue n'ont entre eux 
ces sentiments altruistes que nous peint La Fontaine. Cela est 
faux et fâcheux, car la fable est charmante; elle fait penser au 
Lapin et la Sarcelle de Florian. 



La gazelle, le rat, le corbeau, la tortue, 

Vivaient ensemble unis : douce société ! 

Le choix d'une demeure aux humains inconnue 

Assurait leur félicité. 
Mais quoi ! l'homme découvre enfin toutes retraites. 
Soyez au milieu des déserts, 
Au fond des eaux, au haut des airs, 
Vous n'éviterez point ses embûches secrètes. 
La gazelle s'allait ébattre innocemment, 
Quand un chien, maudit instrument 
Du plaisir barbare des hommes, 
Vint sur 1 herbe éventer les traces de ses pas. 
Elle fuit. Et le rat, à l'heure du repas, 
Dit aux amis restants : D'où vient que nous ne sommes 

Aujourd'hui que trois conviés ! 
La gazelle déjà nous a-t-elle oubliés ? 
A ces paroles la tortue 
S'écrie, et dit : Ah ! si j'étais 
Comme un corbeau d'ailes pourvue, 
Tout de ce pas je m'en irais 
Apprendre au moins quelle contrée, 
Quel accident tient arrêtée 
Notre compagne au pied léger ; 
Car, à l'égard du cœur, il en faut mieux juger. 



Petite leçon de la tortue très prudente et très avisée au rat qui 
est très bon aussi, mais qui a suspecté un instant la gazelle. 



Le corbeau part à tire d'aile : 
Il aperçoit de loin l'imprudente gazelle 

Prise au piège et se tourmentant. 
Il retourne avertir les autres à l'instant ; 
Car, de lui demander quand, pourquoi, ni comment 

Ce malheur est tombé sur elle, 
Et perdre en vains discours cet utile moment, 

Comme eût fait un maître d'école, 

Il avait trop de ugement. 



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REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



Toujours le petit trait à l'adresse de l'humanité ; ces animaux 
là ne lui ressemblent pas. 



Le corbeau donc vole et revole. 

Sur son rapport les trois amis 

Tiennent conseil. Deux sont d'avis 

De se transporter sans remise 

Aux lieux où la gazelle est prise. 
L'autre, dit le corbeau, gardera le logis : 
Avec son marcher lent, quand arriverait-elle ? 

Après la mort delà gazelle. 
Ces mots à peine dits, ils s'en vont secourir 

Leur chère et fidèle compagne, 

Pauvre chevrette de montagne. 

La tortue y voulut courir : 

La voilà comme eux en campagne, 
Maudissant ses pieds courts avec juste raison, 
Et la nécessité de porter sa maison. 
Rongemaille (le rat eut à bon droit ce nom) 
Coupe les nœuds du lac : on peut penser la joie. 
Le chasseur vient, et dit : qui m'a ravi ma proie ? 
Rongemaille, à ces mots, se retire en un trou, 
Le corbeau sur un arbre, en un bois la gazelle : 

Et le chasseur à demi fou 

De n'en voir nulle nouvelle. 
Aperçoit la tortue, et retient son courroux. 

D'où vient, dit-il, que je m'eflraye ? 
Je veux qu'à mon souper celle-ci me défraye. 
Il la mit dans son sac. Elle eût payé pour tous, 
Si le corbeau n'en eût averti la chevrette. 

Celle-ci, quittant sa retraite, 
Contrefait la boiteuse, et vient se présenter. 

L'homme de suivre, et de jeter 
Tout ce oui lui pesait : si bien que Rongemaille 
Autour des nœuds du sac tant opère et travaille, 

Qu'il délivre encor l'autre sœur. 
Sur qui s'était fondé le souper du chasseur. 
Pilpay conte qu'ainsi la chose s'est passée. 
Pour peu que je voulusse invoquer Apollon, 
J'en ferais, pourjvous plaire, un ouvrage aussi lonj 

Que l'Iliade ou l'Odyssée. 
Rongemaille ferait le principal héros, 
Quoique à vrai dire ici chacun soit nécessaire. 
Porte-maison l'infante y tient de tels propos, 

Que monsieur du corbeau va faire 
Office d'espion, et puis de messager. 
La gazelle a d'ailleurs l'adresse d'engager 
Le chasseur à donner du temps à Rongemaille. 

Ainsi chacun dans son endroit 

S'entremet, agit et travaille. 
A qui donner le prix ? Au cœur, si l'on m'en croit. 



Cette fable, absolument délicieuse, dans un genre un peu senti- 




LA FONTAINE ANIMALIER 



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mental et qui, un peu forcé, serait voisin de la fadeur, est en 
quelque sorte l'hosannah à l'animalité. 

Ainsi, ce charmant poète nous laisse sur l'impression d'une 
douceur et d'une tendresse délicates enseignées par les animaux. 
Je ne conclurai pas longuement. Vous avez assez vu que notre 
poète a renouvelé presque complètement toutes les sources de 
poésie que la Renaissance avait ouvertes, la poésie narrative 
d'abord (il est le plus grand conteur qu'il y ait jamais eu), la poésie 
pittoresque ensuite, la poésie dramatique elle-même où il n'a 
point fait mauvaise figure, enfin et surtout la poésie philoso- 
phique qui avait été représentée par quelques courtes œuvres au 
xvi« siècle et qu'il a pour ainsi dire réinventée. Ajoutez à tout cela 
son originalité particulière, qui est d'avoir senti la nature; ce sen- 
timent avait existé très vif avant 1640, depuis il se refroidissait. 
La Fontaine lui a rendu une telle intensité qu'on aurait pu s'at- 
tendre à son époque, et grâce à lui, à une véritable renaissance de 
la littérature de la nature. Son originalité encore, c'est sa perfec- 
tion d'écrivain qui est constante, sauf les cas où il s'ennuie d'une 
tâche qu'on lui a imposée. Son génie a des limites, mais qui sont 
très lointaines. Ce qui lui a manqué, c'est le haut lyrisme, parce 
qu'il était incapable, hors son sentiment de la nature, de senti- 
ments profonds. Il a fait des vers d'amour et d'amitié qui sont très 
charmants ; mais l'ardeur religieuse, l'enthousiasme patriotique, 
et tout ce qui détache l'homme de lui-même, et le transporte dans 
une sphère absolument supérieure lui a été étranger, il reste 
qu'il a été le plus parfait des poètes à tous les degrés, sauf au plus 
haut, et dans notre littérature, un des plus grands représentants 
de l'imagination française et de la versification française consi- 
dérée comme une pure musique et une véritable harmonie. 



C. B. 





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REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



Les Premières Œuvres 

dramatiques de Shakespeare 



En étudiant, cette année, les Premières Œuvres dramatiques de 
Shakespeare, nous aurons principalement deux objets en vue, 
dont le premier sera naturellement l'étude de la formation, et 
l'histoire du développement du génie du grand dramaturge 
anglais, en suivant l'ordre dans lequel ses pièces ont été pro- 
duites. 

Sans doute il est parfois malaisé d'en fixer la date exacte ; mais 
les témoignages des contemporains, les renseignements tirés de la 
pièce elle-même, les allusions qu'elle peut contenir à des circons- 
tances extérieures, nous permettent généralement de déterminer 
à quel moment on la mit au théâtre, avec une précision suffisante. 
Il y a donc lieu de s'étonner qu'un si petit nombre d'éditions nous 
présentent les œuvres de Shakespeare dans leur ordre d'appari- 
tion à la scène, le plus naturel. Quelques-unes même de celles 
que l'on cite, — telles que l'édition de Knight, — renversent 
Tordre naturel des œuvres, et se terminent par Titus Andronicus, 
qui est presque certainement la première œuvre de Shakespeare. 

Le second objet de notre étude, complémentaire du premier, 
sera de montrer comment Shakespeare est arrivé dans le théâtre 
anglais, et à quel moment de son histoire. 

Voilà sans doute longtemps qu'on n'ignore plus que Shakespeare 
n'a pas ^réé le théâtre anglais de toutes pièces ; mais c'est une 
question à laquelle il est toujours intéressant de revenir. Ce n'est 
en effet qu'en étudiant ce qu'il y avait avant Shakespeare, quo 
l'on peut bien juger de ses mérites, et voir en même temps de 
quels défauts chez lui ses prédécesseurs sont quelquefois respon- 
sables. Deux exemples suffiront. Les critiques sont choqués de la 
grande tuerie qui termine Hamlet t et l'accumulation des horreurs 
y semble voulue, bien qu'on ne la retrouve nulle part ailleurs, 
sauf dans Titus Andronicus et dans le supplice de Gloster du 
Roi Lear. Or, ce dénouement n'est pas de Shakespeare. On voit, 
par une pièce allemande du xvi« siècle, que l'histoire de Hamlet 
était un sujet populaire, à dénouement consacré, appartenant à 



Cours de M. BEL J A ME 

Professeur à l'Université de Paris 




LES PREMIÈRES OEUVRES DRAMATIQUES DE SHAKESPEARE 261 



an genre bien connu, la « tragédie de sang ». Enfin, bien loin de 
se complaire à cette boucherie, Shakespeare a supprimé le 
meurtre inutile d'un valet, qui ne faisait que parfaire la collection 
des morts. — Autre exemple : bien des critiques ne veulent pas 
que Titus Andronicus soit de Shakespeare : il y a trop d'horreurs. 
On oublie simplement que c'est sa première œuvre ; et, comme 
tous les jeunes gens, il a commencé par imiter, et par imiter ce 
qu'il y avait de plus populaire, non pas les beautés, mais les 
défauts. 

Mais c'est en France surtout qu'il importe le plus de refaire 
cette histoire. Voici pourquoi. 

Pendant quatre siècles, du douzième à la moitié du seizième, 
le théâtre anglais et le théâtre français ont suivi une marche 
parallèle. Tous deux ont commencé par les Miracles et les Mys- 
tères, drames religieux aux sujets bibliques, les premiers plus 
restreints, les seconds plus vastes. Ils étaient nés des pompes reli- 
gieuses, des processions des mages qu'on voyait à l'Epiphanie, 
des tableaux de l'ange Gabriel apparaissant à la Vierge, quand 
venait l'Annonciation, des représentations de la crèche qu'on 
donnait à Noël. Des chants, des paroles s'ajoutaient : de là le 
drame religieux. Les auteurs étaient des prêtres ; la langue, celle 
delà liturgie: le latin. La représentation sortit bientôt de l'église; 
le prêtre céda la place aux laïques, et le latin à la langue vulgaire, 
ici le français et là l'anglais. 

Qu'à leur origine l'histoire des deux théâtres soit la même, 
rien de plus naturel : c'était en Angleterre une importation des 
Normands, plus civilisés, plus affinés. Mais cela ne suffit pas 
pour expliquer la suite. 

Elle fut encore la même dans les deux pays. Malgré l'intérêt de 
ces œuvres pour des gens naïfs, on sentit vite l'inconvénient de 
ce genre de spectacles : ils étaient monotones ; les sujets étaient 
trop connus, et on n'y pouvait rien changer. On employa alors 
de part et d'autre le même procédé : on introduisit dans l'action 
des développements dramatiques. Ainsi, dans un mystère anglais, 
où le sacrifice d'Abraham était représenté, l'auteur faisait s'en- 
gager, en anglais, en vers de huit syllabes, un dialogue entre 
Abraham et son fils. Le dénouement sans doute n'était pas 
changé ; mais le dialogue inventé par l'auteur ajoutait quelque 
chose de nouveau et de curieux. De même en France, dans un 
mystère où paraissent Adam et Eve, l'auteur inventait un dia- 
logue entre Eve et le serpent. 

Tout cela ne suffisait pas au peuple : il manquait à ces œuvres 
quelques éléments de distraction. Le procédé fut encore le même: 




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262 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



l'introduction d'un élément comique. En Angleterre, dans une 
œuvre qui a pour sujet le déluge, l'auteur donne à la femme de 
Noé un rôle de mégère bavarde, que la menace même du déluge 
ne peut interrompre, et de qui nous trouverons la trace jusque 
dans Shakespeare. En France, dans le Mystère de saint Nicolas de 
Jean Bodel, où des voleurs complotent d'enlever le trésor du 
saint, un dialogue de l'invention de l'auteur, et tenu par eux 
dans un cabaret, constituait une scène de la vie ordinaire et que 
le peuple devait goûter. 

Ainsi, des deux côtés, le théâtre avait les mêmes caractères 
généraux ; toutes les classes de la société humaine, — et même 
surhumaine, — y étaient représentées, depuis les voleurs et les 
personnages vulgaires jusqu'aux saints, aux anges, et Dieu lui- 
même. Le lyrisme le plus élevé, et quelquefois le plus heureux, 
côtoie le réalisme le plus trivial, et tous les aspects du monde s'y 
trouvent unis. Même liberté dans le choix des lieux ; on nous 
promène par tout pays, on va jusqu'à suivre les apôtres dans 
toutes les contrées où ils ont porté leurs prédications. La facilité 
de la mise en scène, en Angleterre et en France, y prétait beau- 
coup : un arbre représentait une forêt ; un bouquet était un 
jardin ; un fauteuil et une colonne formaient un palais. 

Le but pourtant ne changeait pas ; ce n'était pas le plaisir, 
mais toujours l'édification. On lisait peu alors, et c'était par les 
mystères que se faisait l'éducation religieuse du peuple. En voici 
an témoignage du temps de Shakespeare : dans une conversation 
entre un pasteur et une de ses ouailles, celle-ci reste muette à 
toutes les questions, sauf quand elle entend parler du Christ, 
qui lui rappelle alors un mystère où elle l'avait vu mettre en croix. 

Auxv« siècle, le théâtre passe à un autre ordre d'idées, — et 
dans les deux pays en même leipps. Au miracle et au mystère 
succède, sans les faire disparaître, la moralité, appelée moral 
play en Angleterre. Pourquoi ? C'est qu'à cet inconvénient des 
mystères, leur monotonie, s'en ajoutait un autre, encore plus 
grave, l'immensité des sujets. 

Les mystères avaient des milliers de vers; il fallait quelquefois 
quinze ou vingt jours pour les jouer. Ils exigeaient de l'auteur 
un tempérament dramatique robuste, — et des loisirs. On sentit 
le besoin de restreindre les œuvres, et on changea de sujets. Le 
théâtre quitta l'Eglise pour l'Ecole, et de religieux devint philo- 
sophique. 

Il y avait une difficulté. Le drame religieux reposait sur des 
événements bibliques, avec des personnages de l'histoire sacrée, 
et sur la foi du spectateur. Mais sur quoi allait reposer le drame 




LES PREMIÈRES OEUVRES DRAMATIQUES DE HAKESPEARE 263 

philosophique ? Il y avait une solution, l'emploi de l'allégorie. 
Elle remplissait déjà le Roman de la Rose, la Divine Comédie de 
Dante, Piers the Plowman de Langland. On la mit sur la scène, et 
on représenta des vertus et des vices qui dialoguèrent, et il va 
sans dire que l'on accorda toujours aux vertus le dernier mot. 

Ce nouveau genre n'était ni vivant ni animé : aussi sortit-on 
bien vite des abstractions, et voici comment. Un orateur anglais 
mettait en scène l'idée de Free-will, ou un français celle de 
Bien-Avisé, c'est-à-dire la prudence; il leur fallait un costume; on 
prit celui du temps, et l'abstraction entre déjà dans la réalité ; 
des détails de la vie courante s'y ajoutent naturellement, et le 
personnage devient bientôt de chair. Les Moral Plays anglaises 
devinrent alors des Interludes ou intermèdes, dont les person- 
nages sont vivants, mais qui ne sont encore que des œuvres froi- 
dement dialoguées et sans forme précise, et non pas des pièces ; 
en ce qui concerne l'intrigue, aucun progrès n'est fait sur les 
mystères. Nous avons donc là une ébauche de théâtre, mais qui a 
besoin comme d'une forte secousse pour prendre une forme 
définitive. 

Cette secousse féconde, c'est la Renaissance qui vint la donner, 
en s'éprenant de l'antiquité, de l'antiquité latine particulièrement, 
surtout en matière de théâtre. Cet événement se produisit dans 
les deux pays à la fois, comme le prouve la coïncidence des dates 
etce fait que l'on imite les mêmes auteurs. C'est en 1551 en effet 
que parait en Angleterre la première comédie régulière, c'est-à- 
dire divisée en actes et pourvue d'une intrigue : Ralph Royster 
Doyster, et en 1567 que parait en France le Brave ou Taillebras, 
de Baïf ; et ces deux pièces sont empruntées au Miles gloriosus de 
Plaute. De même, pour la tragédie. La première en France est 
la Cléopâtre de Jodelle, en 1552, et en Angleterre le Gorboduc 
deSackville et Norton. Le sujet est emprunté à Sénèque, et rien 
ne ressemblerait davantage à une analyse de la première qu'un 
compte rendu de la seconde : de longs monologues, des conver- 
sations interminables, et peu d'action ; les entr'actes seuls sont 
pleins, d'intérêt, comme en témoignent les longs récits que 
viennent faire des messagers, pour faire connaître ce qui s'est 
passé loin des regards des spectateurs. 

Cette renaissance fut suivie pour le théâtre d'une période de 
tâtonnements et d'incerlilude où tous les genres se coudoyèrent. 
A l'imitation de Sénèque et de Plaute, succéda celle de la comédie 
italienne; les genres intermédiaires, comme la tragi-comédie, 
parurent, ainsi que les pièces historiques. 

C'est à partir de ce moment que l'histoire du théâtre dans les 




264 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



deux pays se sépare complètement. L'Angleterre d'une part, 
attirée d'abord par l'antiquité, se reprend, et retourne aux tradi- 
tions de l'ancien théâtre. Elle garda de l'antiquité la division en 
actes et l'adoption d'une intrigue suivie ; mais, dsns ce cadre latin, 
tout ce qu'il y avait dans les mystères, les miracles, les moral 
plays, les interludes, rentre graduellement : l'action remplace les 
longs discours; l'homme est représenté dans son milieu et dans 
toutes les situations de la vie; le ton redevient tour à tour lyrique 
et familier, l'homme et la nature entière occupent le théâtre. En 
France, au contraire, la matière se restreint, l'action se simplifie, 
le monde extérieur disparaît ; le dram« n'est que psychologique 
et ramenéà l'âme des personnages. De là les unités, et la parci- 
monie du décor devenu inutile. La rupture avec le théâtre anté- 
rieur fut si complète que Boileau put croire que celui-ci n'avait 
jamais existé. 

Chez nos dévots aïeux le théâtre abhorré, 

Fut longtemps dans la France un plaisir ignoré. 

Or, il y avait cinq siècles que le théâtre existait en France, et 
c'était parce qu'ils étaient dévots que nos aïeux l'avaient 
encouragé. 

C'est ce profond changement dans l'histoire du théâtre quia 
rendu Shakespeare si difficile à acclimater en France. Quand on 
l'y introduisit au xvm« siècle, on avait perdu toute notion d'un 
théâtre aussi libre ; on le trouva barbare et extraordinaire parce 
qu'on ne lui connaissait plus rien d'analogue. 

Cette séparation complète entre les deux théâtres, â quoi tient- 
elle? C'est d'abord qu'il y avait dans l'esprit français une ten- 
dance naturelle à moraliser. Puis, la France rompit, bien plus tôt 
que l'Angleterre, avec son ancien théâire. L'élément comique et 
profane avait pris un tel développement dans le drame sacré, 
que, dès 1541, le Parlement de Paris, par scrupule religieux, en 
interdisait la représentation. En province il ne dura guère au 
delà de 1547. En Angleterre, au contraire, on Je joua jusqu'en 
1598, époque où Marlowe avait déjà donné son Tamburlaine et où 
Shakespeare allait faire jouer son Titus Andronicus. Quelques 
allusions dans ses œuvres prouvent que Shakespeare dut en voir 
représenter. Falstaff compare quelque part une puce sur le nez 
rouge deBardolph à une âme noire dans l'enfer : c'est un souvenir 
des Covenlry Mysleries, où la gueule rouge de l'enfer, au premier 
plan, jouait un grand rôle. Ailleurs, Hamlet parle de to oui 
Herod Herod, nouveau souvenir des mystères où Hérode était le 
type du tyran inflexible. Dans Richard III aussi, Gloster se com- 
pare au formai vice Iniquity, qui n'est qu'un personnage des 



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LES PREMIÈRES OEUVRES DRAMATIQUES DE SHAKESPEARE 265 

Moral Plays, le démon des anciens mystères, qui, de chute en 
chute, devint le clown dans Shakespeare. 

Une troisième raison plus importante encore explique la rupture 
qui eut lieu en France : c'est que les hommes nécessaires y pa- 
rurent plus tard qu'en Angleterre ; l'incertitude de la période de 
tâtonnements se prolongea jusqu'en 1636, où le théâtre classique 
s'établit, avec le Cid. Avant, on n'ayait eu, au lieu d'un Corneille 
de génie, que des Garnier, des Monchrestien, des Mairet, des 
Hardy, hommes de valeur sans doute, et qui firent œuvre utile, 
mais dont aucun n'avait assez de puissance pour laisser au théâtre 
une empreinte définitive. Celte empreinte, deux hommes de génie 
l'avaient donnée en Angleterre, Marlowe et Shakespeare. Bien 
qu'il mourût très jeune, le premier, sans qui Shakespeare n'aurait 
peut-être pas été ce qu'il fut, donna au théâtre quelques éléments 
essentiels, et, par-dessus tout, l'instrument, le vers dramatique. 
C'était le vers blanc. En l'adaptant au théâtre, Marlowe, qui était 
un universitaire, faisait acte de scholar. On prétend à tort que ce 
vers employé pour la première fois par Surrey dans sa traduction 
de YÉnéide, aurait été emprunté à l'Italie. Mais le vers de dix 
syllabes, encore muni de ses rimes, a été emprunté par Chaucer 
à la France ; plus tard, c'est sous l'influence probable de la ver- 
sification latine, qu'il perdit ses rimes, car il apparaît d'abord dans 
deux œuvres traduites du latin. C'est ce vers qui fut adapté au 
théâtre dans Gorboduc^ mais qui n'est pas encore le véritable vers 
blanc : c'est l'ancien décasyllabe qui n'a que perdu ses rimes, 
mais toujours invariablement arrêté à la dixième syllabe. Ce 
vers, Marlowe le prit, brisa son moule, et, lui donnant le mou- 
vement et la vie, en fit le vers blanc, que Shakespeare et d'autres 
après lui devaient perfectionner encore. 

Mais si ce vers, que transforma Marlowe, était le vers cher aux 
humanistes, si dans ses pièces la division en actes vient de l'anti- 
quité, le fond de son œuvre et son inspiration s >nt de source pure- 
ment anglaise. Le même phénomène se passa dans la littérature, 
qui s'est si souvent présenté dans l'histoire de la politique anglaise. 
De même qu'une réforme présentée par les radicaux lut souvent 
adoptée par les conservateurs qui l'appliquèrent avec mesure, de 
même alors le drame national, sans rien perdre de son originalité, 
s'appropria des éléments classiques. 

Avec Marlowe et Shakespeare donc, s'affirme une séparation 
absolue entre le théâtre anglais et le théâtre français. Deux con- 
ceptions différentes de l'art y sont représentées, qu'une compa- 
raison aidera à faire sentir. Il y a des peintres de portraits qui 
peignent avec leurs personnages le milieu dans lequel ils vivent ; 
d'autres, les font toujours se détacher sur un fond neutre ou 




26(5 KBVUS DBS COURS ET CONFÉRENCES 

noir ; c'est que, dans la contemplation de la figure principale, 
l'entourage perd de son importance et peut disparaître ; et cette 
seconde conception de l'art est aussi vraie que l'autre, quoique 
vraie surtout d'une vérité de réflexion. De même au théâtre, où 
tant de conventions d'ailleurs sont nécessaires. Sous l'influence 
d'une émotion forte, il peut arriver que nous nous renfermions en 
nous-mêmes et que nous devenions étrangers à ce qui nous en- 
toure: c'est la conception «du théâtre classique. Il peut arriver 
aussi que, jetant les yeux sur la nature, nous soyons frappés de 
l'harmonie de son spectacle avec nos sentiments, ou de son in- 
différence : c'est la conception du théâtre de Shakespeare ; et ces 
deux formes de l'art, quoique différentes, sont également vraies. 

En abordant le théâtre de Shakespeare, nous ne prétendons pas 
parler cette année des trente-sept pièces qu'il a écrites ; à peine 
en verrons-nous une dizaine. Ce ne seront pas celles qu'il est con- 
venu d'appeler les grands chefs-d'œuvre, bien que quelques-unes, 
comme le Songe d'une nuit d'été, Roméo et Juliette et Richard III, 
fassent bonne figure à côté des plus grandes ; peut-être pourtant 
l'étude trop négligée de ces premières œuvres offrira-t-elle un 
intérêt réel ; et, dans ces œuvres où il y a sans doute des parties 
faibles, nous aurons l'occasion de nous rappeler ces vers de 
Hamlet : 

See where the snn, in ruuet mantle clad, 
Walks o'er the dew of yon high eastero Mil. 

Dans ces premiers ouvrages, ce que nous allons voir, ce n'est 
pas le soleil éclatant des grands chefs-d'œuvre, mais c'est déjà 
le soleil . 

D. 



L/'aghnàuîn iioaiteia du pseudo-Xénophon 

Suite (1) 

La Condition des esclaves à Athènes. 

Cours de M. ALFRED CR01SET 

Professeur à V Université de Paris. 



Nous continuons aujourd'hui l'étude du petit traité, attribué, 
mais à tort, à'Xénophon, sur la Constitution des Athéniens. Plus on 
étudie cet ouvrage dans le détail, plus on est frappé de la profon- 

(1) Voir la Revue des Cours et Conférences, 1896*97. 



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L' 'Aô^vatav 7CoXtxsta DU PSEUD0-XÉN0PHON 267 

deur des vues qu'il renferme, et aussi de la ressemblance qui existe 
entre certaines idées exprimées par l'auteur et celles de Thucy- 
dide. Ce qui manque surtoutà cet opuscule, c'est un plan. D'abord, 
un grand désordre y a été introduit par suite des erreurs évi- 
dentes des copistes. Ensuite, il n'y a pas de liaison bien nette 
entre les idées. Pourtant, nous pouvons en apercevoir la suite au 
moins dans ses grandes lignes. L'auteur définit d'abord l'esprit de 
la constitution athénienne. Après quoi, il formule et réfute à sa 
façon les objections que Ton peut adresser à cette constitution 
relativement à la condition des différentes classes, esclaves, métè- 
ques, alliés (1). Nous allons voir maintenant des observations 
d'un caractère plus spécial que celles que nous avons examinées 
jusqu'ici. Il y a donc là une sorte d'enchaînement logique çntre 
les idées, sinon une composition parfaitement nette. Ensuite, le 
traité contient certains renseignements de détail sur l'organi- 
sation de l'armée et de la marine athéniennes, et enfin, quelques 
observations, un peu décousues, mais très intéressantes, sur un 
certain nombre de points qui touchent au fonctionnement de 
la constitution. 

Nous allons examiner aujourd'hui les réflexions présentées par 
l'auteur de PAO^vatav icoXrcefc sur la condition des esclaves à 
Athènes. Elles offrent, comme nous l'avons dit, un caractère 
beaucoup plus particulier que les considérations politiques qui 
ont fait jusqu'ici l'objet de notre étude. Les esclaves, dit l'in- 
terlocuteur, qui représente, comme on sait, le parti aristocra- 
tique, sont très mal disciplinés à Athènes, et c'est encore la. 
une des choses qui choquent le plus les étrangers qui viennent 
des autres cités grecques. A Sparte, par exemple, un esclave 
n'est rien, et tout homme libre exerce un pouvoir absolu, non 
seulement sur ses propres esclaves, mais sur ceux de tous ses 
concitoyens. Un homme libre rencontre- t-il un esclave dans la 
rue, celui-ci s'empresse de céder le chemin, et l'homme libre 
peut même, à tort ou à raison, frapper l'esclave, sans que per- 
sonne lui demande jamais compte de sa conduite. En un mot, tout 
esclave est en quelque sorte la propriété de tout le monde. A Athè- 
nes, c'est exactement le contraire qui a lieu. On y voit des escla- 
ves riches, vêtus d'habits magnifiques. Le luxe que certains 
d'entre eux se plaisent à étaler fait un singulier contraste avec 
l'humilité de l'attitude et la pauvreté du costume des autres escla- 
ves grecs. Aucun Athénien n'a le droit de frapper un esclave 

(1) Les alliés forment bien une classe particulière dans la cité, puisqu'ils 
font partie de ce qu'on appelle l'empire maritime d'Athènes. 



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268 



REVUE DÇS COURS ET CONFÉRENCES 



qu'il rencontre dans la rue. Peut-être n'existe-t-il h ce sujet au- 
cune interdiction formelle ; mais tout homme libre qui userait 
de violence à l'égard d'un esclave serait blâmé par ses conci- 
toyens. Nous avons,dans!e passagede rAOTjvatav iroXtxefo où sont 
exposées ces réflexions, une preuve de la douceur de la condition 
des esclaves à Athènes, preuve d'autant plus certaine que le per- 
sonnage qui parle ici n'est ni un apologiste d'Athènes, ni un 
défenseur des esclaves, mais au contraire un adversaire déclaré 
des institutions et un critique passionné des mœurs et des cou- 
tumes athéniennes. L'esclave, à Athènes, n'est vraiment plus un 
esclave au sens grec du mot. 

Les expressions dont l'aristocrate se sert dans ce passage, méri- 
tent d'être signalées : « Les esclaves sont à Athènes dans une 
« indiscipline complète : tu n'as pas le droit, dans cette cité, de 
« frapper un esclave, et l'esclave ne te cèlera pas le chemin. — 
« (Twv ôojXuiv.... nXelcrcï) èW.v 'AôijvTjatv àxoXawta, xat ooxe 7raxa£act 
« È'Jsartv aox<56i oiixs uîTEXTijasiai aot ô 8oûXoç). » (\ y 10). 

Voici la réponse, non moins intéressante, de l'auteur. Il ne se 
fait pas le défenseur des esclaves; lui non plus, il n'approuve pas 
la bienveillance des Athéniens à leur égard. Nous retrouvons dans 
cette réponse le procédé que nous avons déjà signalé à mainte re- 
prise ; il se place toujours au même point de vue. Il est d'avis, 
lui aussi, que la seule règle de conduite qu'il convienne d'obser- 
ver à l'égard des esclaves est celle des Spartiates. Mais il explique, 
h un point de vue tout scientifique, l'état de choses qui existe à 
Athènes par les raisons mêmes qui l'ont produit, et démontre 
que les rapports des Athéniens avec leurs esclaves sont en parfait 
accord avec le régime démocratique de la cité. Les considérations 
qu'il présente à ce sujet sont d'une justesse et d'une logique re- 
marquables: « Pourquoi cet usage s'est-il implanté à Athènes, 
« je vais te le dire : si c'était une habitude (1) que les hommes 
« libres frappassent les esclaves, souvent on battrait un citoyen 
« en croyant battre un esclave ; car les gens du peuple, dans 
« cette cité, ne sont pas mieux vêtus que les esclaves et ne se 
« présentent pas sous un meilleur aspect. — (Ou 8' £vex£v è<m xoûxo 
« giciywptov, lyù> cppdtjui • et vdjAOÇ ^ov ooùXov bizo xoù èXEDÔipou 

c TJirxsffOai , TCoXXdtxis ôv olrfitU eTvai xov 'AQtjvouov SoùXov 67cixa£fcv 

« av • Èa6f 4 xa xs y«? oiosv [kXxuo zyzi 6 of^ioc aùx66i f 4 oi 8oOXot **• 

c xà el'or, où8sv peXxtouc £îatv). » ([. cit.) Cette observation ne man- 
que pas d'intérêt. On voit par là que, dans la plupart des cités 

(t) Nojjio; a, à la foi, le sens de loi et celui d'habitude, comme le mot 
coutume dans le vieux français. 



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% A07)va((ov nokitzla DU PSEUD0-XÉN0PH0N 269 

grecques, on distinguait facilement l'esclave de l'homme du 
peuple à certains signes extérieurs, l'esclave étant plus pauvre- 
ment vêtu et d'attitude plus humble. A Athènes, ces différences 
s'effacent. Quelle est la raison de ce fait ? Suivant l'auteur, elle 
est bien simple, et il l'expose dans le même passage. La liberté 
relative dont jouissent à Athènes les esclaves provient de ce que 
cette cité est avant tout une puissance maritime. 'Elle a besoin 
des esclaves pour ramer sur ses trirèmes, en compagnie des ci- 
toyens. C'est pourquoi il est nécessaire de les ménager. Et non 
seulement ils acquièrent par ce fait une certaine considération, 
mais ils touchent un salaire. Sans doute, cet argent ne revient 
pas en entier à l'esclave, ou du moins il n'en peut pas disposer 
tout à fait à sa guise, car ses droits sont limités par les droits 
supérieurs du maître. Pourtant, on lui laisse une cer- 
taine latitude dans l'emploi de sa fortune, notamment lorsqu'il 
veut se racheter. A ce propos, nous manquons de ren- 
seignements précis sur les lois qui réglaient les affranchisse- 
ments. Ce qui est certain, c'est le fait lui-même : l'esclave pouvait 
recouvrer sa liberté, lorsqu'il avait amassé la somme nécessaire à 
son rachat. En outre, il peut employer son argent à se rendre la 
vie plus agréable. Aucun règlement n'interdit aux esclaves de 
vivre, s'ils le peuvent, dans les plaisirs (Tpuoav), parfois même 
dans l'opulence (^y 0 ^ 07 *? 5 ™^ oiaixStjOat). C'est encore avec raison, 
dit fauteur suivant sa méthode, que le peuple athénien agit ainsi. 
La raison de ce fait est celle que nous avons signalée tout à 
l'heure, et que l'auteur indique dans une phrase dont le texte est 
malheureusement altéré, mais dont le sens général est très clair : 
l'esclave est employé sur la flotte ; on l'affranchit parfois en 
récompense des services qu'il a rendus comme rameur : partant, 
on a tout intérêt à le ménager. 

Certains passages d'autres auteurs nous aident encore à com- 
prendre qu'un tel état de choses ait pu s'établir à Athènes. Les 
esclaves n'étaient pas seulement employés comme rameurs ; 
beaucoup d'entre eux exerçaient certains métiers : ils étaient 
commerçants en sous-ordre ou ouvriers. C'est ainsi que Démos- 
thèoe faisait travailler des esclaves dans la fabrique d'armes dont 
il était propriétaire. Souvent, celui qui dirigeait ces sortes de 
maisons était lui-même un esclave, qui se trouvait ainsi occuper 
une situation intermédiaire entre celle de l'esclave et celle de 
l'homme libre. En droit, il restait esclave ; en lait, il devenait 
homme libre, parla manière indépendante dont il vivait, retirant 
de son travail des profils personnels, possédant la confiance du 
maître, maître lui-même d'autres esclaves. On l'affranchissait 



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° 



270 



REVUE DBS COURS ET CONFÉRENCES 



généralement au bout d'un certain temps ; quelquefois même il 
recevait, en récompense de ses services, le titre'de citoyen. 

L'esclave entrait parfois très avant dans la confiance du maître. 
Ce fait se produisait surtout dans les maisons de banque, qui 
jouaient un très grand rôle à Athènes, grâce aux affaires consi- 
dérables que le commerce maritime y attirait. Les banquiers 
étaient fort nombreux ; ils se recrutaient surtout parmi les métè- 
ques et les affranchis. Ils avaient pour employés des esclaves. Or, 
il était nécessaire que ceux-ci fussent parfaitement honnêtes ; car 
on écrivait peu à cette époque : les affaires se réglaient surtout 
par des engagements verbaux. Par suite, on pouvait être amené, 
s'il survenait quelque contestation, à invoquer devant les tribu- 
naux le témoignage des esclaves témoins des arrangements. Ces 
sortes d'esclaves jouissaient donc forcément de la considération 
de leur maître, dans l'intimité duquel ils vivaient. Celui-ci 
finissait généralement par les affranchir et par les prendre comme 
associés. Us devenaient banquiers à leur tour. Certains d'entre 
eux épousaient mêm^ la veuve de leur ancien patron. Nous avons 
plusieurs exemples de ce fait dans les orateurs attiques. Un des 
plus célèbres nous est rapporté par. Démosthène, dans son plai- 
doyer pour le riche banquier Phormion. Le principal fondateur 
de la banque de Phormion était un certain Pasion, autrefois 
esclave. Plus tard affranchi, devenu citoyen, il se marie. Il prend 
comme esclave ce Phormion que défend Démosthène. Il l'affran- 
chit, et lui lègue, à sa mort, sa banque et sa femme. Celle-ci 
avait des enfants de Pasion ; elle en eut d'autres de Phormion. 
De là des contestations au sujet de l'héritage : un procès s'ensui- 
vit. Il est curieux de voir, dans cette affaire, à quel point l'affran- 
chissement et la fortune pouvaient changer les sentiments des 
esclaves. Le fils du premier lit, Apollodore, élégant et débauché, 
oubliant qu'il n'était lui-même qu'un fils d'affranchi, allait 
jusqu'à reprocher à ses demi-frères d'avoir un esclave pour père. 
Dans plusieurs circonstances, il avait versé au trésor public des 
sommes importantes pour des triérarchies, des liturgies ; il jouis- 
sait d'une grande considération. Mais son luxe et ses largesses 
avaient fini par le ruiner complètement. En face de ce person- 
nage, nous voyons le brave Phormion, le client de Démosthène, 
qui, lui, a gardé, au milieu de ses immenses richesses, l'appa- 
rence d'un ancien esclave, comme l'atteste l'orateur lui-même. 
Celui-ci, en effet, demande aux juges la permission de parler à 
la place de Phormion (1) : car Phormion est vieux, manque 

(1) Démosthène parlait dans cette affaire en qualité de juv^opos- On sait 
qu'il n'existait pas d'avocats à Athènes. Chacun devait plaider pour son propre 



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l' 'AOTjvottav rcoXtxefa DU PSEUDO-XÉNOPHON 



271 



d'éloquence, ne sait pas même s'exprimer correctement en grec. 
Peut-être ce Phormion était-il originaire d'Asie, contrée qui 
fournissait à Athènes un grand nombre d'esclaves. Inhabile à 
parler, mais habile en affaires, ignorant, mais retors, comme 
beaucoup de personnages de sa condition, il était arrivé, par les 
seules ressources de son esprit, à l'indépendance et à la fortune. 
Ces deux générations, l'une d'esclaves, l'autre de fils d'esclaves, 
sont opposées dans le discours de Démosthène en une sorte de 
parallèle très piquant, avec un réalisme tout à fait imprévu : 
la première manque de culture, ignore complètement l'art de la 
parole ; la seconde produit des orateurs brillants, des élégants qui 
passent leur vie dans les plaisirs, se promènent en public vêtus 
de robes flottantes, environnés d'hétaires. Les deux générations 
sont donc très différentes, quoique très rapprochées, et la seconde 
a complètement oublié la condition servile de la première, qui 
était celle de ses pères. 

Nous trouvons, dans le Contre Athénogène d'Hypéride, un autre 
exemple du rôle très important que jouaient à Athènes les esclaves. 
Il s' agit d'un procès intenté par un jeune Athénien, peu inté- 
ressant d'ailleurs, à certain intrigant dont il était devenu la 
dupe. Une femme de ses amies lui avait persuadé d'entrer dans 
le commerce. Elle avait justement sous la main un négociant, 
propriétaire d'une boutique de parfumerie très bien achalandée, 
qu'il était tout disposé à céder. L'affaire fut bien vile conclue. 
Mais le jeune homme ne tarda pas à s'apercevoir que la maison 
dont il avait fait l'acquisition était pleine de dettes, et que ce 
malencontreux marché l'avait totalement ruiné. Or, cette bou- 
tique était gérée par des esclaves. C'est par ses relations avec 
des esclaves que le jeune homme avait été engagé dans cette 
affaire. Ces esclaves rentrent dans la catégorie de ceux dont 
nous parlions tout à l'heure, personnages en quelque sorte 
intermédiaires entre l'homme libre et l'esclave proprement dit. 

Dans ces conditions, on comprend qu'il ne fût pas possible, à 
Athènes, de maltraiter les esclaves. Il existe encore une autre 
raison de ce fait, également signalée par Fauteur de r'Aôrjvaîwv 
roX'.Teta. C'est que l'esclave, possédant souvent une grande 
fortune, s'il avait été menacé de mauvais traitements,, eût donné 
de l'argent pour les éviter. Mais alors cet argent eût échappé au 
maître, qui comptait le toucher comme prix de l'affranchisse- 

compte devant les tribunaux. Mais on permettait parfois à des amis du 
demandeur ou du défendeur de prendre, après ceux-ci, la parole eu leur faveur. 
Ce sont ces sortes d'avocats qu'on appelait <ruv7j*fopoi. 





272 



REVUE DES COURS KT CONFÉRENCES 



ment. C'est pourquoi le maître lui-même avait tout intérêt à 
préserver ses esclaves contre la violence de ses concitoyens (1). 

Toutes ces raisons expliquent la supériorité remarquable de la 
condition des esclaves à Athènes sur celle que leur font les autres 
cités grecques. Mais ce sont là des considérations d'un ordre 
purement pratique. Et tel est, en effet, le caractère que cet 
opuscule présente d'un bout à l'autre. Par là il est bien de son 
pays et de son temps. Jamais, en effet, on ne trouva des esprits 
plus positifs qu'à Athènes, à l'époque de la guerre du Péloponnèse, 
alors que s'était fait sentir l'inûuence des sophistes. Cependant, 
la condition particulièrement heureuse des esclaves à Athènes 
s'explique aussi par une autre raison, d'un ordre plus élevé, 
dont l'auteur de V 'AÔTjvauuv izolmla ne parle pas, mais qui est 
évidente, attestée par une foule de témoignages historiques et 
littéraires : c'est la douceur du peuple athénien, douceur relative 
sans doute, qui n'exclut pas, comme nous l'avons déjà vu, la 
cruauté dans le châtiment et dans la vengeance, mais qui frappait 
les contemporains, et dont Aristote, en particulier, a fait à plu- 
sieurs reprises l'éloge dans son 'Aôrjvatwv izolnd*. Cette douceur 
se manifeste, par exemple, dans les châtiments publics : certains 
coupables, que les autres cités punissent de la peine de mort, 
sont seulement frappés, à Athènes, de l'exil ou d'une amende. Il 
est certain que cette douceur de caractère fut pour beaucoup 
dans l'amélioration du sort de l'esclave, qui est tout à l'honneur 
de la démocratie athénienne. Sans doute, celle-ci comprit les 
avantages et les nécessités pratiques dont parle l'auteur de 
1' 'AO^vaîwv itoXiTEÉa. Mais il est certain qu'elle obéit en même temps 
à des idées plus hautes. N'oublions pas que c'est à Athènes que 
furent prononcés les réquisitoires les plus énergiques contre 
l'esclavage et les plus nobles plaidoyers en faveur de la dignité 
humaine. On a distingué, au v e siècle, ce qui est nature («puais) de 
ce qui est accident ou loi (vo^o;). Le sophiste Alcidamas a déclaré 
que « ce n'est pas la nature qui a fait l'esclave, c'est la loi». 
Nous retrouvons plus tard les mêmes théories défendues par 
deux sectes philosophiques opposées, les stoïciens et les épicu- 
riens. Epicure admet à ses leçons ses propres esclaves, et c'est 
un de ceux-ci, surnommé Mus (rat), qui dirige, après lui, son 
école. 

Ainsi donc, l'auteur de 1' 'AO^vaduv 7roXtxsta n'a pas tort de pré- 

(i) 'AO. iroX., I, il : <r "07TOJ o' eîaî TrXouaioi SouXot , ouxixt lvxaî38a 
XusiteXeT tov Ijjlov ôoùXov gî oeotivai * èv ùï ifj Aaxsoot^uovi ô ijjiôç oouXo^ 
os oéâotxsv • Sv 81 osâtri ô ooç SoOXo? i[x£, ' xtvouvsjjst xat x« ^pV^axa 
ot8«$vai xà lauTOÙ urne jj^ xivSuvs jetv Ttepï kauxoù. » 



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LES LIEUX COMMUNS DANS LES « S1LYES » DE STAGE 



273 



tendre que les Athéniens, en usant de bienveillance à l'égard de 
leurs esclaves, obéissaient à des considérations d'ordre pratique. 
Mais il faut ajouter, pour leur rendre pleine justice, qu'ils étaient 
en même temps guidés par des idées beaucoup plus nobles, 
toutes désintéressées, d'un caractère purement moral et philoso- 
phique. 



Sidoine Apollinaire dit que Stace, dans les Silves, t étend 
son sujet avec grâce en l'ornant de lambeaux de pourpre — mul- 
tis iisdemque purpureis locorum communium pannis materias 
decenter extendit. » Il emprunte à Horace l'expression purpureus 
pannus, et il a soin de le faire remarquer: « Ut lyricus Flaccus in 
Artis poeticœ vol u mine praecipit ». Il écrit ceci à la fin d'une lettre 
à son ami Pontius Léontius ; l'épilogue est en prose ; tout le reste 
de la lettre est en vers. Il y décrit une maison de campagne que 
possédait Léontius au confluent de la Dordogne et de la Gironde, 
àBurgus (aujourd'hui Bourg-sur-Mer). Il craint que le dévelop- 
pement ne paraisse disproportionné avec l'importance du sujet, 
et il cherche à s'en excuser. C'est que d'ordinaire, dans la poésie 
ancienne, les sujets de cette sorte n'étaient pas traités dans des 
œuvres de longue haleine, mais sous forme d'épigrammes . 
Sidoine a peur d'avoir dépassé la mesure qui convient à ce genre • 
§ Quod epigrammatum excesserit paucitatem. » C'est là le point 
important, celui qui nous éclaire sur la pensée de l'auteur ; il 
nous donne à penser que Stace, dans les Silves, représente une 
exception. Il appartient au petit nombre des poètes qui consa- 
craient de longues pièces, en hexamètres, à traiter les sujets habi- 
tuels de la poésie de circonstance. Ces sujets étaient en général 
assez minces ; on est fondé à croire que les poètes y adaptaient 
d'ordinaire le système suivi par Catulle et par Martial. La petite 
pièce sur la péninsule de Sirmio, dans le recueil de Catulle (xxxi) 
est un modèle du genre. Ainsi Ton avait d'un côté des épigrammes 



0. H. 



Les lieux communs dans 



les « Silves» de Stace 



Leçon de M. GEORGES LAFAYE 

Maître de conférences à F Université de Paris, 



18 




274 



REVUE DfcS COUHS COMtàfUSNGKfc 



courtes et châtiées ; de r&tttfe,des poèmes très éteadus, maïs éirôts 
avec une extrême rapidité. C'est là ce qui fit l'originalité de Stace, 
si tattt est que ce soit là Une originalité. Nous ne savons pas du 
moins que Slace ait eu des prédécesseurs ; Lucain avait écrit des 
Silves, mais elles ne nous ont pas été conservées ; en Vont «as, ces 
prédécesseurs ne sont pas nombreux : sans cela on pourrait se 
demander pourquoi Sidoine Apollinaire cile Stace de préférence à 
tout autre. Avant Stace ces sujets étaient traités en distiques et 
en quatrains; mais Stace ne suivit pas cet usage, comme le dit 
Sidoine Apollinaire : « Omnes illas descriptiones non distichorum 
aut tetrastichorum stringit angustiis ». Il dut obéir à une double 
nécessité : 1° il fut forcé, sinon d'improviser chacun de ces petits 
poèmes au sens propre de ce mol, du moins de les écrire très 
rapidement, en un ou deux jours tout au plus : c'est une des lois 
qu'on lui imposa. Les pièces dont se compose le recueil des Silves 
lui ont été demandées ; ce n'est pas de son propre mouvement 
qu'il les a écrites ; 2° il lui a fallu subir les lois de la poésie épique 
dans des sujets où cette poésie n'était pas habituelle ; il lui a fallu 
employer les ornements ordinaires de l'épopée. Stace se tire de 
cette double difficulté à l'aide des loci communes; il a dû faire 
appel à des répertoires où Ton trouvait des développements tout 
préparés sur toutes sortes de sujets. Cette méthode avait ses 
inconvénients et ses avantages. Les uns et les autres se retrou- 
vent dans les poèmes de Satce. 

Le premier inconvénient, celui qui frappe tout d'abord, c'est 
le contraste, la disproportion de la matière et du développement. 
La matière est généralement maigre. Stace a vu une maison de 
campagne dans un site agréable, et il la décrit ; ou bien il a appris 
le rétablissement d'un personnage qui était depuis quelque temps 
malade, et il célèbre cet heureux événement; ou bien encore il a 
été obligé de chanter la mort d'un lion apprivoisé de l'empereur. 
La matière est simple et familière : ce qui permet d'élever le sujet, 
c'est la qualité du personnage; mais il n'y a pas deux façons 
d'être malade. Cette disproportion entre la pauvreté du fond et 
l'étendue du développement, ceux qui écrivent des épigrammes 
l'évitent : Martial, par exemple, ne produit pas le même eft'et ; en 
vingt vers, il dit tout ce qu'il avait à dire, sans recourir aux lieux 
communs ; la forme et le tond sont d'accord. 

Le second inconvénient du système adopté par Stace, c'est 
la monotonie ; le procédé est presque toujours le même, et il est 
très apparent. Il y a un véritable abus de la comparaison. S'agit- 
il d'un personnage, d'un monument. Stace cherche les monu- 
ments, les personnages analogues qu'il pourrait citer, ou bien il 




LES LIKUX OOIfilWWS ©ANS 'Les «bILVES» DIS STACE È?5 

énumôreiw contraires. Ainsi certaines comparaisons sont ame- 
nées par la figure qu'on appelle les semblables, d'autres par celle 
qu'on appelle les contraires ; elles s'enchaînent de manière * 
former de longues énamérations. Les sources de ces lieux com- 
muns «ont la fable et surtout la géographie, quelquefois l'histoire. 
Ces énumerations sont d'autant plus fréquentes que la composé 
tion «st plus rapide ; plue le poète est pressé, plus il fait appel à 
sa mémoire pour qu'elle aide l'imagination trop lente. Comment 
Stace a-4-il pu trouver un si grand arsenal de développements 
tout préparés? Il est probable qu'il devait avoir déjà des vers à 
moitié faits, des hémistiches inutilisés, résultat du long travail 
que lui avait coûté La composition de la Thébaxde. Une com- 
paraison attentive des deux œuvres prouve que certaines for- 
Mules, certaines expressions toutes prêtes ont pu être mises a 
profit dans les Silves. En outre, Stace devait avoir à son service 
des yers ébauchés, écrits pêle-mêle sur ses tablettes. Comme tous 
les professeurs romains, il devait avoir des cahiers qui lui ser- 
vaient de répertoire. Nous avons conservé des ouvrages qui nous 
donnent une idée de ce que pouvaient être ces répertoires. Dans 
Hygio, dans les Mythographes, dans Valère Maxime, nous trou- 
tods des morceaux très étendus qui nous offrent des exemples de 
ce genre de littérature. L'ouvrage de Valère Maxime n'est autre 
chose qu'un recueil d'histoire, où les faits sont classés de maniéré 
à servir d'exemple à un orateur dans l'embarras. Les Fabula 
d'Hygin renferment des chapitres comme ceux-ci : ch. 238, héros 
qai ont tué leurs fiis,« heroes qui filios occiderunt » ; ch. 239* mères 
qui ont tué leurs tils, « matres quae fîlios interfeeerunt» ; ch. 240 
femmes qui ont tué leur mari, « quae conjuges suos occiderunt » ; 
ch. 241, maris qui ont tué leur femme,« qui conjuges suas occide- 
runt » ; ch. 242, hommes qui se sont donné la mort, « qui se ipsi 
interfeeerunt » ; ch. 243, femmes qui se sont donné la mort, « quae 
se ipsa interfeeerunt ». Tous ces matériaux sont destinés à ali- 
menter ou des devoirs d'élèves, des suasoriœ, ou des pièces de 
vers. Le rapport de ces recueils avec les Silves est évident. La 
géographie tient urne grande place chez Stace : Hygin lui consacre 
tout le chapitre 276 ; il y énumere toutes les grandes lies con- 
nues : Rhodes, la Crète, la Sicile, la Sardaigne ; dans le chapitre 
223, il cite les sept merveilles du monde ; ailleurs ce sont des 
exemples tirés de l'histoire ; dans le ch. 221, il parle des Sept 
Sages. Pour Valère Maxime, nous avons vu déjà que son ouvrage 
n'était qu'un long répertoire d'exemples historiques, une sorte de 
morale en action. Reportons-nous maintenant aux Silves : sous 
les développements de Stace, on retrouve la présence de cahiers 



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276 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



du même genre ; de r ces pièces on pourrait tirer des chapitres 
semblables à ceux d'Hygin. Examinons, par exemple, celle qui 
ouvre le premier livre: Equus maximus Domiliani. Stace se 
demande d'abord quel est l'auteur de ce colosse. Il procède sous 
forme d'interrogation. Est-ceJMinerve ? Ce cheval est-il tombé du 
ciel ? Est-il l'œuvre des cyclopes ? Le titre du chapitre auquel 
ces exemples sont empruntés pourrait êlre les Artisans légen- 
daires^ ou les héros qui ont excellé à produire les œuvres d'art, 
à ciseler le bronze. Stace continue en disant : « Quel que soit l'au- 
teur, le cheval dépasse tout ce qu'on raconte des chevaux les plus 
fameux», et il énumère tous 'ceux qui ont été chantés par les 
poètes ; le cheval de Mars, celui de Pollux, le cheval de Troie. On 
pourrait continuer cetteTanalyse : on trouverait bien d'autres 
développements du môme genre. Toute cette première pièce est 
faite d'énumérations juxtaposées et préparées à l'avance parle 
poète. Le plus grave inconvénient de cette méthode, c'est qu'elle 
engendre la monotonie et finit par fatiguer le lecteur. 

Les Silves ne sont pourtant pas sans mérite ; il faut, en les 
jugeant, tenir compte des témoignages des anciens ; les ouvrages 
qui leur ont plu ne peuvent pas être dénués de valeur. Sur Stace 
nous avons d'abord le témoignage de Sidoine Apollinaire, qui 
l'a beaucoup imité. En Afrique, on a trouvé gravés sur une 
inscription funéraire des vers provenant des Silves. Les lapicides 
avaient donc des cahiers où ils faisaient entrer des extraits de 
Stace. Mais, dans cette partie de son œuvre, il a dû être goûté 
surtout par ses contemporains, qui ont pu apprécier ses pièces 
à la première audition, dans tout le charme de leur nouveauté ; 
elles ont beaucoup perdu avec le temps, puisqu'elles ont pour 
sujet un événement passager. 

Le premier mérite dé ces petites pièces, c'est la facilité avec 
laquelle elles ont été composées. C'est peu de chose, surtout à nos 
yeux ; mais ce mérite avait beaucoup plus d'importance pour des 
peuples qui sont sensibles au plaisir de l'oreille et se laissent aisé- 
ment séduire par la beauté de la forme. Il faut prendre ces vers 
comme un exercice, un jeu ; il n'en faut pas surfaire l'importance ; 
mais on doit reconnaître qu'il y a là beaucoup de promptitude 
d'esprit et un talent remarquable. Stace est fier de ce talent d'im- 
provisateur, malgré la modestie avec laquelle il en parle ; il 
appelle ces pièces : libelli qui subito calore fluxerunt, petits poè- 
mes qui lui ont échappé dans la chaleur de l'improvisation. Ce 
qui fait le mérite de ces vers, c'est la gratia celeritatis : c'est par 
là qu'ils trouveront grâce et faveur. Si Stace parle ainsi, c'est donc 
qu'on admirait autour de lui ce genre de talent. 




LES LIEUX COMMUNS DANS LES « S1LVES » DE STACE 277 



Il serait absurde de demander à Stace, auteur des Silves, la 
profondeur des pensées, la sincérité du sentiment, la gravité de 
l'émotion. Ces petites pièces ne comportent rien de semblable. 
Tous les apologistes, les auteurs de panégyriques ont fait comme 
Stace, même les plus grands, même ceux qui ont écrit à loisir : 
ils ont eu recours aux lieux communs. Pindareet Simonide se sont 
exposés au reproche de revenir trop souvent aux mêmes mythes ; 
cependant ils ont passé beaucoup plus de temps à préparer leurs 
sujets. 

Quant à dire que Stace était un poète mercenaire, ce n'est pas 
un argument valable. Dans l'antiquité et même jusqu'au xvni» siè- 
cle, c'était l'usage que le poète reçût un salaire du personnage 
qu'il célébrait ; Horace et Virgile vécurent des bienfaits d'Au- 
guste : il n'y a rien là qui soit particulier à Stace et à son temps. 

Le second mérite de Stace, c'est l'étendue de l'érudition. On 
en fait aujourd'hui bon marché ; on sait qu'elle ne coûtait guère 
à acquérir. Elle témoigne cependant d'une culture poussée très 
loin, d'une grande habitude des sujets poétiques. Les lieux com- 
muns de Stace sont très variés, entremêlés avec une extrême 
habileté ; il passe de l'un à l'autre avec une légèreté, une aisance 
parfaite. 

En troisième lieu, il faut noter chez lui la noblesse et l'élégance 
dans l'expression des choses familières. Comme le dit Sidoine 
Apollinaire, « materias decenter extendit ». Le Contraste de l'élé- 
gance de la forme avec la petitesse du sujet est quelquefois 
fâcheux ; mais l'alliance de la forme et du fond est souvent lieu* 
reuse. C'est un genre de mérite qui survit dans la décadence. 
Aujourd'hui nous sommes moins sensibles à l'art de dire sous 
une forme noble des choses qui sont en elles-mêmes banales ; 
l'idée que nous nous faisons de la poésie est toute différente : on 
était encore très sensible à ce genre d'agrément au xvin* siècle : 
c'était ce qui faisait le succès de certains poètes que nous goû 
tons beaucoup moins, d'Ovide, par exemple. Stace a l'art de ré- 
pandre du charme sur un sujet vulgaire. Il écrit pour une société 
chez qui survit le sentiment aristocratique ; jusqu'à la fin de Terne 
pire, on a entouré la noblesse d'un profond respect : la satire même 
de Juvénal en est la preuve. Cette idée qu'il n'y a pas de poési- 
saas un langage pompeux, magnifique, est inséparable du senti- 
ment aristocratique. « Nil ibi plebeium », dit Stace, en parlant 
d'une salle de bains. On peut lui appliquer le mot à lui même. 
Ses sujets ont souvent quelque chose de banal, et cependanton ne 
trouve rien dans la forme qui soit vulgaire. C'est ce qui explique 
l'effort qu'il fait pour ramener le sujet au genre épique. Il suppose 




278 



Mit V U IL Dite HT COflitâMJCBICfiS 



une action quand cela lui est possible. C'est ainsi que,, dans* la 
pièce sur le rétablissement de Rutilius Gallicus, il nous montre 
Apollon allant trouver Esculape et lui demandant la guôrison du 
malade. Dans TépUhalame de Stella et de Violentilla, l'Amour va 
demander à Vénus de couronner les feux de Stella. Voilà une 
action, et Stace se retrouve dèslors à son aise: cela lui permet de 
varier les temps des verbes, de donner à son poème le tour de 
l'épopée. Ce retour au genre épique est parfois rendu possible par 
l'intervention du deus ex machind. Ce n'est là qu'un nouveau 
lieu commun, sans doute ; mais il ne faut pas s'imaginer que 
personne alors ne croit plus à la mythologie. On ne doit pas, en 
effet, juger de tout un siècle d'après quelques philosophes. Même 
au temps de Stace, il nait encore des fables, et les nouvelles sont 
souvent plus grossières que les anciennes. Cette mythologie même, 
iL n'est pas jusqu'à la philosophie qui ne sache s'en accommoder. 
Lucrèce a beau la repousser, il n'en invoque pas moins Vénus avec 
un accent profondément religieux, en tête d'un poème où il 
prétend combattre les religiones. Le monde entier est couvert de 
temples, et l'on en construit sans cesse de nouveau*. Le paga- 
nisme vivra encore plusieurs siècles, et même malgré les efforts 
des empereurs chrétiens. Par conséquent les lieux communs tirés 
de la fable sont encore animés et facilement acceptés ; on y sent 
bien le procédé, mais il ne faut pas croire que tout cela était lettre 
morte ; les contemporains y trouvaient une certaine iratcheur, 
un tour gracieux. Si Stace fait venir Apollon des Alpes, c'est que 
ce dieu était adoré avec ferveur dans la haute Italie; ce culte* 
auquel il emprunte un ornement poétique, est donc encore très 
florissant ; les inscriptions en font foi. Il y avait là un genre d'in- 
térêt très réel pour les contemporains, mais auquel nous ne pou* 
Tons être sensibles aujourd'hui. Les grâces et l'enjouement que 
la mythologie donne à certains morceaux des Silves sont asaes 
grands pour avoir pu séduire Sidoine Apollinaire et l'engager à 
suivre la même voie que Stace. 



F. A. 




PUW DÇ D|$S*RTATIQN 279 

Plan de dissertation 



LICENCE È8 LBTTRES 



Peut-on dire des Sermons de Possuet ce que Voltaire dit des 
Qrais&ns funèbres, c'est « un genre £ éloquence qui demande de 
l'imagination et une grandeur majestueuse qui tient un peu à la 
poésie, dont il faut toujours emprunter quelque chose, quoique avec 
discrétion, quand on tend au sublime » ? (Siècle de Louis XIV, 
ch. xxxui.) 

Remarques préliminaires.— Gela touche à une théorie inté- 
ressante que Voltaire a été un des premiers à émettre. L'orai- 
son funèbre et le sermon, tels que les entend Bossuet, et en géné- 
ral l'éloquence du x.vu« siècle, se rattache à la poésie lyrique. Cer- 
tainement il y a beaucoup plus de lyrisme dans un sermon de 
Bossuet que dans une ode de Malherbe. 

Qu'est-ce que la poésie lyrique ? C'est V expression personnelle 
des sentiments éternels de l'humanité ; ce qu'elle chante, c'est 
l'incertitude et la misère de notre destinée ; que sommes-nous ? 
où allons-nous ? Ce sont là des questions auxquelles toutes les 
religions s'efforcent de donner une réponse. Elle chante encore la 
vanité de la gloire, de l'ambition, de l'amour, de tout ee qui est 
humain ; elle gémit sur l'homme isolé au milieu de la nature indif- 
férente. Or quels ont été les thèmes favoris de l'éloquence au 
xviie siècle, sinon ces sujets mêmes ? La poésie efc la religion 9e 
rencontrent ici sur un terrain commun. Rappelez-vous, dans le 
sermon Sur la Mort, le passage sur la destinée humaine : l'homme 
comparé à un acteur dans un drame aux multiples personnages ; 
sur la brièveté de la vie : qu'est-ce que cent ans, qu'est-ce que 
mille ans : la vie naît continuellement de la mort, la mort est in- 
dispensable à la vie ; la nature nous reprend la matière qu'elle 
nous a prêtée. On trouve aussi le rythme dans Bossuet; il y a dans 
les sermons comme une sorte d'orchestration confuse. 

Après Bossuet la sèche analyse du xvme siècle laisse de côté le 
lyrisme, qui se rencontrait si souvent chez lui. Il y a de l'élégance, 
de la finesse, mais nulle émotion chez Voltaire. Le lyrisme se re- 
trouve abondamment, en prose, chezJ.-J. Rousseau ; mais, tandis 
que Bossuet, Bourdaloue et même Massillon trouvent le lyrisme 
dans ce qu'il y a de plus grand, Rousseau le cherche dans l'ex- 



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280 



REVUS DES COURS ET CONFÉRENCES 



pression de la passion (V. La Nouvelle Héloïse). Comment le lyrisme 
reparaît-il dans la poésie? C'est grâce à l'influence exercée par 
Rousseau sur l'école romantique. Le sentiment qui inspire le 
Lac, de Lamartine, c'est l'impossibilité de fixer l'instant fugitif du 
bonheur, c'est, comme dans le Sermon sur la Mort, la brièveté de 
la vie, l'indifférence de la nature à l'égard de l'homme. (V. encore 
la Tristesse d'Olympio de V. Hugo, le Souvenir d'À. de Musset.) 



I. — Il faut ramener ces différentes notions à la stricte défi- 
nition qu'en a donnée Voltaire. Le sermon est une leçon de dogme 
et de morale ; il emprunte ses sujets aux sentiments les plus géné- 
raux, qui sont aussi la matière de la poésie lyrique. 

II. — Comme la poésie, le sermon demande à la force de l'émo- 
tion personnelle de renouveler cette matière commune et de l'ex- 
primer. 

III. —La grandeur majestueuse est inséparable de toute vérité 
religieuse, comme de la haute poésie ; de là, des rapports néces- 
saires entre l'éloquence religieuse (sermons et oraisons funèbres) 
et le lyrisme, qui est la plus haute expression de la poésie, avec 
l'épopée qui en est une autre. 

IV. — Que Bossuet est épique dans l'oraison funèbre et le ser- 
mon ; récits, portraits, etc.; qu'il est lyrique dans l'oraison funè- 
bre et le sermon : exemples. 

Y. — Conclusion. — Delà cette théorie qui montre avec raison 
que le lyrisme subsiste dans la littérature française au xvn* siècle 
par l'oraison funèbre et le sermon, en attendant qu'au xviii* siè- 
cle l'éloquence lyrique de Rousseau dans le roman serve de 
transition à la reprise du lyrisme par la poésie romantique. 



PLAN. 




SUJETS DE DEVOIRS MENSUELS 



281 



Sujets de devoirs mensuels 



(Suite.) 



ACADÉMIE DE PARIS — ANNÉE 1897-98 



Certificat d'aptitude à renseignement de l'allemand . 



!• VERSIONS. 



Novembre 1897. 



Schiller* Urteil uber Gôthe. 



Wahrend wir anderd muhselig sammeln und prufen mûssen, um et 
was Leidliches langsam hervorzubringen, darf er nur leise an dem 
Baum schutteln, um sich die schônsten Fruchte, reif und schwer, zufal- 
len zu lassen. Es ist unglaublich, mit welcher Leichtigkeit er jetzt die 
Friichte eines wohlangewandten Lebens nnd einer anhaltenden Bildung 
an sich selber einerntet,wie bedeutend uud sicher jetzt aile seine Schritte, 
sind, wie ibn die Kiarheit liber sich selbst und uber die Gegenstande vor 
jedem eitlen Streben und Herumtappen bewahrt. Sie werden mir darin 
beipfliahten, dass er auf dem Gipfel, wo er jetzt steht, mehr darauf den- 
ken muss, die schônç Form, die er sich gegeben hat, zur Darstellung zu 
bringen, als nach neuem Stoff auszugehen, kurz dass er jetzt ganz der 
poetischen Praktik leben muss. Wenn es einmal einer unter Tausenden, 
die darnach streben, dahingebracht hat, ein schones vollendetes Ganzes 
ans sich zu machen, der kann nichts Besseres thun, als dafiir jede mô- 
gliche Art des Ausdrucks zu suchen ; denn wie weit et auch noch 
kommt, et kann doch nichs Hôheres geben. Ich gestche daher, dass mir 
ailes, wass er bei einem lângeren Auféhthalt in Italien fur gewisse 
Zwecke auch gewinnen môchte, fUr seinen hôchsten und nachsten Zweck 
doch immer verloren scheinen wiirde. Aiso bewegen Sie ihn auch schon 
deswegen, recht bald zuruckzukoraraen und das was er zu Hause hat, 
nicht zu weit zu suchen. 



Es schlief das Meer und rauschte kaum 
Und war doch allen Schimmers voll, 
Dor durch der Wolken Silberflaum 
Vom lichten Monde niederquoll ; 
Im Blau verschwamm die ferne Flut, 
Wie Bernstein fîirnmerte der Sand ; 
lch aber schritt in ernstem Muth 
Hinunter und hinauf den Strand. 



(Brief an Meyer.) 



Décembre. 





RfcVÇE He8 COURS BJ CONFÉRENCES 



0 was in solcher stillen Nacht 
Durch eine Menschenseele zieht, 
Bei Tag bat's keiner nachgedacht, 
Und spricbt es aus kein irdisch Lied. 
Es ist ein Hauch, der wunderbar 
Aus unsrer eVgen Heimat weht, 
Ein innig Schauen tief und klar, 
Ein Làcheln halb und halb Gebet. 

Da spiïrst du still und kôrperlos 
Ein segnend Walten um dich her, 
Du fiihlst, du ruhst in Gottes Schoss, 
Und wo du wandelst wallt auch Er ; 
Die Thrânen ail sind abgethan, 
Die Dornen tragen Rosenglut, 
Es taucht die Liebe wie ein Schwan 
Aus deines Lebens dunkler Fhit. 

Und was am schwersten dich bedroht, 
Dir zeigt's ein liebes Angesicht 
Zum Freiheitsherold wird der Tod, 
Der deines Wesens Siegel bricht ; 
Du schaust in's Aug'ihm still vertraut, 
Von heil'gem Scheuder nur bertthrt, 
Gleichwte ein Braut'gam, den die Brtut 
Zum seligsten Geheimniss fûhrt 

Genug, genug î Hait ein mein Lied t 
Denn was bei Nacht und Mondenlicht 
Durch eine Menschenseele zieht, 
Das sagt kein irdisches Gedicht ; 
Ein Hauch ist's, der da wunderbar 
Von Edens Friedenspalmen weht, 
Ein wortlos Schauen tief und klar, 
Ein Lacheln halb und hald Gebet. 



Versch iedenartige Ge$chichtsauffa$$ung. 



Das Buch der Geschichte findet mannigfaltige Auslegungen. Zwei ganz 
entgegengesetzte Ansichten treten hier besonders hervor. Die einen se- 
hen in allen irdischea Dingen mir einen trostlosea Kreislauf ; im Leben 
der Volker wie im Leben der Individuen, in diesem, wie in der organis- 
chen Natur ûberhaupt, sehen sie ein Wachsen, Bliihen, Welken und 
Sterben 1 Frùhling, Sommer, Herbst und Winter. « Es ist nichts neues 
unter der Sonne ! » ist ihr Wahispruch ; und selbst dieser ist nichts 
neues, da schon vor zwei Jahrtausenden der Konig des Morgenlandes ihn 
hervorgeseufzt. Sie zucken die Achsel uber unsere Zivilisation, die doch 
endlich wieder der Barbarei weicheu w«rda ; sei scbutteln den Kopf 



(Geibel.) 



Janvier 1898. 




SUJETS DJS DEVOIRS» MENSUELS 



ùber uosere Freiheitskàmpfe, die nur dem Aufkommen neuer Tyrannen 
forderlich seien ; sie lacheln iïber aile Bestrebungen eiues politischen 
Enthusiasmus, der die Welt besser und glûcklicher machen wib\ und 
der doch an Ende erkûhle und nicht gefruchtet ; in der kleinen Chronik 
von Hoffnungen, Nôtben, Missgeschicken, Schmerzen und Freuden, Ir- 
rthumern und Entlauschungea vomit der einzelne Mensch sein Leben 
verbriogt, in dieser Menschengeschichte seben sie aucb die Geschichte 
der Menschbeit. 

Dieser fatal istiscben Ansicbt steht eine iientere entgegen, die mebr mit 
der Idée einer Yorsebung verwandt ist, und wonach aile irdischen Dinge 
einer scbônen Vervollkommenheit entgegen reifen, und die grossen Hol- 
den und Heldenzeiten nur Staffeln sind zu einem hoheren gottâbnlicben 
Zustande des Menschengeschtechtes, dessen sittlicbe und politiscbe Kàm- 
pfe endlicb den heiligsten Frieden, die reinste Verbrudarung und die 
ewigste Gluckseligkeit zur Folge haben. Das goldne Zeitalter, heisst es, 
liège nicht hinter uns, sondera vor uns ; wir seien nicht aus dem Para- 
dièse vertrieben mit einem flammenden Scbwerte, sondern wir miissen es 
erobern durch ein flammendes Herz, durch die Liebe ; die Frucht der 
Erkenntnis gebe uns nicht den Tod sondern das ewige Leben. 



Das Edelste was wir besitzen haben wir nicht von uns selbsl ; unser 
Verstand mit seineu Kraften, die Form in welcher wir denken, handeln 
und sind, ist auf uns gleichsam herabgëerbet. Wir denken in einerSpra- 
chedie unsere Vorfahren erfanden, in einer Gedankenweise an der so 
viele Geister biideten und formten, zu der auch in andern Sprachen die 
scbonsten Genien des Menschengeschlechts beitrugen, und uns damit 
den edelsten Tell ihres Daseins, ihr innerstes Gemùt, ihre erworbenem 
Gedankenschâtze huldreich vermachten. Taglich geniessen und gebrau- 
chen wir tausend Erflnduugen, die aus alten Zeiten, ja zum Teil von den 
fernslen Gsgenden der Erde zu uns gekommen sind, und ohne die wir ein 
freudenloses, durftiges Leben fiihren mûssten. Maximen und Sitten sind 
auf uns geerbt, die nicht dur das Gesetz der Natur, das dunkel in uns 
liegt, erhellen, sondern uns auch erwarraen. und Kraft geben uns tiber 
Bedrùckniss und Gewohnbeit hinaufzuschwingen, Vorurteile abzuschût- 
teln. und, indem wir andere Gemûter von demselben. Licht des Wahren, 
Guten und Schônen durchdrungen fùhlen, uns mil ihnen in Freundschaft 
und Thâtigkeit weit inniger zu vereinigen als geist und sinnlose Kôrper 
sich je vereinigen kônnten. Dièse Kette von Wirkungen ist zu uns gelangt, 
sie hat uns umfasst und umschlungen ; wider Wilien miissen wir an ihr 
balten und im Guten oder Bosen, thâtig oder hindernd, auf Welt und 
Nachwelt fort wirken. Dies ist das unsichtbare, verborgene Médium, das 
Geister durch Gedanken, Herzen durch Neigungen und Triebe, die Sinne 
durch Eindriicke und Formen, biirgerliche Gesellschaften durch Gesetze 
und Anstalten, Geschlechter durch Beispiele, Lehensweise und Erziehung, 



(Heine.) 



Février. 



Einfluss der Uberlieferung. 




284 



REVUE DES COCRS ET CONFÉRENCES 



Liebende durch Liebe, Freunde durch harmonische Freundschaft knupft, 
also dass wir in diesem bindenden Médium auf die Unsern, auf Andere, 
auf die Nacbkommenschaft wirken mûssen und fort wirken werden. 



Das wilde, schâumende Ross, 

Gejagt voo der Sporen scharfem Stoss, 

Auf krumm gewuodener Reiterbahn 

Mit seitwiirts geneigtem Leibe stûrmt : 

So fliegt, wie die Flut sich senkt und Uirmt, 

Das Sehiflf die Welien hinab, hinan, 

Vom màchtigen Seitenwinde gefasst, 

Mit tief Bord uber geneigtem Mast! 

Es braustdas Meer, es kraeht und stbhnt 

Des beladnen Fahrzeugs schwere Wucht 

Auf seinerrastlos eiligen Flucht ; 

Der Matrosen freudiges Hurrah ! ton t. 

Der Steuermann am Huder steht, 

DasRad mit gewaltigen Armen dreht, 

Stets blickend scharf auf s zitternde Schwanken. 

Der Bussole mit mancherlei frohen Gedanken, 

Er uberzâhlt sein Geldchen im stillen ; 

Schon hort er am Strande die Fiedel klingen, 

Wo bliihende, lustige Dirnen springen, 

Die gerne dem Seemann sind zu Willen. 



Dort klettert ein Junge gar flink und heiter 

Die Sprossen hinauf der schwankenden Leiter ; 

Scbon hat er erreicbt in munterer Hast 

Die hôchsten Segel am stolzen Mast : 

Den Lûftefànger, den Wolkenraser, 

Dên Mondespflucker, den Sternengraser : 

Da bricht das morsche Tau entzwei, 

Woran er geschwebt, — ein banger Scbrei — 

Er stûrzt hinunter in s Meer, 

Und uber ihn stûrzen die Welien ber. 

Umsonst, Matrosen, isteuer Bemuhn, 

Den Jungling zu retten, er ist dahin ! 

Wie hungernde Bestien stûrzen die Welien 

Dem Opfer entgegen, sie schnauben und bellen ; 

Schon hat ihn die eine wiïtend verschlungen, 

Und uber sie kommen die andern gesprungen, 

Die um die Gierige neidisch schwarmen 

Mit schaumendem Rachen und wildem Làrmen. 

Die Sonne wiederum zu Himmel steigt, 



(Herder.) 



Mars- Avril. 



Der Schiffsjunge. 




SUJbTd DE DEVOIRS MKINSUKLS 



285 



Da ruha die Winde, jede Welle schweigt, 
Und traurig steht der feiernde Matrose, 
Nachdenkend seinem wandelbaren Lose. 
Klar biickt deralte Môrder Ozean 
Dem Himmei zu, ais hatt' er nichts gethan. 

(Lenau.) 

Mai. 

Die Szene der beiden Kôniginnen in Maria Stuart. 

Die Szene wird immer wirken auf den grossen Haufen, wie auf den 
feinen Beobachter ; kônigliche Wûrde, die der Maria ûberall gegeben ist, 
verbindet sicb hier mit der Leidenschaft des Weibes, das ûberall nur 
beftige Leidenschaften erregt, in *underbarer Weise und steigert sich 
bis zum Aeussersten des Selbstgefiihls ; denn die emporte Maria schliesst 
mit dem Worte : « Ich bin euer Kônig ». Die ans tiefster Demutigung 
bis zu dieser ailes umher vergessenden Entzûkung hinansteigende Lei- 
denschaft ist die Aufgabe dieser Szene und eine der hôchsteu Aufgaben 
der Schauspielkunst. Die Darstellerin hat von der Hôhe der Leidenschaft 
rûckwarts einzustudieren, was sie in umgekehrter Folge darzustellen hat. 
Ailes was sie ehe sie mit der Verzuckung schliesst, in Ton, Miene und 
Gebârde leistet, muss die Hôhe vorausahnen lassen und den Kampf ver- 
sinnlichen, den die Maria, die sich demiitigt, mitder Maria, die sich fuhlt, 
stufenweise durchkâmpft. Der heftigste Kampf, den der Dichter zu 
Anfang der Zankszene vorschreibt, besteht darin, dass Maria im Vollge- 
fûhl ihrer kôniglichen Berechtigung es zwar erkennt, dass ihre rettungs- 
lose Lage sie zur Demutigung zwingt, diesen Zwang aber nicht zu ertra- 
gen vermag. Daher der Eindruck des Stolzes, den sie auf Elisabeth macht. 
Sie versucht, sich zu beugen, aber sie betetdie Gottheit an, die Elisabeth 
erhohte. Das kônigliche Bewusstsein bricht immêr durch und immer 
màchtiger und wird immer wieder und immer schwâcher niedergekàmpft. 
Der Dichter leiht ihr gluhenden Zorn, aber zugleichedle Wiirde. Die 
Beleidigungen gegen die begiûckte Gegnerin iiegen in der Harte des 
Ausdrucks, den die Darstellerin nicht zu verstàrken hat, es sei denn 
durch den Ton herabsehender Verachtung und zwar von der Hôhe des 
voll ausbrechenden Gefuhls kôniglicher Machtfulle. 

Juin. 

An die $iidlichen Dichter. 

Nehmt dies mein Blumenopfer, heiFge Manen ! 
Wie Gôttern bief ich euch die eignen Gaben. 
Mit euch zu leben und den deutschen Ahnen 
Ist, was mir einzig das Gemtit kann laben. 
Halb Rômer, stammt ihr dennoch von Germanen ; 
So lasst mit deutscher Red* euch denn begaben 
Und heim euch fuhren an des Wohllauts Banden 
Zu nôrdlichen aus sûdlich schônen Landen. 



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&6 



REVUE DES COURS ET CONFERENCES 



Eins war Buropa in den grossen Zeiten, 
Ein Vaterland, des Boden hehT entsprossen, 
Was Edle kann in Tod und Leben leiten. 
Ein Rittertum schuf Kâmpfer und Genossen, 
Fur einen Otauben woltten aile stneiten, 
Die Herzen waren einer Lieb' erschlossen ; 
Da war auch eine Poésie erklungen, 
Tn einem Sinn, nur in verschied'nen Zungen. 

Nun ist der Vorzeit hohe Kraft zerronnen, 
Man wagt es, sie der Barbarei zu zeihen. 
Sie baben enge Weisheit sich ersonnen : 
Was Ohnmacht aient begreift, sind Tràuroereien 
Doch mit unheiligem Gemût begoonem, 
Will nichts, was gtittlieh ist von Art, gedeUien. 
Ach, dièse Zeittiat Glauben nicht, noch Liebe : 
Wo ware denn die Hoffnung, die ihr bliebe ? 

Das echte Neue keimt nur aus dem Alten, 
Vergangenheit tnuss unsre Zuknnft grûnden. 
Midi soll die dumpfe Gegenwart nicht halten ; 
Euch, ew'ge Kunsiier, will ich mich verbunden. 
Kann ich neu, was ihr schuft, und rein entfalten, 
So darf auch ich die Morgenrote kiinden 
Und streu'n vor ihren Himmelsheiligtumen 
Der Erde Liebkosungen, susse Blumen. 

(August Wilhelm von Schlegel.) 

2° Thèmes. 

Novembre 1897. 

Les murmures de la forêt. 

Cependant les arbres de la forêt font entendre des bruits profonds 

et mélancoliques Ce ne sont point des accents distincts ; ce sont des mur- 
mures confus comme ceux d'un peuple qui célèbre au loin une fête par des 
acclamations. 11 n'y a point de voix dominantes, mais des sons monoto- 
nes, parmi lesquels se font entendre des bruits sourds et profonds, qui 
nous jettent dans une tristesse pleine de douleur. C est un fond de con- 
cert qui fait ressortir les chants éclatants des oiseaux, comme la douce 
verdure est un fond de couleur sur lequel se détache l'éclat des fleurs et 
des fruits. Ce bruissement des prairies, ces gazouillements des bois, ont 
des charmes que je préfère aux plus brillants accords ; mon àrae s'y aban- 
donne, elle se berce avec les feuillages ondoyants des arbres, elle s'élève 
avec leur cime vers les cieux, elle se transporte dans les champs qui les 
ont vus nattre et dans ceux qui les verront mourir ; ils étendent dans 
l'infini mon existence circonscrite et fugitive. ïl me semble qu'ils me 
parlent, comme ceux de Dodone, un tangage mystérieux. Us me plongent 
dans d'ineffables rêveries, qui souvent ont fait tomber de mes mains les 



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SUJETS M DKVOIRS MBIISUBLS 



287 



livres des philosophes. Majestueuses forêts, paisibles solitudes, qui plus 
d'une fois avez calmé mes passions, puissent tes cris de la guerre ne trou- 
bler jamais vos résonnantes clairières t N'accompagnez de vœ religieux 
murmures que les chants des oiseaux, ou les doux entretiens des amis 
qui veulent se reposer sous vos ombrages 1 

(Bernardin de Saint-Pierre.) 

Décembre. 

La sociabilité du peuple français. 
Ainsi qu'il convient à un peuple qui sert d'intermédiaire naturel pour 
les idées, le Français arrivé au plein développement de son être a, parmi 
les hommes, la vertu spéciale de la sociabilité : à cet égard, il est, de 1 aveu 
de tous, celui qui approche le plus de la perfection. Un sentiment de bien- 
veillance naturelle le porte vers son semblable, un esprit d'équité le guide 
dans ses relations avec tous ; il charme par ses prévenances, il retient par 
son amabilité ; en toutes choses il sait agir avec mesure et discrétion ; 
il aime à plaire par le costume et les manières, mais sans les outrer ; il 
excelle dans Part de bien dire, et pourtant il fait valoir son esprit sans 
porter tort à celui des autres. Plus encore que le Français, la Française 
peut être considérée à cet égard comme représentant la plus haute expres- 
sion du caractère national. A ses vertus de famille, Tordre, l'économie, la 
prudence, la promptitude de décision dans les choses du ménage et les 
affaires, elle ajoute des qualités sociales qui lui donnent un charme tout 
particulier, le bon sens, le naturel, l'esprit, Pà- propos, elle ravit par sa 
conversation, et c'est à elle surtout qu'est dû l'attrait de la société fran- 
çaise. 

Il est rare que les étrangers ne se plaisent pas en France ; il est plus 
rare encore que des Français ne se sentent pas malheureux loin de leur 
patrie : il est peu d'hommes auxquels pèse plus durement le fardeau de 
l'exil. 

(Élisée Reclus.) 

Janvier 1898. 

Sur la mort d'une cousine de sept ans. 
Hélas ! si j'avais su, lorsque ma voix qui prêche 
T'ennuyait de leçons, que sur toi, rose et fraîche, 
Le noir oiseau des morts planait inaperçu ; 
Que la fièvre guettait sa proie, et que la porte 
Où tu jouais hier te verrait passer morte... 

Hélas I si j'avais su !... 

Je t'aurais fait, enfant, l'existence bien douce ; 
Sous chacun de tes pas j'aurais mis de la mousse*; 
Tes ris auraient sonné chacun de tes instants ; 
Et j'aurais fait tenir dans ta petite vie 
Un trésor de honheur immense... à faire envie 
Aux heureux de cent ans I 



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RBVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



Loin des bancs où pâlit l'enfance prisonnière, 
Nous aurions fait tous deux l'école buissonnière 
Dans les bois pleins de chants, de parfum et d'amour ; 
J'aurais vidé leurs nids pour emplir ta corbeille ; 
Et je t'aurais donné plus de fleurs qu'une abeille 

Ne peut en voir en un jour. 
Puis, quand le vieux Janvier, les épaules drapées 
D'un long manteau de neige, et suivi de poupées, 
De magots, de pantins, minuit sonnant, accourt ; 
Au milieu de cadeaux qui pleuvent pour étrenne, 
Je t'aurais fait asseoir comme une jeune reine 
Au milieu de sa cour. 

Mais je ne savais pas... et je prêchais encore ; 
Sûr de ton avenir, je te pressais d'éclore, 
Quand toutà coup, pleurant un long espoir déçu, 
De tes petites mains je vis tomber le livre ; 
Tu cessas à la fois de m'entendre et de vivre. 
Hélas ! si j'avais su l 

(Hégésippe Moreau.) 

(A suivre.) 



Soutenance de Thèses 



M. Louis Bertrand, professeur de rhétorique au lycée d'Alger, a soutenu 
les deux thèses suivantes pour le doctorat devant la Faculté des Lettres 
de Paris, le mercredi 15 décembre. 

Thèse latine 

Raphaelis Mengsii de antiquorum arte doctrina cujus momenti in Gai- 
licos pictores fuerit. 

Thèse française 

La fin du classicisme et le retour à l'antique dans la 2* moitié du 
XVIII* siècle et les * r « s années du XIX*, en France 



Le Gérant : E. Fromantin. 



POITIERS. — SOC. FRANC. D'iMPR. ET DE LIBR. (OODÎN ET C**) 



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dont nous sténographions la parole, nous ont du reste réservé d'une façon exclusive ce 
privilège ; quelques-uns même, et non des moins éminents, ont poussé l'obligeance à 
notre égard jusqu'à nous prêter gracieusement leur bienveillant concours ; — toute 
reproduction analogue à la nôtre ne serait donc qu'une vulgaire contrefaçon, désap- 
prouvée d'avance par les maîtres dont on aurait inévitablement travesti la pensée. 

Enfin, la Revue des Cours et Conférences est indispensable : — indispensable 
s tous ceux qui s'occupent de littérature, de philosophie, d'histoire, par goût ou par 
profession. Elle est indispensable aux élèves des lycées et collèges, des écoles nor- 
males, des écoles primaires supérieures et des établissements libres, qui préparent 
un examen quelconque, et qui peuvent ainsi suivre l'enseignement de leurs futurs 
examinateurs. Elle est indispensable aux élèves des Facultés et aux professeurs des 
collèges qui, licenciés ou agrégés de demain, trouvent dans la Revue, avec les 
cours auxquels, trop souvent, ils ne peuvent assister, une série de sujets de devoirs et 
de leçons orales, les mettant au courant de tout ce qui se fait à la Faculté. Elle est in- 
dispensable aux professeurs des lycées qui cherchent des documents pour leurs thèso» 
de doctorat ou qui désirent seulement rester en relation intellectuelle avec leurs 
anciens maîtres. Elle est indispensable enfin à tous les gens du monde, fonctionnaires, 
magistrats, officiers, artistes, qui trouvent, dans la lecture de la Revue des Cours 
et Conférences, un délassement à la fois sérieux et agréable, qui les distrait de 
leurs travaux quotidiens, tout en les initiant au mouvement littéraire de notre temps. 

Comme par le passé, la Revue des Cours et Conférences publiera, cette année, 
les conférences faites au théâtre national de l'Odéon, et dont le programme, vient 
de paraître, semble des plus attrayants. Nous donnerons, de plus, les cours professés 
au Collège di Franc* et à la Sor bonne par MM. Gaston Boissier, Emile Boutroux, Alfred 
Croiset, Jules Martha, Brochard, Emile Faguet, Gustave Larroumet, Paul Guiraud, 
Charles Seignobos, Charles Dejob, Georges Lafaye, Gaston Deschamps, etc., etc. (ces noms 
suffisent, pensons-nous, pour rassurer nos lecteurs). Enfin, chaque semaine, nous publie- 
rons des sujets de devoirs et de compositions, des plans de dissertations et de leçons 
pour les candidats aux divers examens, des articles bibliographiques, des programmes 
d'auteurs, etc., etc. 



CORRESPONDANCE 



M. M... K... à R. — Nous ferons notre possible pour publier des extraits ou le 
résumé des thèses les plus intéressantes soutenues cette année, en Sorbonne ; nous 
commencerons, dans notre prochain numéro, par la thèse fort distinguée de M. Paulin 
Malapert sur les Eléments du Caractère. 



TARIF DES CORRECTIONS DE COPIES 



Agrégation.— Dissertation latine ou française, thème et version ensemble, 
ou deux thèmes, ou deux versions 5 fr. 

Ucence et certificats d'aptitude. — Dissertation latine ou française, thème 
et version ensemble, ou deux thèmes, ou deux versions 3 fr. 

Chaque copie, adressée à la Rédaction, doit être accompagnée d'un mandat-poste 
et d une bande, de la Revue, car les abonnés seuls ont droit aux corrections de 
devoirs. 



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H. Parigot. Un volume in-18 jésus, broché. 3 50 

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Banale de Littérature contemporaine, par G. Pellibbieb, 

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La Religion des Contemporains, par l'abbé Cl. Del four. Un 

vol. in-18 jésus, broché {Nouveauté). 8 50 



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Sixième Année (*» série). 



N° 7 



30 Décembre 1897. 



Année Scolaire 1897-1898 

M- 



BEVlM^COURS 



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CONFÉÉÈNCES 

Honorée d'une souscription du Ministère de l'Instruction publique 

La Revue parait tous les Jeudis 

LE NUMÉRO ! 60 CENTIMES 

Directeur : N. FILOZ 
> . SOMMAIRE 



Corneille : « Le Menteur » Gustave Larroumet, 

Membre de l'Institut. 

La vie politique a Athènes : Les Sophistes ; 
Socrate. Alfred Croiset, 

> , , , , Professeur à f Université de Paris. 

La guerre civile entre Sylla et les Maria - 
nistes Paul Guiraud, 

Professeur à t Université de Paris. 

La religion de Rabelais H. Hauser, 

Professeur à l'Université de Clermont-Ferrand 

Platonisme et Evolutionnisme (Leçon d'ouver- 
ture)... René Berthelot, 

Professeur à f Université de Bruxelles. 

Sujets de devoirs mensuels {fin) Académie de Paris. 

Plan de dissertation Licence ôs lettres. 



PARIS 
SOCIÉTÉ FRANÇAISE D'IMPRIMERIE ET DE LIBRAIRIE 

13, RUE DB CLUNY, 15 
1897 

Tout Ut droits â* rtproduction sont rétervés. 



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SOCIÉTÉ FRANÇAISE D'IMPRIMERIE ET DE LIBRAIRIE 
Librairie LECÊNE & C", Éditeurs 

15, rue de Cluny, PARIS 



SIXIÈME ANNÉE 



REVUE DES COURS 

ET 

CONFÉRENCES 

PUBLICATION HEBDOMADAIRE 



Paraissant le jeudi de chaque semaine, pendant la durée des Cours et Conférences 

(de Novembre à Juillet). 
En une broohure de 48 pages déteste ln-8* carré, sous conv. Imprimée. 

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Revue, 8 volumes brochés 50 fr. 

CHAQUE ANNÉE SE VEND SÉPARÉMENT 
La Première Année est épuisée. 



Après cinq années d'un succès qui n'a fait que s'affirmer en France et à l'étranger, 
nous allons reprendre la publication de notre très estimée Revue des Cours et 
Conférence» : — estimée, disons-nous, et cela se comprend aisément. D'abord elle 
est unique en son genre; il n'existe point, à notre connaissance, de revue en Europe 
donnant un ensemble de cours aussi complet et aussi varié que celui que nous offrons 
chaque année à nos lecteurs, C'est avec le plus grand soin que nous choisissons, pour 
chaque Faculté, lettre*, philosophie, histoire, géographie, littérature étrangère, 
histoire de l'art et du théâtre, les leçons les plus originales des maîtres minent* de 
nos Universités et les conférences les plus appréciées de nos orateurs parisiens. Mous 
n'hésitons même pas à passer la frontière et à recueillir dans les Universités des pays 
voisins ce qui peut y être dit et enseigné d'intéressant pour le public lettré auquel nons 
nous adressons. 

Da plus, la Revue des Cours et Conférences est à bon marché : il suffira, pour 
s'en convaincre, de réfléchir à ce que peuvent coûter, chaque semaine, la sténographie, 
la rédaction et l'impression de quarante-huit pages de texte, composées avec des 
caractères aussi serrés que ceux de la Revue. Sous ce rapport, comme sous tous les 
autres, nous ne craignons aucune concurrence : il est impossible de publier une pareille 
érie de cours sérieusement rédigés, à des prix plus réduits. La plupart des professeurs, 



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SIXIÈME ANNÉE. (/'• Série) N° 7 



1897 




COURS ET CONFERENCES 



La suite chronologique de nos études sur Corneille nous 
amènerait aujourd'hui à parler de Cinna et d'Horace ; mais, 
pour ne pas embarrasser l'avenir, nous nous entretiendrons du 
Menteur, c'est-à-dire de la seule grande comédie de notre poète. 
Je ne dirai pas que cette pièce soit aussi importante que le Cid 
ou même que les Précieuses ridicules ; mais elle est certainement 
considérable parce qu'elle achève de nous donner sur la nature 
de l'esprit de Corneille les renseignements que nous avons cher- 
chés jusqu'ici à travers cette série de drames, qui tiennent le 
milieu entre la tragédie et la comédie. Deux points sont curieux 
à noter : d'abord le sujet du Menteur, comme celui du Cid, est 
emprunté à une pièce espagnole ; ensuite Racine aussi a lait une 
comédie, qui est excellente, les Plaidwrs. 

Nous avons dit que Corneille, après le Cid, choisit les sujets de 
ses tragédies dans l'histoire ancienne ; mais, parmi les Latins qu'il 
étudie de préférence, il y en a deux, Lucain et Sénèque, qui sont 
des Espagnols, originaires de Cordoue. D'ailleurs, il a trop le goût 
de l'emphase castillane pour ne pas revenir à cette littérature 
d'au delà les Pyrénées. C'est aux Espagnols que plus tard il em- 
pruntera Don Sanche, et c'est un de leurs grands poètes comi- 
ques, Aiarcon, qui lui fournit, après Pompée, le sujet du Menteur. 
Esprit infiniment souple et curieux de formes nouvelles, il a com- 



Directeur : N. FILOZ 



Corneille : € Le Menteur > 



Cours de M. GUSTAVE LÀRROUMET, 



Membre de V Institut 




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REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



pris que la tragédie l'emporte en vigueur sur la tragi-comédie 
partout ce qu'elle a perdu d'éléments comiques. L'idée lui vient 
maintenant de considérer à part ces éléments comiques dissociés, 
et c'est ainsi qu'il crée la comédie. 

D'où vient que Corneille et Racine ont fait l'un le Menteur et 
l'autre les Plaideurs ? De ceci simplement, qu'ils avaient l'un et 
l'autre le tempérament dramatique. Il était inévitable que le 
côté plaisant des choses leur apparût. Le tempérament comique 
de Racine, c'est une certaine finesse mordante, une pointe de 
méchanceté même dans la mesure, où ce défaut s'allie aux qua- 
lités les plus exquises du cœur. Le tempérament comique de 
Corneille, c'est la gaîté d'un brave homme qui n'est pas dupe, et 
qui saura très bien démêler les intrigues d'un fourbe ou d'une 
coquette. Ne cherchons pas dans le Menteur cette ironie piquante 
qui, à travers les scènes bouffonnes de Petit-Jean et de Perrin 
Dandin, atteindra les institutions sociales et jusqu'à l'essence de 
la justice. Corneille s'attaque non point même à un travers de ca- 
ractère, comme on a dit, mais à un simple jeu d'imagination, à 
un divertissement d'esprit, à cette forme du mensonge qui est la 
plus éloignée possible de la bassesse et de la vilenie. 

Corneille se méprit d'abord sur le nom même de l'auteur qu'il 
imitait. Un ignorant lui avait mis entre les mains un recueil de 
pièces qu'il regardait comme le douzième volume de Lope de 
Véga. Celui-ci, retiré au couvent, ne s'inquiétait plus alors de la 
publication de ses œuvres; il fallut qu'Alarcon réclamât ; il le 
fit avec une àpreté et une obstination particulières. H était bossu 
et, disaient ses contemporains, il prenait assez volontiers la pro- 
tubérance qui se dressait entre ses deux épaules pour le Parnasse. 
Il occupait la charge de rapporteur au Conseil des Indes de Ma- 
drid ; et l'on peut saisir là une analogie avec les fonctions de Cor- 
neille, avocat du roi à la Table de Normandie. La subtilité juri- 
dique qu'il transporta dans son théâtre dut contribuer à le faire 
aimer de notre poète. Mais le cadre très pittoresque et très espa- 
gnol dont il a entouré sa pièce, qui a pour titre la Vérité su*- 
pecte, fut certainement ce qui frappa le plus Corneille. 

La scène se passe, en effet, sur cette promenade favorite des 
Espagnols qui est devenue aujourd'hui le Prado. Le Mançanarè» 
est tout auprès, ce fleuve singulier qui coule quelquefois et qui, 
disaient les auteurs d'autrefois, n'avait de cours que pendant les 
hivers, afin de suivre l'usage des Universités de Salamanque et 
d'Alcala. Au milieu de ses rives est un bosquet où se donnaient 
des rendez- vous et des fêles galantes. Avec le Madrid du Sa- 
lone, Alarcon nous montre aussi le Madrid nocturne. Ce sont 




CORNEILLE I « LE MENTEUK > 



291 



des conversations, la nuit, entre une dame qui se trouve à son 
balcon et un gentilhomme qui est dans la rue : ainsi la galanterie 
et la convenance sont également sauvegardées. Le cavalier a pris 
soin de mettre des gens à lui aux deux bouts de la rue pour 
interdire le passage. Encore aujourd'hui, vous pourrez vous voir 
arrêtés par des gens fort polis, à manteaux couleur de muraille, 
qui vous engageront à faire un détour. Au nombre des incidents 
de la pièce, il ne peut manquer d'y avoir des duels. Les cham- 
pions arrivent à cheval, escortés de leurs suivants, et ils croisent 
î'épée de manière à faire briller l'habileté de leur jeu aux yeux 
des dames du Prado ou sous la fenêtre de leur belle. Tel est le 
cadre de la comédie d'Alarcon. L'action qui s'y développe est 
une de ces intrigues fort complexes de mariages supposés qu'ai- 
ment toujours les Espagnols. Un jeune homme, frais émoulu de 
l'Université de Salamanque, arrive à Madrid accompagné d'un 
vieux serviteur, qui va guider ses pas. Un jour, à la promenade, 
une jeune femme, qui passe devant lui, fait un faux pas; 
il se précipite; la conversation s'engage, et voilà une intrigue 
en train. Le jeune homme, décidé à briller, déclare à la dame 
qu'il est un riche Péruvien et qu'il vient à Madrid dépenser 
galamment son argent. La dame lui répond que les questions 
de fortune lui sont indifférentes ; et, comme les intentions du 
cavalier sont honnêtes, elle lui fixe un rendez-vous au bas de 
son balcon. Le jeune homme s'est enflammé avec la rapidité 
de son âge. Sur ces entrefaites, son père vient lui proposer un 
mariage; il déclare qu'il s'est marié en secret à Salamanque ; 
qu'il a eu une aventure d'étudiant avec une jeune fille de 
bonne famille, et qu'il en est résulté.... un fils. Le père se 
fâche un peu, puis il s'attendrit à la pensée qu'il est grand-père 
et dit : « Allons, il faut partir, allons chercher ta femme et ton 
fils. » Le tout est faux naturellement. Dans la suite, il se trouve 
que la dame rencontrée par le jeune homme est justement la 
femme que son père lui destine. 

On le voit, ce menteur-là n'est pas bien méchant. Le hasard, 
puis une imagination trop prompte l'ont engagé dans un mauvais 
pas, et par malheur, son premier mensonge une fois commis, il se 
trouve entraîné à en commettre d'autres où il s'empêtre de plus 
en plus, tout en croyant se dépêtrer. Mais on ne peut dire que ce 
soit là un vice de caractère. En effet, à côté du mensonge inté- 
ressé et du mensonge criminel, qui ont pour but expressément de 
dérober quelque chose à autrui, il y a le mensonge de vanité 
pure qui ne nuit à personue. Une espèce très inoffensive du men- 
teur, c'est, par exemple, le chasseur : il met un zéro après le 




292 



REVUS DBS COURS KX CONFÉRENCES 



chiffre : cela n'a point d'autre importance. Les chasseurs, ses cama- 
rades, n'en sont pas dupes; ils font comme lui, c'est une façon de 
tuer le temps. Enfin, il y a un menteur à qui nous devrions ren- 
dre grâces, car il nous vaut vraiment des moments de haute 
gatté : c'est l'homme qui a reçu un coup de soleil sur ses facultés 
inventives ; celui-là est incapable, lorsqu'il passe, de ne pas céder 
à sa douce manie; il part d'un détail vrai ; mais, dès qu'il voit qu'il 
intéresse son auditoire, il veut l'intéresser davantage, et peu à 
peu nous voyons au grand jour le ballon qui gonfle, qui monte 
et nous remplit d'admiration. Ce menteur-là n'est d'aucun pays; 
je crois qu'il y en a en Suède et en Norvège ; mais il est tout 
naturel que ce phénomène solaire s'observe de préférence sur les 
points de la terre où le soleil est le plus chaud. 

En effet, nous avons dans notre littérature un charmant écrivain 
qui a porté dans la peinture de nos mœurs l'ironie la plus fine 
avec le souvenir du ciel de son pays et de la galéjade méridionale : 
c'est Alphonse Daudet. Prenez l'odyssée de Tartarin de Tarascon, 
et voyez les très nombreuses descriptions que l'auteur nous donne 
du mensonge : ce sont chaque fois de petits détails que l'imagina- 
tion amplifie et qui ont, pour tout objet, de faire passer un mo- 
ment agréable à ceux qui écoutent en donnant une bonne opinion 
de celui qui parle. Remarquez que jamais un méridional n'est 
dupe d'un méridional ; quand l'un a fini, l'autre reprend, et le 
premier l'écoute avec non moins de reconnaissance. Ainsi, si 
Corneille n'était point Normand, nous pourrions faire naître son 
personnage entre Marseille et Tarascon ; sa pièce n'est pas une 
comédie de caractère, c'est une fantaisie dans un tableau de 
mœurs vraies, avec un grand nombre de détails très comiques 
d'observation et de style. J'en ai indiqué le sujet en exposant ce- 
lui de la Vérité suspecte : mais il y a cette grande différence que la 
scène se passe à Paris, aux Tuileries d'abord, ensuite sur cette Place 
Royale que Corneille nous a déjà fait connaître. Le décor est 
nettement marqué par le texte : c'est ainsi, par exemple, que le 
Menteur et son père le décrivent au second acte, sans doute, 
d'après une toile de fond disposée par le décorateur. 

DORANTE. 

Paria semble à mes yeux un pays de romans, 
J'y croyais ce matin voir une tle enchantée : 
Je la laissai déserte et la trouve habitée ; 
Quelque Amphion nouveau, sans l'aide des maçons, 
En superbes palais a changé ses buissons. 

OÉRONTK. 

Paris voit tous les jours de ces métamorphoses : 
Dans tout le Pré-aux-Clercs tu verras mêmes choses, 



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CORNEILLE : « LE MENTEUR » 



293 



Et l'univers entier ne peut rien voir d'égal 
Aux superbes dehors du Palais-Cardinal. 
Toute une ville entière, avec pompe bâtie, 
Semble d'un vieux fossé par miracle sortie, 
Et nous fait présumer, à ses superbes toits, 
Que tous ses habitants sont des dieux ou des rois. 
Mais changeons de discours. 



Voilà poor le cadre. Quant aux observations de mœurs, elles se 
succèdent, du commencement à la fin de la pièce, avec une sûreté 
et une précision que Molière ne dépassera pas et dont nous ne 
trouvons pas l'équivalent dans Racine. Remarquons d'abord la* 
parfaite vraisemblance du sujet. Dorante arrive de Poitiers, où il 
a fait son droit. Il a étudié dans une de ces universités commodes 
et bienveillantes, où il suffisait de venir, à une époque quelconque 
de Tannée, passer l'examen après avoir eu soin de déposer chez 
les professeurs des droits assez élevés ; ces droits représentaient 
l'essentiel de la préparation. C'est ainsi que Molière alla prendre 
ses grades à Orléans. Perrault nous raconte à ce sujet, dans ses 
Mémoires, une scène fort amusante. Il arrive avec des amis à 
Orléans, passé onze heures du soir ; ils se disent qu'il est un peu 
trop tard pour se présenter à l'Université. Cependant, ils songent 
qu'ils pourraient repartir le lendemain matin, et ils se rendent 
chez trois professeurs. Vous voyez la scène : les professeurs en 
robe et en bonnet de nuit, fort maussades d'être réveillés ; mais, 
lorsqu'ils apprennent qu'il y aura un supplément de droits, ils se 
réunissent dans une salle fumeuse et l'examen est expédié. 

Dorante entre donc à Paris avec sa licence dans sa poche ; il 
est de bonne famille, il a de l'argent, les dents longues, il est 
dans les meilleures dispositions pour faire beaucoup de sottises. 
Il se rend tout de suite aux Tuileries. Là nous le voyons qui in- 
terroge son domestique. Ce Cliton n'est pas un vieux serviteur 
comme celui d'Alarcon, c'est un homme qui a eu déjà beaucoup 
de maîtres et qui est tout prêt à servir les fantaisies de Dorante. 
Il lui donne cette définition du demi-monde, que nous pour- 
rions comparer à la tirade des pêches à quinze sous, un des mor- 
ceaux les plus étincelants de Dumas fils. 



J'entends, vous n'êtes pas un homme de débauche, 
Et tenez celles-là trop indignes de vous 
Que le son d'un écu rend traitantes à tous : 
Aussi, que vous cherchiez de ces sages coquettes 
Où peuvent tous venants débiter leurs fleurettes, 
Mais qui ne font l'amour que de babil et d'yeux, 
Vous êtes d'encolure à vouloir un peu mieux. 



CLITON. 




294 



KfcVUfc. D&b COURS ET COWKEHENUfca 



Loin de passer son temps, chacun le perd chez elles ; 
Et le jeu, comme on dit, n'en vaut pas les chandelles, 
Mais ce serait pour vous un bonheur sans égal 
Que ces femmes de bien qui se gouvernent mal, 
Et de qui la vertu, quand on leur fait service. 
N'est pas incompatible avec un peu de vice. 
Vous en verrez ici de toutes les façons. 
Ne me demandez point cependant de leçons ; 
Ou je me connais mal à voir votre visage, 
Ou vous n'en êtes pas à votre apprentissage : 
Vos lois ne réglaient pas si bien tous vos desseins, 
Que vous eussiez toujours un portefeuille aux mains. 

DORANTE» 

A ne rien déguiser, Cliton, je te confesse..... 



C'est cela même qu'il lui faut. Nous entendons ensuite une 
description de Paris. Demandez-vous si un Théodore Barrière 
ou un Sardou écrirait un morceau plus brillant que celui-ci : 



Connaissez mieux Paris, puisque vous en parlez ; 
Paris est un grand lieu plein de marchands mêlés. 
L'effet n'y répond pas toujours à l'apparence ; 
On s'y laisse duper autant qu'en lieux de France, 
Et parmi tant d'esprits plus polis et meilleurs, 
Il y croit des badauds autant et plus qu'ailleurs. 
Dans la confusion que ce grand monde apporte, 
H y vient de tous lieux des gens de toute sorte ; 
Et dans toute la France il est fort peu d'endroits 
Dont il n'ait le rebut aussi bien que le choix. 
Comme on s'y connaît mal, chacun s'y fait de mise, 
Et vaut communément autant comme il se prise. 
De bien pires que vous s'y font assez valoir. 
Mais, pour venir au point que vous voulez savoir, 
Etes- vous libéral? 



Êtes-vous libéral? Êtes-vous disposé à dépenser sans compter? 
Vous serez un parfait Parisien. Là-dessus, Faction s'engage comme 
dans Alarcon : une dame arrive, fait un faux pas, et la conver- 
sation se termine, non par un rendez-vous formel, parce que 
nous sommes en France où les mœurs sont un peu différentes, 
mais par l'espoir d'un rendez- vous. Deux jeunes gens surviennent, 
deux amis de l'Université ; l'un d'eux est sombre : on a donné sur 
la Seine une féte d'eau à une dame qu'il aime ; il se demande qui 
lui a joué ce méchant tour. La féte a été des plus brillantes. En 
l'écoutant conter, le Menteur prend un air suffisant, si bien que 
l'autre finit par lui dire : a Mais vous connaissez ce cavalier ? » 
Dorante répond: a Mais, oui ! — Eh bien ! qui donc? — Eh bien... 
c'est moi !» Et il la raconte. Alcippe le prend assez mal ; ce sera 
l'occasion d'un duel. D'autre part, la jeune femme rencontrée 



CLITON» 




CORNEILLE : c LB MENTEUR » 



295 



tout à l'heure par le Menteur et qu'il a crue d'humeur galante, 
est de celles avec lesquelles il n'y a qu'un motif valable, le bon. 
Ainsi engagée, l'histoire se poursuit a\ec la plus parfaite vrai- 
semblance jusqu'au moment où notre personnage ne peut se 
dégager de ses mensonges autrement que par un aveu complet. 
Chemin faisant, il montre que son travers d'esprit se concilie fort 
bien avec toutes sortes de bonnes qualités. 

Son valet, Cliton, est l'ancêtre de tous ces héros domestiques 
qui vont se succéder sans interruption jusqu'à ce Figaro de Beau- 
marchais, qui les incarne tous, et qui, dit-on, a tant d'esprit qu'il 
n'en a plus laissé à personne. Tous les valets de Molière : le 
Scapin des Fourberies, le Sganarelle du Don Juan et le Masca- 
rille de V Etourdi qui s'intitule fourbum imperator, sont de la 
famille de Cliton. Cliton a beaucoup vu, beaucoup retenu, il s'est 
fait une morale très élastique, il a résumé son expérience en deux 
ou trois aphorismes comme ceux-ci : il ne faut pas s'insurger 
contre les puissants ; il ne faut jamais désespérer. C'est la philo- 
sophie du peuple jusqu'au moment où, après n'avoir été rien, il 
Tondra être tout. Ces valets ne résistent j amais en face à leur 
maitre ; mais ils le jugent. Ils ne craignent pas, lorsqu'ils se sont 
engagés avec eux, par une complicité nécessaire, dans une situa- 
tion dangereuse, de leur donner des avertissements presque 
courageux, comme fait le Sganarelle de Don Juan. En même 
temps, à la vue des qualités brillantes de leur mattre, ils sont 
éblouis et tombent en admiration. Ainsi Cliton, après avoir blâmé 
les mensonges de Dorante, les écoute bouche bée avec cette 
stupéfaction d'un, homme qui n'a jamais entendu de bonne 
musique et qui en entend pour la première fois. Devant ce 
Paganini de l'histoire inventée, que tout à l'heure il voulait 
interrompre, il finit par se mettre à genoux et baise pieuse- 
ment le bord de son manteau ; dorénavant il le » suivra avec une 
confiance aveugle. Ce caractère où l'esprit et la bonhomie, le 
sens pratique et la résignation se mêlent en doses exactement 
mesurées, c'est le chœur antique de la comédie grecque. 

Quant àGéronte, il représente le vieillard de la comédie latine, 
mais transformé et doué d'un caractère vraiment vivant : c'est le 
gentilhomme de province venu à Paris pour achever l'éducation 
de son fils. 11 descend de cette génération brave et forte qui a 
fait les guerres de religion aux côtés de Henri IV; il recevra sa 
dernière incarnation dans le grand-père du Didier de Victor 
Hugo, qui traverse silencieusement l'action jusqu'au moment où 
il vient demander la tête de son fils. Le mensonge pour lui est 
un déshonneur ; entre une dupe et un fripon, c'est à la dupe qu'il 




296 



HBVUtt DES COURS KT GONKÉKKNCKS 



attribue le beau rôle. Transportez don Diègue dans la comédie : 
tous aurez Géronte ; c'est la même noblesse et la même force de 
caractère. Lorsqu'il adresse à son fils la fameuse question : 
« Êtes-vous gentilhomme ?» on croirait entendre le père de Rodri- 
gue. Il joint à cette sévérité intransigeante beaucoup d'indul- 
gence affectueuse ; et toutes les fois qu'on voudra faire entendre 
deces conseils de vieillard, qui sont comme un vin vieux conservé 
pour les enfants, c'est à Géronte qu'on songera. Grâce à lui, ce 
qui domine dans la pièce de Corneille, c'est la force et l'autorité 
des sentiments de famille. Molière n'aurait certainement pas 
écrit, sans le Menteur, la scène fameuse de don Juan avec son 
père. 

Sur un seul point Corneille a dévié : c'est dans la conclusion 
de l'intrigue. Aiarcon s'en était très bien tiré, parce qu'il n'avait 
qu'à transporter sur la scène les mœurs de Madrid ; mais, en 
France, et pour bien des raisons dont le climat, si vous voulez, est 
la principale, ces intrigues nocturnes sont exceptionnelles. Les 
fenêtres d'abord ne sont pas grillées, et puis la police est orga- 
nisée d'une autre façon. De là, au lieu du merveilleux cinquième 
acte d'Alarcon, ce dénouement si singulièrement embrouillé de 
Corneille, auquel lui-même déclarait ne rien comprendre. Mais 
c'est une tache légère ; lorsque le Menteur touche à sa fin, nous 
sommes amplement satisfaits. Notons seulement qu'il faudra 
descendre jusqu'à Beaumarchais, qui, dans le prestigieux cin- 
quième acte du Mariage de Figaro, a disposé comme Corneille 
plusieurs rendez- vous nocturnes, pour trouver dans notre théâtre, 
en attendant Scribe, des intrigues très savamment combinées et 
très ingénieusement démêlées. 

Au sujet du Menteur, il y a une anecdote, concernant Molière» 
que nous ne pouvons manquer de rappeler. François de Neufchâ- 
teau prétend avoir trouvé dans le Bolsena la confidence que voici : 
« Je dois beaucoup au Menteur, disait Molière à Boileau. Lors- 
qu'il parut, j'avais bien envie d'écrire; mais j'étais incertain de ce 
que j'écrivais ; mes idées étaient confuses, cet ouvrage vint les 
fixer. Le dialogue me fit voir comment causaient les honnêtes 
gens ; la grâce et l'esprit de Dorante m'apprirent qu'il fallait tou- 
jours choisir un héros de bon ton ; le sang-froid avec lequel il 
débite ses faussetés me montra comment il fallait établir un carac- 
tère ; la scène où il oublie lui-même le nom supposé qu'il s'est 
donné m'éclaira sur la bonne plaisanterie ; et celle où il est obligé 
de se battre par suite de ses mensonges, me prouva que toutes 
les comédies ont besoin d'un but moral. Enfin, sans le Menteur, 
j'aurais sans doute fait quelques pièces* d'intrigues : VEtourdi, 




CORNEILLE : c LE MENTEUR » 



297 



le Dépit amoureux ; mais peut-être n'aurais-je pas fait le Misan- 
thrope. — Embrassez-moi, dit Despréaux, voilà un aveu qui vaut 
la meilleure comédie. » 

Il est très probable que cette anecdote est controuvée : d'abord 
parce que François de Neufchâteau est de la fin du xvin* siècle, 
ensuite parce que Ja comédie de Molière résulte d'une tout autre 
conception que cette pièce de Corneille. Cependant, nous pouvons 
dire qu'à certains égards, Corneille a rendu aux auteurs co- 
miques le même service qu'aux auteurs de tragédie. Molière au- 
rait été Molière si Corneille n'avait pas existé, de même que 
Racine aurait été Racine ; mais il n'en est pas moins vrai que, pour 
l'un comme pour l'autre, ce grand créateur de Fart dramatique 
avait ouvert les voies, il avait établi un certain niveau d'art qu'il 
faudra désormais atteindre pour exceller. Un autre écrivain, avec 
lequel les analogies de détail seraient plus frappantes, c'est 
Regnard. Sa langue est celle de Corneille, savoureuse, dure, riche 
en proverbes et en couleurs ; mais l'étude de mœurs qui est au 
fond de la pièce de Corneille est sacrifiée, dans Regnard, à une 
fantaisie toujours en réveil. Le Menteur contient des récits compa- 
rables à ceux du Cirf, celui, par exemple, du mariage secret de Do- 
rante à Poitiers. 11 y a là une étude de psychologie des plus pé- 
nétrantes : il faut voir la manière dont le Menteur improvise, 
séance tenante, les détails de sa narration. Notons enfin, comme 
dans le Cid, ce don de frapper des proverbes qui distingue par- 
tout le style cornélien. Vous savez combien de vers du Menteur 
sont dans toutes les mémoires : 

La façon de donner vaut mieux que ce qu'on donne. 

Vous avez l'appétit ouvert de grand matin. 

Un cœur qui veut aimer et qui sait comme on aime 

N'en demande jamais licence qu'à soi-même. 

Monsieur, quand une femme a le don de se taire, 

Elle a des qualités au-dessus du vulgaire . 

Les gens que vous tuez se portent assez bien. 



Etc.. 



C. 



B. 




298 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



La vie politique à Athènes : 

les Sophistes; Socrate 



Cours de M. ALFRED CROISET, 

Professeur à V Université de Paris. 



Nous continuerons à étudier, cette année, le sujet que nous 
avons commencé Tannée dernière, la Vie politique à Akènes, c'est- 
à-dire, si nous voulons nous exprimer avec plus de précision, les 
jugements et les témoignages portés par les auteurs contempo- 
rains sur la démocratie athénienne. J'entre donc en matière sans 
autre préambule et me borne à rappeler en quelques mots les 
principaux points mis en lumière par notre étude, Tan passé. Nous 
avons jusqu'ici interrogé trois témoins : d'abord Thucydide, his- 
torien original* pénétrant, soucieux de la vérité ; puis cet aristo- 
crate à l'esprit fin, clairvoyant, élevé au-dessus des préjugés de 
partis, qui est l'auteur de ce petit traité de la Constitution d'jl- 
thènes, classé d'ordinaire parmi les œuvres de Xénophon ; enfin 
nousavons interrogé encore la comédie attique dans la personne 
dé son principal représentant, Aristophane. En rapprochant les 
textes provenant d'origines si diverses, on ne pouvait manquer 
d'être frappé de la concordance de vues qui s'en dégage. Thucy- 
dide, avec son impartialité bien connue, sa puissance d'observa- 
tion, nous disait : « La démocratie athénienne est fort intelligente; 
elle est capable des plus grandes choses ; ce qui lui manque, c'est 
un chef. Elle en a eu un dans Périclès, homme d'Etat dont les vues 
étaient de grande portée; mais, après lui, elle tombe sous la 
coupe de chefs médiocres, égoïstes, incapables de s'élever au- 
dessus des vues de parti ». L'aristocrate, auteur de la Constitu- 
tion d'Athènes, dit à peu près la même chose : « Il y a beaucoup 
d'intelligence à Athènes, et quand on croit que c'est par igno- 
rance que le peuple fait de certaines choses qui nous paraissent 
peu raisonnables, c'est qu'il se laisse guider par des vues étroites, 
qui ne sont pas celles d'un homme d'État, par un instinct très sûr 
cependant de son intérêt; il n'est donc pas douteux qu'il y a chez 
lui beaucoup d'intelligence. » Aristophane ne dit pas autre chose : 
« Si l'on prend les individus un à un, l'on est frappé de ce qu'il 
y a d'intelligence dans ce peuple ; mais, lorsqu'ils sont tous réunis 




LA VIB POLITIQUE A ATHÈNES 



299 



à rassemblée, tout. change ; ils écoutent des charlatans, de mau- 
vais chefs et deviennent, en règle générale, dupes des beaux par- 
leurs. Ce qui leur fait défaut, ce sont des chefs intelligents et hon- 
nêtes, i Dans ces trois jugements nous trouvons donc une conclu- 
sion identique : beaucoup d'intelligence diffuse dans les masses 
populaires, intelligence sans doute un peu superficielle, suffisante 
toutefois pour voir le bien et chercher à le réaliser, patriotisme 
dégénérant parfois en chauvinisme, mais au fond ne demandant 
qu'à bien faire, facilité à se laisser duper, nécessité d'avoir une 
bonne direction, tels sont les traits caractéristiques de la démo- 
cratie athénienne. L'accord de ces trois jugements prononcés 
par des bouches si différentes a quelque chose de remarquable. 
On a de nos jours exprimé cette idée qu'aucun régime politique 
n'a plus besoin d'une aristocratie intellectuelle qu'une démocra- 
tie. Dans une aristocratie, en effet, les traditions des ancêtres se 
conservent mieux, l'expérience pratique s'accumule et ne se perd 
pas. Un gouvernement aristocratique peut donc à la rigueur se 
passer de grands hommes d'Etat ; il pourra vivre et se mainte- 
nir sans eux. Dans une démocratie mobile comme Tétait celle 
d'Athènes, le besoin de quelque chose de fixe était beaucoup plus 
urgent que sous n'importe quelle autre forme de gouvernement, 
et cet élément de stabilité, c'est dans l'intelligence et le bon sens 
individuel de ses membres qu'elle devait le trouver. 

Au point où nous en sommes arrivés aujourd'hui, nous nous 
trouvons amenés à interroger d'autres témoins d'un ordre tout 
à fait différent. Nous devons à leur égard nous demander d'abord 
de quelle manière il convient de les interroger, et ensuite dans 
quelle mesure nous pouvons croire leurs jugements. Ces nouveaux 
venus sont nés au moment où paraissaient les ouvrages précé- 
demment examinés. Les auteurs de ceux-ci, Thucydide et l'aris- 
tocrate anonyme se sont trouvés mêlés à la vie politique de la 
foule, ou du moins ont été, comme Aristophane, plus ou moins 
attachés à un certain parti, ont vécu des traditions de la cité, 
partagé les opinions d'une partie des citoyens. Mais, au temps de 
la guerre du Péloponèse, se forme dans Athènes une classe 
d'hommes qui se prétendent les représentants de la science ; ils 
s'intitulent sophistes. D'autres se contentent du nom plus modeste 
d'amis de la science, ?tX6<7o<pot. Nous allons donc nous trouver en 
présence de jugements différents de ceux que nous avons cités 
sur la démocratie athénienne. Nous n'allons plus entendre ce té- 
moignage si unanime sur l'intelligence populaire. Parce qu'ils sont 
les représentants de la science, partage d'un petit nombre et par 
là même aristocratique, les sophistes, les philosophes vont nous 




300 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



parler de l'ignorance du peuple. Avant d'écouter leurs témoignages, 
il faut voir ce que valent ces sophistes. 

Nous savons combien les sophistes sont différents les uns des 
autres. De là viennent ces opinions si diverses sur la vraie nature 
de la sophistique, depuis l'opinion de Platon, qui ce voit dans les 
sophistes que de purs charlatans qui trompent la foule, jusqu'à, 
celle de Grote qui, se faisant leur défenseur, les considère comme 
les représentants d'un positivisme scientifique digne d'attention 
et de respect. Celte extrême divergence d'opinions résulte de ce 
que, dans les doctrines sophistiques, on peut trouver des soutiens 
pour toutes les théories. Toutefois, quand on voit ce qui fait l'unité 
de cette sophistique, on arrive à une conclusion moins favorable 
que celle de Grote. On raisonne alors sur un fondement solide et 
Tonne court pas le risque de s'égarer. Tous ces savants sont des 
négateurs de l'ancienne métaphysique, des recherches auxquelles 
se sont livrées les anciennes écoles, telles que celles d'Ionie et 
d'Elée ; tous déclarent que les recherches sur l'essence de la nature 
des choses sont vaines. Ils sont aussi d'accord sur un autre point 
important ; pour eux les doctrines fondées sur la tradition sont 
vaines, ne reposent pas sur un fond solide et ne méritent pas d'être 
prises en considération. C'est la négation complète de la tradition 
philosophique, religieuse et poétique. Ils se rencontrent également 
sur un troisième point, à savoir l'effort pour constituer un science 
qui soit pratique et qui permette à l'homme d'acquérir, surtout 
dans la vie des sociétés, une force, une influence prépondérante, 
de fonder certaines lois, une morale non plus sur la convention» 
xoxà vofxov, mais selon la nature, xaxc «p jaiv ; telle est leur préten- 
tion à tous ; voilà le point où viennent aboutir leurs efforts: ils cher* 
chent à établir une science de la vie privée et de la vie politique 
fondée sur la vraie nature et complètement indépendante des an- 
ciennes traditions. Cette morale xaxà (p jatv n'est pour les sophistes 
pas autre chose que le droit du plus fort. C'est la théorie que l'on 
trouve exprimée dans le Gorgias de Platon. Gorgias ne va pas 
jusqu'au bout de ses théories ; il recule devant les conséquences 
qui en découlent. Polos va un peu plus loin sans arriver encore 
aux conclusions extrêmes. Calliclès, élève des sophistes, plus dés* 
abusé que ses maîtres, déclare que les autres ont tort de se mon- 
trer aussi timides et de ne pas oser tirer les conséquences des 
principes qu'ils ont posés ; il proclame donc qu'il n'y a d'autre 
morale que celle de la force, que le plus fort a tous les droits. 
Quelles que soient les maximes de détail, souvent très belles, que 
l'on rencontre chez divers sophistes, on peut dire que c'est là 
le fond de la doctrine sophistique en général. 




LA VIE POLITIQUE A ATHÈNES 



301 



En quoi consiste la force par excellence aux yeux de Gallîclès et 
des autres? Avant tout, dans le maniement habile de la parole. 
L'homme fort entre tous, c'est l'orateur capable de faire que l'ar- 
gument le plus faille devienne le plus fort (xôv ^rcto Xoyov xps(rcu> 
iroteTv). C'est là le mot essentiel qui décèle le fond de la sophisti- 
que: faire de l'argument le plus faible l'argument le plus fort, 
voilà le comble et le degré supérieur de la force. Puisque la vérité 
n'existe pas en soi, puisque les efforts pour découvrir l'être en soi 
sont vains, puisque l'homme est la mesure de toutes choses et que 
rien n'existe que dans son esprit et sous la forme qu'il sait lui 
donner, l'homme fort, c'est celui qui par la parole communique 
à ces riens une apparence de vérité pour les faire triompher 
devant la foule. 

Nous n'aurons pas à nous arrêter longtemps au jugement des 
sophistes sur la démocratie contemporaine. Ils ne l'ont guère 
jugée ; ils avaient mieux à faire : c'était de la diriger, de l'exploiter. 
L'essentiel, pour le sophiste, c'est de réaliser en lui-même la force 
de l'orateur et du dialecticien, qui donne tout à celui qui la pos- 
sède: puissance, richesse et gloire. C'est pour cela que les maîtres 
de la sophistique s'appliquent, avant tout, à faire de leurs disci- 
ples des orateurs à qui la parole procurera des avantages incon- 
testables. Quant à la foule, ils la méprisent, elle ne possède pas la 
science ni la force dont ils se targuent; la foule est faiblesse, eux 
sont la force. Mais ils ne s'arrêtent pas à nous dire quelles sont 
les qualités et les défauts de la foule ; ils s'en servent simplement 
pour assurer leur prépondérance. Nous n'avons donc pas grand 
parti à tirer de leurs ouvrages et leurs témoignages pourront nous 
paraître un peu suspects. 

Quand on arrive à Socrale il en est autrement. Ses contempo- 
rains ont pu le confondre avec les sophistes, ne faire entre eux et 
lui aucune différence; nous n'avons pas à nous en étonner outre 
mesure ; il avait avec eux quelques traits de ressemblance au 
moins extérieure. C'était un intellectuel qui discutait sans cesse 
et sur toute sorte de sujets, comme faisaient aussi les sophistes. 
C'est ce qui explique que les Athéniens aient pu se méprendre sur 
le caractère de Socrate. Quoi qu'il en soit, nous allons avoir à l'in- 
terroger sur la démocratie athénienne. Mais il y a des précautions 
à prendre pour ne pas nous égarer, pour ne pas nous tromper 
sur le sens à donner à ses jugements : il faut savoir à qui nous 
avons affaire avant d'entreprendre quoique ce soit. Qu'est-ce donc 
que Socrate ? Comment en vient-il à nous parler de la démocra- 
tie athénienne ? Je n'ai pas à exposer ici l'ensemble des vues de 
Socrate, je me borne à rappeler la nature de son point de vue 




302 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



pour juger toute chose. Pour lui, il n'est pas vrai que l'absolu 
n'existe pas ; mais il est convaincu que les métaphysiques an- 
ciennes, que les idées des poètes, les traditions religieuses de la 
cité ne sont pas quelque chose de tout à fait solide, parce que 
la méthode scientifique a manqué à ses prédécesseurs. Il n'y a de 
vrai que les résultats obtenus par la méthode dont il donne les 
règles. Cette méthode, c'est la dialectique. Elle consiste à analyser 
rigoureusement les idées de l'homme par un procédé d'interro- 
gations et de réponses qui permettent à l'esprit de se rendre 
compte de toutes les notions que l'instinct, la conscience popu- 
laire met dans certains vocables. La science consiste à voir ce que 
cachent ces idées obscures, ces mots complexes. Quand la dialec- 
tique a fait son œuvre, on arrive alors à distinguer les idées, à 
les classer ; la science est donc un système d'idées nettes bien 
classées et dont les rapports des unes avec les autres apparais- 
sent clairement à l'esprit. Quelles sont les conquêtes auxquelles 
on arrive avec cette science ? Ce n'est pas le naturalisme grossier 
et brutal de Calliclès : le droit, c'est la force. Socrate aboutit à 
une conclusion différente. Ce que fait la science, c'est de procurer 
à l'esprit une connaissance claire et solide de certaines idées qui 
sont déjà, dans la conscience populaire, dans la tradition religieuse 
et poétique, dans certaines philosophies antérieures; mais qui 
n'y sont pas scientifiquement. Ainsi la morale n'est pas le ren- 
versement de ces notions généralement acceptées, mais la substi- 
tution de la netteté à l'obscurité latente de notions mal définies. 
Il est clair qu'une telle méthode n'est pas à la portée de tous, et 
Socrate, le premier, déclare que , parmi cette élite de la jeunesse 
athénienne qui l'écoute, dans ce public si restreint, il y en a beau- 
coup qui ne sont pas faits pour la philosophie , et ceux-là, ils les 
renvoie à Prodicus ; c'est-à-dire qu'il les considère comme très 
capables de recevoir les enseignements de sophistes honnêtes et 
d'en tirer un utile parti, mais comme incapables d'arriver à la 
classification des idées générales, à cette science méthodique à 
laquelle il tend. La foule, même celle de l'assemblée ou celle de 
l'Aréopage, n'est pas capable de vérité, de science. Socrate va 
donc à priori juger la foule avec sévérité. Seul le philosophe pos- 
sède la vérité, et cependant le philosophe lui-même n'existe pas ; 
il est dans un perpétuel devenir; à mesure qu'il avance, le but 
recule sans cesse devant lui ; la science est toujours à faire. Le 
jugement de Socrate sera donc forcément sévère. S'en suit-il 
qu'il ne faille en tenir aucun compte ? Remarquez que Socrate 
parle en philosophe, non en homme d'État : il est en quelque 
sorte dans la cité de Dieu et non dans celle d'Athènes ; mais il ne 




LA VIB POLITIQUE A ATHÈNES 



303 



faut pas pour cela récarter comme incompétent. Dans le carac- 
tère même du jugement qu'il porte, il y. a un principe d'impartia- 
lité. Sa sévérité en effet ne retombera pas plus sur la démocratie 
que sur l'aristocratie. Les aristocrates ne sont pas meilleurs dia- 
lecticiens que leurs rivaux. Ce n'est donc pas au nom d'un parti 
que Socrate condamnera la démocratie, ce n'est pas la haine d'une 
faction hostile qui lui dictera son jugement. Mais il y a encore 
autre chose à considérer. Le philosophe qui cherche à s'abstraire 
de la réalité contemporaine, qui ne connaît pas les hommes, mais 
seulement l'homme en général, est bien obligé, quand il construit 
ses théories morales et politiques, de regarder la réalité contem- 
poraine ; il la juge de haut ; mais comme il sait voir, il sait y 
démêler des choses vraies, exactes, et celles de ses théories qui 
semblent le moins toucher à la terre ne sont souvent que la 
contre-partie des défauls qu'il a observés dans la réalité. En ce 
qui concerce Socrate, il ne faut jamais oublier qu'on a affaire à 
un vrai philosophe qui se préoccupe avant tout de choses fixes et 
immuables ; il ne faut pas oublier non plus que ses jugements ne 
doivent pas par suite être toujours pris à la lettre. 

Mais il ne faut pas renoncer à étudier les témoignages que 
Socrate, abandonnant le domaine de la science pure, porte sur la 
réalité contemporaine,et cela, d'autant plus qu'il n'est pas hostile à 
la vie politique ; il admet très bien qu'on s'y mêle, sinon pour lui- 
même, dumoins pour certaines personnes; il ne condamne pas cet 
emploi des facultés intellectuelles. Ceux deses disciples qui n'ont 
pas de dispositions pour la philosophie peuvent cependant avoir, 
il le reconnaît, des connaissances utiles à la cité et mériter d'être 
écoutés. Je voudrais montrer, par un certain nombre d'exemples 
précis, les relations qui existent entre les conseils qu'il donne aux 
jeunes gens de son entourage et les raisons pour lesquelles il prit 
ce rôle de conseiller tout en demeurant en dehors de la politique. 

Sur les conseils qu'il donnait à ses jeunes auditeurs, nous trou- 
vons un certain nombre de témoignages dans le troisième livre 
des Mémorables. Xénophon nous y montre Socrate en conversation 
avec Périclès le jeune, Glaucon et Charmide sur la politique. Dans 
tous ces entretiensjamais à prioii il ne détourne un jeune homme 
de se mêler à la vie publique; il n'en dissuade un ou deux que 
par des raisons topiques : ils n'y feraient pas bonne figure. Périclès 
le jeune (Mémor^ m, 5) hésite à entrer dans la politique et dit à 
Socrate les raisons qui l'en détournent : il lui rappelle que les 
Athéniens sont indisciplinés, qu'il n'y a point d'accord entre eux, 
qu'ils ne songent qu'à leur intérêt particulier, ne se soucient pas 
le moins du monde de l'intérêt général. Socrate reconnaît la vérité 




I 



304 



KKVUK DES G0UR8 ET CONFÉRENCES 



de ces reproches ; oui, les Athéniens sont indisciplinés; oui, ils 
font trop de place à leurs préoccupations particulières ; mais d'où 
cela vient-il? C'est qu'ils n'ont pas de chefs capables ; ceux qui 
s'offrent à les conduire ne savent pas mieux que le peuple ce 
qui convient à la cité. « Tu dis que le peuple d'Athènes est indis- 
cipliné; vois cependant avec quelle docilité, quelle sûreté admi- 
rable les choreutes exécutent les mouvements dans les chœurs 
tragiques. C'est qu'ils ont un chef qui leur enseigne ce qu'ils ont 
à faire. Mais à l'armée nous n'avons pas de généraux de métier, 
nous n'avons que des chefs élus par la foule, au hasard, sans que 
l'on sache au juste quelles sont leurs aptitudes ; aussi ne Sont-ils 
pour la plupart que de vrais improvisateurs (aÙTOJXEÔtrfÇouatv). Ce 
qui fait que les Athéniens n'obéissent pas, c'est que partout ils 
trouvent des hommes qui ne sont pas des techniciens, et qui se 
laissent conduire par l'inspiration du moment. » Cette conversa- 
tion est intéressante à un double point de vue : 1* Socrate y recon- 
naît que la démocratie athénienne est une riche matière dont il y 
a beaucoup à tirer, mais à laquelle il faut un chef qui mette ses 
forces en valeur. Aussi engage-t-il Périclès à se procurer les qua- 
lités d'un bon stratège et à 6e mêler à la vie politique pour le 
bien de la cité ; 2° cette conversation nous montre que Socrate 
comprend la vie politique comme exigeant un ensemble de con- 
naissances précises sans lesquelles on n'arrive à rien. 

La conversation de Socrate avec Glaucon (Mémor., m, 6), qu'il 
détourne de la vie politique, n'est pas moins instructive. Ce jeune 
homme, riche, de haute naissance, à peine âgé de vingt ans, vise à 
devenir un chef de l'assemblée. Alcibiade est le type le plus brillant 
de l'espèce. Sans rien savoir, Glaucon veut être un orateur; un 
homme d'État, un chef du peuple. Socrate le loue ironiquement de 
son zèle pour le bien public ; il feint de le prendre au sérieux, il 
suppose qu'il connaît les obligations que lui impose la carrière 
qu'il choisit. Glaucon répond évasivement. Socrate précise ses 
questions ; il commence par la question des finances. « Dis-nous 
donc, demande-t-il, d'où se tirent aujourd'hui les revenus de 
l'Etat et quel en est le chiffre. » Glaucon avoue qu'il ne s'en est 
pas occupé. Socrate passe alors au chapitre des dépenses ; l'em- 
barras du jeune homme n'est pas moins grand. Enfin, par ses ques- 
tions, Socrate l'amène à reconnaître que, sur tous les points précis 
qui constituent la science politique, il ne sait absolument rien de 
plus que le dernier homme du peuple, et il l'engage à attendre 
encore avant de songer à prendre en main les affaires de l'Etat. 

Avec Charmide (Mémor., m, 7), il parle et conclut différem- 
ment. Charmide a non seulement les mêmes avantages que Glau- 




LA VIE POLITIQUE A ATHÈNK8 



305 



con, mais il a de plus les connaissances qui manquent à celui-ci 
et cependant il se tient à l'écart de la politique. C'est dans un 
sentiment opposé au précédent que Socrate l'interroge. « Pour- 
quoi, lui dit-il, toi qui connais si bien les choses d'Athènes, l'ad- 
ministration de la cité, ses ressources, ce dont nous avons besoin 
pour grandir dans le monde grec, pourquoi ne daignes-tu pas 
faire partager aux autres ton expérience ? » Gharmide avoue 
qu'il a sur la politique des idées justes et qu'il sait les défendre 
dans un entretien particulier ; mais il n'ose pas paraître devant 
le peuple ; lorsqu'il se trouve en présence de la fouie, il n'est plus 
lui-même; la peur paralyse son esprit. « Quelle est donc cette 
foule? demande Socrate. Pour moi, j'y découvre des foulons, des 
cordonniers, des maçons, des gens de négoce, des pécheurs, des 
paysans ; aucun de ces gens pris à part ne peut t'effrayer. D'où te 
vient donc cette timidité soudaine? Pourquoi reculer devant une 
assemblée composée d'individus qui, pris à part, sont de beaucoup 
inférieurs à toi? » Gharmide se résout à vaincre sa peur et promet 
à Socrate de prendre la parole dans l'assemblée. Ainsi, pour 
Socrate,on ne doit pas se mêler de politique quand on ne sait rien, 
et s'en mêler au contraire lorsqu'on est bien instruit. Quand on 
est aussi bien doué que Périclès le jeune et que Gharmide, on a 
tort de ne pas développer par le travail ses qualités naturelles 
pour en faire profiter la cité. 

Tel est le langage tenu par Socrate. Ce n'est, il est vrai, qu'à 
travers les écrits de ses disciples qu'il nous est parvenu, et l'on 
peui se demander si Xénophon n'a pas, en ces trois chapitres des 
Mémorables, prêté à son maître ses propres idées. Assurément 
cela se produit pour certains points, et c'est ici en particulier le 
cas. Mais, dans l'ensemble des idées de Socrate, on ne trouve rien 
qui s'oppose à ce qu'il ait ainsi parlé. Gomment cela se fait-il ? 
C'est que Socrate admet qu'à côté de la science il y a ce qu'il 
appelle des opinions vraies. Elles ne sont pas scientifiques, en ce 
sens qu'elles ne sont pas analysées rigoureusement ; mais néan- 
moins elles sont justes. Dans la vie pratique, l'ignorant ne fait 
pas autre chose, quand il a raison, que de se diriger suivant une 
de ces opinions vraies, résultat des traditions antérieures, et des 
idées ambiantes. Dans la vie pratique, il suffit, pour réussir et 
être utile à soi-même et aux autres, d'avoir ces opinions vraies. Il 
n'est pas nécessaire de savoir comment elles se relient aux prin- 
cipes en soi. Donc, au point de vue critique le plus sévère, nous ne 
pouvons écarter comme non socratiques, les idées que Socrate 
exprime dans les Mémorables. Quand il avait affaire à un disciple 
sans aptitudes pour la philosophie, il lui disait : « Je ne puis 



20 




306 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

rien t'apprendre ; mais va trouver Prodicus; il ne connaît 
rien de la science de l'être, mais il est plein d'opinions vraies ; il ne 
te conduira pas à la vérité absolue ; mais il l'apprendra beaucoup 
de choses utiles. »» Telle est donc la pensée de Socrate, tels sont 
les conseils qu'il donnait à la jeunesse. Nous verrons, la fois pro- 
chaine, quelle a été sa propre conduite et son opinion sur le rôle 
choisi par lui. p A 

La guerre civile entre Sylla 

et les Marianistes (83-82) 



Cours de M. PAUL GUIRAUD, 

Professeur à l'Université de Paris. 



A son retour d'Asie, Sylla s'arrêta quelque temps en Grèce. Il 
avait déjà adressé au Sénat un rapport officiel où, après avoir 
résumé toute sa vie antérieure et rappelé les services qu'il avait 
rendus à l'Etat, il ajoutait : « En récompense, ma tête a été pros- 
crite ma maison détruite, mes amis massacrés, ma femme et mes 
enfants obligés de se soustraire à la mort par la fuite. Heureuse- 
ment je vais bientôt arriver ; je vengerai le mal qu on ma fait, 
celui qu'on a fait à la République, et j'en punirai les auteurs. 
Ouant aux honnêtes gens, ils n'ont rien à craindre de moi. » 
f ADDius I 77.) Le Sénat n'était pas habitué à un pareil langage, 
aussi s'èmpressa-t-il d'envoyer à Sylla une députation pour pro- 
tester de son désir de tout arranger et lui offrir la garantie d un 
sauf-conduit ; puis, afin de montrer sa bonne volonté, il intima 
auxconsuls l'ordre de suspendre leurs préparatifs militaires. Cinna 
promit d'obéir et n'en fit rien. Résolu à passer en Illyrie pour y 
retenir Sylla, il se rendit dans les ports de la mer Adriatique, où 
s'achevait la concentration des lésions. Mais les troupes réunies à 
Ancône refusèrent d'abandonner l'Italie, et, comme il essayait de 
sévir contre les séditieux, il fut assassiné. On négligea de lui 
choisir un successeur, en sorte que son collègue Carbon resta 
seul consul jusqu'à la fin de l'année 84. 

Dans l'intervalle, la réponse de Sylla était parvenue à Rome. Il 
y déclarait qu'il ne se réconcilierait jamais avec ses ennemis ; il 



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LA GUERRE CIVILE ENTRE SYLLA ET LES MARÏANlbTES 307 



«consentait seulement à respecter leur vie, si le peuple jugeait à 
propos de les amnistier. Il exigeait qu'on lui rendît toutes ses 
dignités et tous ses biens, et il stipulait la même condition en 
faveur de ses amis. Il exhortait enfin le Sénat et le peuple à n'avoir 
aucune inquiétude ; car son armée serait bientôt là pour les 
proléger. Ce qu'il y avait de plus clair dans tout cela, c'est qu'il 
avait la ferme intention de garder ses légions jusqu'en Italie, 
jusqu'à Rome même(Appius, § 79). Au fond, il était bien excusable 
de songer à sa sûreté personnelle, et, à défaut des lois qui ne 
comptaient plus, de chercher un abri derrière ses soldats. Mais 
ses adversaires, en entendant la lecture de son ultimatum, 
crièrent au scandale, et les pourparlers furent rompus. 

Peu après, Sylla débarqua à Brindes. L'effectif de ses troupes 
n'était pas très considérable. 11 avait avec lui cinq légions, six 
mille cavaliers, et des auxiliaires recrutés en Macédoine et dams 
le Péloponèse, au total une quarantaine de mille hommes. 
Mais ces soldats étaient aguerris, fiers de leurs succès, pleins 
d'ardeur et de vaillance, et dévoués à leur général. Ils savaient 
que le moment approchait où Sylla partagerait avec eux les 
dépouilles de la république, et cette espérance les rivait étroite- 
ment à lui. Je ne citerai qu'une preuve de leur zèle. Au moment 
4e quitter Ja Grèce, ils se cotisèrent entre eux pour fournir au 
proconsul l'argent dont il avait besoin. Sylla d'ailleurs déclina 
leur offre et se contenta de leur recommander le respect de la 
discipline (Plut. § 27). Avec des troupes pareilles, un chef tel que 
lui pouvait accomplir des prodiges. Voici en effet de quelle façon 
les auteurs anciens nous dépeignent le personnage : « Au phy- 
sique, un homme du Nord : les cheveux d'un blond doré, les yeux 
bleus et perçants, le teint blanc, mais parsemé de lâches rouges 
qui lui donnaient, suivant l'expression des plaisants d'Athènes, 
l'aspect d'une mûre saupoudrée de farine ; la colère l'allu- 
mait ; terrible au moral, c'était d'abord un viveur, lettré, 
ami des arts, mais plus dilettante que délicat. Il se complaît dans 
la société des comédiens et des filles, dans les longues orgies, 
dans la grosse bouffonnerie. Parfois clément avec dédain, plus 
souvent cruel avec délices, toujours avide de plaisir et de gloire, 
il n'a au fond ni grandes idées ni passions profondes : aristocrate 
de naissance, patriote dans la limite de ses intérêts. C'est surtout 
une intelligence lucide, pratique, une volonté de fer, un talent 
militaire de premier ordre ; il a le génie de l'organisateur, le 
coup d'œil du stratégisle, une opiniâtreté invincible, un mélange 
de bravoure et de ruse qui l'a fait surnommer le lion renard. » 
{Reinach, Mithridate Eupator, p. 151.) 




308 



REVUE DBS COURS ET CONFÉRENCES 



Je n'ai pas le dessein de raconter tout au long la guerre civile 
que son arrivée déchaîna sur l'Italie. Il y eut là une série d'opé- 
rations confuses et compliquées où il est difficile de se reconnaître 
et de trouver quelque intérêt. Je me bornerai à en indiquer les 
traits caractéristiques. 

Sylla, nous dit Plutarque, eut à lutter « contre quinze chefs 
d'armée » ; mais ces chefs furent, pour la plupart, des gens mé- 
diocres. Sertorius, le plus remarquable de tous, fut de très bonne 
heure relégué en Espagne, dans une province excentrique, où ses 
talents furent à peu près perdus pour la cause démocratique. Les 
autres, même Carbon, n'étaient guère capables que de combattre 
en sous-ordre, et ils n'avaient au-dessus d'eux personne pour les 
diriger. Si Marius avait survécu, il aurait ou bien rempli ce 
rôle ou bien assuré au parti le prestige de sa gloire passée. Lui 
disparu, nul n'était en état de le suppléer. Lorsqu'on voulut op- 
poser à Sylla un nom capable de frapper l'imagination populaire, 
on dut se contenter d'une doublure et élever au consulat un jeune 
homme inéligible, dont le seul mérite était d'être le fils adoptif de 
Marius. 

Les adversaires de Sylla avaient encore un autre désavantage ; 
ils formaient une coalition d'éléments disparates qui juraient 
d'être ensemble et n'avaient entre eux rien de commun. Sans 
doute les démocrates dominaient dans cette faction ; mais à côté 
d'eux on apercevait des hommes d'une opinion toute contraire, 
leurs ennemis de la veille et du lendemain. Ce parti n'était pas 
seulement dépourvu de programme politique ; il n'avait même 
pas le droit de se dire le défenseur de la légalité ; car il avait 
violé autant de lois que Sylla, sans avoir pour excuse les titres que 
ce dernier avait acquis à l'indulgence et à la gratitude de tous. 
Contre le proconsul rebelle il se servait du Sénat, comme d'un 
instrument commode qu'il maniait à son gré ; mais beaucoup de 
membres de ce corps n'attendaient qu'une occasion de trahir les 
étranges alliés que les circonstances leur avaient imposés. Par 
prudence, ils prêtaient leur appui aux Marianistes, et intérieure- 
ment ils faisaient des vœux pour Sylla. Cela est si vrai qu'après la 
bataille de Sacriport, lorsque Rome tomba au pouvoir des Sylla- 
niens, le préteur Damasippus, avant de s'enfuir, frappa de mort 
plusieurs sénateurs suspects (Velleius, II, 26). 

Il semble que les Italiens auraient dû se prononcer en masse 
pour les Marianistes ; car, de tout temps et récemment encore, 
c'était dans le parti démocratique qu'ils avaient rencontré le plus 
de sympathies. Mais les populations de la péninsule, mises en 
demeure d'opter, se divisèrent. Sylla eut Part de leur persuader 




LA GUERRE CIVILE ENTRE SYLLA ET LES MAR1AN1STES 309 

qu'il n'avait nullement le dessein de revenir sur les concessions 
qui leur avaient été accordées. Dès lors elles n'avaient aucun in- 
térêt à s'engager dans une querelle qui ne les atteignait pas. On 
vit môme les Marses et les Picentins se déclarer ouvertement 
pourSylla. Les Samnites, les Lucaniens et les Etrusques, après 
de longues hésitations, s'armèrent contre lui ; mais il est visible 
qu'ils poursuivaient dans cette guerre un but particulier. Ils y 
cherchaient la revanche de la guerre sociale, le moyen de recou- 
vrer leur indépendance ou de se dédommager tout au moins de 
leurs malheurs. A mesure que les hostilités se prolongeaient, 
leurhaine contre Rome s'accentuait. En 82, à la fin d'octobre, ils 
s'élancèrent en masse vers la ville détestée. Le l Ét novembre, leur 
chef, Pontius Télésinus, leur montra la grande cité étendue devant 
eux. « Voici, s'écria-t-ii, son dernier jour ; détruisons-la de fond 
en comble ; ces loups ravisseurs ne laisseront pas de liberté à 
l'Italie, tant que la forêt où ils se retirent ne sera pas rasée. » 
(Velleius, II, 27.) Les habitants, heureusement, firent une résis- 
tance désespérée, et Sylla, accourant du dehors en toute hâte, 
sauva sa patrie par la victoire de la porte Colline. 

Ainsi les Marianistes, malgré les forces considérables dont ils 
disposaient, avaient en eux des causes de faiblesse qui présageaient 
leur défaite. Sylla avait amené d'Orient une armée numériquement 
bien inférieure aux leurs ; mais il vit bientôt se grouper autour de 
lui une foule d'adhérents. Impitoyable pour ceux qui le bravaient, 
il affichait une grande bienveillance à l'égard des paysans pai- 
sibles, des villes amies ou neutres, et on était tout étonné que son 
passage ne fût marqué par aucun excès, par aucune infraction 
à la discipline. Use présentait partout comme un homme d'ordre, 
dont Tunique préoccupation était de mettre un terme à l'anar- 
chie et de débarrasser la république de l'odieuse faction qui 
l'opprimait. Aussi rencontra-t-il, dès ses premiers pas, de nom- 
breuses sympathies que la peur empêchait parfois d'éclater, mais 
qui, pour être encore timides, avaient néanmoins leur prix. Ce 
ne furent pas seulement des aristocrates qui se rallièrent à lui ; il 
gagna même des transfuges du parti démocratique, tels que le 
consulaire L. Philippus, Q. Lucretius Ofella, L. Yalerius Flaccue, 
et P. Cethégus. La plus utile peut-être de toutes ces recrues fut le 
jeune Pompée. Quelques griefs, qu'il avait contre la faction domi- 
nante, le poussèrent vers Sylla. Il possédait de vastes propriétés 
dans le Picenum et presque toutes les cités du pays étaient dans 
la clientèle de sa famille. Bien qu'il eût à peine vingt-trois ans, 
il prit sur lui de lever des soldats, de nommer des officiers, et 
lorsqu'il eut formé trois légions complètement organisées, pour- 




310 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



vues de matériel et de vivres, il les conduisit au proconsul, qui lui 
en confia le commandement. (Plut., Pompée, 6.) 

Ce n'est pas tout ; par une tactique qui lui avait admirable- 
ment réussi contre Valerius Flaccus et Fimbria, Sylla s'appliqua 
pendant toute la durée de la guerre à débaucher les troupes enne- 
mies. Au début des opérations, il avait pour adversaire devant 
Teanum, en Campanie, le consul Scipion. Il entra en pourparlers 
avec lui, nous dit Appius, qu'il espérât ou qu'il voulût sérieu- 
sement la paix, mais plutôt afin de jeter le trouble dans les esprits 
(§85). « On convint d'une entrevue, qui fut suivie d'une trêve. De 
part et d'autre on donna des otages. Cependant Sylla faisait 
traîner les négociations en longueur, sans que Scipion en prît de 
l'ombrage, car il avait demandé lui-même à consulter son collègue^ 
Durant ces conférences, les camps étant fort rapprochés, les 
soldats des deux partis se mêlaient sans cesse. Les vétérans de 
Sylla avaient appris de lui l'art de corrompre leurs ennemis avant 
de les combattre. Us montraient aux soldats de Scipion les dé- 
pouilles de l'Asie, l'or de Mithridate ; ils vantaient la douceur, la 
libéralité de leur chef. » Ces manœuvres eurent un tel succès qu'à 
la première attaque, « toute l'armée consulaire, composée de 
quatre légions, passa sans hésiter sous les drapeaux de Sylla v 
abandonnant son général. » (Mérimée, Etudes sur VHist. rom., 
p. 168.) A chaque instant, ce sont des trahisons semblables que 
relatent les historiens. Dans la bataille de Sacriport, cinq cohortes 
d'infanterie et deux escadrons de cavalerie, jetant brusquement 
leurs enseignes, se rangèrent sous les ordres de Sylla (Appius, 
§ 87). Ailleurs, c'est une légion entière qui va rejoindre le corps 
du Syllanien Metellus (§ 91). A la porte Colline, la défection de 
3.000 soldats démocrates détermine la déroute. Tandis que l'armée 
de Sylla demeurait inébranlable, même dans l'adversité, celle de 
ses rivaux était une force sans unité, sans cohésion, d'une obéis- 
sance douteuse, d'une fidélité chancelante, toujours prête à se 
dissoudre, toujours sur le point de céder au mouvement de cupi- 
dité qui l'attirait vers l'autre camp. 

Cette guerre fut atroce, comme le sont d'ailleurs toutes les 
guerres civiles. Chaque bataille, chaque siège était un massacre,, 
et le vainqueur procédait ensuite à d'épouvantables exécutions, 
Sylla surtout les prolongeait par système autant que par goût • 
Contrairement à l'usage ordinaire, il était « plus cruel après 
la victoire que pendant l'action ». (Velleius, II, 25.) A Sacriport, 
20.000 périrent, et 8.000 prisonniers Samnites furent exterminés 
de sang-froid. Une troupe de Syllaniens, s'étant emparée de 
Naples, tua tout le monde, sauf ceux qui purent s'évader ; à 




LA GUERRE CIVILE ENTRE SYLLA. ET LES MARIANISTES 311 



Clusium, il n'y eut pas moins de 20.000 morts. A la porte Colline, 
les deux partis perdirent 50.000 hommes, et, trois jours après, tous 
les captifs, pour la plupart Samnites, furent percés de flèches 
sur le Champ-de-Mars. Du temple de Bellone où il était assemblé, 
le Sénat entendait leurs cris. « Ne faites pas attention, dit Sylla ; 
ce sont des mauvais sujets que Ton met à la raison » ; et il con- 
tinua son discours d'un air calme et impassible. Après la capi- 
tulation de Préneste, on divisa les vaincus en trois groupes : les 
Romains, les Prénestins et les Samnites. Tous comparurent 
sans armes devant Sylla. Aux premiers, il déclara qu'ils avaient 
mérité la mort, mais qu'il les graciait; les autres, au nombre 
d'environ 12.000, furent égorgés ; on n'épargna que les femmes et 
les enfants. 

Quand il ne resta plus dans toute la péninsule que quelques 
cités rebelles et quelques bandes éparses, partout traquées 
comme des brigands, Sylla fut le maître de la République; il eut 
la toute-puissance parce qu'il avait seul une armée ; mais son 
pouvoir n'était qu'un pouvoir de fait. Il n'avait pas d'autre titre 
que celui de proconsul, et ce titre s'évanouissait dans l'enceinte 
de la ville. Le proconsul qui en franchissait les portes descendait 
par cela même au rang de simple citoyen. Pour gouverner l'Etat, 
il fallait donc à Sylla une magistrature qui pût être exercée dans 
l'intérieur de Rome. Or, de toutes les charges actuelles, la seule 
qui lui fût accessible était le consulat, puisque la qualité de 
patricien l'excluait du tribunat. Mais le consulat était loin de 
suffire à son ambition, tant à cause de sa courte durée qu'à cause 
des limites naturelles de sa compétence (collégialité, attributions 
du tribunat, prérogatives du Sénat, souveraineté du peuple). 
C'est ainsi que Sylla fut conduit à restaurer la dictature. Cette 
dignité était virtuellement abolie depuis l'année 202 ; mais il 
était facile de la remettre en vigueur, et c'est en effet à ce parti 
qu'il s'arrêta. Tel fut l'objet de la loi qui fut votée en novembre 82, 
sur la motion de L. Valerius Flaccus. Voici comment Mommsen 
en a reconstitué, sinon le texte authentique, du moins le sens géné- 
ral : a Tous les actes antérieurs de L. Cornélius Sylla sont ratifiés. 
Il aura le droit de prononcer en premier et dernier ressort sur 
la vie et les biens des citoyens, de disposer du domaine public, 
de reculer les frontières de Rome, de l'Italie et de l'Etat romain, 
de supprimer ou de fonder des cités en Italie, de statuer sur 
le sort des provinces et des pays de protectorat, de conférer l'tm- 
perium, de désigner les proconsuls et les propréteurs, d'appeler 
ou non les comices à pourvoir au remplacement des principaux 
magistrats, de décréter des lois nouvelles ; il sera seul juge 




312 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



du moment où, sa lâche étant achevée, il renoncera à ses pou- 
voirs. » (V, 347.) 

Jamais les Romains n'avaient confié à un homme une autorité 
pareille. C'était là une véritable abdication du peuple ; c'était 
le transfert complet de la souveraineté nationale entre ses mains. 
Si puissante qu'eût été la vieille dictature, elle n'était rien en 
comparaison de celle dont il était investi ; elle s'en distinguait, 
au contraire, sur quelques points essentiels. 

Autrefois, le dictateur conservait sa charge pendant six mois 
au plus; ce délai expiré, il se retirait; on a même prétendu qu'il 
lui était interdit de demeurer en fonctions « après le terme des 
pouvoirs du magistrat ordinaire qui l'avait proclamé». (Mommsen, 
Droit public, III, 183.) Il n'en fut pas ainsi de Sylla. Celui-ci 
avait demandé qu'on le nommât, « non pour une période déter- 
minée, mais jusqu'à ce qu'il eût réorganisé Rome, l'Italie et 
l'Empire tout entier » ; et le peuple, docile à ce vœu, l'élut « pour 
un temps aussi long qu'il voudrait, 'es oaov 6£Xot».(Appien, 1,98,99.) 

Jadis le dictateur était institué pour accomplir un acte net- 
tement spécifié. Si, par exemple, il était établi seditionis sedandœ 
ou rei gerundœ causa, il avait qualité pour poursuivre par tous 
les moyens l'objet indiqué ; mais il devait se renfermer dans les 
limites de son mandat. Cette règle ne s'appliqua point à Sylla. 
Il eut toute la plénitude du pouvoir exécutif, du pouvoir judi- 
ciaire et même du pouvoir législatif. Les textes sont à cet égard 
d'une clarté qui ne laisse place à aucune équivoque. « Les lois, 
la justice, le trésor, les provinces, les rois, le droit dé vie et de 
mort sur les citoyens, tout cela, dit Salluste, fut concentré dans 
les mains d'un homme » (Hist., I, § 13, Maurenbrecher) ; et 
Cicéron écrit : « Le peuple avait ordonné que sa volonté fût sa loi ». 
{In Verr., III, 35, 82.) Mommsen {Dr. p«6/., IV, 152) croit, il 
est vrai, qu'il soumit toutes ses lois aux comices ; mais ce fut 
par pure condescendance, et il semble bien que cette phrase d'un 
grammairien soit l'exacte vérité: « Si quid ad populum tulisset 
Sulla, valebat lege Cornelia ; si quid voluisset facere et non tulisset 
ad populum, hoc valebat lege Valeria. » (Schol. de Ctc, p. 435, 



La nouvelle dictature n'avait, en somme, que le nom de commun 
avec l'ancienne. Etait-ce de bonne foi ou pour tromper l'opinion 

3ue Sylla se couvrit d'un précédent dont en réalité il tint si peu 
e compte ? Je l'ignore. Toujours est-il que la loi Valeria frayait 
la voie à l'absolutisme de César plus qu'elle ne respectait la 
tradition. On peut dire que désormais l'empire est fait ou tout 
au moins annoncé. Il y a pourtant une différence sensible entre 



Orelli.) 




LA GUERRE CIVILE ENTRE SYLLA ET LES MARIANISTES 313 



la conception politique de Sylla et celle de César. César songea 
à créer, sous la forme monarchique, un régime définitif ; et il y a 
grande apparence que, s'il n'y réussit pas, ce f ut faulede temps 
Auguste reprit son projet et arrangea les choses de manière 
que la monarchie lui survécût. Sans aller jusqu'à l'hérédité, il 
eut soin que son gouvernement ne disparût pas avec lui, et qu'il 
se trouvât quelqu'un pour le continuer après sa mort. Le plan 
de Sylla fut tout autre. S'il fut aussi puissant que César ou 
Auguste, si son autorité personnelle fut, dans toute la force du 
ternn, l'autorité d'un monarque, il la considéra toujours comme 
ayant un caractère anormal et provisoire. A ses yeux, la dic- 
tature ne fut qu'un expédient t emporaire dont il se servit pour 
refondre la république. 

Après l'adoption de la 1 oi Valeria, il entra dans Rome. Etait-ce 
la première fois depuis son retour en Italie, et faut-il penser que, 
par respect pour la légalité, il n'avait pas osé jusque-là dépasser 
les portes de la ville, se bornant à convoquer le Sénat ou le peuple 
hors des murs, dans le Champ-de- Mars, quand il avait besoin de 
leur parler ? Je pencherais volontiers vers cette hypothèse, bien 
qu'elle soit contredite par le témoignage d'Appien (§ 89). Quoi 
qu'il en soit, Plutarque nous raconte que, la nuit suivante, il lui 
fut impossible de dormir, tant sa joie était grande ! Il en avait 
consigné l'aveu dans ses Mémoires (Plut., an seni gerenda si 
resp., 6). Sylla avait en effet atteint le comble de la prospérité 
et de la gloire, et, selon son habitude, il imputait son bonheur 
à la Fortune. Quelques jours après, à l'occasion de son triomphe, 
il prononça sur le forum une apologie de sa conduite, énumérant 
les faveurs du sort avec autant de soin que ses propres exploits, 
et il ordonna que dorénavant on lui attribuât, dans tous les 
documents officiels, le surnom de Félix. Quand il écrivait aux 
Grecs, il s'appelait lui-même Epa phroditos (favori d'Aphrodite, 
assimilée à la Fortune), et les deux jumeaux qu'il eut de sa 
femme Metella reçurent de lui les noms de Faustus (qui est de bon 
augure) et deFausta (Plut., Sylla, 34;. 



Paul Gciraud. 




314 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



La religion de Rabelais 



Conférence de M. H. H AU SE R (1) 

Professeur à V Université de Clermont-Ferrand. 



Mesdames, Messieurs, 

Je vais toucher, dans cette conférence, à des choses très déli- 
cates, et pénétrer dans le domaine sacré delà croyance religieuse. 
Je le ferai avec un entier et profond respect de toutes les opinions 
sincères ; j'espère que, de votre côté, vous ne m'en voudrez pas 
de m'exprimer en toute liberté. Ce n'est pas dans le pays de 
Michel de l'Hospital qu'il est besoin de faire appel au sentiment 
de la tolérance. 



La religion de Rabelais : voilà un titre qui a dû étonner plu- 
sieurs d'entre vous. Rabelais eut-il donc une religion ? Ce n'est 
guère, je l'avoue, sous la figure d'un théologien qu'apparaît géné- 
ralement le joyeux curé de Meudon ; et ce que la plupart des lec- 
teurs vont chercher dans son livre, ce n'est pas une réponse aux 
troublantes énigmes du monde et de la vie. 

Une façon originale de résoudre la question, c'est d'en nier 
l'existence. Sous prétexte que les commentateurs de Rabelais ont 
commis des exagérations, qu'ils ont voulu faire de lui un apôtre, 
un précurseur, un prophète, on voudrait n'y voir qu'un bon 
vivant qui aimait à rire, un brave homme de médecin qui donnait 
à ses malades une cure de gaieté. 

Il y a du vrai dans celte manière de voir. Rabelais lui-même, 
dans sa préface, nous a mis en garde contre les abstracteurs de 
quintessence qui voudraient tout trouver dans son livre. Mais 
devons-nous absolument l'en croire sur parole? N'oublions pas 
qu'à l'époque où vivait Rabelais, quand le roi lui-même n'était 
pas toujours assez fort pour arracher au bûcher les savants qu'il 
aimait, un écrivain pouvait avoir intérêt à envelopper ses pensées 
lesplus hardies dévoiles qui n'étaient transparents qu'aux yeux 
des seuls initiés. Rabelais lui-même n'a-t-il pas voulu nous dé - 

(1) Cette conférence a été faite par M. Hauser au Musée de Riom. (Exten- 
sion universitaire.) 



i 




LA RELIGION DE RABELAIS 



315 



router, puisque, dans cette môme préface où il nous dit : Mon 
livre n'est qu'une suite de joyeuses balivernerie3, il nous con- 
seille également d'en extraire «la substantifique moelle ». 

Un critique de beaucoup d'esprit, mais qui perd parfois le 
chemin de la vérité à force de courir après le paradoxe, nous 
déclare qu'il n'a trouvé «nulle énigme, et sinon nulle profondeur, 
du moins nul abîme dans Rabelais... homme très peu singulier, 
très peu mystérieux et même assez peu profond ». Il me semble 
que M. Brunetière voyait plus juste lorsqu'il nous invitait à sou- 
lever le masque du grand rieur pour regarder son visage, et qu'il 
rappelait les vers célèbres de Victor Hugo : 



M. Faguet lui-même, avec cette merveilleuse souplesse de 
pensée qui lui permet d'abandonner aussitôt ce que ses théories 
avaient d'excessif — nVt-il pas signalé « une scène grave et 
presque solennelle dans ce livre bouffon » ? N a-t-il pas fait de 
PonocrateB <' un professeur du xvi e siècle qui ressemble beaucoup 
moins à un Budé ou à un Erasme, qu'àtm Buffon, à un Darwin ou à 
un Spencer » ? Et pouvait-on accorder à Rabelais penseur un plus 
magnifique éloge ? 

Au reste, quelle que soit l'opinion des modernes, les contem- 
porains de Rabelais le prenaient au sérieux. Il existe sur cette 
question de la religion de Rabelais, deux textes célèbres du 
xvie siècle. 

En premier lieu, Calvin, après avoir parlé de ceux qui, « ayant 
toujours méprisé orgueilleusement l'Evangile, sont tombés jus- 
qu'à ce point de démence et de folie que non seulement ils vomis- 
sent d'exécrables blasphèmes conUe le Fils de Dieu, mais, même 
pour ce qui regarde la vie de l'àme, ils pensent qu'il n'y a nulle 
différence entre eux, les chiens et les porcs », ajoute : « D'autres, 
comme Rabelais, avaient autrefois goûté à l'Evangile, mais ils 
ont été frappés du même aveuglement. » 

D'un autre côté, Sébastien Castellion, voulant défendre contre 
Calvin le malheureux Michel Servet, s'écrie : « On pense que 
Servet est un homme de l'espèce de Rabelais..., de ces gens qui 
n'ont ni Dieu ni Christ ». 

Calvin et Castellion ont-ils raison ? Est -il vrai de dire que 
Rabelais n'ait « ni Dieu ni Christ » ? Le pantagruélisme n'est-il 
qu'une métaphysiatoe matérialiste, doublée d'une morale du plaisir? 



Rabelsis, que nul ne comprit : 

Il berce Adam pour qu'il s'endorme 

Et son éclat de rire énorme 
Est un des gouffres de l'esprit. 




316 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



Les questions relatives aux opinions religieuses d'un grand 
homme sont le plus souvent des questions de date, et c'est ici ou 
jamais qu'il s'agit de « dater finement ». Le premier livre de Pan- 
tagruel (antérieur au Gargantua) est de 1532 ou 1533 ; le quart 
livre (je ne parle pas du cinquième, qui est apocryphe) est de 
1552: en vingt ans les esprits marchent, et celui de Rabelais 
n'était pas fait pour l'immobilité. 

Le livre premier semble d'ahtord peu sérieux au point de vue 
religieux. L'auteur déclare irrévérencieusement qu'il s'est vendu 
en deux mois plus d'exemplaires de la Chronique gargantuine 
c qu'il ne se vendra de Bibles en neuf ans », et il parodie de 
façon bouffonne les généalogies de l'Ecriture, ces généalogies 
qui, aux yeux des hommes du xvi* siècle, attestent la mission 
divine de Jésus. Cependant déjà, dans la belle et fameuse lettre 
de Gargantua à son fils, à l'apologie de la Renaissance est unie 
celle de l'Evangile restauré. Il y a autre chose aussi, dans la 
Bibliothèque de Saint-Victor, que les plaisanteries traditionnelles 
contre les moines de toute couleur. J'y note des allusions très 
claires aux querelles de Reuchlin contre Pfefferkorn, de Luther 
contre Jean Eck ; des attaques non dissimulées contre la doctrine 
des œuvres ; même déjà des attaques contre la papauté, témoin 
ce singulier traité De au feribilitate papes ab Ecclesia. 

Mais le Gargantua^ paru à Lyon en 1535, est d'un ton beaucoup 
plus sérieux. — 11 ne faut pas, quand il s'agit de Rabelais, vouloir 
tout comprendre ; et je ne me charge pas d'interpréter les Fan- 
freluches antidotées ; évidemment Rabelais veut nous donner le 
change ; non seulement il cache sa pensée, mais il la disloque, et 
/C'est folie de rechercher dans ce fatras burlesque les disjecti 
membra poetœ. Cependant il est impossible de ne pas voir une 
allusion au pape et aux indulgences dans : 

Aucuns disaient que lécher sa pantoufle 
Etait meilleur que gagner les pardons, 

et une allusion à Luther dans : 

Mais il survint un affecté maroufle, 

qui trouve 

Une grand tare au fond de son aumusse. 
Ponocrates soustrait son élève à l'influence n éfaste des enseigneurs 
de vide, àesMatéologiens : c'est le nom que les réformés donnaient 
alors aux théologiens de Sorbonne. Il lui fait lire chaque jour 
« quelque pagine de la divine Ecriture », il le mène ouïr « les 
concions des prêcheurs évangéliques » : or, en 1533-34, au mo- 
ment même où Rabelais écrivait ces lignes, Gérard Roussel faisait, 
au Louvre même, des « concions » que tout* la cour venait 




LA RELIGION DE RABELAIS 



317 



entendre. Rabelais a dû assister à ces prêches ; car il paraît, à 
cette date, gagné, comme Marguerite d'Angoulême, à la doctrine 
delà grâce : « Dont j'ai connu », écrit Grandgousier à propos de 
Picrochole, « que Dieu éternel Ta laissé au gouvernail de son 
franc arbitre et propre sens, qui ne peut être que méchant, si par 
grâce divine nest continuellement guidé . » 

Les attaques contre les moines ne sont pas du tout, dans ce 
livre, de simples plaisanteries de défroqué, elles sont fondées sur 
des raisons chrétiennes et évangéliques. Rabelais ne reproche pas 
seulement au moine de ne pas labourer comme le paysan ; mais, 
dit-il, « il ne prêche ni endoctrine comme le bon docteur évangélique » . 
Les moines prient pour nous : mais quel besoin avons-nous qu'on 
prie pour nous ? « Tous vrais chrétiens, de tous états, en tous 
lieux, en tout temps prient Dieu, et l'Esprit prie et intercède 
pour iceux, et Dieu les prend en grâce ». C'est l'Esprit, notons- 
le, et non les saints, qui intercède en faveur du pécheur. 

Le royaume de Grandgousier est une principauté où le souve- 
rain a établi la Réforme, et cette principauté, Rabelais, sans 
aucun doute, l'offre en exemple à François le* : « Je m'ébahis », 
dit le prince aux pèlerins venus de France, « je m'ébahis si votre 
roi les laisse prêcher par son royaume tels scandales... La peste 
ne tue que les corps, mais tels imposteurs empoisonnent les 
âmes b. Et les pèlerins de s'écrier: c 0 que heureux est 1e pays 
qui a pour seigneur un tel homme ! Nous sommes plus édifiés et 
instruits en ces propos qu'il nous a tenus, qu'en tous les sermons 
qui jamais nous furent prêchés en notre ville. » 

A la date où il écrivait ceci (sans doute 1534), Rabelais a donc, 
quoi qu/on en dise, touché de très près à la Réforme. D'ailleurs 
que signifierait, sans cela, cette affirmation de Calvin : c Rabe- 
lais, qui autrefois a goûté à V Evangile... » Calvin s'y connaissait, 
je pense. 

Les cinquante et un premiers chapitres de Gargantua appar- 
tiennent à une même inspiration, et cette inspiration est réformée. 
Mais, avant même de terminer son livre, Rabelais a reculé devant 
les conséquences de la doctrine. Les cinq derniers chapitres 
(Thélème) appartiennent à une inspiration toute différente. Oppo- 
sant hardiment doctrine à doctrine, Rabelais, entre l'orthodoxie 
catholique et l'hérésie protestante, proclame une hérésie nou- 
velle, l'hérésie de la Renaissance. 



Comment expliquer cette différence d'inspiration ? Ces cinq 
derniers chapitres ont-ils été composés un certain temps après 



11 





318 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



les cinquante et un premiers ? Les persécutions de 1535 ont-elles 
amené Rabelais à réfléchir sur ses propres idées ? Cela en valait 
la peine : on ne s'expose à mourir que peur des idées qui sont 
vraiment à soi* 

Thélème est une réfutation vivante de ce dogme de la grâce 
que Rabelais soutenait ju6que-là. Il se croit encore chrétien, 
comme le prouve l'inscription : 

Ci-entrez vous qui le saint Evangile 

En sens agile annoncez, quoi qu'on gronde... 

On pourrait le croire encore réformé en voyant qu'il institue 
sa « religion [son couvenlj au contraire de toutes les autres », 
qu'il y supprime murailles, cloches, pauvreté, obéissance et 
célibat. 

Mais les rapports qui existent entre Thélème et le protestan- 
tisme sont purement négatifs. L'intérieur de l'abbaye est tout 
Renaissance, avec ses a belles grandes librairies en grec, latin, 
hébreu, français, toscan et espagnol», et ses galeries de pein- 
ture qui rappellent Fontainebleau. Si Ton n'y entend plus les 
cloches, c'est qu'on s'y gouverne « au dicté de bon sens et enten- 
dement ». Le « saint Evangile » qu'annonce Rabelais est un 
Evangile nouveau, fondé sur la raison et la liberté, l'Evangile de 
< franc vouloir ». Il accepte la « sainte parole », mais il en éli- 
mine l'élément fondamental, le dogme du péché originel ; il y 
substitue celui de la bonté originelle de l'homme. 

« Fais ce que voudras », cette règle unique, qui remplace 
toutes les règles, n'a nullement pour effet de donner licence à 
tous les caprices ; au contraire, Rahelais affirme que, faisant ce 
qu'il veut, l'homme fera le bien. Il renverse par avance cette 
Institution chrétienne que Calvin écrit à l'heure même. La liberté 
réglée par la raison est nécessairement identique à la vertu ; et 
déjà Rabelais complète cette vue par celle de Jean-Jacques : 
« Iceux, quand par vile sujétion et contrainte sont déprimés et 
asservis, détournent la noble affection, par laquelle à vertu 
franchement tendaient, à déposer et enfreindre ce joug de ser- 
vitude ». Plus de règles, plus de vices. Thélème est une anarchie 
où toutes les volontés sont naturellement d'accord et spontané- 
ment bonnes, c'est-à-dire tout le contraire de ce que sera Ge- 
nève. 

En janvier 1536, Rabelais est à Rome ; sa correspondance 
d'alors ne le montre pas redevenu catholique, mais très préoccupé 
de ses intérêts temporels. Bien que, le 10 août, à Lyon, le cardi- 
nal de Tournon veuille le faire arrêter comme zwinglien, il est 
très prudent. Il supprime les hardiesses compromettantes dans 



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LA. RELIGION DE RABELAIS 



319 



les rééditions de ses livres, et il éclate de colère lorsque Dolet, 
en 1542, lui joue le tour de publier à son insu ses œuvres non 
expurgées. 

11 ose pour la première fois signer de son nom, « M° Fran- 
çois Rabelais, caloyer des îles d'Hjères », le tiers livre de 1546. 
Bien que ce livre ne contienne que de très rares passages sur la 
religion, l'auteur, dans le désarroi causé par la mort de Fran- 
çois I« r , est accusé d'hérésie ; il s'exile à Metz, d'où le ramènera la 
protection des Ghastillon, qui tourneront tous à l'hérésie. 

Le quart livre est très violent contre Rome. Mais il ne faut pas 
oublier qu'il parait en 1552, pendant une rupture entre Henri II 
et le Saint-Siège ; des projets de schisme, de patriarcat gallican 
étaient dans l'air, et Rabelais faisait sa cour en attaquant les 
papimanes. 

Toujours est-il qu'il profite largement de la permission, et qu'il 
dépasse souvent les limites du gallicanisme. Il fait dire, par le 
défenseur des décrétâtes, que le pape est « Dieu en terre », 
et Pantagruel irrité s'écrie : « User ainsi du sacré nom de Dieu 
en choses tant ordes et abominables, fi ! j'en dis fi ! Si dedans 
votre moinerie est tel abus de paroles en usage, laissez le là, ne 
le transportez hors les cloîtres •. Il nous présente en l'évéque 
Homenaz un vrai suppôt de l'Inquisition, qui approuve le pape 
de faire la guerre, si c'est « contre les rebelles hérétiques pro- 
testants désespérés, non obéissants à la sainteté de ce bon Dieu 
en terre. Cela lui est non seulement permis et licite, mais com- 
mandé. .. Brûlez, tenaillez, cisaillez, noyez ces méchants héréti- 
ques décrétalicides, décrétalifuges... » Et ce qui est grave, c'est 
que, après avoir ruiné les décrétales, Rabelais avance qu'elles 
sont la seule base du papisme : « Qui fait le Saint-Siège aposto- 
lique de Rome de tout temps et aujourd'hui tant redoutable dans 
l'univers ? — Belles décrétales de Dieu ». 

Malgré tout, Rabelais ne peut regretter qu'une Réforme — 
biblique et antipapale — se soit produite. Le petit diable de Pa- 
pefiguiére avoue que Lucifer ne peut plus se nourrir d'écoliers, 
depuis qu'ils lisent « les Bibles et leur saint Paul », particuliè- 
rement « ès contrées boréales ». 



Mais, en fait de Réforme, iln'aime pas celle de Genève. Autrailé 
des Scandales, il répond par des invectives contre « les démonia- 
cles Calvins, imposteurs de Genève ». Il déploie, dans le mythe 
de Physis et d'Àntiphysie, toute l'hérésie de la Renaissance, et 
c'est ici qu'il devient difficile de faire de Pantagruel un livre 



III 




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« simplement plaisant a . Toute imitée qu'elle soit de Galcagnini, 
l'allégorie est d'une réelle grandeur : Antiphysie, c'est toute 
religion qui prétend que contrarier et violenter la nature est 
« imitation du Créateur de l'univers » ; Physis, mère de Beauté 
et d'Harmonie, c'est la religion de Rabelais, singulièrement pré- 
cisée et élargie depuis Thélème. C'est le naturalisme^ si l'on entend 
par là une morale fondée toute sur la conformité de l'homme 
avec la nature, sur la libre adhésion de l'âme aux lois univer- 
selles. Cette doctrine ne vient pas de Genève plus que de 
Trente : « Quid juris ? s'écrie Panurge, si nous trouvions enve- 
loppés entre Andouilles et Carême-prenant ! » 

Parti du libre-examen, mais du libre-examen appliqué aux 
lettres profanes et sacrées, Rabelais s'est cru réformé. Puis il 
a vu que la Réforme inclinait de plus en plus : 1° à rétablir 
une autorité fondée sur le caractère révélé des Ecritures ; 2« à 
construire toute niorale sur le péché. Entre cet esprit et l'esprit 
de la Renaissance, Rabelais a fait son choix. Extérieurement il 
reste prêtre, bénédictin, peut-être curé de Meudon ; la vérité 
est qu'il croit à la puissance illimitée de la raison humaine, à 
l'infaillible bonté de la nature libre, guidée par la raison. 

Il est faux qu'il soit sans Dieu : son livre est, au fond, religieux. 
Il est faux qu'il nie l'immortalité ; il est faux même qu'il soit 
sans Christ: le grand Pan, le divin S^rvateur fait couler de 
grosses larmes sur les joues de Pantagruel. Il serait injuste de le 
confondre avec les purs libertins. Mais il est en réalité anti- 
chrétien, puisqu'il rejette la nécessité du péché et l'arbitraire 
de la grâce, qu'il fait de la vertu une création spontanée et inces- 
sante de la volonté humaine. Son Dieu, c'est la force grandiose 
qui anime toutes choses, c'est la vie universelle ; la vertu, c'est 
de se conformer aux lois de la vie. Et ainsi Rabelais rejoint Marc- 
Aurèle. 

Rabelais est un stoïcien. Ce qui l'empêcha de fonder une 
doctrine aussi haute que celle de Marc -Aurèle, c'est qu'il est, — 
M. Faguet l'a fort bien dit — , un stoïcien gii. En présence de la 
vie universelle, faite de souffrances et d'iniquités, il est resté 
un bon vivant. Il ne s'est demandé ni comment la liberté humaine 
pouvait s'accommoder de la fatalité qui règle le monde, ni 
comment la vertu pouvait naître dans une nature où le mai 
triomphe chaque jour sous nos yeux. « L'angoisse métaphysi- 
que » n'habita jamais son vaste front. Ce n'était pas un bouffon, 
c'était tout simplement un optimiste, trop persuadé que rire est 
le propre de l'homme. Sa doctrine reste grandiose, elle met 
l'homme en communion avec tous les êtres et avec le grand 




PLATONISME ET ÉVOLUT10NNISME 



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Etre; mais elle est incomplète, parce qu'elle croit trop aveuglé- 
ment à la toute-puissance delà raison, à l'excellence de la li- 
berté. 

Rabelais n'a pas eu la notion de l'effort qu'il faut faire pour 
être vertueux. Rabelais ne voit dans les choses aucun mystère, 
aucune raison de douter, de craindre, ni de souffrir. Versez dans 
ce très grand esprit quelques gouttesde tristesse, et vous en ferez 
un Renan ou un Taine, un ascète de la libre-pensée. Mais cette 
tristesse lui a manqué. « Malheur à ceux qui rient », dirait le 
vieux Livre ; et c'est pourquoi le pantagruélisme, étouffé sous le 
gros rire du moine défroqué où Rabelais s'est caricaturé lui- 
même et sous les hoquets dePanurge, n'a pu devenir une doctrine 
féconde comme le christianisme ou le stoïcisme, comme eux for- 
matrice de belles âmes, génératrice de grandes actions. 

H. Hauser. 



Platonisme et Évolutionnisme (1) 

Leçon d'ouverture de M. RENÉ BERTHELOT, 

Professeur de l'Université de Bruxelles, 



Exercitium arilhmeticœ occultum nescien* 
tis se numerare animi. 

Leibnitz. 

"Oaoi os u7:oXa|x6dtvoujtv , cotïtso... 
27r& , ja , i7T7ro;, xo xaXXtaxov xxt apiTxov jxtj 
Iv àpyri elvai oia xô xal Ttôv <puxû>v xal 
twv ÇtjjaiV xàç àpX«ç a'xia jxsv slvat, xô 
os xaXov xal xiXstov iv xoT; ex xojxwv. . . 

Aristote. 

Messieurs, 

Je tiens, avant de commencer cette leçon, à remercier les pro- 
fesseurs de l'Université libre de Bruxelles de l'honneur qu'ils 
m'ont fait en m'appelant au milieu d'eux. J'ai été d'autant plus 
sensible à cet honneur que j'étais ici un étranger et que je succé- 
dais à un maître éminent, dont le départ a été universellement 
regretté, qui pendant cinquante ans a personnifié la philosophie 
à l'Université de Bruxelles, et qui a su, au cours de ce demi-siècie, 

(1) Voir la Revue de l'Université de Bruxelles de décembre 1897. 

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attirer et retenir la sympathie et le respect de ses auditeurs par 
la sincérité de son enseignement, l'élévation de sa pensée, la 
largeur de sa tolérance et la noblesse d'une vie consacrée tout 
entière à la recherche désintéressée de la vérité. 

C'est de logique et de morale, Messieurs, qup nous devons nous 
occuper cette année. Mais toute logique, toute morale, supposent 
une métaphysique, explicite ou implicite, réfléchie ou irréfléchie. 
C'est de la doctrine métaphysique, qui nous servira à déterminer 
le plan de notre cours, qu'il nous faut parler d'abord. Et c'est à 
vous en donner une idée que je consacrerai la première partie de 
cette leçon. 

La nature et le but de cet exposé nous tracent d'avance les 
limites où nous devrons nous renfermer. Et d'abord, le temps 
restreint dont nous disposons nous forcera à nous en tenir à des 
affirmations sans preuves. Déjà, ne nous sommes-nous pas bornés 
à affirmer, sans la prouver, la nécessité d'une métaphysique pour 
le logicien et le moraliste ? — Ensuite, je ne vous exposerai de 
cette doctrine que ce qui est nécessaire pour fournir des idées 
directrices à notre logique et à notre moral*. — Enfin, pour faire 
plus aisément saisir ma pensée, je me bornerai à la définir par 
rapport à des doctrines qui se rencontrent dans l'histoire, en 
particulier par rapport aux philosophies qui exercent aujourd'hui 
le plus d'influence ; et de ces philosophies je dégagerai seulement 
les affirmations qui, par leur accord ou leur opposition avec ma 
conception propre^ peuvent aider à comprendre celle-ci. 

Les doctrines dont l'influence est aujourd'hui la plus grande 
sont le rationalisme kantien et l'évolutionnisme spencérien. — Le 
point de vue de Kant est celui du rationalisme critique. Il y a, 
d'après Kant, des lois universelles et nécessaires que la pensée 
applique à n'importe lequel de ses objets par cela seul qu'elle le 
pense. Ces lois éternelles de l'esprit, le métaphysicien a pour 
tâche de les déterminer, et il n'a pas d'autre tâche. La métaphy- 
sique se ramène à une critique de la raison. — Le point de vue 
de Spencer est celui de l'évolutionnisme empirique. Le but de la 
philosophie première, pour lui, c'est de déterminer la loi d'évolu- 
tion de l'univers temporel et spatial, le sens dans lequel celui-ci 
se transforme. L'ordre et l'harmonie, imparfaits et précaires 
d'ailleurs, qui régnent dans l'univers, la vie, la moralité, la 
raison sont des effets nécessaires et passagers de cette évolu- 
tion» 

Ce qui fait l'insuffisance du kantisme, c'est de n'avoir pas 
rattaché aux lois éternelles de la pensée la loi du développement 
temporel de l'univers ; Kant s'est borné à déterminer les carac- 




PLATONISMB ET ÉVOLUT10NN1SME 



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tères qui, toujours et partout présents dans notre représentation 
des choses, sont liés à la nature môme de l'esprit ; en ce qui con- 
cerne Tordre plus ou moins imparfaitement réalisé dans les 
phénomènes, Kant admet la possibilité d'un principe de finalité, 
pour expliquer les harmonies de la vie ; il fonde directement la 
loi morale sur la raison pure; et comme les conditions d'existence 
de la loi morale lui paraissent incompatibles avec les conditions 
d'existence de l'univers phénoménal telles que les définit la raison 
théorique, il admet, au delà du monde des apparences qui serait 
celui de la science, un monde de choses en soi, seul réel, en même 
temps qu'absolument irreprésentable, où se trouveraient réalisées 
les conditions de la moralité. — Nous admettrons, au contraire, 
que les harmonies vitales et la moralité ne trouvent pas dans les 
lois éternelles de la raison une explication et une jusliûcation 
directes ; que leur étude est une partie de la science du devenir ; 
qu'elles ne doivent être envisagées que comme des résultats néces- 
saires, imparfaits et passagers de l'évolution universelle, et qu'il 
faut nier l'existence d'un monde de choses en soi, échappant par 
hypothèse aux conditions de la pensée logique et de la connais- 
sance sensible, et dont cependant la nature, la réalité, la possi- 
bilité même ne peuvent être définies que par des notions et des 
rapports empruntés à la connaissance sensible et à la pensée 
logique. 

Inversement, ce qui fait l'insuffisance de la philosophie de 
Spencer, c'est que, les liaisons qui nous semblent nécessaires 
étant dans cette doctrine des associations empiriques formées, à 
un certain moment du temps, entre nos états de conscience, rien 
ne permet d'affirmer que révolution ne défera pas ce qu'elle a fait 
et que ces liaisons soient des nécessités logiques éternelles. Bien 
plus, dès que le philosophe veut raisonner sur les notions pre- 
mières, il est condamné, d'après Spencer, à d'insolubles contra- 
dictions. — Nous admettrons, au contraire, qu'il y a des lois 
éternelles, constitutives de l'esprit lui-même, et ne le conduisant 
pas à des contradictions insolubles ; et nous admettrons que c'est 
à ces lois éternelles qu'il faut essayer de rattacher la loi de l'évo- 
lution. Adopter l'empirisme et l'agnosticisme de Spencer, ce ne 
serait pas seulement nous réduire à considérer comme une hypo- 
thèse indémontrable la réalité même d'une loi d'évolution valable 
pour l'avenir comme pour le passé et pour tous les espaces comme 
pour tous les temps, ce serait encore nous condamner à déclarer 
inconcevables les conditions qui fondent la possibilité de cette 
hypothèse, comme, par exemple, l'existence et l'infinité de l'espace 
et du temps. 




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REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



Puisque d'une pari il appartient au métaphysicien de déterminer 
les lois universelles que l'esprit impose à Tu ni ver s, définissable 
seulement comme un ensemble de représentations et de concepts, 
de phénomènes sensibles et de rapports logiques; puisque d'autre 
part il existe, à côté des lois éternelles, des lois d'évolution, et 
que celles-ci se rattachent aux précédentes, ne peut-on appeler 
notre doctrine un rationalisme évolutionniste ? Ne peut-on dire 
plus brièvement encore, et ramassant en un mot ces deux idées, 
que c'est un hégélianisme? 

Hegel, en effet, tout en rejetant la croyance à un monde de 
choses en soi différent du monde des phénomènes, soutient avec 
Kant que la tâche du métaphysicien et sa seule tâche, c'est de 
déterminer les lois nécessaires de la pensée. Et d'un autre côté il 
essaye d'établir que poser seulement, et sans plus, les lois éter- 
nelles de la pensée abstraite conduit l'esprit à des contradictions, 
que la position même de ces lois éternelles, que la position même 
de l'Idée, sous sa forme la plus générale et la plus indéterminée, 
implique nécessairement la notion d'une évolution de l'Idée dans 
le temps ; bien plus, qu'elle implique la loi de cette évolution, 
loi qu'on ne saurait sans contradiction concevoir comme autre 
que ce qu'elle est. La métaphysique devient alors une dialectique. 
Par cela seul qu'il pense une certaine idée, l'esprit est logique- 
ment forcé, pour éviter la contradiction, d'en penser une autre 
plus complexe ; il est forcé en particulier, par cela seui qu'il a 
pensé la notion d'être en général, de penser la notion de temps* 
Et par cela seul qu'il pense un certain état de l'univers dans le 
temps, défini par son idée, l'esprit est forcé d'en penser un autre, 
défini par une idée plus complexe et plus riche, comme succédant 
nécessairement au précédent ; la vie et la moralité en particulier 
sont à la fois des moments historiques du développement de 
l'univers temporel et des moments logiques de l'évolution de 
l'Idée ; le dialecticien, du même coup, les explique historiquement 
et les fonde en raison. 

Pourtant, ce serait donner de notre doctrine une définition in- 
complète et même en partie inexacte que de la nommer hégélienne. 
Un rationalisme, en effet, peut être ou qualitatif ou quantitatif ; il 
peut être ou n'être pas un mathématisme. On peut admettre ou 
bien que les rapports entre idées doivent être conçus comme des 
rapports entre qualités hétérogènes, ainsi que le sont, par exemple, 
les rapports perçus entre la sensation du rouge et celle du bleu ; 
ou bien que tout rapport entre des idées se ramène, en dernière 
analyse, à un rapport entre des qualités mathématiques, entre 
des concepts quantitatifs, comme les concepts du plus et du moins, 




PLATONISME ET ÉVOLUTIONNISME 



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du nombre cinq et du nombre dix, du commensurable et de l'in- 
commensurable, de la variable et de la limite, de la vitesse et de 
la lenteur. Or, chez Hegel, les relations entre les concepts ou 
moments de l'Idée, qu'enchaipe la dialectique, sont des relations 
d'hétérogénéité qualitative et ne- sont pas ramenées à des rap- 
ports entre concepts mathématiques. — En même temps que la 
dialectique hégélienne est une dialectique toute qualitative, et à 
cause de cela même, la philosophie de Hegel n'est pas un évolu- 
tionnisme dans le sens déterminé, que nous avons, en commençant, 
donné à ce mot. En montrant que chacun des concepts par où se 
définissent les moments successifs du devenir universel est tel 
que le poser seul et définir par lui l'état dernier de l'univers serait 
se condamner à la contradiction. Hegel ne cherche pas à expli- 
quer comment, par le seul jeu des causes efficientes, se serait 
produit le passage du simple au complexe, comment, par exem- 
ple, se serait fait mécaniquement le passage de la nature inorga- 
nique à la vie; les concepts nouveaux de plus en plus riches, 
qualitativement hétérogènes, par où il définit les moments suc- 
cessifs de l'évolution, apparaissent comme des fins qui, sous peine 
de contradiction, doivent se réaliser ; mais la manière dont se fait 
celte réalisation, logiquement nécessaire, demeure inexpliquée. 
La doctrine de Hegel est un finalisme logique, un finalisme qua- 
litatif. — Cette conception, où se reconnaît l'influence exercée 
sur Hegel par Aristote, nous la rejetterons. D'abord, parce que le 
finalisme, sous quelque forme que ce soit, est incompatible avec 
ce que nous avons appelé l'évolutionnisme. Ensuite, parce que 
notre rationalisme sera de nature mathématique. 

Ce rationalisme mathématique,ce malhématisme, pouvons-nous 
le nommer du nom d'un philosophe? Dans une certaine mesure 
nous le pouvons, et nous dirons que c'est une théorie platoni- 
cienne. Peut-être le nom de Platon a-t-il ici, au premier abord, 
quelque chose de surprenant, et peut-être semblerait-il plus na- 
turel de dire que notre thèse est pythagoricienne. Mais une étude 
attentive du pythagorisme et du platonisme montre que les Pytha- 
goriciens étaient des savants et des hommes politiques, plutôt que 
des philosophes ; que l'œuvre de Platon a été de justifier philoso- 
phiquement, en les rattachant à la nature même de la pensée, les 
postulats sur lesquels reposait la science mathématique de la 
nature et de la société qu'avaient essayé de constituer les Pytha- 
goriciens ; et que, par là, Platon a été conduit, transformant ces 
postulats eux-mêmes et envisageant les quantités non plus comme 
des choses, mais comme des rapports logiques, à changer en un 
idéalisme mathématique ce qu'on peut appeler le substantialisme 




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REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



arithmétique de Fécole pythagoricienne. — Qu'est-ce que la 
science ? A quelle condition la connaissance scientifique est-elle 
possible ? Tel est le problème central de la philosophie platoni- 
cienne. La science, pour Platon, c'est la connaissance des idées ; 
elle n'est possible que parce que, dans la diversité changeante 
des phénomènes sensibles, l'esprit saisit des idées, c'est-à-dire 
des rapports uns et identiques. Et les relations entre idées sont 
comprises quand elles sont ramenées à des relations entre con- 
cepts mathématiques. — Ce que signifie cette doctrine dans son 
application à l'étude de la nature physique, il suffit, pour s'en 
rendre compte, de savoir ce qu'est Tune des hypothèses de la 
science contemporaine, l'hypothèse mécaniste. Pour Platon, 
comme pour un grand nombre de savants contemporains, l'idée 
de la chaleur ou celle du son, l'idée du rouge ou celle du bleu, 
c'est l'idée de certaines relations quantitatives ; le rapport entre 
l'idée du rouge et celle du bleu, l'idée du son et celle de la chaleur 
se ramène au rapport entre les idées de divers genres de mouve- 
ments définissables mathématiquement par leurs vitesses et leurs 
directions. — Mais Platon ne se borne pas, comme l'ont fait et 
Descartes et après lui beaucoup de physiciens modernes, à appli- 
quer cette théorie à l'étude des phénomènes spatiaux ; il rapplique 
à l'étude de l'âme et de la société. Il tente, par exemple, de définir 
numériquement les relations entre les modes divers de la connais- 
sance et ramène les rapports de leurs idées aux rapports de 
quatre concepts mathématiques ; ce problème pour lui est du 
même genre que celui qui consiste à définir les rapports du point, 
de la ligne, de la surface et du solide. 11 essaye de déterminer par 
un nombre le rapport entre le bonheur de l'homme le plus juste 
et le plus heureux possible et celui de l'homme le plus malheureux 
et le plus injuste possible ; ce problème pour lui est du même 
genre que celui qui consisterait à déterminer les rapports du son 
le plus aigu et du son le plus grave. 

Cette conception de la science dérive, suivant Platon, de la nature 
même de l'acte de la pensée. La pensée n'est possibleque dans cer- 
taines conditions qui sont liées à sa nature. Elle est constituée par 
certains rapports universels, éternels, uns et identiques avec eux- 
mêmes dans toutesles parties de l'espace et du temps, par certaines 
idées, qu'elle applique à tous les phénomènes temporels et spatiaux 
à tous ses objets, par cela seul qu'elle les pense ; et le devoir du 
philosophe est de déterminer dans leurs relations mutuelles ces 
idées, qui sont les concepts fondamentaux des mathématiques. 
Le mathématisme de Platon se justifie par une critique de la rai- 
son théorique, comparable jusqu'à un certain pointàcellede Kant. 




PLATONISME ET ÉVOLUTION N1SMK 



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Le platonisme n'est pas seulement un rationalisme critique et 
mathématique ; c'est une dialectique, comparable jusqu'à un cer- 
tain point à celle de Hegel. Platon a cherché à montrer qu'en 
posant les idées premières, constitutives de la pensée, les idées 
d'unité, d'identité, les postulats de la science mathématique, 
l'esprit est logiquement forcé de poser des idées de plus en plus 
complexes, en particulier les idées d'infini, de variation, de 
changement dans le temps, de phénomène sensible, et l'idée d'un 
certain ordre dans ce devenir, de la réalisation plus ou moins 
complète et de la fixité plus ou moins grande' de certains 



ports réalisés d'ailleurs de plus en plus imparfaitement et de 
plus en plus rarement, à mesure qu'ils sont plus complexes: 
comme ceux qui constituent, par exemple, le système des astres et 
les corps vivants,ou comme ceux qui constituent la connaissance 
Traie, la vertu, la justice. Ainsi la dialectique platonicienne est 
inséparable de la thèse suivant laquelle les idées participent les 
unes des autres et de la thèse suivant laquelle les phénomènes 
sensibles participent des idées; double participation dont l'exis- 
tence est liée à la nature même de la pensée. 

Ne pouvons-nous dire enfin que notre philosophie est platoni- 
cienne ? La doctrine de Platon n'est-elle pas un rationalisme cri- 
tique, une dialectique, un mathématisme ? Mais Platon n'est en 
aucune manière évolutionniste. Il définit directement la relation 
entre l'ordre sensible qu'étudient le physicien ou le moraliste et 
les idées éternelles qu'étudie le géomètre. Il ne cherche pas com- 
ment, au cours du temps, cet ordre, ces ensembles de rapports de 
plus en plus complexes, ces proportions, qui constituent le sys- 
tème solaire, la vie, la vertu, la justice, se sont formés graduel- 
lement et nécessairement par le jeu seul des causes efficientes ; 
tantôt, lorsqu'il étudie les trajectoires régulières des astres, pério- 
diquement identiques à elles-mêmes, il les explique directement 
par une finalité intérieure aux phénomènes sensibles ; tantôt, 
lorsqu'il traite de la société juste, de la cité idéale, la plus une 
et la plus stable possible, il déclare que la réalisation en dépend 
d'une rencontre très complexe de circonstances, d'un accident 
heureux, impossible à prévoir. En outre, le jeu naturel des causes 
efficientes, qui n'a pu produire à lui seul l'ordre du monde, ne 
saurait le détruire ; puisque l'ordre a son explication dans l'exis- 
tence d'un principe éternel de finalité, il est éternel comme son 
principe même, et il ne saurait y avoir des alternatives perpé- 
tuelles d'évolution et de dissolution, dans l'espace infini, au 
cours du temps infini. Ce sont là autant de propositions que 




phénomènes sensibles : rap- 





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REVUS DBS COURS ET CONFÉRENCES 



nous ne pouvons admettre ; la doctrine platonicienne est un 
finalisme mathématique, et pour nous le finalisme est aussi 
inacceptable sous cette forme que sous toute autre ; la finalité 
est an fait à expliquer, ce n'est pas un principe d'explication. 

Mais rien ne nous empêche, eu conservant les idées directrices 
du platonisme, de rejeter cette dernière théorie et d'admettre que 
Tordre sensible, toujours imparfait et précaire, et de plus en plus 
imparfait et précaire à mesure qu'il s'agit d'ensembles plus com- 
pliqués, s'explique sans recours & la finalité. Nous pourrons 
alors, — et nous nous en tiendrons à cette formule, — définir 
notre doctrine un platonisme évolutionniste. 

Quelle conception maintenant devrons-nous nous faire de la 
logique et de la morale ? 

La logique a pour but d'étudier la méthode des sciences. Cette 
méthode varie suivant la nature de l'objet à connaître. L'objet de 
la science proprement dite, c'est toujours, en fin de compte, un 
ensemble de rapports mathématiques ou de rapports idéaux 
réductibles à des rapports entre concepts mathématiques. Les 
rapports mathématiques sont de plus en plus complexes, puis de 
plus en plus instables. Nous nous trouverons conduits à diviser 
les sciences en trois groupes, l'examen des méthodes scientifiques 
en trois parties. Nous devrons considérer d'abord la méthode qui 
permet d'étudier les rapports mathématiques éternels en eux- 
mêmes, l'analyse mathématique. Puis nous passerons à ces 
groupes de rapports mathématiques réalisés dans le monde sen- 
sible, à tel moment du temps, dans telle partie de l'espace, 
groupes de plus en plus complexes et instables que nous appelons 
les systèmes stellairés, les énergies mécaniques, physiques et 
chimiques, les êtres vivants ; l'objet de la science devenant plus 
changeant et plus multiple, la méthode, comme l'objet, se trans- 
forme et se complique ; ce que l'esprit saisit immédiatement, ce 
ne sont pas des actions élémentaires, mais des résultantes, hété- 
rogènes en apparence, et cela d'autant plus que les mouvements 
d'où elles résultent soutiennent des rapports plus nombreux et 
plus variés. L'analyse mathématique ne suffit plus ; et de l'as- 
tronomie à la physique, puis à la chimie, puis à la biologie, son 
importance relative devient moins grande; la méthode devient 
avant tout expérimentale. 

Dans un troisième groupe de sciences, nous rangerons la psy- 
chologie, les sciences sociales, l'histoire ; bref, ce qu'on nommait 
autrefois sciences morales et politiques. D'une part, dans ces 
sciences, et par là elles ressemblent aux précédentes, il s'agit, 
non d'idées universelles et éternelles, mais de rapports entre des 




PLATONISME ET ÉVOLUTIONN1SMB 



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identités présentes seulement dans certaines parties de l'espace 
et du temps ; pour l'historien, comme pour l'astronome, c'est 
même d'événements particuliers et d'individus qu'il s'agit. Dans 
ces sciences, d'autre part, et par là elles se distinguent des précé- 
dentes, l'esprit étudie les êtres conscients en tant que tel*. — La 
complexité et l'instabilité croissantes des rapports à étudier, la 
difficulté de plus en. plus grande qu'il y a à les définir par des 
concepts fixes et distincts, et à lier ceux-ci en ensembles dura- 
bles, en limitant considérablement ou en excluant complètement 
l'emploi de l'analyse mathématique et celui de l'expérimentation, 
amènent une nouvelle transformation des méthodes ; l'esprit 
procède surtout par des observations et des raisonnements por- 
tant autant ou plus sur des concepts qualitatifs que sur des con- 
cepts quantitatifs. 

Ici d'ailleurs la tâche du logicien se complique, à cause de la 
nature de l'objet qu'étudient la psychologie et les sciences 
sociales, et pour des raisons que nous permet de comprendre le 
caractère évolutionniste de notre doctrine. D'une manière géné- 
rale, les sciences se sont constituées d'autant plus tôt que leur 
objet était plus simple et plus durable, et l'ordre dans lequel 
nous venons de les énumérer répond jusqu'à un certain point à 
l'ordre de leur développement historique. Dès le temps des 
Grecs, les mathématiques étaient une science positive, c'est-à- 
dire consistant en propositions dont tous les savants reconnais- 
saient et dont ils n'ont pas cessé depuis de reconnaître la vérité. 
La physique est devenue une science positive au xvn» siècle. 
L'accord sur les résultats ne va pas sans l'accord sur les méthodès, 
et ainsi notre tâche ne sera pas de rechercher quelle méthode 
convient aux mathématiques proprement dites ou à la physique ; 
ce sera seulement de déterminer la nature véritable des méthodes 
sur l'emploi desquelles mathématiciens ou physiciens sont d'ail- 
leurs d'accord. Et déjà sans doute, la nature de la méthode étant 
liée pour chaque science à celle de l'objet, nous serons peut-être 
amenés, pour comprendre la nature des méthodes, en étudiant les 
notions fondamentales des mathématiques et de la physique 
contemporaines, à rechercher s'il n'y a pas lieu de transformer 
en les généralisant la notion de quantité dont on fait aujourd'hui 
usage en analyse et la notion d'équilibre dont on fait aujourd'hui 
usage en mécanique. Mais quand nous en viendrons à la psycho- 
logie et aux sciences sociales, nous reconnaîtrons qu'à cause de 
la complexité et de la variabilité de leur objet, ce ne sont pas 
encore là, même aujourd'hui, des sciences positives consistant 
en un ensemble de vérités incontestées et possédant une méthode 




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REVUE DBS COURS ET CONFÉRENCES 



dont la valeur serait universellement admise et qui permettrait 
d'accroître régulièrement le nombre des vérités acquises. Par 
suite, le rôle du logicien ne sera plus seulement d'analyser la 
nature des méthodes que les savants spéciaux s'accordent à 
employer ; ce sera de chercher à déterminer les méthodes qui 
conviennent à l'étude de ces objets nouveaux. 

Si notre doctrine, dans la mesure où elle est évolution ni ste, 
nous permet de nous expliquer ces difficultés, elle nous per- 
mettra, dans la mesure où elle est rationaliste, de comprendre 
d'autres difficultés, plus grandes encore, que soulèveront nos 
recherches sur la méthode en psychologie. Là plus que partout 
ailleurs, nous devrons unir les considérations relatives à la 
méthode scientifique et celles qui se rapportent à l'objrt de la 
science. Si la psychologie porte sur une classe particulière de 
phénomènes sensibles, et si par un côté elle est inséparable des 
sciences de la nature, par un autre côté elle est inséparable de la 
métaphysique. Déjà sans doute pour expliquer le succès des 
diverses méthodes scientifiques, pour définir les méthodes qu'il 
sera possible d'appliquer avec succès à l'étude de questions nou- 
velles, pour justifier la vérité, relative ou non, des résultats aux- 
quels l'emploi de ces méthodes a conduit ou doit conduire les 
savants, nous serons amenés à poser des problèmes métaphy- 
siques sur la valeur de la connaissance et la nature de l'univers. 
Mais la pénétration de la métaphysique dans la psychologie est 
plus profonde et plus intime; il n'est pas possible, et cela à 
cause de la nature même de l'objet de la psychologie, à cause 
de la nature même de l'esprit, de constituer une psychologie 
entièrement positive et séparée de la métaphysique, comme il a 
été possible de constituer la physique ou la chimie à l'état positif. 
Le problème des rapports entre la conscience individuelle 
et finie d'une part, et d'autre part l'infini inconscient de 
l'espace, entre les concepts quantitatifs du savant d'une part et 
d'autre part ces qualités hétérogènes que sont nos sensations et 
nos affections, entre la conscience empirique ou sensible d'une 
part, simple multiplicité temporelle d'élats particuliers dont les 
relations correspondent à des relations spatiales particulières, et 
d'autre part la pensée logique, la connaissance d'identités et de 
vérités qui dépassent l'instant et le lieu présents : voilà autant de 
problèmes métaphysiques qui sont liés les uns aux autres et au 
sujet desquels le psychologue, qu'il le veuille ou non, qu'il le 
sache ou non, est obligé de prendre parti, même lorsqu'il entend 
se restreindre à la psychologie empirique, à la psychologie phy- 
siologique ou à ce qu'on peut appeler la psychologie sociologique. 




PLATONISME ET ÉVOLUT10NN1SMB 



331 



Il est impossible de définir complètement la méthode de la psy- 
chologie en laissant de côté là métaphysique. Ainsi nous serons 
conduits, après avoir posé les problèmes métaphysiques auxquels 
aboutit la logique des mathématiques et celle des sciences phy- 
siques, à déterminor la méthode qui permet de les résoudre. Et 
ce sera le terme de nos études de logique. 

La logique de la psychologie et des sciences sociales nous ser- 
tiraà passer à l'élude de la morale, dont elle définira la méthode. 
Le but de la morale pour nous, ce sera, au sens large du mot 
morale, d'étudier l'action chez les êtres conscients, ou, si nous 
prenons le mot dans un sens plus étroit, d'étudier Faction chez 
les êtres conscients qui vivent en société. Autantla définition que 
nous avons donnée de la logique est conforme à l'idée que s'en 
font actuellement un grand nombre de logiciens, autant la défini- 
tionque nous venons de donner de la morale est contraire à l'idée 
que les moralistes s'en sont faite et s'en font maintenant encore 
le plus souvent. Il me suffira aujourd'hui de vous faire remarquer 
que, pour nous, la morale ne différera pas des autres sciences en ce 
qu'elle déterminerait ce qui doit être fait, alors que toutes les 
antres sciences déterminent ce qui est. L'objet de la morale pour 
nous, ce sera d'étudier une classe particulière de rapports psycho- 
logiques; et la morale sera l'une des sciences qui étudient l'âme 
individuelle et les relations des âmes entre plies dans la société. 
— Elle cherche comment l'âme, et en particulier l'âme humaine, 
qui déjà elle-même est un équilibre très complexe et une très riche 
harmonie, crée en elle des équilibres de plus en plus complexes, 
des harmonies de plus en plus riches, ces équilibres, ces harmo- 
nies que nous appelons bonheur, sagesse, vertu, justice. Et notre 
doctrine, en morale comme en logique, sera évolutionniste en 
même temps que platonicienne ; car nous essayerons de montrer 
que nécessairement, par l'effet de l'évolution' naturelle et sociale 
de l'âme, il se réalise dans le monde quelque bonheur, quelque 
sagesse, quelque vertu, quelque justice. De sorte qu'après avoir 
étudié dans la logique par quels moyens progresse dans les âmes 
individuelles la connaissance de l'univers, nous verrons comment, 
en même temps que l'Esprit devient plus clairement conscient en 
elles, les âmes individuelles complètent l'univers en y détermi- 
nantdes groupes de rapports de plus en plus variés, des équi- 
libres nouveaux, des harmonies supérieures en richesse à celles 
qne l'univers inconscient a réalisées en lui-même : plus complexe 
qu'un système solaire est l'âme d'un sage ou une société juste ; 
ces harmonies, ces équilibres, d'ailleurs, sont de moins en 
moins parfaitement, de moins en moins souvent réalisés, de 





332 REVUE DBS COURS ET CONFÉRENCES 

plus en plus passagers et fragiles, à mesure qu'ils sont plus com- 
plexes et plus riches, et cela parce qu'ils ne sont pas les principes 
de l'existence, mais les résultats de révolution ; la vie est quelque 
chose de plus fragile et de plus rare qu'un système d'étoiles; et 
plus rares et plus fragiles encore que la vie sont le bonheur, la 
sagesse ou la justice. 

Et par là, de même que la logique nous aura amenés à ces ques- 
tions dernières, d'ordre métaphysique : comment s'explique le 
succès des méthodes scientifiques et quelle en est la valeur? Quel 
est le rapport, accord ou désaccord, de la pensée scientifique ou 
de la sensation irréfléchie avec la vérité ? L'esprit du savant, l'es- 
prit humain, tout esprit conscient est-il ou non condamné à l'igno- 
rance et, à Terreur? De môme la morale nous amènera à ce 
problème final : dans quelle mesure la nature favorise-t elle notre 
besoin de bonheur ou se conforme-t-elle à nos sentiments 
moraux? Jusqu'à quel point cette j harmonie suprême est-elle 
réalisée? L'àme humaine, toute âme, est-elle ou non condamnée 
à la douleur et au mal? Si la question du réalisme et de l'idéa- 
lisme est la question finale à laquelle aboutit la logique, le pro- 
blème de l'optimisme et du pessimisme est le problème dernier où 
aboutit la morale. 

René Bkrthelot. 



Sujets de devoirs mensuels 

(Fin.) 



ACADÉMIE DE PARIS — ANNÉE 1897- 



Février. 

Le caractère du Barbare. 

Il y a un sentiment, un fait, qu'il faut avant tout bien comprendre 
pour se représenter avec vérité ce qu'était un Barbare : c'est le plaisir 
de l'indépendance individuelle, le plaisir de se jouer, avec sa force et 
sa liberté, au milieu des chances du monde et de la vie ; les joies de 
l'activité sans travail ; le goût d'une destinée aventureuse, pleine d'im- 
prévu, d'inégalité, de péril. Tel était le sentiment dominant de l'état bar- 
bare, le besoin moral qui mettait ces masses d'hommes en mouvement. 
Aujourd'hui, dans cette société si régulière où nous sommes enfermés, 
il est difficile de se représenter ce sentiment avec tout l'empire qu'il 



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SUJETS DE DKVOIRS MENSUELS 



333 



exerçait sur les Barbares des îv* et v« siècles. Il y a un seul ouvrage, à 
mon avis, où le caractère de la barbarie se trouve empreint avec toute 
son énergie : c'est l'Histoire de la conquête de V Angleterre par les 
Normands, de M. Thierry, le seul livre où les motifs, les penchants, les 
impulsions qui font agir les hommes dans un état voisin de la barbarie, 
soient sentis et reproduits avec une vérité vraiment homérique. Nulle 
part on ne voit si bien ce que c'est qu'un Barbare et la vie d'un Barbare. 
Sans doute, ces tableaux sont un peu idéalisés. Il y avait, dans ce besoin 
passionné d'indépendance personnelle, un degré de brutalité, d'ivresse, 
d'apathie, qui n'est pas toujours fidèlement reproduit dans les récits de 
H.Thierry. Mais, malgré cet alliage de matérialisme, d'égoïsme stupide, 
le goût de l'indépendance personnelle est un sentiment noble, qui tire sa 
puissance de la nature morale de l'homme ; c'est le plaisir de se sentir 
homme, c'est le sentiment de la personnalité, de la spontanéité humaine 
dans son libre développement. 

(Guizot.) 

Mars-Avril. 

De l'urbanité. 

L'urbanité, ce mot tout romain, qui dans l'origine ne signifiait que la 
douceur et la pureté du langage de la ville par excellence (Urbs), par 
opposition au langage des provinces, et qui était proprement pour Rome 
ce que l'atticisme était pour Athènes, ce mot-là en vint à exprimer bien- 
tôt un caractère de politesse qui n'était pas seulement dans le parler et 
dans l'accent, mais dans l'esprit, dans la manière et dans tout l'air des 
personnes. Puis, avec l'usage et le temps, il en vint à exprimer plus 
encore, et à ne pas signifier seulement une qualité du langage et de 
l'esprit, mais aussi une sorte de vertu et de qualité sociale et morale qui 
rend un homme aimable aux autres, qui embellit et' assure le commerce 
de la vie. En ce sens complet et charmant, l'urbanité demande un carac- 
tère de bonté et de douceur, môme dans la malice. L'ironie lui sied, mais 
nne ironie qui n'a rien que d'aimable, celle qu'on a si bien définie le sel 
de l'urbanité. 

Avoir de l'urbanité, c'est avoir des mœurs, non pas des mœurs dans le 
#ns austère, mais dans le sens antique : Horace et César en avaient. 
Avoir des mœurs, en ce sens délicat, qui est celui des honnêtes gens, 
c'est ne pas s'en croire plus qu'à personne, c'est ne prêcher, n'injurier 
personne au nom des mœurs. Les esprits durs, rustiques, sauvages et 
fanatiques, sont exclus de l'urbanité ; le critique acariâtre, fût-il exact, 
n'y saurait prétendre. Les esprits tristes eux-mêmes n'y sont pas admis, 
car il y a un fond de joie et d'enjouement dans toute urbanité, il y a du 
sourire. 

(Sainte> Beuve.) 

Mai. 

La langue allemande. 
Le grand instrument de l'unité nationale est la langue allemande, bel 
idiome sonore et puissant qui paraît rude et trop guttural aux Français 



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334 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



et aux Latins du midi, mais qui est cependant d'une grâce singulière 
dans la bouche des poètes, et rend avec des sons d une émouvante har- 
monie les nuances les plus délicates du sentiment ; autant cette langue 
est violente et dure dans l'expression de la colère, autant elle peut se faire 
souple et caressante pour rendre toutes les émotions de l'âme. Un de ses 
grands avantages est celui de permettre à ceux qui la parlent la création 
d'un nombre indéfini de mots par le groupement des termes déjà usités ; 
mais cet avantage est payé chèrement ; car les nouvelles expressions ainsi 
formées, fort nombreuses et très riches en synonymes, n'ont jamais la 
précision des mots qui servent à une seule fin : ce sont comme des 
médailles mal frappées, dont l'inscription est d'une lecture difficile. Elles 
laissent souvent au langage quelque chose de vague et d'inachevé ; les 
mauvais écrivains ne les emploient que trop, ce qui contribue à leur 
donner ce style sans couleur, sans netteté, sans lumière, où l'on a sou- 
vent voulu voir un indice de. profondeur. Même dans le langage usuel, 
on se sert, en des provinces éloignées les unes des autres, de mots com- 
posés différents, et les nouveaux venus ont toute une étude à faire pour se 
mettre au courant du parler de leurs compatriotes. 

(Élisée Reclus.) 

Juin. 

Napoléon H. 

Mil huit cent onze 1 — 0 temps, où des peuples sans nombre 
Attendaient, prosternés sous un nuage sombre, 

Que le ciel eût dit oui ! # 
Sentaient trembler sous eux les États centenaires, 
Et regardaient le Louvre entouré de tonnerres 

Comme un Mont Sinar 1 

Courbés comme un cheval qui sent venir son maître, 

Ils se disaient entre eux : <l Quelqu'un de grand va naître l 

L'immense empire attend un héritier demain. 

Qu'est-ce que le Seigneur va donner à cet homme, 

Qui, plus grand que César, plus grand même que Rome, 

Absorbe dans son sortie sort du genre humain? » 

Comme ils parlaient, la nue éclatante et profonde 
Senlr'ouvrit, et l'on vit se dresser sur le monde 

L'homme prédestiné ; 
Et les peuples béants ne purent que se taire, 
Car ses deux bras levés présentaient à la terre 

Un enfant nouveau-né ! 

Au souffle de l'enfant, dôme des Invalides, 
Les drapeaux prisonniers sous tes voûtes splendides 
Frémirent, comme au vent frémissent les épis, 
Et son cri, ce doux cri qu'une nourrice apaise, 
Fit, nous l'avons tous vu, bondir et hurler d'aise 
Les canons monstrueux à la porte accroupis. 
Et lui! L'orgueil gonflait sa puissante narine ; 
Ses deux bras jusqu'alors croisés sur sa poitrine 
S'étaient enfin ouverts ! 



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J 



Pftà» SB H8SCKTATI0N 335 

Et l'enfant, soutenu dans sa main paternelle, 
Inondé des éclairs de sa fauve prunelle, 
Rayonnait au travers ! 

Quand il eut bien fait voir l'héritier de ses trônes 
Aux vieilles nationscomme aux vieilles couronnes, 
Éperdu, l'œil fixé sur quiconque était roi, 
Gomme un aigle arrivé sur une haute cime, 
Il cria tout joyeux avec un air sublime ; 
« L'avenir t l'avenir I l'avenir est à moi ! » 

(Victor Hugo.) 

3° Composition française. 
Novembre 1897. 

Par quels moyens dramatiques Schiller a-t-il réussi à faire absoudre 
Guillaume Tell du meurtre de Gessler ? 

[Décembre. 

Le poème de « flermann et Dorothée », comparé à la « Louise » 
de Voss. 

Janvier 1898. 

Marquer le caractère particulier des ballades de Schiller comparées à 
celles de Gœthe. 

Février. 

L' « Iphigénie » de Gœthe est-elle, comme on l'a dit, un caractère 
chrétien ? 

Mars-Avril. 

La thèse morale et religieuse du « Nathan » de Lessing. 

Mai. 

Le pessimisme de Lenau et l'optimisme de Geibel. 

Juin. 

Le sentiment de la nature chez Heine. 



Plan de dissertation 



LICENCE ÈS LETTRES 



Discuter la théorie de Molière sur le but du théâtre (Critique de 
l'Ecole des Femmes, se. vu) et rechercher si vraiment il n'a d'autre 
objet que de plaire. 

Remarques préliminaires. — Il faut distinguer trois points: 
1° Les règles nous enseignent le moyen de donner ou d'enlever du 



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336 



REVUS DES COURS ET CONFÉRENCES 



plaisir au public ; 2° celui-ci est juge de son propre plaisir ; 3° le 
but du théâtre est avant tout de plaire. 

Voir, dans la scène vi, la réplique de Dorante : « Apprends, 
marquis, je te prie, et les autres aussi, que le bon sens n'a point 
de place déterminée à la comédie... Je me fierais assez à l'appro- 
bation du parterre, par la raison que, entre ceux qui le composent, 
il y en a plusieurs qui sont capables déjuger d'une pièce selon les 
règles, et que les autres en jugent par la bonne façon d'en juger, 
qui est de se laisser prendre aux choses et de n'avoir ni préven- 
tion aveugle, ni complaisance affectée, ni délicatesse ridicule. » 
Molière admet donc que la nature du plaisir que donne le poème 
dramatique change avec le public auquel il s'adresse. De plus, au 
même public on peut donner des plaisirs de qualités différentes. 
Le même homme s'amusera à un vaudeville, à une farce, à une 
comédie, à un drame. Il y a donc des qualités dans le public 
comme des qualités dans le plaisir. 



ï. — Rappeler le passage de Molière et en préciser le sens par 
ce qu'il dit du parterre. Rapports du public et de l'auteur. Vérité 
initiale de la théorie de Molière : le théâtre a le plaisir pour 
moyen, sinon pour but ; car on n'obtient jamais du public qu'il 
aille s'ennuyer pour son plaisir. 

II. — Mais il y a des qualités et des degrés du plaisir. 
Exemples : tragédie, drame, mélodrame, farce, vaudeville, comé- 
die. Que le plaisir des genres supérieurs peut être le plus vif. 

III. — La qualité du plaisir théâtral est commandée par celle 
de l'auditoire. Collaboration de l'auditoire et de Fauteur. 

IV. — Que l'auteur forme son public et lutte avec lui. Batailles 
livrées par Molière lui-même, notamment dans YEcole des Fem- 
mes ; Carrière, d'Alexandre Dumas fils. ] 

V. — Emprunter des arguments de faits au théâtre de Molière 
qui a toujours eu le plaisir pour but, mais des plaisirs de quali- 
tés différentes. Gradation : Les Fourberies de Scapin, les Femmes 
savantes, le Misanthrope . 



Plan. 



Le Gérant : E. Fromantin. 



POITIERS* — SOC. FRANÇ. D'tMPB. ET DE LIBB. (OUDIN BT C u ) 




dont nous sténographions la parole, nous ont du reste réservé d'one façon exclusive ce 
privilège ; quelques-uns même, et non des moins éminents, ont poussé l'obligeance à 
notre égard jusqu'à nous prêter gracieusement leur bienveillant concours ; — toute 
reproduction analogue à la nôtre ne serait donc qu'une vulgaire contrefaçon, désap- 
prouvée d'avance par les maîtres dont on aurait inévitablement travesti la pensée. 

Enfin, la Revue des Cours et Conférences est indispensable : — indispensable 
a tous ceux qui s'occupent de littérature, de philosophie, d'histoire, par goût ou par 
profession. Elle est indispensable aux élèves des lycées et collèges, des écoles nor- 
males, des écoles primaires supérieures et des établissements libres, qui préparent 
un examen quelconque, et qui peuvent ainsi suivre l'enseignement de leurs futurs 
examinateurs. File est indispensable aux élèves des Facultés et aux professeurs des 
collèges qui, licenciés ou agrégés de demain; trouvent dans la Revue, avec les 
cours auxquels, trop souvent, ils ne peuvent assister, une série de sujets de devoirs et 
de leçons orales, les mettant au courant de tout ce qui se fait à la Faculté. Elle est in- 
dispensable aux professeurs des lycées qui cherchent des documents pour leurs thèses 
de doctorat ou qui désirent seulement rester en relation intellectuelle avec leurs 
anciens maîtres. Elle est indispensable enfin à tous les gens du monde, fonctionnaires, 
magistrats, officiers, artistes, qui trouvent, dans la lecture de la Revue des Cours 
et Conférences, un délassement à la fois sérieux et agréable, qui les distrait de 
leurs travaux quotidiens, tout en les initiant au mouvement littéraire de notre temps. 

Comme par le passé, la Revue des Cours et Conférences publiera, cette année, 
les conférences faites au théâtre national de l'Odéon, et dont le programme, qui vient 
de paraître, semble des plus attrayants. Nous donnerons, de plus, les cours professés au 
Collège de Franc* et à la Sor bonne par MM. Gaston Boissier, Emile Boutroux, Beljame, 
Croiset, Jules Martha, Brochard, Emile Faauet, Gustave Larroumet, Paul Guiraud, 
Charles Seignobos, Charles Dejob, Georges La faye, Gaston Deschamps, etc., etc. (ces noms 
suffisent, pensons-nous, pour rassurer nos lecteurs). Enfin, chaque semaine, nous publie- 
rons des sujets de devoirs et de compositions, des plans de dissertations et de leçons 
pour les candidats aux divers examens, des articles bibliographiques, des programmes 
d'auteurs, etc., etc. 



CORRESPONDANCE 



if. /... F... à G. — M. Boutroux ne commencera son cours que dans le courant 
de janvier. 



TARIF DES CORRECTIONS DE COPIES 



Agrégation.— Dissertation latine ou française, thème et version ensemble, 
ou deux thèmes, ou deux versions 5 fr. 

Licence et certificats d'aptitude. — Dissertation latine ou française, thème 
et version ensemble, ou deux thèmes, ou deux versions 3 fr. 

Chaque copie, adressée à la Rédaction, doit être accompagnée d'un mandat-poste 
et d'une bande de la Revue, car les abonné* seuls ont droit aux corrections de 
devoirs. 



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Sixième Année (i- séru>. N° 8 6 Janvier 1898. 

Année Scolaire 1897-1898 

REVUE~m€QURS 

CONFÈnBNCËS 

Honorée d'une souscription du Ministère de^TTfîsTroction publique 

La Revue parait tous les Jeudis 

LK NUMÉRO I 60 CENTIMES 

Directeur : N. FILOZ 
SOMMAIRE 



La critique avant Boileau Emile Faguet, 

Professeur à C Université de Paris. 

L'ère girondine Desdevises du Dezert, 

Professeur à l'Université de Clermont- Ferrand 
DU RÔLE DE SCAR|»N DANS LA « QUERELLE DU 

Cid » A. Gasté, 

Professeur à l'Université de Caen. 

Le « Molière » de Goldoni (Odéon) Francisque Sarcey. 

Sujets de compositions Université de Lille. 

Soutenance de thèses En Sorbonne. 



PARIS 
SOCIÉTÉ FRANÇAISE D'IMPRIMERIE ET DE LIBRAIRIE 

(ANCIENNE LIBRAIRIE LECÈNE, OUDIN & C 1 ') 
15, RUE DE CLUNY, 15 
1898 

Tous les droits dt reproduction sent réservés. 



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SOCIÉTÉ FRANÇAISE D'IMPRIMERIE ET DE LIBRAIRIE 
Librairie LECÉNE & C*«, Éditeurs 

15, rue de Cluny, PARIS 



SIXIÈME ANNÉE 



REVUE DES COURS 

ET 

CONFÉRENCES 

PUBLICATION HEBDOMADAIRE 



Paraissant le jeudi de chaque semaine, pendant la durée des Cours et Conférences 

{de Novembre à Juillet). 
En une brochure de 48 pages de texte in-8* carré, sons coav, imprimée. 

I France : 20 fr., payables ÎO francs 
adammcmcnt un on ) comptant et lesurplus par 5 francs les 
ABONNEMENT, un an < {5 février et i 5 mai 1898. 

( Étranger 23 fr. 

Le Numéro : 60 centimes 



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Les Deuxième, Troisième, Quatrième et Cinquième Années de la 

Revue, 8 volumes brochés 50 fr. 

CHAQUE ANNÉE SE VEND SÉPARÉMENT 

La Première Année est épuisée. 



Après cinq années d'un succès qui n'a fait que s'afftraer en France et à l'étranger, 
nous allons reprendre la publication de notre très estimée Revue des Cours et 
Conférences : — estimée, disons-nous, et cela se comprend aisément. D'abord elle 
est unique en son genre; il n'existe point, à notre connaissance, de revue en Europe 
donnant un ensemble de cours aussi complet et aussi varié que celui que nous offrons 
chaque année à nos lecteurs, C'est avec le plus grand soin que nous choisissons, pour 
chaque Faculté, lettre** philosophie, histoire, géographie, littérature étrangère, 
histoire de l'art et du théâtre, les leçons les plus originales des maîtres éminents de 
nos Universités et les conférences les plus appréciées de nos orateurs parisiens. Nous 
n'hésitons même pas à passer la frontière et à recueillir dans les Universités des pays 
voisins ce qui peut y être dit et enseigné d'intéressant pour le public lettré auquel nous 
nous adressons. 

De plus, la Revue des Cours et Conférences est i bon marché : il suffira, pour 
s'en convaincre, de réfléchir a ce que peuvent coûter, chaque semaine, la sténographie, 
la rédaction et l'impression de quarante-huit pages de texte, composées avec des 
caractères aussi serrés que ceux de la Revue. Sous ce rapport, comme sous tous les 
autres, nous ne craignons aucune concurrence : il est impossible de publier une pareille 
érie de cours sérieus ment rédigés, à des prix plus réduits. La plupart des professeurs, 



SIXIÈME ANNÉE (/'• Série). 



N° 8 



6 Janvier 1898 



COURS ET CO^OENfES 



REVUE HEBDQ. 



DES 




Directeur : N. F1L0Z 



La critique avant Boileau 



Cours de M. ÊMILE FÀGUET 

Professeur à V Université âe Paris. 



Je me propose d'étudier, cette année, le rôle et l'influence litté- 
raires de Nicolas Boileau. Boileau est, d'une part, un critique» 
certainement le plus grand du xvn e siècle et peut-être d'autre» 
siècles ; d'autre part, c'est un théoricien littéraire, ce qui n'est 
pas la même chose. Il essaye de tracer les règles de l'art ou tout 
au moins les conditions dans lesquelles l'art peut et doit s'exercer 
pour aboutir. L'introduction naturelle et je crois nécessaire à une 
étude sur Boileau-Despréaux est donc un historique rapide de la 
critique littéraire en France depuis ses commencements jusqu'à 
Boileau lui-même, et ce sera là le sujet de cette leçon. 

La critique en France n'est pas d'une origine très éloignée. On 
peut dire qu'elle est née en France plus tôt que dans tous les 
autres pays de l'Europe, si ce n'est, — et encore n'est-ce qu'une 
demi-exception, — en Italie. Elle ne remonte en vérité qu'au 
xvi« siècle ; sa date de formation réelle, — tout à l'heure je me 
propose de reprendre un peu plus haut, — est certainement 1550. 
Avant 1550, je ne dirai pas qu'il n'y a rien en critique littéraire ; 
mais réellement il y a peu de chose. Jusque-là, la critique non 
seulement n'est pas une science, puisqu'elle n'en est pas une 
encore aujourd'hui ; mais elle n'est même pas une conscience, si 
je puis m'exprimer ainsi ; elle ne sait ni ce qu'elle est ni ce qu'elle 
doit devenir. Il est évident qu'elle existe, car aucun genre litté- 
raire ne natt à une époque avancée de la littérature ; ils se 



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REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



perdent tous dans les origines mêmes de l'humanité. 11 y a donc 
toujours eu des ouvrages de critique ; mais ils ne sont pas nom- 
breux avant 1550. Ce sont, par exemple, les réflexions que faisaient 
les rhétoriqueurs, c'est-à-dir^ les professeurs de versification 
française» sur leur art. Les rhétoriqueurs, dont je me contenterai 
de dire qu'ils commencent à Eustache Deschamps et finissent à 
Fabri, lorsqu'ils faisaient des traités sur l'art de dicter les chan- 
sons, ne donnaient que des règles de métrique. Cela est d'un très 
grand intérêt pour nous, amoureux de la poésie française ; mais 
ce n'est pas de la critique, en somme, c*est plutôt de la méca- 
nique littéraire. Voilà à peu près tout ce qu'on a fait dans ce 
temps, c'est-à-dire à la fin du xiv e siècle, dans le xv 6 et au com- 
mencement du xvi°. Quand j'arrive à Fabri (1524 ou 4526), je 
reconnais qu'il y a chez lui un peu plus que cela : il y a un petit 
essai de rhétorique qui n'est pas sans valeur. Il s'intéresse à des 
questions littéraires qui sentent bien la Renaissance. Mais quand 
nous sommes à Fabri, nous sommes à Marot; et avec Marot 
déjà, un commencement de conscience et de réflexion littéraires 
apparatt. N'oublions jamais que Marot, si détesté, si méprisé par 
les beaux esprits de la Pléiade, rejeté par eux dans le moyen âge, 
n'est nullement un auteur de cette époque, mais le premier des 
auteurs de la Renaissance et le premier des humanistes français. 
Il est un premier Malherbe comme Ronsard en est un second, et 
comme le vrai Malherbe n'en est qu'un troisième. Marot, amou- 
reux des poètes qui l'ont précédé, amoureux de Villon qu'il se 
donne la peine de traduire et de commenter à ses contempo- 
rains, n'en sent pas moins qu'une nouvelle période littéraire com- 
mence, et il étudie de très près Virgile, Ovide, Stace. En somme, 
il commence l'évolution à laquelle, — je le reconnais, — la Pléiade 
donnera toute sa force. 

Mais s'il est bien le premier de cette grande et magnifique 
période classique, qui commence avec le xvi« siècle et finit avec le 
début du xix e , il faut avouer que ses réflexions portent sur des 
questions de restitution de textes, ou sur des affaires de rythmique 
et de grammaire. Il est l'homme qui, entendant un de ses ennemis 
se servir du mot conclue^ s'écriera : 



Donc, c'est surtout du côté des questions de forme que son 
instinct littéraire est porté ; il ne faut pas chercher chez lui autre 
chose. 

De 1550 à Malherbe s'étend une période de critique littéraire, 
très intéressante, de premier ordre même, où nous serons forcés 



Ce vilain mot de « concilier » 
M'a fait d'ahan le corps suer. 




LA CRITIQUE AVANT BOILEAU 



339 



de constater des lacunes essentielles, mais qui, certainement, 
marque un commencement d'investigation littéraire très originale. 
C'est, en un mot, la véritable naissance de la critique, à l'heure 
même où s'éveille la Renaissance. Remarquez, en effet, que nous 
avons ici Scaliger, l'empereur et le dictateur de la critique du 
temps. Beaucoup plu3 impérieux, et, je crois, beaucoup plus 
influent que Ronsard, il a surtout fait de la critique dramatique, 
ce qui ne doit pas nous surprendre, puisque le théâtre s'essayait 
alors et déployait une énergie extraordinaire. C'est surtout Aris- 
tote qu'il a voulu commenter et mettre à la portée des intelli- 
gences de son temps ; mais il le lisait mal, parce qu'il le lisait 
dans de mauvais textes. C'était un critique minutieux, s'attachant 
surtout aux détails de formes et de mécanisme et ne creusant pas 
jusqu'au fond les questions . Il se demandait ce qu'étaient la tra- 
gédie ou la comédie, et, ne considérant que l'aspect extérieur 
de ces deux genres, il se disait : la tragédie est une histoire qui 
se représente sur une scène et qui commence par être à peu près 
gaie et se termine très douloureusement ; la comédie, au contraire, 
est une pièce qui peut commencer tristement et qui finit d'une 
façon très gaie. Par conséquent, qu'est-ce que Y Iliade ? C'est une 
comédie ; les Grecs sont d'abord vaincus, la cause de la Grèce est 
perdue ; mais ensuite, lorsqu'Achille est revenu sur le champ de 
bataille et change la fortune, tout se termine par un triomphe et 
l'allégresse des Grecs. Au contraire, qu'est-ce que ÏOdyssée? Une 
tragédie, puisque le commencement en est agréable. Dans la télé- 
machie, qui en forme le début, il y a des passages gais; mais le 
récit se termine par la défaite, par la tuerie des prétendants de 
Pénélope, par un dénouement à feu et à sang. On voit par là 
combien cet homme, intelligent pourtant, sait peu approfondir 
les choses. Lorsqu'il ne s'agit que de cadre, de lignes, de 
schémes, il est bien plus heureux ; il avait parfaitement indiqué ce 
que serait la tragédie française ; il avait dit : le drame est une 
histoire représentée sur une scène, mais de telle sorte qu'on la 
prenne à son moment de crise, un instant avant le dénouement, 
en nous rappelant d'abord tout ce qui a précédé par des conver- 
sations et ensuite en nous montrant la crise elle-même, — ce qu'il 
appelle le nœud, — et enfin le dénouement. Jeter le spectateur in 
médias res, deux ou trois heures avant la catastrophe, grouper 
toute l'action précédente en deux ou trois scènes, ne nous mon- 
trer que la crise, la détailler extrêmement, et enfin amener la 
catastrophe, ce n'est pas du tout la définition de la tragédie 
grecque, mais c'est bien celle de la tragédie française, et Sca- 
liger avait vu cela du premier coup. L'observation est si vraie que 




340 



RKVUK DKS COURS ET CONFÉRENCES 



Napoléon, dont les propos littéraires sont empreints d'un très 
grand bon sens, rencontrant Schiller quelque part, lui dit : « Cela 
est trèscurieux ; votre tragédie, à vous, est une histoire ; la nôtre, 
c'est une crise. » 

Ainsi donc, Scaliger, comme critique formel, pour indiquer le 
dessin d'une œuvre d'art, avait sa valeur. Notez que les auteurs 
du temps, sinon Garnier, du moins Jacques Grévin et les autres 
font, eux aussi, œuvre de critiques et exposent les idées qui ont 
présidé à leurs travaux. Les préfaces de Jacques Grévin sont d'un 
grand intérêt. 

Pour ce qui est de la Défense et Illustration de la langue fran- 
çaise^ est une œuvre certainement considérable. Remarquons seu- 
lement ici qu'elle est le premier programme d'études complet, sys- 
tématique, suffisamment harmonieux, qui nous ait été présenté en 
France. On peut la résumer ainsi : il faut écrire en français et non 
en latin, car nous avons une langue excellente, qu'il convient du 
reste d'enrichir ; il faut imiter les anciens, il faut viser au grand ; 
la littérature jusqu'à nous s'est trop maintenue dans le petit et 
dans le minutieux. De plus, il y a dans la Défense une théorie de 
F invention. On peut, en effet, indiquer théoriquement les conditions 
où il faut se placer pour être capable d'avoir des idées, pour ac- 
quérir le meilleur tempérament littéraire possible, et c'est ce que 
fait l'auteur. C'est un petit traité, non pas de Inventione, parce qu'il 
ne saurait y en avoir, mais de auxiliis inventionis ; et cela est 
nouveau Voilà environ cent cinquante ans que de bons auteurs 
se bornaient à indiquer leurs petits procédés techniques. Celui-ci 
enfin va un peu plus loin, il met dans son traité quelque chose 
comme les premiers traits d'une esthétique. 

Nous arrivons à Malherbe. Ce n'est pas un inventeur, c'est un 
excellent redresseur, un excellent rectificateur ou correcteur. Il 
est bien certain qu'après le grand mouvement un peu trop aven- 
tureux de la Pléiade, ces qualités de correcteur venaient à leur 
heure. Malherbe est un troisième Marot, comme Ronsard en est un 
second. La renaissance littéraire est à peu près rectiligne depuis 
Marot; elle avance dans le même sens et dans la même voie jusqu'à 
Boileau ; c'est l'esprit classique qui se forme, qui se complète et 
qui Unira par se nouer. La ligne est droite ; et cependant il y a des 
corrections et des redressements dont le plus grave se produit avec 
Malherbe. D'abord il continue Ronsard, et c'est sa plus grande 
œuvre, ensuite il le rectifie, et sur certains points il le contredit 
tout à fait. Il le continue, car, comme lui, il recommande de penser 
au grand, il a horreur des colifichets littéraires qui avaient repris 
après Ronsard et qui après Malherbe reprendront encore ; il a 




LA CRITIQUK AVANT B01LEAU 



341 



horreur des petits genres, du mesquin, du frivole, et du trop spi- 
rituel en littérature. Il continue Ronsard comme imitateur de 
l'antiquité, avec plus de réserve, étant un peu plus fier de ses 
propres forces, et apportant en cette matière moins d'avidité, et 
en quelque sorte de gourmandise, que Ronsard. 

Malherbe, c'est aussi Ronsard rectifié, c'est-à-dire que les défauts 
de ce poète, et surtout de son école, sont combattus par lui avec la 
plus grande énergie : l'obscurité, la prolixité, la négligence. Ce 
qu'il introduit, d'abord par son exemple, ensuite par ses leçons, 
c'est la clarté, la netteté du tour, cette ligne très forte et très fine 
qui sera l'idéal de tous les auteurs classiques en France. Ce qu'il 
rectifie encore dans Ronsard, c'est ce que j'appellerai l'imagina- 
tion artificielle, laquelle est une des maladies littéraires les plus 
graves, et qui est endémique en littérature ; ce sont les fictions 
poétiques, les allégories par exemple. Représenter des qualités, 
des défauts, des vices ou des vertus comme des personnes, en faire 
des êtres qui seront toujours absolument froids, glacés et morts : 
voilà une des applications de l'imagination artificielle. Ainsi, il 
rencontre dans Desportes : « ayant pour équipage l'honneur, la 
chasteté, la constance et la foi... » ; voilà un personnage bien 
escorté, s'écrie Malherbe. Ajoutez qu'il répudie tout ce qui est lieu 
commun. Je sais bien que lui-même a donné dans ce travers ; mais, 
quand il rencontre un lieu commun trop développé et qui n'a pas 
la pudeur de se dissimuler, il éclate en fureur. Le lieu commun, 
pour lui, doit au moins être renouvelé, repensé à neuf, par ce seul 
fait qu'il est entré descendu dans le moule d'un nouveau cerveau. 
Tels sont les ennemis personnels de Malherbe. A quoi cela jurait-il 
dû l'amener ? A repousser la mythologie, le plus bel exemple 
d'imagination artificielle, et qui a été l'incurable maladie de la 
littérature classique. Je regrette que Malherbe n'ait pas combattu 
ce préjugé ; il est resté tout-puissant, il a été repris plus tard et 
honoré du suffrage de Boileau, ce qui l'a remis en honneur pour 
plus de cent cinquante ans. 

Enfin Malherbe c'est Ronsard combattu sur certaines questions, 
par exemple sur celle de la langue. Malherbe déteste la langue 
factice, et celle delà Pléiade Test sans aucun doute. Dans leur désir 
d'enrichir la langue, ces auteurs l'avaient bourrée de néologismes 
de toutes provenances, archaïsmes français, italianismes, provin- 
cialismes. Malherbe, bien que voulant une langue nouvelle, bien 
que proscrivant une foule de mots comme populaires et plébéiens, 
repousse, malgré tout, les innovations dans le langage, et croit 
qu'il doit être repris à sa source, dans le grand courant du parler 
populaire. Au contraire, il est bien certain que Ronsard voulait 




342 



HE VUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



une langue qui ne fût pas facilement comprise du peuple ; et c'est 
évidemment Malherbe qui a raison. 
Il est certain que tout cela est de la bonne critique ; mais ce ne 

sont encore pourtant que des questions de formes concernant la 
langue, la grammaire, la métrique. Nous n'arrivons toujours pas 
à des considérations un peu pénétrantes, capables de guider l'es- 
prit et de jeter le littérateur sur une piste glorieuse, à un commen- 
cement d'esthétique, de vraie poétique. Nous n'avons ici ni une 
analyse de ce que peut être un esprit littéraire, ni une analyse des 
conditions nécessaires au génie, ni une analyse des rapports que 
doit avoir l'art littéraire avec la morale par exemple, avec les 
choses sociales ou religieuses ; tout cela, c'est l'essence même de 
la critique. L'art littéraire n'est pas suffisamment complet lorsqu'il 
n'a pas analysé jusqu'en ses profondeurs une œuvre ou un génie 
littéraire, lorsqu'il n'a pas montré quelle est, dans la grande hié- 
rarchie des arts et des sciences humaines, la place de la littéra- 
ture. Avec Malherbe, nous sommes bien loin de cela. Oh ! dira-t-il, 
pour l'importance sociale des poètes, ils eu ont autant qu'un 
joueur de boules Le mot a sa petite valeur d'humilité chré- 
tienne ; mais il indique une grave insouciance à l'égard du grand 
but que peut légitimement poursuivre la littérature, et aussi un 
dédain des questions vitales de la critique. Donc, avec Malherbe, 
nous ne quittons toujours pas les choses extérieures, les choses 
a d'écorce », comme dirait Montaigne. 

De Malherbe à Pascal, on peut dire qu'en critique il n'y a à 
peu près rien. J'ai montré les singulières idées que Racan a sur le 
théâtre ; il ne le considère pas comme un genre littéraire, il ne 
croit pas que la poésie puisse y avoir sa place, et cela aux 
approches de 1640, — car il a vécu longtemps. Mais ses idées, 
ainsi que ses considérations sur l'églogue, n'ont pas grande valeur 
au point de vue de la critique. — Théophile de Viau, de son côté, 
n'est intéressant que parce qu'il s'est très bien connu et parce 
que, étant très indépendant, il a revendiqué avec décision son 
autonomie, sans rien d'insolent, d'ailleurs, ni d'impertinent. 11 a 
dit très franchement qu'il ne fallait imiter personne ; il a fait une 
jolie satire des imitateurs et n'a pas cru pour cela que Malherbe 
fût méprisable : t Malherbe a très bien fait, mais il a fait pour 
lui, » et, avec une certaine insouciance, il ajoute : 



Il n'a pas d'autre théorie littéraire que la liberté ; c'est insuf- 
fisant. 



Je me contenterais d'égaler en mon art 

La douceur de Malherbe ou l'ardeur de Ronsard. 




LA CRITIQUE AVANT BOILBAU 



343 



Je ne ferai pas non plus une très large mention de Balzac qui, 
lorsqu'on le lit de près, a véritablement peu d'idées littéraires. 
Cela parait étonnant delà part de ce « président de la république 
des lettres » ; mais, quand on a tiré de lui une vue générale sur 
Tordre et l'harmonie dansle discours, le reste n'est que réflexions 
sur telle expression qui n'est pas bonne, sur telle locution vi- 
cieuse, surannée, ou trop moderne, ou obscure. En somme, Balzac, 
qui a personnellement rendu d'immenses services à notre langue, 
n'a que des idées d'écrivain, d'ouvrier de style, ou plutôt des sen- 
sations très intéressantes à relever, car c'est à cette époque que 
se fait, avec Malherbe, Balzac et Boileau, l'aménagement delà 
langue française. 

Méré, que je juge utile k considérer co*nime peintre des mœurs, 
fait comme un lien avec Pascal. 

Dans Pascal, on trouve agitée à tout instant la question du bon 
goût: c'est un point sur lequel Méré revient, aussi, souvent; il 
en a comme la démangeaison ; mais ses définitions, certes, ne sont 
pas bonnes. 11 a ce sentiment que le bon goût n'est que le bon 
sens affiné ; mais il ne sait pas trop nous en donner l'analyse. 
Pascal pourtant n'a pas considéré Méré comme un sot, et c'est déjà 
presque un très bel éloge. En somme, il a été, lui si mondain et si 
affecté à certains égards, un des précurseurs du retour au na- 
turel. C'est quelque chose que de ne point aimer Voiture à l'épo- 
que où vit Méré. Sa haine sans doute est une haine personnelle ; 
mais elle lui inspire aussi des leçons de goût fort justes. Ses 
observations sur les affectations, les équivoques et les rébus de 
Voiture, ont eu certainement leur influence et constituent un 
retour à la bonne et saine littérature. 

Mais ceux-là sont des personnages bien secondaires, et c'est sur 
Pascal que je veux m'arréter pour terminer, car je considère que 
ce que Boileau a de plus essentiel, c'est de Pascal qu'il le tient. 
Je suis persuadé que Boileau, si fougueux admirateur de Pascal 
et qui l'a beaucoup connu et fréquenté, lui doit beaucoup pour ce 
qu'il y a de plus solide dans sa doctrine littéraire. Mais, si grand 
génie que soit Pascal, il laisse derrière lui une grande lacune. Si 
on relit les Pensées sur la littérature, que M. Havet a réunies 
dans le chapitre vu, on verra qu'il y a là toute une rhétorique, 
mais pasde poétique, parce que Pascal méprise absolument Tari 
littéraire . Cet art, pour lui très chrétien, je ne dirai pas trop 
chrétien, mais chrétien d'une manière un peu rigoureuse et 
étroite, est un divertissement, et pour cette raison n'a pas grande 
valeur. 11 dira, par exemple : quelle vanité que la peinture ! 11 se 
moquera, et avec quelle vivacité, des procédés ordinaires des 





344 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



poètes, et il aura peut-être le tort d'y voir toute la poétique : 

c Masquer la nature et la déguiser. Point de roi, de pape, 
d'évêques ; mais auguste monarque, etc. ; point de Paris, capi- 
tale du royaume. Il y a des lieux où il faut appeler Paris Paris, 
et d'autres où il faut l'appeler capitale du royaume. » — Voilà les 
jeux de l'art littéraire absolument méprisables. Mais ceci n'est 
rien auprès du fragment terrible où Ton sent passer le vent 
froid de Port-Royal : 

« Comme on dit beauté poétique, on devrait aussi dire beauté 
géométrique, et beauté médicinale. Cependant on ne le dit point ; 
et la raison en est qu'on sait bien quel est l'objet de la géométrie, 
et qu'il consiste en preuves, et quel est l'objet de la médecine, et 
qu'il consiste en la guérison ; mais on ne sait pas en quoi con- 
siste l'agrément, qui est l'objet de la poésie. 

« On ne sait pas ce que c'est que ce modèle naturel qu'il faut 
imiter ; et, faute de cette connaissance, on a inventé de certains 
termes bizarres : siècle d'or, merveille de nos jours, fatal, etc. ; 
et on appelle ce jargon beauté poétique. Mais qui s'imaginera 
une femme sur ce modèle-là, qui consiste à dire de petites choses 
avec de grands mots, verra une jolie demoiselle toute pleine de 
miroirs et de chaînes, dont il rira, parce qu'on sait mieux 
en quoi consiste l'agrément d'une femme que l'agrément 
des vers. Mais ceux qui ne s'y connaissent pas l'admireraient 
en cet équipage ; et il y a bien des villages où on la prendrait 
pour la reine : et c'est pourquoi nous appelons les sonnets 
faits sur ce modèle-là les reines de village. » 

Quel mépris pénétrant et amer! Pourtant tout cela encore 
signifie peu. L'art est, pour Pascal, un divertissement non seule- 
ment frivole, mais dangereux, et on connaît la page merveil- 
leuse sur les inconvénients qu'on peut trouver dans l'art qui a 
le plus de puissance sur les hommes, le théâtre : 

« Tous les grands divertissements sont dangereux pour la vie 
chrétienne; mais, entre tous ceux que le monde a inventés, il n'y 
en a point qui soient plus à craindre que la comédie. C'est une 
représentation si naturelle et si délicate des passions, qu'elle les 
émeut et les fait naître dans notre cœur, et surtout celle de 
l'amour: principalement lorsqu'on le représente fort chaste et 
fort honnête. » 

Pascal n'est pas un homme qui prend les questions par leur 
petit côté, il va droit au pointle plus difficile à prouver : — Je vous 
dis, moi, que le théâtre est un amusement dangereux, non pas 
quand il est malhonnête, mais surtout quand il est honnête, 
« car plus il paraît innocent aux âmes innocentes, plus elles sont 




LA CRITIQUE AVANT BOILEAU 



345 



capables d'en être touchées. Sa violence plaît à notre amour- 
propre, qui forme aussitôt un désir de causer les mêmes effets, 
que Ton voit si bien représentés ; et l'on se fait en même temps 
une conscience fondée sur l'honnêteté des sentiments qu'on y 
▼oit, qui éteint la crainte des âmes pures, lesquelles s'imaginent 
que ce n'est pas blesser la pureté, d'aimer d'un amour qui leur 
semble si sage. Ainsi l'on s'en va de la comédie, le cœur si rempli 
de toutes les beautés et de toutes les douceurs de l'amour, l'âme 
et l'esprit si persuadés de son innocence, qu'on est tout préparé 
à recevoir ses première? impressions, ou plutôt à chercher 
l'occasion de les faire naître dans le coeur de quelqu'un, pour re- 
cevoir les mêmes plaisirs et les mêmes sacrifices que Ton a vus 
si bien dépeints dans la comédie. » 

Or l'art, divertissement dangereux, a été constitué par les 
hommes en théorie. Ils ont inventé des lois de ce divertissement 
et une certaine faculté de notre esprit pour en juger : ils ont 
inventé les règles et le goût. De ces règles, ce qu'il faut dire, 
c'est qu'il n'y en a pas. Il n'y a pas de véritables règles littéraires, 
il n'y en a pas pour apprendre à plaire, et l'art ne veut que plaire. 
On a inventé le goût, cette faculté capable de discerner les vraies 
beautés littéraires ; mais il n'y a pas de goût, il y a des goûts : ce 
qui plaît aux uns déplaît aux autres. Il y a une espèce d'incons- 
tance générale qui empêche d'établir ce que c'est que le bon 
goût. Comment peut-on se former le goût ? Par les conversations. 
Mais, pour déterminer quelles sont les bonnes conversations, il 
faut déjà avoir du goût. Voilà un cercle d'où bienheureux qui 
pourra sortir. 

Ainsi, le fond de la pensée de Pascal, c'est, premièrement, le 
mépris de l'art; deuxièmement, la négation de l'art, qui pour lui 
n'est qu'une convention entre les beaux esprits ; troisièmement, la 
négation des théories littéraires qu'on veut instituer. Il n'est pas 
étonnant, par suite, qu'il n'y ait pas de poétique à tirer des Pen- 
sées de Pascal ; mais il y a une rhétorique. 11 croit que l'on peut 
dresser les règles pour persuader, et il considère que c'est très 
important, parce qu'on peut persuader les vérités morales et 
religieuses qui permettent aux hommes de faire leur salut. Voilà 
donc un très grand critique ; mais on voit la lacune qu'il laisse 
derrière lui. Il reste à faire une poétique et, en s'inspirant de ce 
qu'il y a de puissant dans Pascal, à dresser une théorie littéraire 
plus complète que les précédentes. C'est ce que n'a pas réussi 
à faire, mais ce qu'a tenté Boileau. 

En résumé, avant 1500, la critique ne comprend que des ques- 
tion de rythme. De 1500 à 1550, elle y joint des questions de lan- 




346 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



gue et de grammaire ; c'est déjà un peu moins superficiel. De 
1550 à 1600, on soulève des questions de style et de forme ; cela 
pénètre un peu plus sous l'écorce. De 1600 à Pascal, on rec- 
tifie les théories de l'école précédente. Enfin, avec Pascal, les 
grands problèmes de la critique sont posés ; on s'inquiète, pour 
la première fois, des rapports de la morale et de la littérature, de 
la définition du goût et de la question de savoir s'il existe un art 
de plaire et un art de persuader, ou seulement l'un de ces deux 
arts. Maintenant, Boileau peut venir. 



Je me propose d'étudier, cette année, la période si mouvementée 
de l'histoire de la Révolution française qui s'étend du 1er octobre 
1791 au 31 mai 1793. 

Ellle est remplie tout entière par le duel à outrance du parti 
girondin et du parti jacobin ; elle se termine par la défaite de 
la Gironde, et le triomphe temporaire de la Montagne. Nous l'ap- 
pellerons l'ère girondine. C'est une tâche délicate de raconter 
en public une période qui a vu le 20 juin et le 10 août, les 
massacres de septembre et l'exécution de Louis XVI V le soulève- 
ment de la Vendée et l'organisation de la Terreur... 

Je n'ai cependant pas hésité à entreprendre ce hasardeux 
voyage, parce que je sais que je puis compter sur votre sympa- 
thie, comme vous pouvez compter sur ma bonne foi. 

L'histoire ne présente réellement de difficultés que pour 
l'homme de parti dont les idées préconçues se trouvent à chaque 
instant démenties par les faits, et qui s'acharne sans cesse à déna- 
turer et à déformer ces faits, pour les faire entrer bon gré mal gré 
dans le cadre étroit de ses conceptions à priori. L'homme de 
parti écrit l'histoire en vue de la glorification d'un principe, ou 
d'un homme politique, ou d'une classe sociale. Il récrit, non 
pas telle qu'elle s'est passée en réalité, mais telle qu'il voudrait 
qu'elle eût été. A chaque instant il quitte la plume de l'historien 



C. B. 



L'ère girondine 



Cours de M. DESDEVISES DU DEZERT 



Professeur à l'Université de Clermont-Ferrand 




l'ère girondine 



347 



po ur prendre le ton du juge ; tous les hommes qui défilent devant 
lui , il faut qu'il les pèse, qu'il leur distribue l'éloge ou le blâme, 
qa 'il les fasse passer à sa droite ou à sa gauche, qu'il leur donne 
la palme des élus ou le carcan des réprouvés. — Son critérium 
est aussi simple que possible : le personnage qu'il a devant lui 
représente-t-il ses idées religieuses, ou politiques ? Il lui prête 
toutes les vertus, le drape dans une robe d'innocence et place 
le nimbe sur son front. A-t-il affaire au contraire à un adversaire: 
il le peint sous les couleurs les plus noires, en fait un monstre, 
un diable échappé de l'enfer. 

Ce procédé peut convenir aux petits romans historiques qui 
s'éditent à la librairie Marne pour les distributions de prix ; il n'a, 
je n'ai pas besoin de vous le dire, aucune valeur scientifique, — 
à quelque parti qu'appartienne celui qui s'en sert — , et quel que 
soit son talent. 

L'histoire est, au contraire, la chose du monde la plus aisée 
pour qui l'étudié telle qu'elle est, sans aveugles préjugés, sans 
vouloir y mettre l'esprit de système qui n'y est pas, l'édifiante 
morale qui lui fait souvent défaut. 

L'histoire, c'est la vie — et par conséquent, c'est une énigme. 
La vertu n'y est pas toujours récompensée, le vice y reste sou- 
vent impuni. L'historien n'a pour tâche que de rechercher la 
vérité. Il a pour mission de dire ce qui s'est passé, et, quand il le 
peut, il essaie de montrer pourquoi les choses se sont passées 
ainsi. L'histoire vit avant tout d'exposition et d'explication. 

C'est ce que j'essaierai de faire devant vous : je vous exposerai 
cette dramatique histoire telle que je la sais et telle que je la 
comprends. Je m'attacherai à vous la montrer dans sa redou- 
table complexité, dans son développement logique et ses contra- 
dictions, dans ses grandeurs et ses bassesses, dans ses lâchetés 
et ses héroïsmes. t 

Nous hasarderons parfois une explication des événements, nous 
ne la donnerons jamais que comme plausible ou probable, parce 
que les événements ont toujours quelques causes extérieures et 
sensibles que l'on peut espérer pénétrer, et beaucoup de causes 
lointaines, profondes et cachées, qui ont été souvent les plus puis- 
santes, et que personne ne connaîtra jamais. 

Il nous arrivera, bien des fois, de constater purement et sim- 
plement un fait sans nous aventurer à l'expliquer. Car dans cette 
période, plus que dans toute autre, abondent les faits extraordi- 
naires qui semblent dépendre plutôt de quelque fatalité formi- 
dable que de la volonté des hommes. 

Les barbares disaient jadis qu'ils se sentaient poussés à envahir 




3i8 



KEVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



l'Empire par une force irrésistible qui les lançait malgré eux en 
avant. Les! révolutionnaires aussi ont obéi à une poussée de ce 
genre, et dans la course folle de la Révolution, dans la fureur de 
la lutte, dans l'atmosphère embrasée de la bataille, se sont per- 
dues, se sont abîmées les volontés, les responsabilités indivi- 
duelles. 

Et voilà pourquoi, après avoir exposé les faits, et expliqué les 
actes des hommes et la marche des événements, nous nous abs- 
tiendrons généralement de les juger. Ce n'est pas là, à notre avis, 
le métier de l'historien ; il nous semble qu'il y a, à prendre ce 
rôle, quelque pédantisme et une plus forte dose de naïveté. Juger 
un homme vivant est chose grave et déjà bien difficile ; juger un 
mort est chose presque impossible — et inutile. Un pareil juge- 
ment n'a jamais qu'une valeur subjective. J'aime mieux vous 
remettre les pièces du procès et vous laisser le soin de conclure. 

Dès les premiers mois de 1791, l'Assemblée Constituante avait 
songé à se dissoudre. 

Un décret du 27 mai avait convoqué les collèges électoraux 
pour le 5 juillet. 

La fuite du roi, son arrestation, sa suspension avaient jeté un 
tel trouble dans les affaires que l'Assemblée s'était résolue, le 
24 juin, à ajourner les élections à une date indéterminée. 

Mais déjà les ambitions étaient partout éveillées. Par un 
décret du 17 mai 1791, l'Assemblée avait décidé qu'aucun de ses 
membres ne pourrait se représenter aux prochaines élections. 

La cour avait cru gagner un grand point ; mais ce n'était pas 
elle qui devait profiter de l'impolitique désintéressement des 
Constituants. Les sociétés patriotiques, répandues sur toute la 
surface de la France, travaillaient à assurer la victoire jacobine, 
et rêvaient d'envoyer à l'Assemblée législative, à la place des 
Constituants déjà démodés, de jeunes et ardents députés qui n'au- 
raient ni leurs préjugés, ni leurs scrupules. 

A Clermont même, la tactique jacobine est aisée à découvrir. 

Le 14 juillet 1791, les citoyens de Clermont adressent à l'Assem- 
blée nationale deux pétitions pour demander que les élections 
aient lieu à bref délai. 

Ces pétitions ont à peine eu le temps de parvenir à leur adresse 
que les impatients patriotes clermontois en rédigent une troisième 
(19 juillet). 

C'est le premier magistrat de la ville, M. Gouthon, premier juge 
au tribunal de district, qui l'écrit. 11 menace tout bonnement l'As- 
semblée du courroux populaire, si elle ne cède pas sur-le-champ : 

« Il est temps, Messieurs, que le peuple exerce sa souveraineté 




l'ère girondine 



349 



« et vous fasse connaître sa volonté. Nous vous avons déjà déclaré 
i la nôtre par les deux pétitions du 12 juillet; nous en réitérons 
« ici les principes, les sentiments et les résolutions ; et comme 
« les dangers de la patrie sont encore plus pressants, il est de 
« notre devoir de vous déclarer, Messieurs, que si dans la quin- 
« zaine votre décret qui suspend les assemblées électorales n'est 
i pas révoqué, nous emploierons les moyens que la loi donne à 
« un peuple souverain et libre pour parvenir à cette convocation. 
« Nous sommes avec respect, Messieurs, les citoyens libres de la 
« ville de Clermont-Ferrand (i). » 

Ce respect révolutionnaire ne fut pas du goût de l'Assemblée 
nationale. 

M. Bancal des Issarts, chargé de présenter la pétition, se vit 
refuser la parole, et le représentant Gaultier de Biauzat fulmina 
« contre les intrigants et les factieux qui avaient provoqué la 
« pétition pour attirer sur eux les regards de tout le départe- 
f ment ». Il désigna nommément Couthon et Bancel à l'indigna- 
tion des représentants, et la pétition des citoyens de Clermont 
fut renvoyée au Comité des Recherches, chargé de découvrir et de 
poursuivre les complots contre la sûreté de l'Assemblée. 

Un feuillant se serait tenu pour battu ; jacobin, Couthon saisit 
l'occasion de faire de la réclame et publie, le 4 août, une protes- 
tation lyrique contre les accusations de Gaultier de Biauzat. 

« Me dénoncer comme un intrigant, un factieux, un rebelle à 
« la loi ! moi qui abhorre toute espèce d'intrigues et de factions, 
f qui n'existe que pour obéir à la loi ; moi qui, par caractère, par 
« goût, par inclination, aime une vie douce et tranquille ; moi qui 
« passe mes jours dans l'exercice des fonctions paisibles de mon 
« état, et qui n'use des moments qu'il me laisse de libres que 
« pour aller au milieu des amis du peuple, qui seuls sont les 
« miens, remplir, avec la même décence, mes devoirs sacrés de 
« citoyen !... (2). » . 

Ce panégyrique, où se révèle si naïvement la grossière vanité 
du politicien, ne manquera pas son effet: le peuple nommera 
« son ami ». 

D'autant que la loi est dure pour les mal pensants, et que les 
mœurs jacobines sont encore plus dures que la loi. 

D'après la loi, tout citoyen âgé de 25 ans, jouissant de ses 
droits civils, domicilié depuis un an dans la commune, et inscrit 

(1) Francisque Mêob, Correspondance de Couthon, Clermont-Ferrand, 
1812, in-8\ 



(2) Ibid. 




350 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



aux rôles de la garde nationale, était citoyen actif, h la seule condî- 
tion de payer une contribution égale a 3 journées de travail 



Les citoyens actifs formaient les assemblées primaires, qui éli- 
saient les électeurs, à raison d'un électeur par 100 citoyens actifs. 
L'électeur devait avoir un revenu foncier égal à 150 ou 200 jour- 
nées de travail (300 à 400 fr.), suivant qu'il vivait à la campagne 
ou à la ville. 

Par une singulière inconséquence, le citoyen actif n'ayant pas 
300 fr. de revenu foncier, qui ne pouvait pas être élu électeur, 
pouvait être élu député. 

Le fonctionnement incessant des assemblées électorales, les 
désordres qui s'y commettaient, les insultes auxquelles les per- 
sonnes les plus honorables y étaient en butte, avaient découragé 
bon nombre de gens de s'y présenter. Sur 4.300.000 citoyens 
actifs, il n'y avait, dès 1791, qu'une minorité à voter, et c'était la 
partie la plus ardente de la nation. 

Le Mercure de France du 3 septembre 1791 déclare que « par 
c les violences exercées sur les opinions, plus de la moitié des 
« Français sont forcés de déserter les comices, abandonnés aux 
« hommes qui ont le moins d'intérêt à Tordre public, à la stabi- 
« lité des lois, le moins de propriétés, le moins de part aux con- 
t tributions publiques, v 

De plus, la loi exige de chaque électeur le serment civique qui 
contient la formule d'adhésion à la Constitution civile du clergé. 
— 40.000 prêtres réfracfoires, et des milliers de catholiques qui 
pensent comme eux sont écartés du vote par cette exigence de la 
loi. Le même serment civique empêche les réfractaires et les 
catholiques de prétendre se faire élire à l'Assemblée. 

Pendant Tannée qui précède les élections à la Législative, les 
sociétés jacobines font la guerre à toutes les sociétés adverses. 

Les membres des clubs modérés sont insultés, menacés, battus, 
immolés parfois au courroux populaire. 

Ce sont des attroupements, des cris séditieux, des coups de 
feu ; les jacobins envahissent les locaux des séances, jettent les 
meubles par les fenêtres, brûlent la maison, et quand les mal- 
heureux vaincus demandent justice, le maire répond que leur 
« incivisme » est notoire ; il les accuse de diviser la ville, de 
fomenter les troubles dont ils sont victimes; et, pour rétablir 
la paix, il fait fermer le club constitutionnel, s'il n'a déjà été 
démoli. 

Le jour de l'élection arrivé, les jacobins s'installent au bureau 
partout où ils peuvent ; ils en chassent « les aristocrates et les 



(6 fr.). 




L'ÉRg GIRONDINE 



351 



c fanatiques dont la bouche n'est pas pure » et ne laissent voter 
que leurs amis. 

Des violences de ce genre ont lieu « à Paris, à Bordeaux, à Brive, 
à Cambrai, à Perpignan, à Grenoble, à Aix, à Milhau, à Nîmes, 
à Mortagne, à Sainte-Colombe en Bourgogne, à Marseille, à Tou- 
lon, à Brest, à Tulle, à Cahors, Dax ». (Tàine, La Conquête 
jacobine* Livre II, chap. i.) 

Admettons que ces violences ne soient pas générales ; elles 
sont toujours assez graves et assez nombreuses pour inspirer une 
vive terreur aux gens paisibles. — On crie à la lâcheté bour- 
geoise ! Il est des hommes prêts à faire bon marché de leur vie 
dans une bataille et qui frémissent d'horreur à la pensée d'être 
frappés par des ivrognes, traînés au ruisseau et dépecés vivants 
par des fous furieux. 

D'ailleurs, si les faits de violence matérielle sont encore excep- 
tionnels , il y a une chose générale et universelle : c'est la 
campagne de calomnies furibondes menée par la presse jaco- 
bine. 

Que les journalistes aient recommandé aux électeurs d'écarter 
les aristocrates, les prêtres réfractaires, les réactionnaires de 
toute nuance, tous ceux qui sont suspects d'attachement à l'an- 
cien régime... Cela se comprend 1 C'est la guerre des idées ; mais 
que, pour mieux perdre ses adversaires, on les couvre de boue, 
c'est ce qui montre chez les moniteurs du peuple un état d'esprit 
des plus fâcheux. 

Dans cet effroyable charivari, au milieu de ces hurlements, de 
ces glapissements, de ces sifflements de haine folle, Marat donne 
le la normal du délire. Tous ceux qu'il regarde comme des 
adversaires possibles, il cite leur nom dans son journal, il donne 
leur adresse, il les recommande à la méfiance de l'électeur, il les 
dépeint c comme des scélérats, des coquins, des tartufes, des 
c hommes sans mœurs, sans probité, banqueroutiers, mou- 
« chards, usuriers, maîtres filous ». — Tout le vocabulaire 
€ des halles passe à caractériser ces ennemis de « l'Ami du 

• peuple. » 

Le Père Duchesne n'est, bien entendu, pas plus conciliant; a Pas 
c d'hommes de l'ancien régime ! Rayez de votre catalogue les 
c ducs, les marquis, les robins, les maltôtiers, les financiers, les 
c banquiers, en un mot tous ceux qui ont fait métier de voler et 
« de gruger. — N'allez pas, non plus, vous laisser amorcer par 
« tous les enjôleurs des rues Saint-Denis, Saint-Honoré et du 
f Palais-Royal, par tous ces filous, jadis marchands des six corps, 

* aujourd'hui accapareurs d'argent. Ces b là trafiqueraient 




352 



HEVUK DES GOUKS KT CONFÉRENCES 



« dè votre liberté comme ils font de toute marchandise (i) . • 
Même spectacle dans les provinces, où la haine politique fait 
fermenter le vieux levain de dénigrement, de médisance, de jalou- 
sie, de rancune et de calomnie qui forme comme la lie de la lie 
provinciale. 

L'Auvergne eut peut-être moins à souffrir de ce dernier mal 
que d'autres provinces de culture plus avancée. Vous savez 
qu'en 1787 Arthur Young ne put trouver un journal dans Gler- 
mont ; la Révolution ne paraît pas avoir amené en Auvergne, — 
au moins immédiatement, — la création de nombreuses gazettes. 

Il parut à Rio m, en janvier 1791, un journal du département du 
Puy-de-Dôme, — qui porte pour titre Le Citoyen surveillant, 
et qui se donna pour mission de surveiller la conduite des auto- 
rités constitutionnelles. — Ge journal (de 16 pages d'impression, 
format in-8°) paraissait tous les samedis, et le prix d'abonnement 
était fixé à 18 livres par année; il était rédigé sous l'inspiration de 
M. Gaspard Beaulaton, avocat à Riom (2). 

Ce journal est d'un ton excessivement modéré. On y lit des ar- 
ticles historiques, des rapports sur les opérations des administra* 
teurs du département, des annonces de ventes d'immeubles et de 
biens nationaux, et un tableau des mutations de propriété. La 
polémique ne s'est faite dans ce journal qu'une très petite place. 
La seule tendance un peu révolutionnaire qu'on y pourrait remar- 
quer est une approbation sans réserve de la Constitution civile du 
clergé. Mgr de Bonal y est assez malmené ; les curés jureurs y 
reçoivent force louanges, et les curés réfractaires y sont peints 
sous des couleurs beaucoup moins favorables. Le journal est un 
journal nettement patriote ; mais c'est aussi l'organe d'un pays où 
la politique ne fait perdre la tête à personne. C'est fort beau la 
liberté, c'est admirable d'avoir une Constitution ; mais il faut louer 
ses terres, vendanger, vendre son vin, arrondir son bien s'il se 
peut, bien placer ses fils et bien établir ses filles : voilà, — même 
sous le nouveau régime, — ce qui semble le plus intéressant à nos 
gens de la Limagne et du pays Brayaud, et avec la liberté, c'est la 
paix qui leur parait le bien le plus enviable. Il n'est même pas très 
sûr qu'en leur esprit, encore un peu ancien régime, l'amour de la 
paix ne passe avant l'amour de la liberté. 

C'est cet amour de la paix qui explique la colère que l'on ressent 
contre les prêtres réfractaires. Ces entêtés sont des brandons de 
discorde. Mon Dieu ! pourquoi mettre le trouble dans le pays, 

(1) Le Père Duchesne, no 72. 

(2) Archives du Puy-de-Dôme. — Mss. Beaulaton. 




l'ère girondine 



353 



quand il serait si facile de lui donner la paix en prêtant serment 
à la loi nationale. 

Cet amour de la paix, les passions révolutionnaires n'en triom- 
pheront que très tard, et n'en triompheront jamais complètement. 
Par crainte de Paris, on enflera un peu la voix et Ton se donnera 
des airs de sans-culotte ; mais, au lendemain du 9 Thermidor, on 
quittera avec plaisir ces façons empruntées et on reprendra sa 
voix naturelle. 

De cette mansuétude, de ce profond esprit pacifique nous pou- 
vons rapporter une preuve tout à l'avantage de nos compatriotes. 

Il y avait à Glermont une Société des Amis de la Constitution 
siégeant au couvent des Jacobins. Au mois de janvier 1791, une 
partie de ses membres fait sécession et fonde une nouvelle société 
siégeant au couvent des Carmes. — Le bruit se répand aussitôt 
que la Société des Carmes est un nid d'aristocrates, d'ennemis de 
la Constitution. C'est l'ancienne Société des Jacobins elle-même 
qui intervient pour prendre la défense du nouveau club, et certi- 
fier les sentiments patriotiques de la Société des Carmes (1). 

C'est là un fait de désintéressement politique très rare, et qui 
le serait peut-être encore plus aujourd'hui. Vous le voyez, par 
tous ces détails, l'Auvergne est un pays qui jouit alors d'un calme 
exceptionnel : on y respire encore une atmosphère de paix, et dans 
cette France qui bout comme une fournaise, l'Auvergne est 
encore un coin relativement frais. Et cependant, — malgré tout, 
malgré leur passion pour la paix, — les gens ont déjà la fièvre 
et sont agités de mille inquiétudes, qui grossissent chaque jour, 
et vont bientôt se changer en terreurs. 

Les gentilshommes sont peu à peu chassés de la garde nationale. 
Le Conseil général destitue en une seule fois MM. Combarel, 
Machecaut, Bosredon et Rochelambert, et ne craint pas de 
les appeler traîtres à la nation, parce qu'ils ont pris part à une 
manifestation royaliste à Lyon. On n'est pas sûr que M. Mache- 
caut ait été à Lyon ; on le dit parti pour un de ses châteaux de 
Bourgogne ; mais la Bourgogne est bien près de Lyon (2). 

Les ministres du pouvoir exécutif continuent à envoyer des 
jeunes nobles aux écoles militaires. Ils se jouent delà nation, 
et le pacifique journaliste ajoute : « Si on ne peut les faire 
punir, il faut au moins les vouer à V exécration publique. Cest pour 
y concourir que nous avons publié ce fait (3). » 



(1) Le Citoyen surveillant, p. 29. 
(*)Ibid. y p. il. 
(3) lbid., p. 13. 



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354 



HKVUE DBS COURS ET CONFÉRENCES 



Les biens nationaux se vendent parfaitement : un domaine à 
Combronde, estimé 37.000 livres, a été adjugé 51.000 ; un autre k 
Prompsat, estimé 19.000 1., a été acquis moyennant 37.0001. 
Que l'on craigne après cela la contre-révolution ! Chaque adjudica- 
taire ri est-il pas un bon soldat pour la Constitution ? Reposons -nous 

SUr SON PROPRE INTÉRÊT (i). » 

Parlant de la conduite de M. de Bonal, évéque réfractaire de 
Clermont, dont il reconnaît d'ailleurs la sage conduite et les 
vertus, le journaliste riomois ajoute des considérations générales 
sur les prêtres insermentés. « C'est ainsi 9 dit-il, que, dans tous 
a les temps, la religion a été pour des prêtres ambitieux la masque 
« sacrilège de leur insatiable cupidité (i). % 11 faut savoir que c'est 
un modéré qui parle pour ne pas voir en ce langage une extrême 
violence. Beaulaton défend avec énergie comme un des droits 
« imprescriptibles de l'homme, le droit qu'a chacun de disposer 
« de sa personne, d'aller et de venir où bon lui semblera, et 
« même de sortir du royaume, s'il le juge convenable (3). » — 
Ce sont là d'excellents principes, mais tout opposés à ceux 
des directeurs de département, qui se déclarent résolus à ne 
donner de passeports que pour des causes légitimes et vérifiées. 
A chaque page du Citoyen surveillant, Beaulaton dénonce des 
traits de fanatisme, la conduite antipatriotique de tel ou tel curé, 
de tel ou tel laïque, les manœuvres frauduleuses dont sont vic- 
times les amis de la Constitution. 11 parle d'aristocrates fieffés, de 
traîtres à la patrie, de conspirateurs contre la liberté. Il a découvert 
« une ligue impie et fanatique, dont l'espoir cruel est de ramener 
« parmi nous ces jours d'horreur, qui, sous l'empire de l'igno- 
« rance et de la superstition, ont désolé la France (4). » 

Le Citoyen surveillant publie comme recette de ménage un 
Remède contre V aristocratie : t Vieux parchemin» de noblesse 
« mis en poudre, 1 gros. — Ongles d'un ci-devant procureur, 
« râpés et mis en poudre, 4 grains. — Feuille des bénéfices 
« réduite en cendres, 6 grains. — Opium, 3 grains — Eau du 
« Léthé, une cuillerée. Délayer le tout dans le mortier d'un 
« président au Parlement ; en former 3 bols qu'on prendra tous 
« les matins à jeun pendant un an. Le malade n'usera que d'eau 
c chaude pour toute boisson et tâchera d'éviter les lanternes. 
« On aura soin de brûler ou purifier par le feu tous les ustensiles 

(1) Le Citoyen surveillant, p. 23. 

(2) Ibid., p. 27. 
(S)Ibid., p. 37. 
(4) Ibid., p. 57. 




l'ère girondine 



355 



« qu'on aurait employés à la fabrication de ce remède. Si c'est 
• un patriote qui le compose, il faudra un masque de verre en 
« préparant les différentes drogues, pour éviter la contagion (1). • 

Et le Citoyen surveillant est un journal honnête, un journal 
modéré, presque un journal Feuillant. Jugez par là de la fureur 
avec laquelle les partis s'invectivent. Voyez la guerre civile se 
préparer par tout le royaume. 

A Clermont, les élections sont calmes, mais elles sont inter* 
minables. On met cinq jours à élire douze députés. Les électeurs 
se réunissent dans la chapelle des Gordeliers, le 5 sept. 1791 (2). 
L'assemblée élit pour président M. Périer, évêque constitutionnel 
du Puy-de-Dôme, et, soi-disant pour aller plus vite, se fractionne 
en quatre bureaux qui s'installent dans quatre salles du couvent. 

Chaque bureau perd une séance à nommer un président et trois 
scrutateurs. 

On décide que les bureaux siégeront de si* heures du matin à 
midi, et de deux heures à neuf heures du soir. Le lendemain, 
6 septembre, M. Pacros, président du 2* bureau, ouvre la séance 
par un petit discours de circonstance. « Cest surtout, dit-il, pour 
les élections à l'Assemblée législative que l'urne doit être investie 
de toute la sainteté du serment. » Et pour investir l'urne, on lit 
la formule du serment civique, et on la place, écrite en gros 
caractères, devant l'urne. 

On appelle nominalement chaque électeur; — chaque électeur 
écrit ou fait écrire son bulletin sur le bureau (ce qui compromet 
singulièrement le secret du vote), et le dépose lui-même dans 
l'urne en mettant la main droite sur la formule de serment 
et en disant : Je le jure. L'urne est ensuite scellée et portée à 
l'Assemblée générale où doit se faire le dépouillement du scrutin. 
Devinez combien il fallut de scrutins pour arriver à nommer 
les douze délégués et les quatre suppléants? 29 scrutins, qui se 
prolongèrent jusqu'au 11 septembre ! 

A chaque scrutin, le nombre des votants diminue, il passe 
de 171 au premier scrutin à 64 au 29« (dans le 2e bureau) ; les 
législateurs tout-puissants qui vont renverser le trône et la Cons- 
titution sont les élus d'une poignée de citoyens. 

Sont élus, Messieurs : 

1 Maignet (2* tour). 

2 Abbé Gibergue (3«). 

(1) Le Citoyen surveillant , p. 76. 

(2) Archives du Puy-de-Dôme. 




356 



REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



3 Thévenin (4°). 

4 Gaubert (7«). 

5 Talier (8 e ). 

6 Moulin (il*). 

7 Soubrany (12*). 

8 Coulhon (14e;. 

9 Coi (15*). 

10 Cuel (16e). 

11 Romme (19e). 

12 Lamothe («•). 
Suppléants : Bret (24e). 

Henri (26*). 

Barret du Coudu (28«). 
Chandezon (29 e ). 
Parmi les douze députés du Puy-de-Dôme, quatre au moins 
devaient figurer parmi les plus terribles proconsuls de la Con- 
vention: Maignet, Couthon, Romme et Soubrany. — Et le Puy- 
de-Dôme était un département paisible et modéré. 

La France envoya à l'Assemblée législative 745 députés, parmi 
lesquels on comptait 400 avocats. 
Le plus grand nombre des députés avait moins de trente ans. 
Soixante avaient moins de 26 ans ; presque tous étaient sans 
fortune. « Les dix-neuf vingtièmes des membres de cette légis- 
« lature, écrivait Mirabeau .au comte de La Marck, n'ont d'autre 
« équipage que des galoches et des parapluies. — On a calculé que 
« tous ces nouveaux députés ensemble n'ont pas en biens fonds 
« 300.000 livres de revenus. » 
Ce qui est vraiment peu pour 745 personnes. 
M. Taine s'indigne de ne voir dans la nouvelle Assemblée 
« pas un noble ou un prélat de l'ancien régime, pas un grand 
« propriétaire, pas un chef de service, pas un homme éminent 
t et spécial en fait de diplomatie, de finance, d'administration 
« ou d'art militaire » (1). 

Cette indignation nous semble un peu naïve. Dès l'instant, 
en effet, que la France acceptait, — on pourrait même dire 
acclamait, — la Révolution, elle eût complètement manqué de 
logique en nommant pour députés des prélats, — ennemis irré- 
conciliables de la Constitution civile ; — des nobles, que la 
Révolution avait privés de leurs titres, de leurs armoiries, de 
leurs privilèges et de bon nombre de leurs droits utiles ; — de 
grands propriétaires, dont elle avait complètement changé les 

(1) La Conquête jacobine, I, 95. 




l'ère girondine 



357 



conditions de jouissance et qu'elle soumettait à des impôts nou- 
veaux et onéreux ; — des chefs de service imbus des traditions de 
l'ancien régime, dont,— à tort ou à raison, mais très décidément, 
— elle ne voulait plus. - 

Ç'a été sans doute un malheur et un très grand que ce divorce 
absolu entre la France ancienne et la France nouvelle. Je le 
crois sincèrement, et je le déplore ; mais je crois qu'après la 
Constituante le fait était irrémédiable; et si la France eût envoyé 
à la Législative les hommes dont parle M. Taine, elle eût marqué 
par là tout simplement qu'elle était lasse de la Révolution et 
qu'elle désirait revenir en arrière. 

Ç'a été un mal aussi et un très grand qu'il lui ait été interdit 
de renvoyer à la Législative quelques-uns des grands talents 
qui avaient commencé leur éducation politique à la Constituante ; 
mais on ne peut lui repprocher de ne l'avoir pas fait, puisque 
les Constituants eux-mêmes s'étaient impolitiquement suicidés. 

Ce qui fut encore un mal, c'est que la plupart des membres de 
l'Assemblée n'étaient guère que de jeunes rhéteurs, sans expé- 
rience, pleins d'enthousiasme et d'ambition, mais sentimentaux 
à l'excès, amis de la phrase retentissante, et dédaigneux de tout 
ce qui est vie pratique, calcul et diplomatie. 

Cependant il ne faudrait pas exagérer l'importance de ces défauts, 
ni croire, par exemple, qu'il eût mieux valu que l'Assemblée fût 
composée en majorité d'esprits scientifiques. 

Nous avons un esprit de cette sorte parmi les députés du 
Puy-de-Dôme : c'est Gilbert Romme, maire de |Gimeaux, mathé- 
maticien éminent et déplorable politique. 

Romme portait en tout l'esprit rigoureux et précis, mais étroit 
et formaliste, dep gens habitués à ne raisonner que sur chiffres; 
il avait la superbe des gens toujours sûrs de ce qu'ils disent, 
parlant par axiomes, et poussant en aveugles leur logique jus- 
qu'aux extrêmes les plus étranges. M. de Barante en a fait un 
portrait un peu poussé au noir, mais ressemblant, en somme, et 
qui n'est pas beau : « Un fanatisme (sombre, une affectation 
« cynique de malpropreté, un orgueil démesuré, une conduite 
« pure et désintéressée, mais souillée d'envie contre tous ceux qui 
« avaient des talents, des richesses ou de la naissance ; une pro- 
« fession publique et continuelle d'irréligion et une intolérance 
« ridicule d'opinion: voilà ce que j'ai remarqué en lui dans les 
« relations qui m'ont mis quelquefois à même de le connaître (1). » 

(!) De Barante, cité par M. de Vissac, Romme le montagnard, Clermont, 
1883, in-8\ 




RKVUK DKS COURS UT CONFÉRKNCBS 



Un esprit du même genre est Condorcet,dontTaine trace l'amu- 
sante caricature que voici : 

« Fanatique irfroid, niveleur par système, persuadé que la 
méthode des mathématiques convient aux sciences sociales, 
nourri d'abstraction, aveuglé par ses formules, le plus chimérique 
des esprits faux. Jamais homme plus versé dans les livres n'a 
moins connu les hommes ; jamais amateur de l'exactitude scien- 
tifique n'a mieux réussi à dénaturer le caractère des faits... C'est 
lui qui, deux jours après le 20 juin, célébrait le bonnet rouge dont 
on avait affublé Louis XVI. a Cette couronne en vaut bien une 
c autre, disait-il, et Marc-Aurèle ne l'eût pas dédaignée ! » 

Quand les mathématiciens se mêlent de faire du lyrisme, ils 
dépassent les rhéteurs les plus audacieux. Eût-il été préfé- 
rable de voir sur les bancs de l'Assemblée d'anciens fermiers 
généraux et d'anciens traitants, de gros industriels, de grands 
négociants, des gens de finances et d'affaires ? Il était impos- 
sible que les masses populaires songeassent à nomme